Introduction : Qu'est-ce que « Ha'harash Véhamasguère » ?
Après avoir expliqué l'ensemble de Chir HaChirim selon le commentaire du Malbim, il nous reste une dernière partie : à la fin de son commentaire, le Malbim ajoute une section intitulée « Mélitsa » (allégorie poétique), portant le nom de « Ha'harash Véhamasguère » (l'artisan et le serrurier). Cette partie constitue en réalité une explication de Chir HaChirim selon la voie du Sod, la dimension ésotérique. On ne peut certes pas dire qu'il y commente l'intégralité des versets, mais il nous ouvre une porte vers un sens bien plus intérieur que tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Pour y parvenir, le Malbim propose une introduction où il distingue les autres explications de la sienne, avant de nous plonger plus profondément au cœur des vérités intérieures.
Le style du Malbim y est particulièrement poétique, suave et raffiné ; nous lirons donc ses propres termes pour les expliquer. Il faut savoir qu'ici le Malbim touche aux profondeurs de la Kabbale. Or le Malbim, comme on le sait, était un immense kabbaliste. Il maîtrisait parfaitement la Kabbale et l'avait étudiée pendant des années ; cela transparaît d'ailleurs dans ses commentaires où il mentionne ponctuellement des notions du Sod. Sa biographie atteste également qu'il s'adonnait à la Kabbale, bien que l'essentiel de son œuvre publique se soit concentré sur le Pchat, le sens littéral.
Kabbale révélée et Kabbale dissimulée
Il convient de souligner ici une différence notable : chez les Maîtres séfarades, celui qui était kabbaliste l'était ouvertement et notoirement, et la Kabbale occupait la majeure partie de son temps et de son étude. Pensons au saint Rachach, à Rav Mordékhaï Charaabi, ou aux directeurs successifs des yéchivot Beth El et Chaar Hachamayim à travers les générations, qui étudiaient la Kabbale de manière manifeste. En revanche, chez les Maîtres ashkénazes, ces choses demeuraient cachées. Rares étaient ceux qui l'enseignaient ouvertement et publiquement, comme l'auteur du Leshem ou quelques autres ; la plupart s'y adonnaient en secret, et de même qu'ils étaient des géants dans le Pchat, ils l'étaient tout autant dans la Kabbale.
On rapporte la même chose au sujet de Rav Ovadia Yossef : il était un génie en Kabbale, mais refusait d'en divulguer les enseignements afin de renforcer l'étude de la Halakha et du Pchat. On raconte que lors de l'un de ses déménagements, il refusa formellement que l'on touche à certains cartons, insistant pour les transporter lui-même. Ces cartons contenaient ses écrits sur le Sod, des innovations profondes et des traités qu'il avait rédigés, et il ne voulait pas que d'autres y touchent. Il ne souhaitait pas non plus que l'on s'aventure trop dans la Kabbale sans avoir d'abord acquis les fondations du Pchat, appliquant ainsi le verset : « La gloire de Dieu est de cacher les choses ». Tel était aussi le chemin du Malbim, et ce que nous allons voir démontre à quel point il maîtrisait intimement ces secrets.
Toute réalité spirituelle qui descend ici-bas s'enveloppe d'un habit
Le Malbim commence ainsi : « Ne savons-nous pas que les réalités spirituelles et divines, lorsqu'elles descendent de leur sainte hauteur pour cheminer ici-bas, posent un voile sur leur tête et se drapent dans des enveloppes ? » En d'autres termes : lorsqu'une réalité spirituelle descend dans le monde matériel, elle ne peut s'y manifester telle quelle. Le monde physique n'a aucune prise avec le spirituel abstrait ; il est donc indispensable que l'entité spirituelle se revête d'enveloppes matérielles pour descendre jusqu'à nous.
