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Chapitre 41 - Une crainte permanente dans la avoda

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Dans la partie précédente, nous avons vu comment l'homme doit éveiller en lui la yirat chamayim, la crainte du Ciel : une crainte générale d'une part, et une crainte particulière avant l'accomplissement de chaque mitsva d'autre part. Nous allons maintenant remonter à la racine de la question : pourquoi l'amour à lui seul ne suffit-il pas, et pourquoi est-ce précisément la crainte qui constitue le fondement de toute la avoda, le service divin ?

L'Alter Rebbe poursuit : « מה שאין כן אם לומד ומקיים המצוה באהבה לבדה כדי לדבקה בו על ידי תורתו ומצותיו », « ce qui n'est pas le cas s'il étudie et accomplit la mitsva par le seul amour, afin de s'attacher à Lui par Sa Torah et Ses mitsvot ». Il s'agit d'un Juif qui accomplit les mitsvot parce qu'il les aime et qu'il y prend plaisir : le Chabbat lui est agréable, il y ressent une proximité et un lien avec le Roi, et il sait même que l'observance du Chabbat le relie au Créateur. Seulement voilà : il ne songe pas un instant au fait qu'il existe un Roi qui le lui ordonne, et qu'il lui revient d'obéir à Sa parole.

Représentons-nous deux Juifs qui accomplissent exactement la même mitsva :

  • Le premier agit en étant conscient qu'il y a un Maître de maison : le Roi a ordonné, et il éprouve de la crainte devant Lui et devant le fait que le Roi le regarde en cet instant même et examine ses actes. (Chez lui aussi il y a de la joie, il n'est nullement abattu.)

  • Le second accomplit exactement le même geste, par amour et avec joie, mais sans s'arrêter un seul instant sur le moindre point de crainte du Roi.

Lequel des deux rencontre vraiment la volonté du Créateur ?

La réponse est que la crainte l'emporte, comme le conclut l'Alter Rebbe : « אינה נקראת בשם עבודת העבד, והתורה אמרה 'ועבדתם את ה' אלקיכם' וגו' 'ואותו תעבודו' וגו' », « cela ne porte pas le nom de service du serviteur, alors que la Torah a dit : et vous servirez Hachem votre D.ieu... et c'est Lui que vous servirez... ». L'un des maamarim de la 'hassidout développe ce point longuement, et il y est même dit en des termes très tranchants : celui qui sert Hachem par le seul amour, sans crainte, se sert en fait lui-même.

Dans la crainte comme dans l'amour, il y a deux côtés. Réouven craint Chimon : nous avons celui qui craint et celui dont il a peur. Réouven aime Chimon : nous avons celui qui aime et celui qui est aimé. Mais la différence entre les deux est fondamentale :

  • Dans la crainte, l'accent n'est pas mis sur celui qui craint mais sur Celui devant qui il craint, car la nature même de la crainte est contraction et resserrement : l'homme sent qu'il n'est rien face à la grandeur de Celui qu'il craint. C'est cela, le bittul, l'annulation de soi.

  • Dans l'amour, c'est l'inverse : l'amour est expansion, et la réalité propre de celui qui aime y demeure bien présente, et même saillante : « moi, j'aime », la source est dans l'homme lui-même.

Or, le Saint béni soit-Il veut que l'homme s'annule devant Lui et Le serve. C'est pourquoi il est dit « et vous servirez Hachem votre D.ieu » : un service de serviteur envers son maître. Et dans la relation entre un serviteur et son maître, qui est l'essentiel ? Le maître, et le serviteur est annulé devant lui.

Dès lors, un Juif qui n'a que l'amour ne fait pas une avoda. Certes, il accomplit la mitsva, la mitsva est magnifique et produira son effet sans aucun doute, mais il manque un élément fondamental dans le lien qui l'unit au Saint béni soit-Il : D.ieu veut le bittul de l'homme envers Lui, et non qu'il accomplisse les choses depuis son propre ego. Celui qui dit « c'est agréable et c'est bon » préserve par là même sa personne et son ego, qui lui aussi consent à cette action. Or le Saint béni soit-Il veut le bittul, et le bittul, c'est la crainte.

