Avant de passer au chapitre 39, revenons sur ce que nous avons étudié dans la dernière partie du chapitre 38, car cela touche directement à la suite.
Nous avons appris que dans l'accomplissement des mitsvot il y a deux dimensions. D'abord l'acte de la mitsva, son côté concret et technique, qui est l'essentiel, car c'est en lui que s'accomplit la volonté divine et « l'acte est l'essentiel ». Et à côté de cela, il faut aussi la kavana (l'intention), qui est comme l'âme de la mitsva, selon l'expression connue: une prière, une bénédiction ou une mitsva sans kavana sont comme un corps sans âme. Il faut donc assurément une kavana, il faut aussi une âme.
Deux niveaux dans la kavana: l'âme de l'animal (nefesh ha'hai) et l'âme du parlant (nefesh hamedaber):
Nefesh ha'hai: chez tout être vivant, tout ce qu'il fait découle de sa nature. Ses penchants et ses émotions sont gravés en lui (le mot téva, nature, exprime la fixité, comme dans l'expression du Talmud « matbéa chetaveou 'hakhamim », la formule que les Sages ont frappée), et il n'a pas le pouvoir d'en changer.
Nefesh hamedaber: l'homme, lui, possède l'intellect et le libre choix, « bedaat yedaber ». La force de son intellect lui permet de ne pas agir uniquement selon ce que lui dicte sa nature fixe et gravée, mais de dominer cette nature et de décider d'agir même à son encontre, de faire ce qui doit être. Telle est la grandeur de celui qui vit selon la nefesh hamedaber.
Et comment cela se traduit-il dans la avodat Hachem, le service divin?
Une kavana qui est comme la nefesh ha'hai: le Juif éveille dans son coeur l'amour caché et naturel (ahava messoutéret) qui existe chez chacun d'entre nous.
Une kavana qui est comme la nefesh hamedaber: le Juif médite sur la grandeur de Hachem (hitbonenout) et, par la force de cette méditation, éveille un sentiment profond, élevé et infiniment plus vaste.
« Changer ses midot naturelles » et « changer la nature de ses midot »:
Rappelons encore l'adage que nous avons cité au nom de l'Alter Rebbe, car il nous aidera aussi à comprendre la suite du chapitre qui vient: dans le travail sur les midot (les traits de caractère), il existe deux approches.
Changer ses midot naturelles: un homme dont la nature penche vers l'amour, le don, le 'hessed et la patience, nature qui, laissée à elle-même, s'investit dans les affaires du monde. Son travail consiste à rediriger ses midot naturelles des affaires du monde vers les choses de sainteté. C'est un travail très important, mais l'homme y demeure dans son caractère et dans sa nature: il se contente de les orienter dans la bonne direction.
Changer la nature de ses midot: faire ce qui doit être fait, que cela convienne ou non à son caractère. Si sa nature est 'hessed et que l'heure réclame la guevoura, il agira avec guevoura; et si sa nature est guevoura et que l'heure réclame le 'hessed, il agira avec 'hessed. C'est un travail plus élevé, dans lequel il change la nature même de ses midot.
La différence entre ces deux approches est celle qui sépare l'animal du parlant: celui qui sert comme la nefesh ha'hai reste dans sa nature, il ne fait que l'orienter dans la bonne direction, la direction divine et celle de la Torah; tandis que celui qui sert comme la nefesh hamedaber change la nature de ses midot et ne fait pas seulement ce qui est conforme à son tempérament. Il se peut bien sûr qu'il lui en coûte d'accomplir des choses contraires à la nature avec laquelle il est né, mais il ne tient pas compte de cette difficulté, car il fait ce qui doit être. Nous avons longuement développé tout cela dans les leçons précédentes, en expliquant le chapitre 38.
Et de là au chapitre 39:
Dans la continuité de ce qui précède, l'Alter Rebbe ajoute: « ומפני זה גם כן נקראים המלאכים בשם חיות ובהמות, כדכתיב ופני אריה אל הימין וגו' ופני שור מהשמאל וגו' » (« Et c'est aussi pour cela que les anges sont appelés 'hayot, animaux, et behemot, bêtes, comme il est écrit: et une face de lion à droite... et une face de taureau à gauche... »). Dans le premier chapitre d'Ye'hezkel, contemplant la Merkava supérieure, le prophète a vu des anges d'en haut et les a désignés par ces noms: « une face de lion à droite », c'est le camp de Mikhaël, « et une face de taureau à gauche », c'est le camp de Gavriel. Or le lion est une 'haya et le taureau une behema.