Il en donne des exemples : les âmes saintes, en descendant ici-bas, « revêtent un corps et une forme charnelle ». L'âme descend dans ce monde, mais déambule-t-elle sous forme purement spirituelle ? Même si un homme appelle affectueusement son épouse « mon âme », il s'agit bien d'un être incarné dans un corps. De même pour les anges spirituels : « lorsqu'ils parcourent la terre, ils s'adossent sous l'arbre et mangent ». C'étaient de purs anges, et pourtant ils sont apparus sous une forme corporelle, ont mangé et se sont reposés, car ce qui entre en contact avec le monde matériel doit adopter le comportement et l'habit de la réalité matérielle.
Telle est la parabole. Et voici son application : « De même, les secrets de la Torah se couvrent d'un vêtement tissé et filé à partir des récits du monde et de ses événements, et ses merveilles posent un masque sur leur visage ». La Torah elle-même est une réalité spirituelle infinie qui descend dans le monde. En l'observant en surface, on a l'impression qu'elle ne fait que raconter des histoires : au commencement Dieu créa, Abraham, Isaac, Jacob, les enfants d'Israël, l'Égypte... Celui qui ne s'en tient qu'au sens littéral ne saisit que le vêtement, les aspects extérieurs. Mais en vérité, elle recèle une intériorité immense, les secrets les plus profonds, et ce qui nous apparaît comme un récit simple n'est que l'incarnation de la spiritualité descendue ici-bas. Étant descendue dans un monde matériel, elle s'exprime à travers des récits matériels.
Et selon ses propres termes : « Ils voilent la lumière précieuse et l'éclair, afin de ne point frapper de cécité et de cataracte les yeux de la chauve-souris ». On dissimule la lumière pour ne pas aveugler les yeux inadaptés, et on ne laisse paraître que ce qu'ils peuvent supporter : le sens littéral. C'est exactement ce que déclare le Zohar : « La Torah possède un vêtement, un corps et une âme. Les insensés ne regardent que le vêtement ». L'homme superficiel s'arrête à l'habit. Expliquez à une telle personne que le verset : « Voici les rois... Béla fils de Béor, et le nom de sa ville était Dinhava » fait allusion au bris des réceptacles (Chévirat Hakélim) et à la chute des mondes spirituels, et elle vous répondra : « Je ne sais pas de quels réceptacles vous parlez, je lis simplement l'histoire de Béla fils de Béor ». Parlez-lui des brebis « rayées, tachetées et marquetées », elle répliquera : « Je vois seulement que Jacob a fendu des bâtons devant les abreuvoirs, et que les bêtes ont mis bas en conséquence ». « Mais les sages contemplent l'âme de la Torah » : celui qui étudie en profondeur comprend qu'il s'agit des mondes supérieurs, du monde de Nekoudim et de Beroudim, d'épanchements célestes, et que tout cela constitue l'intériorité de la Torah.
Résumons jusqu'ici : le Malbim nous enseigne que lorsqu'une réalité spirituelle descend dans ce monde, elle s'habille obligatoirement de matérialité. Il ne faut pas s'y tromper : une spiritualité colossale est présente, et le vêtement matériel n'existe que parce que nous vivons dans un univers physique et pour rendre le contact possible. C'est pourquoi les anges sont apparus sous les traits de nomades, c'est pourquoi l'âme s'enveloppe d'un corps, et c'est pourquoi la Torah prend l'apparence des récits d'Abraham et d'Isaac. Tout cela est rigoureusement vrai, mais il ne faut pas s'arrêter à la surface : il existe une dimension intérieure infinie.
La singularité propre à Chir Hachirim
C'est ici qu'intervient une mise au point essentielle : « En vérité, à l'examen, nous avons bien vu que le voile qui couvre la face de ce saint Cantique ne ressemble en rien au voile jeté sur tous les autres Écrits saints ». Dans tous les Écrits saints (Kitvé HaKodech), il y a un sens littéral (Pchat) et une profondeur intérieure (Pnimiyout), mais lorsqu'on observe le sens littéral de Chir Hachirim, il ne ressemble en rien au Pchat des autres livres. Pourquoi ? « Car tous les textes sacrés ont revêtu des habits précieux et se sont parés des plus beaux atours : les récits qui renferment leurs secrets sont tous saints, tous fils du D.ieu vivant, tous rayonnants d'éclat et de lumière, remplis de sagesse et d'éthique, dispensant conseil et sagacité, justice et droiture, rendant sage le simple ». Même si l'on ne retient que le sens obvie du reste des Écrits saints, on y trouve des enseignements moraux, un renforcement spirituel et les voies du service divin ('Avodat Hachem).
