Dans la partie précédente, nous avons rapporté la remarque du Tséma'h Tsédek au sujet de l'amour. Il existe une lettre dans laquelle le Rebbe se réfère à cette remarque et en explique l'intention.
Si un Juif ne possédait que l'amour caché (ahava messoutéreth) qui se trouve en lui naturellement, il s'agirait du premier degré de l'amour : il aime le Créateur par nature, parce qu'il veut être proche de Lui, comme un fils qui veut être proche de son père. Mais puisque cet amour, comme l'Alter Rebbe le souligne à de nombreuses reprises au chapitre 18, nous vient en héritage des Avot (les Patriarches), et que les Avot étaient une merkava (un char divin), il recèle un niveau bien plus élevé.
Qu'est-ce qu'une merkava ? Le char accomplit la volonté de celui qui le conduit, non pas parce qu'il y trouve son avantage, mais parce que telle est la volonté du conducteur et tel est son bien : le conducteur veut se rendre à tel endroit, et le char lui obéit. Il ne pense pas à lui-même, mais à celui qui le mène (et bien entendu, tout cela est dit en forme de parabole).
Ainsi, en soulignant que l'amour de chaque Juif provient des Avot, on nous révèle quelque chose de nouveau : au plus profond de chaque Juif ne se trouve pas seulement le degré inférieur de l'amour, aimer le Créateur parce qu'on veut être proche de Lui, mais aussi la volonté de procurer un na'hat roua'h (une satisfaction profonde) au Créateur. Quelle est la différence pratique entre ces deux degrés ? Voyons-le dans les mots mêmes de l'Alter Rebbe.
L'Alter Rebbe parle d'abord du degré inférieur : « לזכור אהבתו לה' אחד במחשבתו וברצונו לדבקה בו יתברך », « se rappeler dans sa pensée son amour pour le Dieu Un, et sa volonté de s'attacher à Lui ». Toute son aspiration est d'être attaché au Créateur. « וזאת תהיה כוונתו בעסק התורה או המצוה הזו », « et telle sera son intention dans cette étude de la Torah ou dans cette mitsva ». Autrement dit, chaque fois qu'il étudie la Torah ou accomplit une mitsva par amour, la raison en est le désir d'être relié au Saint béni soit-Il : il L'aime, il veut Lui être uni, et c'est pourquoi il étudie et accomplit.
« לדבקה בו נפשו האלקית והחיונית ולבושיהן כנ"ל », « afin d'attacher à Lui son âme divine et son âme vitale, ainsi que leurs vêtements, comme il a été dit ». Par l'étude et par la mitsva, il colle à Dieu son âme divine et ses lévouchim (ses vêtements) : sa bouche, son cœur, ses mains, et lorsqu'il court accomplir une mitsva, ses jambes aussi. Il veut attacher chacun de ses membres au Saint béni soit-Il. C'est un niveau excellent : un Juif qui pense simplement qu'il veut être uni à son Créateur.
Mais l'Alter Rebbe ajoute qu'il faut se souvenir qu'il existe un degré supérieur dans l'amour : ne pas penser uniquement au bien qui m'en reviendra, mais penser aussi au na'hat roua'h que le Créateur recherche. « אך אמנם אמרו רז"ל לעולם אל יוציא אדם עצמו מן הכלל », « mais nos Sages ont dit : que l'homme ne se retranche jamais de la collectivité ». L'homme ne doit pas penser à lui seul, à tout ce que ce lien, cette union, cette dvékout lui apporteront. Même lorsqu'il étudie la Torah seul dans sa chambre, sans que personne ne le sache, la vérité est qu'il fait descendre de la sainteté non pas sur lui seul, mais sur tout le peuple juif : il aide la collectivité.
En pensant ainsi, il pense au na'hat roua'h du Père : puisque le Père veut résider dans le monde, par son étude de la Torah il provoque Sa révélation ici-bas. C'est là un degré plus profond dans l'amour : ne pas penser seulement à sa propre proximité, mais au klal, à l'ensemble d'Israël.