Pourquoi des anges aussi élevés sont-ils appelés animaux et bêtes? Pour souligner que toute l'action de l'ange se fait selon sa nature: tel il a été créé, tel il agira, et aucun changement n'est concevable chez lui. Le camp de Mikhaël, dont la nature est l'amour, restera dans l'amour, et la crainte n'a aucune place chez lui; le camp de Gavriel, dont le propre est la crainte, restera dans la crainte, et l'amour n'a aucune place chez lui. C'est une nature gravée.
Et dans les mots de l'Alter Rebbe: les anges, « לפי שאינם בעלי בחירה » (« car ils ne possèdent pas le libre choix »), l'ange n'a pas de be'hira: il est créé avec une fonction précise, une mission précise, une direction précise, et il ne peut rien y changer; « ויראתם ואהבתם היא טבעית להם » (« et leur crainte et leur amour leur sont naturels »), la crainte et l'amour de l'ange sont sa nature même, et il ne saurait en être autrement, comme il est écrit dans le Raaya Mehemna, parachat Pin'has. C'est pour cela qu'ils sont appelés 'hayot et behemot.
Cela rejoint exactement ce que nous avons appris à la fin du chapitre précédent: un Juif qui sert Hachem uniquement en révélant ce qui est déjà gravé en lui, son service est appelé, par analogie, nefesh ha'hai, car l'animal est précisément l'image de celui qui agit selon sa nature.
Pourquoi l'Alter Rebbe ouvre-t-il par le sujet des anges?
Pourquoi l'Alter Rebbe consacre-t-il tout un chapitre du Tanya à expliquer ce que sont les anges et les noms qu'ils portent, et plus loin même à préciser quels anges se trouvent dans tel monde et lesquels dans tel autre? Au fil du chapitre, nous étudierons les mondes supérieurs, Atzilout, Beria, Yetsira et Assia, et malgré cela l'ouverture du chapitre porte sur les anges. A priori, cela ne correspond pas à la vocation du Tanya: ce n'est ni un livre de Kabbale ni un livre de sod, mais un livre bâti sur le verset « car cette chose est très proche de toi, dans ta bouche et dans ton coeur, pour l'accomplir », un livre des benonim, venu enseigner le travail de l'homme. Si des sujets élevés y apparaissent, c'est parce qu'ils viennent éclairer et soutenir la compréhension de l'avoda de l'homme; or ici, le style laisse entendre qu'il vient parler des anges pour eux-mêmes.
[Question posée pendant le cours: le niveau le plus élevé n'est-il pas justement de servir Hachem de façon naturelle et sans nega'ot, sans intérêt personnel, non pour le plaisir ou la satisfaction d'être attaché à Lui, mais naturellement et pour la finalité même de la chose? Réponse: à chaque niveau correspond un niveau en dessous et un niveau au dessus. Il est vrai que servir Hachem naturellement et sans nega'ot, sans en retirer quoi que ce soit, est une très grande qualité: c'est le service des gens simples à l'époque du Baal Shem Tov, qui accomplissaient leur avoda avec temimout et simplicité, et puissions-nous avoir une telle temimout et une telle simplicité. Mais ici, il est question de l'homme qui souhaite que son service de Hachem soit habité d'un sentiment et d'une vitalité, et là il y a deux niveaux: un sentiment qui vient du côté de sa nature, et un sentiment divin infiniment plus élevé. La différence entre eux est celle qui sépare le monde des midot du monde de l'intellect: le monde des midot demande « vers quoi suis-je attiré », et la vérité de la chose ne l'intéresse pas, tandis que le monde de l'intellect demande « qu'est-ce qui est juste et qu'est-ce que cela exige ». Il va de soi que le service venant de l'intellect est plus élevé que celui venant des midot, et tout cela dépend bien sûr du contexte dont on parle.]
L'explication du Rebbe:
Le Rebbe pose cette question dans l'un de ses discours et lui donne une réponse très intéressante: dans ces lignes, l'Alter Rebbe s'adresse à deux types de personnes.
Ces tsaddikim élevés qui sont parvenus à l'éveil du coeur appelé nefesh hamedaber, celui qui résulte de la hitbonenout.
Et surtout ceux qui sont plus simples, qui n'y sont pas parvenus et ne sont pas en mesure d'atteindre ce niveau de compréhension, et chez qui le sentiment vient de la révélation de l'amour caché dans leur coeur.
