Introduction : où se trouvent les mondes ?
Lorsqu'on parle des mondes, l'imagination les situe spontanément quelque part « en haut », comme si, avec une fusée assez rapide ou avec des instruments perfectionnés que l'on inventera un jour, on finirait par atteindre le monde de Yetsira, puis celui de Beria, puis celui d'Atsilout. Il est évident qu'il ne faut rien matérialiser ici : les mondes ne sont pas « là-bas », ils sont ici. Prenons une image tirée de notre propre monde matériel : un raisonnement intellectuel est une réalité spirituelle. Où se trouve-t-il ? Ici, sauf qu'on ne le saisit pas entre les doigts, mais d'une manière plus abstraite. Il n'a ni espace physique ni localisation matérielle, car il se situe dans des dimensions plus spirituelles, et cela ne veut pas dire qu'il se trouve quelques étages plus haut ou plus bas. Il en va de même des mondes : il ne faut pas se les représenter comme situés tant de mètres ou tant de kilomètres plus haut. Ce sont des réalités divines, spirituelles, véritables et éternelles, et elles se trouvent partout. Et lorsqu'on parle d'âmes ou d'anges, il ne s'agit pas davantage d'un lieu physique, mais d'un niveau spirituel.
C'est dans ce sens que l'on dit que la demeure des âmes des tsaddikim est le monde de Beria, tandis que la demeure des anges est un monde plus bas, le monde de Yetsira. Pour bien comprendre cela, commençons par une introduction au sujet des dix sefirot présentes dans chaque monde.
Les dix sefirot et les quatre partsoufim
Dans chacun des quatre mondes se trouve ce que l'on appelle un partsouf complet, c'est-à-dire l'ensemble des dix sefirot : 'Hokhma, Bina, Daat, 'Hessed, Guevoura, Tiferet, Netsa'h, Hod, Yessod et Malkhout. Exactement comme l'âme de l'homme possède dix facultés, ainsi que nous l'avons appris au chapitre 3, au début du Tanya : les facultés de l'âme découlent, par hishtalshelout (la chaîne descendante des degrés), des dix sefirot supérieures. Et pourtant, dans chacun des quatre mondes, c'est surtout un groupe précis de sefirot qui rayonne, et c'est ce groupe qui constitue le caractère propre de ce monde.
Dans les maamarim de 'hassidout, on répartit les dix sefirot en quatre groupes généraux, que l'on appelle les quatre partsoufim :
'Hokhma.
Bina.
Les six midot, appelées Zeir Anpin, qui sont l'ensemble des attributs : 'Hessed, Guevoura, Tiferet, Netsa'h, Hod et Yessod.
La sefira de Malkhout, qui se tient à part.
À ces quatre groupes correspondent les quatre mondes : dans chacun d'eux, c'est principalement l'un de ces groupes qui rayonne, qui s'y distingue et qui y domine :
Le monde d'Atsilout : 'Hokhma.
Le monde de Beria : Bina.
Le monde de Yetsira : les six midot.
Le monde d'Assiya : la sefira de Malkhout.
Et, comme nous l'avons dit, chaque monde contient bien les dix sefirot au complet ; il s'agit seulement de savoir ce qui y rayonne principalement.
La différence entre les anges et les âmes
Les anges servent D.ieu selon les midot naturelles qui sont les leurs, alors que les âmes Le servent à la suite d'une hitbonenout (une méditation réfléchie) : non pas seulement selon leur nature, mais selon ce qui doit être. C'est pourquoi, parmi les quatre mondes, le monde des âmes est le monde de Beria, le monde de la Bina et de la réflexion ; et les anges, dont le service se situe essentiellement dans les midot, appartiennent au monde des midot, le monde de Yetsira. Voilà précisément le sens de la ligne que nous avons lue : la demeure des âmes des tsaddikim est dans le monde de Beria, celle des anges dans le monde de Yetsira, et la demeure des tsaddikim est plus élevée que celle des anges.
La glose : des anges supérieurs dans le monde de Beria
L'Alter Rebbe fait remarquer, dans une glose en marge : « והיינו בסתם מלאכים », « et cela concerne les anges ordinaires ». Autrement dit, quand on parle des anges de manière générale, on vise les anges « ordinaires », l'ensemble de ceux qui appartiennent au monde de Yetsira ; mais il existe des anges plus élevés, qui se trouvent dans le monde de Beria. Nous en avons d'ailleurs une idée générale par les bénédictions du Chema que nous récitons chaque matin : « les Ofanim et les 'Hayot haKodech », et au-dessus d'eux les Serafim. Les Ofanim et les 'Hayot haKodech constituent un degré inférieur, les Serafim leur sont supérieurs, et ces anges supérieurs se trouvent dans le monde de Beria, tandis que la majorité des anges appartient au monde de Yetsira. Le service de ces anges supérieurs est plus élevé, et il est donc nécessairement lié à la Bina et à la hitbonenout. C'est pourquoi l'Alter Rebbe dit que leur service se fait « בדחילו ורחימו שכליים », « avec une crainte et un amour intellectuels », c'est-à-dire un amour et une crainte issus de la réflexion de l'intellect, comme il est écrit dans le Raaya Mehemna qu'il existe deux sortes de 'Hayot haKodech : les naturelles et les intellectuelles (les unes et les autres étant appelées globalement 'Hayot haKodech).