« Il n'en va pas de même pour ce Cantique ». Ici, lorsqu'on regarde le Pchat au premier degré, on n'y aperçoit pas la sainteté : « Il a revêtu un manteau de poils, s'est couvert d'un sac et de cendre, et est apparu comme un chant d'amour profane, objet des conversations des débauchés et ritournelle des buveurs ». De quoi parle le sens extérieur ? De mon bien-aimé (Dodi), de mon aimé, de ma compagne (Ra'ayati), de sentiments passionnés. Autrement dit : dans tous les autres Écrits, le vêtement lui-même est saint et l'âme est Saint des Saints, tandis que dans ce Cantique, le vêtement ressemble - à D.ieu ne plaise - à une romance profane.
Et le Malbim d'ajouter entre parenthèses : « Ne vois-tu pas qu'Hachem a répandu un esprit de torpeur et a fermé les yeux de ces commentateurs et traducteurs des bibles allemandes ; ils ont emprunté des sentiers sans paix et ont profané la sainteté de ce Cantique, l'interprétant selon sa forme extérieure et son écorce, au point de le considérer comme le chant d'une femme débauchée. Même le sens de son allégorie simple leur est resté inconnu. Aussi l'ont-ils dépecé en morceaux, déchiré en lambeaux, et les eaux de malédiction sont devenues pour eux une amère boisson ». Ils ont pris ce poème, l'ont traité comme un chant galant profane, que D.ieu nous en préserve, et ont prétendu qu'il s'agissait d'un assemblage de chansons populaires disparates : chanson à boire, chant d'amitié, chant du printemps, chant de danse, romances de jeunes gens et de jeunes filles et poèmes d'amour.
C'est précisément ce vêtement en apparence profane qui atteste de sa sainteté
« Mais tel est le signe de la majesté de ce Cantique, et telle est la preuve de son immense splendeur et de sa sainteté ». C'est précisément ce qui semble être un vêtement dont on devrait rougir, un habit qui parle de passion et d'amour, qui constitue la preuve éclatante de son infinie sainteté - « car tous les Cantiques sont saints, mais Chir Hachirim est le Saint des Saints ». Et comment cela s'explique-t-il ? « Parce que même la robe dont il s'enveloppe est une tunique de lin sacré et un manteau de louange ; en raison de son immense lumière et de son éclat, son vêtement lui-même rayonne, et pour rien au monde il ne saurait être contemplé sans étui ni gaine protectrice ; c'est pourquoi Il a fait de l'obscurité Sa retraite et des ténèbres son enveloppe » (le terme hébraïque 'hatoulato renvoie à l'emmaillotage, à son enveloppement extérieur). Puisque même son vêtement intérieur est saint et éblouissant, il a fallu lui superposer un vêtement extérieur supplémentaire, un sac par-dessus des habits royaux.
D'où cette définition : « De sorte que l'explication que j'ai appelée du nom de Mélitsa (allégorie poétique) constitue le récit extérieur de ce sublime Cantique, et elle en est la véritable parabole (Machal). Quant au commentaire que j'ai désigné du nom de Machal, il n'est qu'une écorce externe qui enveloppe ce vêtement subtil et fait écran au manteau précieux qui le recouvre. La Mélitsa est sainte, tandis que le Machal relève du profane. La Mélitsa est le sens littéral direct, et le Machal n'en est qu'une parabole. La Mélitsa est elle-même une parabole des secrets cachés enfouis dans ce saint Cantique, et le Machal est la parabole de la parabole, un vêtement sur le vêtement, un sac grossier par-dessus des habits royaux, des tuniques de peau par-dessus des tuniques de lumière ».