On comprend par là pourquoi l'Alter Rebbe a également ouvert le chapitre par le thème de l'amour, et comme il l'expliquera plus loin dans ce même chapitre, il n'y a aucune contradiction entre la crainte et la joie : l'homme craint le Roi, et il se réjouit en même temps de la chance qui lui échoit de pouvoir craindre le Roi. Ce n'est pas une crainte d'abattement, à D.ieu ne plaise, mais une crainte qui jaillit d'une immense joie pour le privilège que le Roi lui a accordé d'être l'un de ses serviteurs.

Une image : un grand tsaddik, devant qui tout le monde éprouve un profond respect mêlé de crainte, demande à quelques personnes de faire quelque chose pour lui. Elles le craignent, et pourtant elles éprouvent une joie hors du commun : le privilège d'être ne serait-ce que le clou de sa chaussure. Il n'est pas de joie plus grande, et c'est une joie qui découle du bittul envers le Roi. La joie de l'amour, en revanche, découle du plaisir que l'homme éprouve lui-même, alors que le Saint béni soit-Il veut le bittul envers Lui.

L'Alter Rebbe cite alors le Zohar, « וכמו שכתוב בזהר פרשת בהר », « comme il est écrit dans le Zohar, parachat Behar », qui vient illustrer la manière dont il faut servir le Créateur : « כהאי תורא דיהבין עליה עול בקדמיתא בגין לאפקא מיניה טב לעלמא כו' », « comme ce bœuf sur lequel on place d'abord un joug, afin d'en faire sortir un bien pour le monde ».

Pourquoi place-t-on un joug sur le bœuf, alors que le joug le limite ? On peut l'envisager de deux manières :

  1. Le joug empêche les dégâts : le bœuf est attelé et maîtrisé, il ne peut plus s'enfuir où bon lui semble ni donner des coups de corne.

  2. Mais il y a plus : on veut le conduire au champ pour qu'il laboure et accomplisse son travail, pour en tirer un profit et en faire sortir un bien pour le monde, afin que l'on bénéficie de son labour. Le joug n'empêche donc pas seulement les coups de corne, il conduit à l'action positive.

Il en va de même pour le Juif : la crainte du Ciel n'est pas seulement là pour l'empêcher de transgresser, elle est également nécessaire pour les mitsvot qu'il accomplit. L'action positive elle aussi doit procéder de la yirat chamayim. C'est bien ainsi que s'ouvre le chapitre : la crainte ne concerne pas uniquement le « éloigne-toi du mal », mais aussi le « fais le bien ».

Et le Zohar de conclure : « הכי נמי אצטריך לבר נש לקבלא עליה עול מלכות שמים בקדמיתא », « ainsi l'homme doit-il lui aussi prendre d'abord sur lui le joug de la royauté céleste », avant d'entreprendre quoi que ce soit. Et en des termes très forts : « ואי האי לא אשתכח גביה לא שריא ביה קדושה כו' », « et si cela ne se trouve pas chez lui, la sainteté ne réside pas en lui ».

Il n'y a là, à D.ieu ne plaise, aucune disqualification des mitsvot accomplies par amour, mais une manière de faire sentir à quel point la crainte et le bittul sont essentiels : lorsqu'un homme a la crainte, c'est le Roi qui réside chez lui, et l'homme est au service du Roi ; lorsqu'il n'a que l'amour, c'est lui-même qui réside là, et le Roi est pour ainsi dire à son service. La différence est immense.

« וברעיא מהימנא שם דף קיא עמוד ב », dans le Raaya Mehemna il est rapporté « שכל אדם צריך להיות בשתי בחינות ומדרגות והן בחינת עבד ובחינת בן », « que tout homme doit se tenir dans deux dimensions et deux niveaux : la dimension du serviteur et la dimension du fils ». D'un côté, il doit sentir qu'il est le serviteur du Créateur ; de l'autre, qu'il est un fils auprès de son père. Chez le fils, l'essentiel est l'amour pour le père ; chez le serviteur, l'essentiel est la crainte du maître. Et l'homme doit préserver ces deux dimensions en permanence, sans renoncer à aucune des deux, comme le dit la prière de Roch Hachana et de Yom Kippour : « que ce soit comme des fils, que ce soit comme des serviteurs ».

