Nous abordons à présent le quatrième chant de Chir Hachirim, passant de la parabole (le Machal) au sens allégorique (la Melitsa). Dans la parabole, nous avons vu la bien-aimée délaisser son bien-aimé pour s'enfoncer dans le palais de Salomon. À présent, voyons ce que cela exprime sur le plan spirituel, quelle en est la signification profonde. Le troisième chant s'était achevé sur le retour du Bien-Aimé céleste vers Sa sainte demeure : après la prophétie accordée à l'âme de Salomon, celle-ci était retournée au corps, retrouvant son état antérieur, tandis que le Bien-Aimé suprême cessait pour ainsi dire de maintenir le contact avec elle. Dès lors, la bien-aimée - c'est-à-dire l'âme de Salomon - oublia son Bien-Aimé pendant de longs jours.
C'est ce que nous révèlent les versets : « Et le roi Salomon aima beaucoup de femmes étrangères », « Et il arriva, au temps de la vieillesse de Salomon, que ses femmes inclinèrent son cœur vers d'autres dieux ». Cela signifie qu'un véritable éloignement s'est installé. L'âme de Salomon, qui avait mérité jusque-là de sublimes révélations et prophéties, s'engloutit pour ainsi dire dans la corporalité, s'attache à la matière et en oublie son Bien-Aimé suprême, oubliant les immenses perceptions et les prophéties vécues dans son union avec l'Infini, béni soit-Il.
Les versets du premier livre des Rois (chapitre 11) sont particulièrement sévères au sens littéral : « Salomon suivit Astarté, divinité des Sidoniens, et Milcom, l'abomination des Ammonites. Et Salomon fit ce qui est mal aux yeux de l'Éternel, et ne suivit pas pleinement l'Éternel, comme David son père. Alors Salomon bâtit un haut lieu pour Kémoch, l'abomination de Moab, sur la montagne qui est en face de Jérusalem, et pour Molekh, l'abomination des enfants d'Ammon. Et il fit ainsi pour toutes ses femmes étrangères, qui brûlaient des parfums et sacrifiaient à leurs dieux ». Comment est-il concevable que Salomon ait agi de la sorte ? Quel sens avait pour lui le fait d'épouser mille femmes, et comment put-il accepter de leur construire des hauts lieux pour leurs cultes idolâtres ? Ce sont là des questions qui exigent de longs développements, et il convient d'en étudier l'explication approfondie en son lieu pour appréhender les choses à leur juste mesure. Nous ne nous y attarderons pas ici.
Ce qui nous importe à ce stade, ce sont les conséquences de cette attitude : « Et l'Éternel s'irrita contre Salomon, parce que son cœur s'était détourné de l'Éternel, le D.ieu d'Israël, qui lui était apparu deux fois ». En réalité, il y eut trois révélations, mais le Malbim explique que les révélations prophétiques véritables eurent lieu à deux reprises. « Et l'Éternel dit à Salomon : Puisque tu as agi de la sorte et que tu n'as pas gardé Mon alliance et Mes lois que Je t'avais prescrites, Je t'arracherai le royaume et Je le donnerai à ton serviteur ». Yarov'am ben Nevat recevra la majeure partie de la royauté, tandis que Rehav'am, le fils de Salomon, ne conservera que deux tribus. « Toutefois, Je ne le ferai point de tes jours, à cause de David ton père ; c'est de la main de ton fils que Je l'arracherai », car le Saint, béni soit-Il, avait promis à David que son fils Salomon exercerait un règne absolu. « Seulement, Je n'arracherai pas tout le royaume ; Je donnerai une tribu à ton fils, à cause de David Mon serviteur » - une tribu désigne Juda, à laquelle s'adjoint Benjamin - « et à cause de Jérusalem que J'ai choisie ». Et aussitôt après : « L'Éternel suscita un adversaire à Salomon : Hadad, l'Édomite, de la race royale d'Édom ». Dès cet instant, le prophète décrit le déclin de Salomon. Certains maîtres enseignent même qu'il fut déchu de son trône, et que c'est alors qu'il s'éveilla à la Techouva.