La parabole des poupées russes : trois niveaux
Illustrons cela par une parabole. Prenons l'exemple des matriochkas, ces poupées russes qui s'emboîtent les unes dans les autres. La couche la plus externe correspond à ce que nous avons appelé le Machal : l'histoire d'amour entre le bien-aimé et sa compagne, Chlomo qui a emmené l'épouse du berger dans son palais, alors qu'elle ne cesse d'aspirer à son bien-aimé et de vouloir s'enfuir vers le désert. On ouvre cette première poupée, et l'on découvre à l'intérieur une deuxième poupée - c'est la Mélitsa : l'âme de Chlomo qui aspire ardemment et continuellement à s'unir à Koudcha Berikh Hou (au Saint, béni soit-Il), qui a reçu des messages et des prophéties, a traversé une période de rupture ou d'éloignement, jusqu'à ce que l'union parfaite s'accomplisse au moment du décès de Chlomo, lorsque son âme s'est pleinement unie au Saint, béni soit-Il.
À présent, le Malbim vient nous révéler : ce que j'ai nommé jusqu'ici la Mélitsa, sache qu'il ne s'agit en vérité encore que d'une parabole ! Quelle est donc la véritable Mélitsa ? Il ouvre alors cette poupée intérieure pour nous en dévoiler une troisième : voilà le récit authentique, les secrets des Séfirot célestes, la Malkhout qui aspire à s'unir au Zéir Anpin. Il s'avère donc que ce que nous appelions au départ le Machal - le roman d'amour entre la bien-aimée et le berger - n'est même pas la véritable parabole, mais une simple enveloppe extérieure, la parabole de la parabole. On peut le formuler ainsi : il y a un manteau, sous lequel se trouve un costume, sous lequel se trouve une chemise. Le manteau n'est pas le vêtement essentiel ; il ne sert qu'à protéger le costume, tandis que le costume et la chemise constituent le véritable sujet.
Et que répondrons-nous à celui qui demande : quel est le sens littéral du Cantique ?
« Dès lors, si quelqu'un vient te demander : sur quoi ce Cantique est-il fondé selon son sens littéral, et quel est son récit allégorique ? Garde-toi bien de lui dire que son sens littéral rapporte les propos d'une bergère et d'un berger, d'une jeune fille et de son aimé, un poème amoureux profane, des discours de passion et de séduction, à D.ieu ne plaise ! Mais voici ce que tu lui répondras : son récit allégorique, selon son sens propre, retrace l'histoire de la sainte bien-aimée, l'âme du roi Chlomo, et son dialogue intime avec son Bien-Aimé dans les Cieux, lors des cinq époques où elle est sortie de la fosse, a retiré ses vêtements de captive et a pénétré dans le parvis intérieur de la maison du Roi, dans une sainte splendeur. Tel est le récit, telle est la parabole, et tel est le sens obvie véritable ». Autrement dit : toutes les allusions à l'amour et au désir charnel ne sont qu'une parabole de la parabole. Mais si l'on demande quel est le véritable Machal, c'est l'union de l'épouse de jeunesse avec son Bien-Aimé, de l'âme de Chlomo avec Koudcha Berikh Hou. Voilà le Pchat. Quant à la dimension intérieure cachée - nous la découvrirons par la suite.
Pourquoi ce chant a-t-il besoin d'un tel vêtement ?
Ici se pose la question : si tel est le cas, pourquoi parler de désir et d'amour ? Qu'on écrive directement que l'âme de Salomon cherchait à s'élever et à se détacher de la matière, et qu'il y eut des occasions où elle mérita la prophétie et l'union divine. Pourquoi fonder ce chant sur une allégorie ?