Commençons par le niveau le plus élevé. L'Alter Rebbe vient dire que celui dont le service est comme la nefesh hamedaber, qui a réussi à éveiller un amour par la force de la hitbonenout, se tient à un niveau très élevé, plus élevé que celui des anges. S'il mentionne ici les anges, ce n'est pas parce qu'il veut traiter des anges, mais comme introduction à la ligne suivante: « ולכן מעלת הצדיקים גדולה מהם » (« c'est pourquoi la grandeur des tsaddikim dépasse la leur »). Son intention est de parler de la grandeur de ces Juifs qui sont parvenus à un sentiment né d'une compréhension profonde: l'ange sert Hachem selon sa nature, tandis qu'eux servent non pas selon leur seule nature mais selon ce qui doit être, par la force d'une hitbonenout approfondie, et ce niveau est bien plus élevé.
Mais la grandeur de ces tsaddikim n'est pas le propos central du Tanya, qui est « le livre des benonim » et qui parle à la majorité des gens, lesquels ne relèvent pas de ce niveau. Que vient donc leur dire l'Alter Rebbe? C'est ici qu'il fait entendre à ces Juifs une chose absolument merveilleuse.
Nous avons appris au chapitre précédent que le sentiment est comme l'âme de l'acte, que l'acte sans sentiment est comme un corps sans âme, et que le sentiment donne à l'acte sa force et sa vitalité. Un homme qui n'est pas parvenu à éveiller un sentiment élevé, et chez qui tout vient du côté de la nature, risque de penser que son acte n'est pas assez puissant, puisque ce n'est pas la hitbonenout qui l'a éveillé mais l'amour caché et naturel de son coeur. Vient alors l'Alter Rebbe et lui dit: sache que ce sentiment aussi est très fort, et que sa puissance est grande, tu es véritablement comme un ange. De même que le service des anges vient de leur nature, ainsi, si tu as réussi à éveiller l'amour naturel qui est en toi, te voilà comme un ange, dont la force est très élevée, dont la puissance est grande, et dont le service ne connaît pas de changement.
Voilà ce que l'Alter Rebbe vient dire en rappelant que les anges sont appelés 'hayot et behemot: ses paroles visent surtout ceux qui se situent au niveau du « 'hai », un niveau fort, excellent et bon, car cette nature juive est très puissante, et celui qui la possède est comme un ange. [Et bien entendu, lorsqu'il est question ici d'anges, il s'agit des anges saints.]
La suite du chapitre: la demeure des âmes et la demeure des anges:
« ולכן מעלת הצדיקים גדולה מהם » (« c'est pourquoi la grandeur des tsaddikim dépasse la leur »), celle des anges. Et pourquoi? Parce que, parmi les quatre mondes, Atzilout, Beria, Yetsira et Assia, que nous développerons avec l'aide de Hachem dans ce chapitre, la demeure des âmes des tsaddikim se trouve dans le monde de Beria, tandis que la demeure des anges se trouve dans le monde de Yetsira, et le monde de Beria est plus élevé que celui de Yetsira.
En résumé: dans cette partie, nous avons revu la fin du chapitre 38: dans la mitsva il y a l'acte (l'essentiel) et la kavana (comme l'âme pour le corps), et dans la kavana il y a deux niveaux, la nefesh ha'hai, où le Juif éveille l'amour caché et naturel de son coeur, et la nefesh hamedaber, où il engendre un sentiment par la force de la hitbonenout dans la grandeur de Hachem. Nous avons également revu les deux approches du travail sur les midot: « changer ses midot naturelles », c'est à dire orienter sa nature vers la sainteté, face à « changer la nature de ses midot », faire ce qui doit être même à l'encontre de sa nature. De là nous sommes passés à l'ouverture du chapitre 39: les anges sont appelés 'hayot et behemot (« une face de lion à droite et une face de taureau à gauche ») parce qu'ils ne possèdent pas le libre choix et que leur crainte et leur amour leur sont naturels et ne changent pas. Nous avons demandé pourquoi l'Alter Rebbe ouvre par le sujet des anges dans un livre des benonim, et nous avons apporté l'explication du Rebbe: ses paroles s'adressent à deux types de personnes, aux tsaddikim dont le service est comme la nefesh hamedaber, dont la grandeur dépasse celle des anges qui servent selon leur nature, et surtout à ces Juifs dont le sentiment vient de l'amour naturel, pour leur dire que leur service aussi est fort et puissant: ils sont comme des anges. Enfin, nous avons commencé le texte du chapitre, selon lequel la grandeur des tsaddikim dépasse celle des anges parce que la demeure des âmes est dans le monde de Beria et la demeure des anges dans le monde de Yetsira.
Ici, nous en avons parlé dans le langage des mondes; par la suite, nous expliquerons la même chose dans le langage du travail de l'homme, où elle apparaîtra avec bien plus de clarté.