Et donc : « לכן יתכוין ליחד ולדבקה בו יתברך מקור נפשו האלקית ומקור נפשות כל ישראל », « c'est pourquoi il aura l'intention d'unir et d'attacher à Lui la source de son âme divine et la source des âmes de tout Israël ». Telle doit être l'intention véritable et intérieure de chaque Juif lorsqu'il accomplit une mitsva : ne pas songer au seul profit personnel, mais relier au Créateur la source de son âme et la source des âmes de tout Israël, de sorte que, par la mitsva et l'étude qu'il accomplit maintenant, toutes les âmes d'Israël soient unies à Lui, « שהוא רוח פיו יתברך הנקרא בשם שכינה », « qui est le souffle de Sa bouche, appelé du nom de Che'hina ».
'Che'hintéh' : c'est l'une des appellations de la lumière divine, du mot cho'hen, qui réside : elle se revêt, descend, se contracte et éclaire ici-bas. C'est la lumière divine présente dans l'âme particulière de chacun. Certes, la Che'hina ne repose pas sur chacun de manière révélée, mais sur chaque Juif repose une Che'hina. Comme nous l'avons déjà mentionné dans notre étude, lorsqu'il y a dix Juifs la Che'hina repose de façon révélée ; or si chacun n'avait rien en lui, dix fois zéro ferait toujours zéro. Du fait que dix hommes produisent une révélation de la Che'hina, on déduit que chaque Juif possède, à titre personnel, un point de Che'hina qui lui appartient.
'Koudcha beri'h Hou' : du mot kadoch, saint, c'est-à-dire séparé et élevé. Il s'agit d'un niveau divin qui n'est ni contracté ni limité, et qui ne réside pas de manière particulière à l'intérieur de chacun. Sa révélation se fait généralement par la Torah et les mitsvot : la Torah est la sagesse du Saint béni soit-Il, et les mitsvot sont Sa volonté.
Le Juif, en lui-même, est 'Che'hintéh'. Et lorsqu'un Juif, une âme dans un corps, accomplit une mitsva, il unit et relie 'Koudcha beri'h Hou' à 'Che'hintéh', et fait pénétrer en son for intérieur une lumière divine élevée et illimitée : dans la Torah et les mitsvot est revêtue la lumière sans limite, tandis qu'en lui, tel qu'il est avant l'accomplissement de la mitsva, se trouve la lumière divine limitée ; et l'accomplissement de la mitsva est précisément l'union des deux.
De plus, 'Che'hintéh' ne désigne pas seulement la lumière divine limitée qui est en lui, mais, comme l'Alter Rebbe va le dire ici, c'est l'appellation de la lumière divine qui est la source des âmes de tout Israël. Chaque fois qu'un Juif accomplit une mitsva, il relie Koudcha beri'h Hou à Che'hintéh, non pour lui seul mais « au nom de tout Israël ». Et cela découle d'un amour véritable pour le Créateur : ne pas calculer ce que j'y gagne, mais penser à la collectivité. Il ne suffit pas de prononcer les mots « lechem yi'houd Koudcha beri'h Hou ouche'hintéh » : il faut en comprendre le sens et s'y relier.
Lisons le texte de l'Alter Rebbe : « אך אמנם אמרו רז"ל לעולם אל יוציא אדם עצמו מן הכלל, לכן יתכוין לייחד ולדבקה בו יתברך מקור נפשו האלוקית ומקור נפשות כל ישראל », « mais nos Sages ont dit : que l'homme ne se retranche jamais de la collectivité ; c'est pourquoi il aura l'intention d'unir et d'attacher à Lui la source de son âme divine et la source des âmes de tout Israël ». Et quelle est la source des âmes de tout Israël ? « שהוא רוח פיו יתברך הנקרא בשם שכינה », « qui est le souffle de Sa bouche, appelé du nom de Che'hina ». Et pourquoi est-elle appelée Che'hina ? « על שם ששוכנת ומתלבשת תוך כל עלמין להחיותן ולקיימן », « parce qu'elle réside et se revêt à l'intérieur de tous les mondes pour les vivifier et les maintenir ». Che'hina est donc le nom de la lumière divine qui réside, éclaire et se revêt en se limitant elle-même pour entrer dans l'intériorité du monde, et pas seulement dans l'homme, mais dans le monde tout entier.
« והיא היא המשפעת בו כח הדבור הזה », « et c'est elle qui lui confère cette faculté de parole ». La faculté de parole est une force limitée, et la force divine qui s'est contractée pour donner à l'homme ce pouvoir de parler, c'est la Che'hina ; il en va de même pour la faculté d'action. 'Che'hina' est donc l'appellation générale de la force divine qui se limite et se contracte (tsimtsoum) afin d'entrer dans les détails. Bien entendu, la révélation présente dans une table n'est pas comparable à celle qui est dans l'âme d'un Juif, mais tous ces degrés ont ceci de commun qu'ils portent le nom générique de 'Che'hina'.