Le Malbim répond : « Parce que ce saint récit est infiniment précieux, élevé et distinct de tous les récits des Écritures saintes. Car tous les autres relatent les événements du monde matériel d'ici-bas, des réalités tangibles que chaque homme a pu contempler, que l'œil humain peut voir, que l'oreille peut entendre et discerner, et que toute chair peut concevoir et comprendre ensemble ». Lorsqu'on raconte que Noé a construit une arche, on peut comprendre : on sait ce qu'est Noé, ce qu'est une arche, comment on bâtit, comment les animaux y sont entrés. Ce sont des notions concrètes et accessibles, c'est pourquoi on peut en décrire le sens littéral direct.
« Il n'en va pas de même pour ce chant, qui traite de l'histoire de l'âme divine et des vicissitudes de l'âme spirituelle dans ses ascensions et ses descentes, lorsqu'elle réside dans le corps et lorsqu'elle le quitte, de ses rapports et de ses interactions avec les forces corporelles. Tout cela relève de réalités cachées, admirables et mystérieuses, qui appartiennent au domaine de l'intellect pur et non à celui des sens ». Qui a vu une âme récemment ? Lorsqu'on veut décrire la lutte de l'âme spirituelle contre les pulsions physiques, et comment les forces du corps l'attirent vers le bas, on n'a aucun moyen de raconter directement l'histoire d'une âme. Dans le Tanakh, il n'y a pas de description visuelle des âmes, car l'âme n'est pas accessible aux sens. Dès lors, lorsqu'on veut expliquer le sens littéral de Chir Hachirim, on se trouve démuni, car le sens profond lui-même réside dans l'union de l'âme avec le Saint béni soit-Il.
« L'âme et son essence ne peuvent être perçues par l'œil de chair, ni saisies par aucun sens matériel. C'est pourquoi l'homme le plus éloquent peinera à relater ses péripéties en termes simples, car il n'existe dans le langage aucun nom, mot ou verbe qui désigne intrinsèquement les réalités purement spirituelles et les concepts abstraits ; en effet, les termes qui composent la langue sont tous empruntés au monde sensible ». Même le plus grand maître de la rhétorique en serait incapable. Toutes nos expressions dérivent du monde matériel : une table, un mur, un verre - des choses que l'on voit et que l'on touche. Mais pour exprimer des réalités spirituelles non perceptibles par les sens, nous manquons d'outils linguistiques. « Et tous ces mots ont été forgés uniquement pour désigner les réalités de la matière et du monde matériel ».
« Ainsi, lorsque l'orateur veut exprimer une réalité spirituelle, il ne trouve dans son vocabulaire aucun mot qui s'y applique de manière propre et première ; et quand bien même il fouillerait tout son arsenal lexical, il ne trouverait ni parole ni terme pour formuler sa pensée ». Si l'on veut dire que l'âme languit ou désire ardemment, ce mot de « désir » reste une expression matérielle - on peut désirer une glace ! Existe-t-il un mot propre pour décrire la soif d'une âme ? Non. On emprunte un terme du monde matériel pour dépeindre une réalité spirituelle. On se trouve contraint d'employer des termes apparemment terrestres, faute d'autres mots. Il en va de même pour le mot « amour » : c'est une métaphore empruntée à l'affection humaine et matérielle que nous connaissons, car il n'existe aucune autre manière d'exprimer l'amour dans le domaine spirituel.
« C'est pourquoi la nécessité le contraint de vêtir ses paroles de noms et de verbes empruntés, forgés initialement pour les choses de ce bas monde, soumises aux lois du mouvement, du temps, de l'espace, etc. De même, lorsqu'il voulut composer ce cantique qui traite des réalités spirituelles, il fut contraint d'emprunter des termes et des mots, des paraboles, des images et des vêtements au monde sensible : dépeindre l'âme spirituelle et son ardent désir pour son Bien-aimé invisible sous les traits d'une jeune fille appuyée sur son bien-aimé ; et le Bien-aimé saint, qui veille avec amour sur l'âme de Ses fidèles, il le dépeint comme un berger dans le désert, épris d'une biche aimable, et ainsi de suite dans tout le cantique. Car il n'y a ni parole ni discours dans le langage humain par lesquels l'homme vivant, tant qu'il chemine dans un corps de chair, puisse s'exprimer sur les réalités spirituelles ». Il semble certes qu'il soit question d'amour et de passion charnelle, mais il n'existe aucun autre moyen de décrire l'union de l'âme avec son Créateur, car tout notre vocabulaire est emprunté à la matérialité, du fait même que nous vivons dans un monde matériel.