« ואף דיש בן שהוא גם כן עבד », « et bien qu'il existe un fils qui est également serviteur » : la Kabbale explique en effet qu'il existe un niveau de « fils » qui inclut déjà en lui la dimension du serviteur, de sorte que la servitude n'y est pas une avoda à part entière. Mais c'est un niveau très élevé, et « הרי אי אפשר לבוא אליה בלי קדימת היראה עילאה, כידוע ליודעים », « il est impossible d'y parvenir sans que la yira ilaa, la crainte supérieure, ne la précède, comme le savent ceux qui savent ». Dans l'ordre habituel des choses, l'homme ne peut pas servir Hachem sans qu'il y ait chez lui aussi ce mouvement propre de crainte, selon le verset « le commencement de la sagesse, c'est la crainte de D.ieu ».

*

Jusqu'ici, nous avons appris comment l'homme doit éveiller une crainte du Ciel générale ainsi qu'une crainte particulière avant la mitsva, et aussi que celui qui médite et éveille la crainte dans sa pensée sans que cela ne se traduise en une émotion du cœur, il lui manque la perfection de la avoda, mais la crainte a tout de même pénétré au moins dans son cerveau et dans sa conscience : il a médité sur le fait que le Roi le regarde, et il en résulte qu'il ressent en permanence, dans son cerveau, un bittul envers le Roi.

Et maintenant : « והנה אף מי שגם במוחו ובמחשבתו אינו מרגיש שום יראה ובושה », « et voici que même celui qui, dans son cerveau et dans sa pensée également, ne ressent aucune crainte ni aucune honte ». Qu'adviendra-t-il d'un homme situé à un niveau si bas que, même dans son cerveau, et même après avoir médité sur tout cela, il n'éprouve aucune gêne : le Roi le regarde, et cela ne lui fait absolument aucun effet. L'Alter Rebbe répond que cela vient « מפני פחיתות ערך נפשו, ממקור חוצבה ממדרגות תחתונות דיו"ד ספירות דעשיה », « de la faible valeur de son âme, de par sa source, taillée dans les degrés inférieurs des dix sefirot de Assia ». Son âme a été taillée dès l'origine dans un degré bas, et c'est pourquoi il ne parvient à s'éveiller en rien. (Et il n'y a vraiment pas là de quoi s'enorgueillir.)

Ce Juif est-il perdu, incapable d'atteindre la crainte du Ciel ? L'Alter Rebbe répond : « אף על פי כן, מאחר שמתכוין בעבודתו כדי לעבוד את המלך - הרי זו עבודה גמורה », « malgré tout, puisqu'il a l'intention, dans son service, de servir le Roi, il s'agit d'une avoda complète ». Ce n'est pas une avoda parfaite, la perfection du service y manque, mais cela porte bien le nom de avoda. Pourquoi ? « כי היראה והעבודה נחשבות לשתי מצות במנין תרי"ג, ואינן מעכבות זו את זו », « car la crainte et le service comptent comme deux mitsvot dans le décompte des 613, et l'une n'empêche pas l'autre ».

Représentons-nous un maître et son serviteur : le maître exige du serviteur qu'il exécute toutes ses instructions, et le serviteur les exécute parce que le maître l'a dit. Un serviteur qui connaît la grandeur de son maître éprouve en permanence de la crainte devant lui, à un degré ou à un autre, dans le cœur ou dans la conscience. Mais il peut aussi exister un serviteur effronté qui, au fond de lui, ne veut pas du tout de son maître, et qui exécute pourtant toutes les instructions : il n'en reste pas moins un serviteur. Il en va de même pour le Juif : il se peut qu'il accomplisse les mitsvot, qu'il ne manque pas un seul jour de mettre les tefilin, et qu'au fond de lui il dise qu'il ne ressent rien : « on m'a dit que c'était bien, alors je le fais ». La mitsva de la crainte lui manque, et il lui faut s'élever et y ajouter, mais la mitsva du service, il l'a. C'est pourquoi on appelle cela une avoda complète : non pas parfaite, mais complète.

Et il y a plus : à la vérité, « ועוד שבאמת מקיים גם מצות יראה, במה שממשיך היראה במחשבתו », « et en outre, en vérité il accomplit également la mitsva de la crainte, par le fait qu'il fait descendre la crainte dans sa pensée ». Car à l'instant même où il accomplit la mitsva, il y a assurément en lui une certaine crainte : pourquoi se lève-t-il le matin pour mettre les tefilin ? Parce qu'il sait, à tout le moins, que le Roi sait ce qu'il fait, qu'il y a un œil qui le regarde. Et même si c'est un degré bas, c'est bel et bien de la crainte.