[Et lorsqu'on dit que la Che'hina se retire de l'homme : comme nous l'avons dit, il existe différents niveaux de révélation, mais ce degré dans son ensemble s'appelle Che'hina, et le retrait n'est jamais total. Tant qu'il est juif, il possède une âme divine, et il ne peut s'en détacher même s'il le voulait. Ce qui se retire, c'est la conscience, la révélation, le potentiel, mais le point intérieur demeure. Même si un homme marchait à quatre pattes et broutait de l'herbe pendant quatre-vingts ans dans une étable avec les bêtes, il ne deviendrait pas une bête : il se conduirait comme une bête, la daat se retirerait de lui, mais il resterait un homme. On ne peut pas arracher l'essence.]
Revenons à notre sujet : la force appelée Che'hina est celle qui déverse la vitalité, la faculté de parole « שמדבר בדברי תורה ואת כח המעשה לעשות מצוה זו », « par laquelle il prononce les paroles de Torah, ainsi que la faculté d'action pour accomplir cette mitsva ». 'Koudcha beri'h Hou' est la lumière divine qui se situe au-dessus de cela, sainte et séparée. Et qui relie les deux ? La mitsva : « ויחוד זה הוא על ידי המשכת אור אין סוף ברוך הוא למטה על ידי עסק התורה והמצות שהוא מלובש בהן », « et cette union se fait en attirant ici-bas la lumière de l'Infini, béni soit-Il, par l'étude de la Torah et l'accomplissement des mitsvot, dans lesquelles elle est revêtue ». Dans la Torah et les mitsvot est revêtue la lumière divine illimitée, Koudcha beri'h Hou ; dans le Juif se trouve la lumière divine limitée appelée Che'hina ; et dès qu'un Juif accomplit une mitsva, il réalise l'union des deux.
C'est pourquoi on dit à l'homme : ne pense pas à toi seul, ne pense pas seulement au plaisir personnel que te procure l'attirance de cette grande lumière divine en toi par chaque mitsva. « ויתכוין להמשיך אורו יתברך על מקור נפשו ונפשות כל ישראל לייחדן », « et il aura l'intention d'attirer Sa lumière sur la source de son âme et sur les âmes de tout Israël, afin de les unir ». Si son amour pour le Père se limite au bien que lui procure cette proximité, il ne pensera qu'à lui-même ; mais si son amour est tel qu'il se demande ce que le Père veut, alors il ne pensera pas seulement à lui, mais aussi à ceux qui l'entourent, car le Père veut que tous ses enfants soient dans l'amour et l'affection et que tous reçoivent le meilleur. Chaque fils pensera donc aussi à son frère, puis à un autre frère, puis à un Juif de plus, et ainsi de suite.
« וכמו שיתבאר לקמן פירוש יחוד זה באריכות עיין שם », « comme le sens de cette union sera expliqué plus loin en détail, voir là-bas ». Et voilà le sens de la formule « lechem yi'houd Koudcha beri'h Hou ouche'hintéh, au nom de tout Israël ».
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié deux degrés dans l'amour. Le premier : toute son intention dans la Torah et les mitsvot est de s'attacher à Lui et d'unir au Créateur son âme divine, son âme vitale et leurs vêtements. Le degré supérieur : « que l'homme ne se retranche jamais de la collectivité », c'est-à-dire avoir l'intention d'unir la source de son âme avec la source des âmes de tout Israël, par un amour dont l'essence est de procurer un na'hat roua'h au Créateur, et par la force de l'amour hérité des Avot qui étaient une merkava. Nous avons également expliqué les termes : 'Che'hintéh', la lumière divine qui se contracte, réside et se revêt dans tous les mondes pour les vivifier et les maintenir ; et 'Koudcha beri'h Hou', la lumière sainte et séparée qui se révèle dans la Torah et les mitsvot. Par l'étude de la Torah et l'accomplissement des mitsvot, le Juif unit les deux : tel est le sens de « lechem yi'houd Koudcha beri'h Hou ouche'hintéh, au nom de tout Israël ».
Dans la partie suivante, nous poursuivrons l'explication des paroles de l'Alter Rebbe dans le chapitre 41.