Revenons au texte du Tanya
« וההבדל שביניהם הוא », « et la différence entre eux est la suivante », entre le monde de Yetsira et le monde de Beria, entre les anges et les âmes : « כי בעולם היצירה מאירות שם מידותיו של אין סוף ברוך הוא לבדן », « car dans le monde de Yetsira rayonnent uniquement les midot du Ein Sof, béni soit-Il ». Le monde de Yetsira est un monde où rayonnent essentiellement les midot divines ; c'est pourquoi celui qui se situe au niveau du monde de Yetsira sert D.ieu surtout par les midot, le monde de Zeir Anpin. « שהן אהבתו ופחדו ויראתו וכו' », « qui sont Son amour, Sa crainte et Sa révérence, etc. » : l'amour relève du 'Hessed, la crainte et la révérence de la Guevoura, et ainsi de suite. « כדאיתא בתיקונים », « comme il est dit dans les Tikounim » (les Tikouné Zohar), « דשית ספירין מקננין ביצירה », « que les six sefirot nichent dans Yetsira » : les six sefirot appelées Zeir Anpin rayonnent dans le monde de Yetsira et lui appartiennent.
Et puisque le monde de Yetsira est la demeure des anges et que ce sont surtout les midot qui y rayonnent, il s'ensuit : « ולכן זאת היא עבודת המלאכים תמיד יומם ולילה לא ישקוטו לעמוד ביראה ופחד וכו' », « et c'est pourquoi tel est le service des anges, constamment, jour et nuit ils ne s'arrêtent pas de se tenir dans la crainte et la révérence, etc. ». Il n'y a chez eux ni arrêt ni interruption. L'ange est une créature dont toute l'existence est le service divin, et cela dans la ligne précise pour laquelle il a été créé : un ange qui relève du 'Hessed sert par l'amour, un ange qui relève de la Guevoura sert par la crainte. Selon les mots de l'Alter Rebbe : « והיינו כל מחנה גבריאל שמהשמאל », « c'est-à-dire tout le camp de Gavriel, qui est à gauche », relevant de la crainte, « ועבודת מחנה מיכאל היא האהבה כו' », « et le service du camp de Mikhaël, c'est l'amour, etc. ». C'est ce que le prophète Ye'hezkel a vu dans la Merkava supérieure : la face du lion à droite, le service du camp de Mikhaël, et la face du bœuf à gauche, le service du camp de Gavriel.
Le prophète Ye'hezkel a vu, dans une vision prophétique, ces créatures plus élevées et plus spirituelles : il a vu l'état lui-même, le degré lui-même. Une image tirée de notre monde matériel : prenons un homme aveugle de naissance dont tous les autres sens fonctionnent parfaitement. On peut lui expliquer le volume, le poids, les dimensions ; il touchera et il comprendra. Mais la notion de couleur, il ne pourra pas la saisir. Vous aurez beau lui expliquer ce qu'est le blanc, il vous interrogera à partir de son propre univers de références : le blanc est-il large ou étroit, lourd ou léger, rond ou carré ? Il n'a pas la capacité de comprendre ce qu'est une couleur, car l'outil de perception lui manque. Il en va de même pour nous, dans notre monde grossier : nous ne pouvons pas saisir ces réalités, de même qu'on ne peut pas expliquer une idée intellectuelle à qui n'a pas les instruments pour la comprendre et ne sait même pas de quoi on lui parle.
Le monde de Beria
« אבל בעולם הבריאה מאירות שם חכמתו ובינתו ודעתו של אין סוף ברוך הוא, שהן מקור המידות ואם ושורש להן », « mais dans le monde de Beria rayonnent Sa 'Hokhma, Sa Bina et Son Daat, celles du Ein Sof béni soit-Il, qui sont la source des midot, leur mère et leur racine » : la source et la racine des midot se trouvent dans la Bina. « וכדאיתא בתיקונים דאימא עילאה מקננא בתלת ספירן בכורסיא », « et comme il est dit dans les Tikounim, que la mère supérieure niche dans les trois sefirot, dans le Trône ». « Ima ilaa », la mère supérieure dans le langage du Zohar, désigne la Bina, comme nous l'avons déjà appris dans les premières parties du Tanya : le père et la mère sont l'image de la 'Hokhma et de la Bina, la 'Hokhma étant appelée père et la Bina mère. Et « koursia » signifie dans notre langue le trône, car dans la Kabbale le monde de Beria est appelé « le monde du Trône ».
