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Chapitre 46 - Le roi s'unit à celui qu'il aime

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Dans la partie précédente, nous avons commencé à étudier la parabole que l'Alter Rebbe apporte au chapitre 46 : un roi immense et puissant qui se tourne vers un homme du peuple, simple et méprisable. Dans cette partie, nous achèverons la description de la parabole, nous passerons au nimchal (ce que la parabole vient illustrer) et à la description de la grandeur du Roi, et nous nous arrêterons enfin sur une précision remarquable dans la manière dont l'Alter Rebbe cite la Guemara.

« ומתייחד עמו שם ביחוד וקירוב אמיתי וחיבוק ונישוק ואתדבקות רוחא ברוחא בכל לב ונפש » : « et il s'unit à lui là, d'une union et d'une proximité véritables, avec embrassement et baiser, un attachement d'esprit à esprit (rou'ha berou'ha), de tout coeur et de toute âme. » Le roi veut se révéler à lui tout entier, sans la moindre cloison entre eux.

Il vaut la peine d'y réfléchir : que ressentira cet homme à l'égard du roi ? Il défaillira d'amour, il ne se retrouvera plus lui-même et ne trouvera pas de mots pour remercier le roi. Si une telle révélation avait lieu entre deux hommes de même rang, elle bouleverserait déjà le coeur ; « על אחת כמה וכמה », « à plus forte raison », lorsqu'un roi immense et puissant s'unit à un homme simple et méprisé, « שתתעורר ממילא האהבה כפולה ומכופלת בלב ההדיוט ושפל אנשים הזה אל המלך בהתקשרות הנפש ממש, מלב הנפש מעומקא דליבא, לאין קץ » : « alors s'éveille d'elle-même un amour redoublé et multiplié dans le coeur de cet homme simple et méprisé envers le roi, un véritable attachement de l'âme, du coeur de l'âme, des profondeurs du coeur, sans fin. » Il sera tout entier donné au roi.

« ואף אם לבו », « et même si son coeur » était « כלב האבן », « comme un coeur de pierre » : un homme indifférent que rien ne fait bouger et que personne n'a jamais réussi à émouvoir, dans une telle rencontre « המס ימס והיה למים ותשתפך נפשו כמים בכלות הנפש ממש לאהבת המלך » : « il fondra assurément et deviendra eau, et son âme se répandra comme de l'eau, dans un véritable klos hanéfesh (expiration de l'âme) par amour pour le roi. »

Pourquoi l'Alter Rebbe s'étend-il autant sur les détails de la parabole ? Une parabole dans la Torah est une parabole précise : chacun de ses détails vise exactement le nimchal. Lorsqu'un homme médite sur la scène qui se joue ici, entre lui et le Saint béni soit-Il, lorsqu'il mesure où Il se situe et où nous nous situons, il prend conscience de l'immensité de la chose.

« והנה ככל הדברים האלה וככל החזיון הזה », « or, tout cela et toute cette vision », c'est-à-dire tous les détails de la description donnée dans la parabole, pour qui est capable de se représenter et d'imaginer une telle scène, « וגדול יותר מאד בכפלי כפליים לאין קץ עשה לנו אלקינו » : « et bien plus grand encore, redoublé et multiplié sans fin, voilà ce que notre D.ieu a fait pour nous. » Le Saint béni soit-Il a fait avec nous infiniment plus que ce roi avec cet homme méprisé.

À partir de là, l'Alter Rebbe décrit en détail : d'abord la grandeur du Roi, ensuite le lieu misérable où nous nous trouvions (et où peut-être nous nous trouvons encore), et enfin comment le Roi nous rapproche et nous donne à tout moment l'occasion d'entrer dans Son château et Son palais. Une chose absolument merveilleuse.

  • « כי לגדולתו אין חקר », « car Sa grandeur est insondable » : aucune pensée, aucune capacité humaine ne peut sonder ni saisir la grandeur du Roi. Et pourtant, l'Alter Rebbe apporte quelques éléments expliqués dans le Zohar, dans les écrits de la Kabbale et dans les versets.

  • « ואיהו ממלא כל עלמין », « et Il remplit tous les mondes » : le Roi remplit tous les mondes de manière intérieure, chaque détail recevant de Lui sa vitalité et sa hachga'ha peratit (providence particulière).