Dans les termes de l'Alter Rebbe : « כי בשעה ורגע זו על כל פנים מורא שמים עליו, על כל פנים כמורא בשר ודם הדיוט לפחות שאינו מלך, המביט עליו, שנמנע בעבורו מלעשות דבר שאינו הגון בעיניו, שזו נקראת יראה », « car en cette heure et en cet instant, à tout le moins, la crainte du Ciel est sur lui, au moins comme la crainte d'un homme de chair et de sang, un homme ordinaire qui n'est même pas roi, qui le regarde, et à cause duquel il s'abstient de faire une chose qui ne serait pas convenable à ses yeux : cela aussi s'appelle de la crainte ».

Une image : un homme se tient sur son balcon et s'apprête à jeter son sac-poubelle dans la rue ; soudain il aperçoit le voisin de l'immeuble d'en face qui le regarde depuis sa fenêtre : il ne le jettera plus. A-t-il peur de lui ? Non, c'est simplement qu'il est mal à l'aise d'être vu. Il en va de même pour le Juif qui s'abstient d'une transgression, ou qui accomplit une mitsva, parce qu'on le regarde : ce niveau-là porte déjà le nom de crainte.

Et d'où savons-nous que cela s'appelle de la crainte ? « כמו שאמר רבן יוחנן בן זכאי לתלמידיו: יהי רצון שיהא מורא שמים עליכם כמורא בשר ודם כו' », « comme Rabban Yo'hanan ben Zakaï l'a dit à ses disciples : qu'il soit Sa volonté que la crainte du Ciel soit sur vous comme la crainte d'un être de chair et de sang ». Ses disciples lui demandèrent : seulement jusque-là ? Il leur répondit : « תדעו, כשאדם עובר עבירה אומר שלא יראני אדם כו' », « sachez-le : lorsqu'un homme commet une faute, il dit : pourvu que personne ne me voie ». Ce niveau est donc bien, lui aussi, de la crainte, même s'il s'agit d'une crainte très basse.

Il en ressort que même ce Juif-là, qui n'a ni émotion ni gêne mais qui accomplit les mitsvot, entre dans le cadre : il accomplit au moins parce que « pourvu que personne ne me voie », et cela aussi est de la crainte. De là, chacun doit travailler dans cette direction pour acquérir la crainte, au degré le plus bas ou à un degré plus élevé, et de manière permanente, car sans crainte il n'y a pas de avoda. Et lorsque l'on mérite une crainte permanente, avec l'aide d'Hachem notre service est véritablement une avoda.

En résumé : dans cette partie, nous avons appris pourquoi l'amour seul ne suffit pas. L'amour est expansion, et la réalité propre de l'homme y demeure saillante, tandis que la crainte est contraction et bittul. Or le Saint béni soit-Il veut le bittul envers Lui : « et vous servirez Hachem votre D.ieu », un service de serviteur envers son maître ; c'est pourquoi l'amour seul « ne porte pas le nom de service du serviteur ». Nous avons vu que la crainte n'est pas un abattement, mais qu'elle jaillit d'une grande joie pour le privilège de servir le Roi. Nous avons appris de l'image du bœuf dans le Zohar que le joug de la royauté céleste ne sert pas seulement à éviter le mal, mais aussi à faire sortir un bien pour le monde, et que l'homme doit le prendre sur lui « en premier lieu ». Nous nous sommes arrêtés sur les deux dimensions du serviteur et du fils. Enfin, nous avons appris que même celui qui ne ressent aucune crainte dans son cerveau et dans sa pensée, puisqu'il a l'intention, dans son service, de servir le Roi, accomplit une avoda complète, et qu'il y a même en lui de la crainte, au moins comme la crainte d'un être de chair et de sang.

Dans la partie suivante, nous poursuivrons les paroles de l'Alter Rebbe dans le chapitre 41, et nous verrons la suite de l'explication sur le service de la crainte et sur la place de l'amour dans le service d'Hachem.

Chapitre 41 - Une crainte permanente dans la avoda · Tanya · ליקוטי אמרים