On pourrait objecter : nous venons de dire que le monde de Beria est le monde de la Bina ; pourquoi donc l'Alter Rebbe mentionne-t-il « Sa 'Hokhma, Sa Bina et Son Daat » ? La réponse est celle que nous avons posée en introduction : chaque monde contient les dix sefirot au complet, et le rayonnement se fait ici dans 'Hokhma, Bina et Daat du monde de Beria ; mais le caractère essentiel du monde de Beria reste la Bina, c'est-à-dire la hitbonenout.
« ולכן הוא מדור נשמות הצדיקים עובדי ה' בדחילו ורחימו הנמשכות מן הבינה ודעת דגדולת אין סוף ברוך הוא », « et c'est pourquoi il est la demeure des âmes des tsaddikim qui servent D.ieu avec une crainte et un amour découlant de la Bina et du Daat de la grandeur du Ein Sof béni soit-Il ». Le monde de Beria appartient avant tout aux âmes des tsaddikim : leur service passe certes par l'émotion, mais une émotion issue de la hitbonenout, comme nous l'avons vu au chapitre précédent à propos de « l'âme de celui qui parle ». « שאהבה זו נקראת רעותא דליבא כנ"ל », « car cet amour est appelé reouta deliba, comme il a été dit plus haut » : au chapitre 17, nous avons appris qu'une émotion née de la réflexion est appelée reouta deliba, le désir profond du cœur. « ומרעותא דליבא נעשה לבוש לנשמה בעולם הבריאה שהוא גן עדן העליון כדלקמן », « et de ce reouta deliba se forme un vêtement pour l'âme dans le monde de Beria, qui est le Gan Eden supérieur, comme il sera expliqué plus loin ».
Il est vrai que nous rencontrons ici des termes et des notions auxquels le Tanya ne nous a pas habitués, et plus encore pour celui à qui manque la familiarité avec ce style et ce lexique : tout cela est très abstrait, et il est difficile de garder la tête claire au milieu de tous ces noms et de tous ces degrés. Mais, d'abord, c'est de la Torah, et la Torah, on l'étudie ; ensuite, à force d'étudier, avec l'aide de D.ieu, nous nous y habituerons ; enfin, la suite du chapitre revient à un langage plus accessible. Quoi qu'il en soit, même en traitant ici de degrés élevés, de mondes et de noms abstraits, nous nous efforcerons de traduire tout cela et de le ramener au langage du service divin : le monde de Beria, c'est le service de D.ieu issu de la hitbonenout ; le monde de Yetsira, c'est le service de D.ieu à partir de l'amour naturel déjà présent.
Car le but de cette étude n'est pas d'acquérir une théorie sur les mondes supérieurs. Nous n'étudions pas ici des livres de Kabbale pour dresser des schémas de ce qui se passe en haut, mais pour traduire tout cela en avoda, en travail de l'homme, en service divin quotidien : prendre conscience de la grandeur qui est la nôtre, en tant qu'êtres humains dotés d'intelligence, et du fait que le Saint béni soit-Il nous a donné cet intellect afin que nous nous en servions, que nous méditions sur la grandeur divine et que nous Le servions autant que possible selon ce qui doit être, et non pas seulement selon ce qui nous semble bon et ce dont nous avons envie. Et lorsqu'on accomplit son service selon ce qui doit être, on touche à ce que l'on appelle le monde de Beria : la dimension de la compréhension, qui est précisément la supériorité de l'homme sur l'animal, un service qui jaillit de l'intelligence et de la compréhension. C'est le point que l'Alter Rebbe veut éveiller dans ce chapitre.
Mikhaël et Gavriel : dans Yetsira ou dans Beria ?
Une question a été posée : Mikhaël et Gavriel appartiennent-ils au monde de Yetsira ou au monde de Beria ? On trouve à ce sujet une remarque intéressante dans les notes du Rebbe sur le Tanya. Le Rebbe relève que le Zohar affirme explicitement que Mikhaël et Gavriel sont des anges dont le service est intellectuel, alors qu'ici, dans le Tanya, il est dit que leur service est naturel. Et le Rebbe résout la difficulté en distinguant précisément entre « le camp de Mikhaël » et « le camp de Gavriel » d'une part, et Mikhaël et Gavriel eux-mêmes d'autre part : les camps de Mikhaël et de Gavriel appartiennent au monde de Yetsira, tandis que Mikhaël et Gavriel eux-mêmes appartiennent au monde de Beria.