  • « וסובב כל עלמין », « et Il entoure tous les mondes » : Il les enveloppe et les entoure tous. Ces deux notions ont déjà été mentionnées bien des fois, et nous y reviendrons longuement par la suite.

  • « ונודע מזהר הקדוש והאריז"ל ריבוי ההיכלות והעולמות עד אין מספר » : « et l'on sait du saint Zohar et du Ari z.l. la multitude des palais et des mondes, en nombre incalculable. » Il ne s'agit pas seulement de notre monde physique et matériel, mais de mondes spirituels et élevés, sans limite.

  • « ובכל עולם והיכל ריבוא רבבות מלאכים לאין קץ ותכלית » : « et dans chaque monde et chaque palais, des myriades de myriades d'anges, sans fin ni terme. » Dans chaque monde, des anges sans limite, chacun recevant sa vitalité et sa mission. Il s'agit de quantités sans nombre.

Celui qui cherche une source à la notion de la multitude des mondes se tournera naturellement vers les livres de Kabbale, vers le Zohar et le Ari z.l. Mais le Rebbe souligne que ce sujet apparaît aussi dans la Guemara et dans les versets, comme l'apporte l'Alter Rebbe : « וכמו שכתוב בגמרא כתיב היש מספר לגדודיו וכתיב אלף אלפים ישמשוניה ורבו רבבן קדמוהי כו' », « et comme il est dit dans la Guemara : il est écrit “Ses légions ont-elles un nombre ?”, et il est écrit “mille milliers Le servent et des myriades de myriades se tiennent devant Lui”, etc. »

Le verset de Job demande : « Ses légions ont-elles un nombre ? », ce qui signifie que les légions d'anges sont innombrables ; tandis que le verset de Daniel indique une quantité précise, « mille milliers... et des myriades de myriades », ce qui semble poser une limite. « ומשני », « et la Guemara résout » la contradiction : « אלף אלפין וכו' מספר גדוד אחד אבל לגדודיו אין מספר », « “mille milliers”, etc., c'est le nombre d'une seule légion, mais Ses légions, elles, sont sans nombre. » Il n'y a donc aucune contradiction entre les versets : Job parle du nombre des légions, Daniel de la quantité d'anges dans chaque légion.

« וכולם קמיה כלא ממש חשיבי », « et tous sont devant Lui considérés comme absolument rien » : toute cette multitude vertigineuse de mondes et d'anges ne compte pour rien face au Roi. On aurait pu penser que la grandeur du Roi s'exprime justement dans le fait qu'Il possède une multitude de mondes et une multitude d'anges ; mais la vérité est que toute cette multitude est pour Lui comme néant, comme zéro, absolument rien, « ובטלים במציאות ממש », « et ils sont dans un bittul total de leur existence même ».

De quelle manière ? « כביטול דבור אחד ממש לגבי מהות הנפש המדברת ועצמותה, בעוד שהיה דיבורה עדיין במחשבתה או ברצון וחמדת הלב כנ"ל באריכות » : « comme le bittul d'une seule parole face à l'essence même de l'âme qui parle, alors que cette parole était encore dans sa pensée, ou dans la volonté et le désir du coeur, comme cela a été expliqué longuement plus haut », c'est-à-dire ce que nous avons étudié en détail aux chapitres 20 et 21 et dans ceux qui suivent. En résumé : l'homme peut prononcer un nombre infini de mots ; dès lors, un seul mot qu'il a prononcé n'a aucune valeur au regard de sa faculté de parole. Or le Saint béni soit-Il a créé les anges par la parole, « par dix paroles le monde fut créé » : la vitalité de tous ces anges sans limite provient donc d'une seule parole. Et de même que, chez l'homme, une seule parole est insignifiante au regard de sa capacité, ainsi cette parole est insignifiante au regard de la capacité infinie du Créateur. Donc : tous les anges réunis valent une seule parole, et cette parole est néant ; il s'ensuit qu'ils sont un pur néant. Voilà pour la grandeur du Roi.