En quoi le Malbim s'écarte-t-il de la voie de tous les commentateurs ?
« Fondé sur ces vérités, je me suis écarté de la voie suivie par l'ensemble des commentateurs. Car selon leur méthode, le sens littéral du cantique serait un chant d'amour entre un bien-aimé et sa compagne, tandis que son sens profond renfermerait l'amour et le dialogue entre Hachem et Son peuple d'élite, etc. ». Tous les commentateurs expliquent en effet que le Bien-aimé (le Dod) est le Saint béni soit-Il et que la bien-aimée (la Raya) est l'assemblée d'Israël, et que tout le cantique retrace l'éloignement et le rapprochement entre eux : « Voici la voix de mon bien-aimé qui frappe » - le Saint béni soit-Il appelle le peuple d'Israël, mais celui-ci s'éloigne et néglige Son service. Le Malbim s'écarte de cette approche : il explique que le berger représente le Créateur et que la compagne représente l'âme de Salomon.
Et pourquoi s'en écarte-t-il ? « Selon leur méthode, la dimension intérieure de cet amour relève du Derach ou de l'allusion (Remez), bien loin des limites du Pchat (sens littéral) ; le fossé entre les deux est si grand que si l'on demande quel est le Pchat authentique, on ne trouve d'autre réponse que d'affirmer qu'il s'agit d'un chant nuptial ». C'est-à-dire que si on leur demande quel est le Pchat, ils répondront : un poème d'amour humain. Et quelle en est la dimension intérieure ? L'amour d'Hachem pour l'assemblée d'Israël. De plus, dans le détail des versets, quiconque examine leurs commentaires constatera qu'ils suivent davantage les voies du Derach que celles d'une rigoureuse explication littérale.
« Il n'en va pas ainsi selon la voie que j'ai tracée : le sens littéral est saint, et le vêtement est pur » - car le Pchat du cantique n'est pas une romance humaine, mais le dialogue intérieur entre l'âme et Dieu, son Bien-aimé. Le vêtement extérieur lui-même est saint et pur, « et c'est lui, et nul autre, qui constitue le véritable sens littéral ». Il ne faut pas croire que tout ce que nous avons exposé jusqu'ici sous le terme de « mélitsa » - l'âme de Salomon aspirant à s'attacher à l'Infini et à recevoir la prophétie - soit un Derach ou une allégorie lointaine. Il s'agit du Pchat pur et simple, comme il le démontrera immédiatement.
Les quatre conditions du Pchat
Ici, le Malbim nous enseigne une règle fondamentale à laquelle il convient de prêter attention : quelle est la définition même du Pchat ? Parfois, nous lisons une explication et nous sentons qu'elle relève du Drash ou du Remez, et parfois du Pchat. Quels en sont les critères ? Le Malbim est le génie par excellence en la matière pour nous transmettre les définitions précises du Pchat, du Remez et du Drash. Il énonce ainsi quatre conditions.
Première condition : « Que ses thèmes concordent avec l'auteur du livre et avec son histoire personnelle ». Si Chmouel écrit un livre, il est logique qu'il raconte ce qui s'est passé à son époque et ce qui le concerne. Mais si l'on propose une explication au sens littéral qui parle d'une autre personne et d'une tout autre époque, ce n'est déjà plus le sens littéral direct.