Y a-t-il une hitkallelout chez les anges ?
Autre question : l'ange reste-t-il enfermé dans sa seule nature, ou bien existe-t-il chez lui une hitkallelout, une inclusion mutuelle, de sorte qu'un ange dont la nature est 'Hessed reçoive aussi quelque chose de la Guevoura ? Là encore, il y a une précision intéressante dans le Tanya, à la quatrième ligne du début du chapitre, où il est dit des anges : « לפי שאינם בעלי בחירה, ויראתם ואהבתם היא טבעית להם », « parce qu'ils ne possèdent pas le libre arbitre, et que leur crainte et leur amour leur sont naturels ». À première vue, pourquoi dire « היא », au singulier, alors que « leur crainte et leur amour » est au pluriel et qu'il aurait fallu dire « הם » ?
L'explication est qu'il y a là une allusion à l'idée suivante. Dans la prière Ouva LeTsion Goël, que nous disons chaque jour, figure le verset d'Ichaya : « Et l'un appelle l'autre et dit : saint, saint, saint », suivi immédiatement de la traduction araméenne : « oumekablin dein min dein », « et ils reçoivent l'un de l'autre ». Autrement dit, « l'un appelle l'autre » signifie que chacun reçoit de son compagnon. Il en ressort que si un ange a une nature donnée et son compagnon une autre, il possède à la fois sa nature originelle et ce qu'il reçoit de l'autre. C'est également la raison pour laquelle il dit « saint » trois fois. Dire « saint » signifie que l'ange proclame que toute sa nature est limitée, et qu'il existe quelque chose de plus élevé que lui, saint et séparé, qu'il ne parvient pas à atteindre. A priori, une seule proclamation aurait suffi. Mais il existe, de manière générale, trois lignes : 'Hessed, Guevoura et Tiferet, la droite, la gauche et le milieu. Chaque ange a sa ligne naturelle, et comme il reçoit aussi des deux autres lignes, il proclame également ce qu'elles contiennent : il dit « saint » par rapport à son degré d'origine, et aussi par rapport à ce qu'il a reçu.
C'est pourquoi l'Alter Rebbe écrit avec précision « ויראתם ואהבתם היא טבעית להם », « et leur crainte et leur amour leur sont naturels », au singulier : chaque ange possède ce qui lui est naturel, sa nature propre. Mais la hitkallelout existe assurément, selon le verset « et l'un appelle l'autre », traduit par « et ils reçoivent l'un de l'autre » : chacun reçoit de son compagnon et en est influencé ; simplement, ce qui lui est naturel, dans sa nature d'origine, se distingue de ce qu'il reçoit d'autrui.
Et quant à la comparaison entre les anges et les hommes, comme nous l'avons dit au début du chapitre : le Juif, même lorsqu'il se trouve à un niveau bas, sert D.ieu au moins avec une intensité comparable à celle d'un ange ; et lorsqu'il se trouve à un niveau plus élevé, il est supérieur à l'ange.
En résumé : dans cette partie, nous avons appris qu'il ne faut pas se représenter les mondes comme situés dans un lieu matériel plus élevé, mais comme des degrés et des niveaux spirituels. Nous avons posé en introduction que chaque monde possède un partsouf complet de dix sefirot, mais que dans chaque monde rayonne principalement l'un des quatre groupes : 'Hokhma dans Atsilout, Bina dans Beria, les six midot dans Yetsira et Malkhout dans Assiya. De là découle la différence entre la demeure des anges et celle des âmes des tsaddikim : dans le monde de Yetsira rayonnent les midot seules, et c'est pourquoi le service des anges est permanent, dans un amour et une crainte naturels, le camp de Mikhaël à droite et le camp de Gavriel à gauche, comme dans la vision de la Merkava de Ye'hezkel ; tandis que dans le monde de Beria rayonnent Sa 'Hokhma, Sa Bina et Son Daat, qui sont la source et la racine des midot, et c'est pourquoi il est la demeure des âmes des tsaddikim qui servent avec une crainte et un amour découlant de la hitbonenout, ce reouta deliba qui devient un vêtement pour l'âme dans le Gan Eden supérieur. Nous nous sommes également arrêtés sur la glose concernant les anges supérieurs du monde de Beria, dont le service se fait avec une crainte et un amour intellectuels, sur la précision du Rebbe distinguant Mikhaël et Gavriel de leurs camps, et sur la hitkallelout qui existe chez les anges.
Dans la partie suivante, nous poursuivrons l'explication du chapitre, en nous efforçant de continuer à traduire les degrés des mondes dans le langage du service divin quotidien.