Avant de poursuivre, arrêtons-nous sur une précision remarquable dans le passage que nous venons d'étudier. L'Alter Rebbe cite la Guemara du traité 'Haguiga, et la comparaison avec le texte même de la Guemara révèle deux modifications :

  1. L'inversion de l'ordre des versets : la Guemara dit « un verset dit : mille milliers Le servent et des myriades de myriades se tiennent devant Lui, et un autre verset dit : Ses légions ont-elles un nombre ? », et elle répond : « ce n'est pas une difficulté : “mille milliers Le servent”, c'est le nombre d'une seule légion, et Ses légions sont sans nombre. » Dans la Guemara, c'est donc le verset de Daniel qui vient en premier et celui de Job ensuite ; l'Alter Rebbe a inversé l'ordre.

  2. Le changement d'expression : la Guemara emploie la formule « un verset dit... et un autre verset dit », alors que le Tanya écrit « il est écrit... et il est écrit ». Or chaque mot du Tanya est d'une précision extraordinaire : ce n'est pas un changement gratuit.

Le Rebbe explique que le contexte du Tanya diffère de celui de la Guemara. Là-bas, la Guemara apporte toute une page de versets traitant du maassé merkava, du char d'Ézéchiel et d'autres sujets semblables : des versets déroutants, incompréhensibles au premier abord, que la Guemara vient résoudre l'un après l'autre. Le verset « mille milliers Le servent » y est cité comme une difficulté : comment peut-on dire qu'il existe un nombre limité d'anges ? Même si la Guemara n'avait apporté que ce verset, elle aurait soulevé la question ; c'est pourquoi elle y ajoute le verset opposé et concilie les deux.

Dans le Tanya, en revanche, l'intention est inverse : l'Alter Rebbe veut montrer la quantité immense des anges, le fait que le Roi est si grand qu'Il possède une multitude d'anges. C'est pourquoi il apporte d'abord le verset qui exprime cette multitude, « Ses légions ont-elles un nombre ? », et il aurait pu s'en contenter ; ce n'est qu'ensuite qu'il ajoute que, bien qu'il soit écrit « mille milliers Le servent », ce verset ne diminue en rien le premier, puisque la Guemara explique que ce nombre ne concerne qu'une seule légion. Son objectif étant différent de celui de la Guemara, il a inversé l'ordre.

Pour cette même raison, il a aussi changé la formulation : celui qui connaît le style de la Guemara sait que l'expression « un verset dit » annonce une question et une contradiction d'un verset sur l'autre. Or l'Alter Rebbe ne vient pas ici soulever des questions et discuter, mais apporter des citations qui attestent de la multitude des anges. Il écrit donc « il est écrit... et il est écrit » : il est écrit ainsi, et il est également écrit ainsi, l'un ne diminuant pas l'autre. On apprend de là à quel point chaque mot du Tanya est précis, et à quel point il faut savoir, lorsque l'Alter Rebbe cite une source, dans quel but cette citation est apportée.

En résumé : dans cette partie, nous avons achevé la description de la parabole, l'union du roi avec l'homme simple et méprisé « rou'ha berou'ha », esprit à esprit, et l'amour redoublé et multiplié qui s'éveille dans son coeur jusqu'au klos hanéfesh, même si son coeur était « comme un coeur de pierre ». De là nous sommes passés au nimchal : le Saint béni soit-Il a fait avec nous infiniment plus que cela, « redoublé et multiplié sans fin ». Nous nous sommes ensuite arrêtés sur la grandeur du Roi : « Sa grandeur est insondable », Il remplit tous les mondes (mémalé kol almin) et entoure tous les mondes (sovev kol almin), une multitude de palais et de mondes sans nombre, et dans chacun des myriades de myriades d'anges, et tous sont devant Lui considérés comme absolument rien, à l'image du bittul d'une seule parole face à l'essence même de l'âme qui parle. Enfin, nous avons relevé la précision de l'Alter Rebbe dans sa citation de la Guemara de 'Haguiga : l'inversion de l'ordre des versets et le passage de « un verset dit » à « il est écrit », parce que son but est de prouver la multitude des anges et non de soulever une contradiction d'un verset sur l'autre.

Dans la partie suivante, nous aborderons la seconde moitié de la parabole : comment le roi quitte son palais, et vers où il se dirige.