Deuxième condition : « Que la tournure du récit respecte les règles de la langue sans forcer le sens ». Si l'on est contraint de forcer les mots et d'affirmer qu'ils veulent dire telle ou telle chose, ce n'est plus du Pchat. Le Pchat, c'est ce que l'on lit et comprend immédiatement, le sens direct du mot décrivant ce qui s'est produit.
Prenons un exemple : « Voici, la jeune femme est enceinte et enfantera un fils » - comme cela apparaît dans l'étude du livre de Yéchayahu. La théologie chrétienne prétend que « 'Almah » désignerait une vierge, et « enfantera un fils », leur fondateur. Or, tout d'abord, les mots eux-mêmes s'y opposent : « 'Almah » désigne une jeune femme ayant déjà connu un homme, comme dans l'expression « la voie de l'homme avec la jeune femme », et ne signifie aucunement une vierge. C'est précisément l'exigence « selon les règles de la langue sans forcer le sens » : ici, le mot est déformé pour convenir à une doctrine préconçue. De plus, il est écrit : « et elle l'appellera Emmanuel » - cet homme a-t-il jamais porté le nom d'Emmanuel ?
Troisième condition : « Que l'ensemble du récit concorde avec la suite du texte, du début à la fin ». Examinons les faits : Yéchayahu s'exprime à sa propre époque, et certains voudraient qu'il parle d'un événement devant survenir mille ans plus tard ? Le mot « Hiné » (voici) indique le présent, ici et maintenant, « elle enfante un fils ». D'ailleurs, le prophète leur donne un signe et un prodige concernant ce qui va leur arriver de leur vivant ; comment pourrait-il leur donner pour signe un événement qui n'aurait lieu que mille ans après ? Cela ne tient pas sur le plan chronologique, et ne peut donc pas être du Pchat. Soit dit en passant, ils auraient pu prétendre qu'il s'agissait d'un Drash sur le verset, ce qui aurait pu s'entendre ; mais refusant la notion même de Pchat et de Drash ainsi que la Torah orale, ils affirment s'en tenir au texte seul. Or, si l'on s'en tient au texte seul, lisons les versets : on constate immédiatement que cela ne peut en aucun cas être le sens littéral.
Quatrième condition : « Que ses prémisses découlent du bon sens élémentaire, et non de sources lointaines, car alors cela porterait le nom de Drouch ou de Remez ». Si l'on lit : « Et la terre était tohu-bohu, et l'obscurité couvrait la surface de l'abîme », et que l'on vient expliquer qu'il ne s'agit pas de l'obscurité au sens propre, en avançant force préambules - telle source affirme ceci, telle autre cela, et en les combinant, l'obscurité désignerait telle notion spirituelle - combien de prémisses ont été nécessaires pour expliquer un seul mot simple ? C'est du Drash. Cela ne signifie pas que ce soit faux, c'est parfaitement vrai, mais ce n'est pas du Pchat. Le Pchat n'a pas besoin de prémisses : on lit et l'on comprend.
Comment le commentaire du Malbim répond à ces quatre conditions
« Et par cela, tu constateras que le commentaire désigné ci-après sous le nom de Melitsa respecte ces quatre conditions ». Le Malbim démontre à présent que ce qu'il a appelé « Melitsa » - l'âme de Chlomo aspirant à s'unir au Saint béni soit-Il par la prophétie - constitue le Pchat le plus authentique.
1. « Il s'accorde avec l'histoire de Chlomo du point de vue de son âme, qui s'est détachée à cinq reprises de son corps pour s'attacher au Vivant des mondes, son Bien-aimé ». Cela correspond fidèlement à la vie même de Chlomo et à ses prophéties explicitement mentionnées dans les Écritures, sans renvoyer à une autre personne.
2. « Il s'insère dans le sens littéral des versets, sans étrangeté ni contrainte ». Nul besoin de forcer les termes : l'âme de Chlomo aspire à s'unir à son Bien-aimé, et les filles de Jérusalem - les forces corporelles - interviennent pour entraver cet amour. L'ensemble des versets s'explique ainsi avec une parfaite fluidité. Et puisqu'il est impossible de décrire de manière tangible l'âme et la résistance des forces corporelles, qui sont des réalités abstraites, le texte s'exprime à travers des termes qui nous sont familiers.
3. « Il s'étend à l'ensemble du livre et à la suite de ses développements, du début à la fin, selon une ligne directrice unique ». C'est là l'une des difficultés rencontrées chez les autres commentateurs de Chir HaChirim : chez eux, il s'agit de thèmes morcelés, sans continuité globale. La grandeur du commentaire du Malbim réside dans le fait qu'il expose un cheminement continu. Il en va de même dans le livre d'Iyov : sans le Malbim, on lit un verset et son explication, puis un autre verset et son explication, sans véritable lien entre eux. Mais avec le Malbim, on s'aperçoit que du début à la fin de chaque discours - le discours d'Elihou, celui d'Eliphaz, celui d'Iyov - se déploie une trame continue et une pensée cohérente. Il en va de même ici : depuis la première révélation, en passant par les étapes où Chlomo est descendu de son niveau spirituel, puis « La voix de mon bien-aimé qui frappe », jusqu'au moment où son âme cherche de nouveau à s'unir, aboutissant à l'union finale au moment de son décès. C'est l'histoire de toute une vie, et non un verset isolé que l'on expliquerait d'une manière incohérente avec ce qui le précède et ce qui le suit chronologiquement.
4. « Que ses prémisses ne soient point tirées de loin, ni du Drouch, ni du Sod, ni de spéculations philosophiques, mais qu'elles soient inscrites dans l'intelligence même selon le sens simple ». Tout ce qu'il avance découle du Pchat, sans détours ni références lointaines, et quiconque se penche sur ces explications les saisit avec évidence.
« Et j'ai ôté l'opprobre de l'Égypte »
Le Malbim conclut : « Et par là, j'ai ôté l'opprobre de l'Égypte de sur ces écrits, lorsqu'on prétendait qu'il s'agissait d'un langage profane et qu'on ne pouvait lui trouver de sens littéral conforme à la voie de la sainteté. Or, ils n'ont pas compris le dessein d'Hachem ni Sa sagesse, qui se dressait sous leurs yeux » - ils ont pris une œuvre d'une sainteté absolue pour l'expliquer comme un chant galant et passionné, sans saisir le dessein ultime de la Sagesse suprême, qui a précisément revêtu la sainteté d'une telle parure.
En conclusion :
Dans son introduction à la « Melitsa », le Malbim nous enseigne un principe fondamental : toute réalité spirituelle qui descend dans ce monde doit obligatoirement revêtir un habit matériel - l'âme dans le corps, les anges sous l'apparence d'êtres humains, et les secrets de la Torah dans les récits de ce monde. Chir Hachirim se distingue par le fait que son habit extérieur ressemble à un chant profane, et c'est précisément là la preuve de son immense sainteté : son vêtement même rayonne tellement qu'il a nécessité un étui protecteur supplémentaire. Selon le Malbim, ce que nous avons appelé tout au long de ce commentaire la « Melitsa » - l'histoire de l'âme de Chlomo et son combat pour s'attacher à son Bien-aimé céleste - constitue véritablement le Pchat lui-même, le sens littéral direct, qui répond aux quatre conditions du Pchat : la concordance avec l'auteur et son histoire, la fluidité du texte sans contrainte, un fil conducteur unique du début à la fin du livre, et des prémisses dictées par le simple bon sens. Quant au récit du berger et de la bergère, il n'est qu'une parabole de la parabole, un vêtement par-dessus un vêtement, car le langage humain ne dispose pas de mots pour exprimer les réalités de l'âme et de l'esprit, si ce n'est par le biais d'emprunts au monde sensible. Et tout cela - pour nous faire comprendre que sous ces voiles résident des secrets insondables, et que si « tous les écrits sont saints, Chir Hachirim est le Saint des Saints ».