Cependant, remarquons bien ceci : bien qu'il se soit levé pour ouvrir à son Bien-Aimé, il ne mérita plus dès lors de contempler les visions divines. Son âme ne put plus se dépouiller de la matérialité ni atteindre une union parfaite avec le Saint, béni soit-Il, jusqu'au jour de sa mort. Tout ce chant exprime le désir ardent de Salomon, conscient du manque et du drame de cet éloignement, de réparer la faille ; mais il n'y parvint point, jusqu'au « temps des amours » commun à toutes les âmes, c'est-à-dire l'heure du trépas, moment où l'âme s'en va s'unir à son Bien-Aimé céleste. Mais quant au niveau de prophétie dont elle avait bénéficié auparavant, elle ne put jamais le recouvrer de son vivant.
אֲנִי יְשֵׁנָה וְלִבִּי עֵר, קוֹל דּוֹדִי דוֹפֵק, פִּתְחִי לִי אֲחֹתִי רַעְיָתִי יוֹנָתִי תַמָּתִי, שֶׁרֹּאשִׁי נִמְלָא טָל, קְוֻצּוֹתַי רְסִיסֵי לָיְלָה׃ (ה, ב) - Je dors, mais mon cœur veille ! La voix de mon bien-aimé frappe : Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite ! Car ma tête est couverte de rosée, mes boucles des gouttes de la nuit.
Le Malbim explique : bien que Salomon se trouvât dans un état de déchéance spirituelle, « je dors » - l'âme de Salomon est assoupie et n'a plus cet élan pour s'unir à son Bien-Aimé -, néanmoins « mon cœur veille » : il ne s'est pas détaché totalement de son D.ieu, le cœur aspire encore et recherche la communion et l'attachement divin. C'est alors qu'elle entend « la voix de mon bien-aimé qui frappe », qui renvoie à la quatrième vision, cette prophétie où le Saint, béni soit-Il, s'adresse à Salomon : « Et l'Éternel dit à Salomon : Puisque tu as agi de la sorte... ».
« Ouvre-moi » : le Malbim précise que les chambres de Salomon étaient closes et qu'un mur s'interposait entre lui et elle. Il cite à cet égard le verset : « En mettant leur seuil près de mon seuil, et leurs poteaux près de mes poteaux, et il n'y avait qu'un mur entre moi et eux » - c'est-à-dire qu'une séparation empêche le passage entre nous et le Saint, béni soit-Il, comme il est écrit : « Ce sont vos fautes qui faisaient séparation entre vous et votre D.ieu », et comme l'enseigne la tradition selon laquelle, à la suite de la destruction du Temple, une cloison de fer s'est dressée entre Israël et son Père qui est aux cieux. Tel est le sens de « la voix de mon bien-aimé qui frappe » : le Saint, béni soit-Il, frappe pour ainsi dire de l'autre côté de la cloison et sollicite l'union avec l'âme de Salomon, désireux de lui accorder la prophétie et appelant son âme à s'élever et à transcender la matière.
Si l’on suit les qualificatifs attribués à la bien-aimée tout au long du livre, observe le Malbim, on discerne un ordre très net. Dans la première vision, elle est appelée « mon amie » (1, 9 ; 1, 15 ; 2, 2). Dans la deuxième vision, un titre s’ajoute : « mon amie » (2, 10 ; 2, 13) et aussi « ma colombe » (2, 14). Dans la troisième vision, un nouveau titre apparaît : « mon amie » (4, 1 ; 4, 7), « tes yeux sont des colombes » (4, 1), mais aussi « ma parfaite », et s’y ajoute également « ma sœur, ô fiancée ».
« Ma sœur » est le nom qu’elle portait avant même de descendre dans un corps, car l’âme est une parcelle divine d’En haut, et « celui qui insuffle insuffle de sa propre substance ». Lorsque le Saint, béni soit-Il, a insufflé en l’homme le souffle de vie, Il a insufflé une parcelle divine d’En haut, et c’est pourquoi l’âme est considérée comme une sœur. C’est la raison pour laquelle le Saint, béni soit-Il, commence ici par « Ouvre-moi, ma sœur », car c’est par là que tout a commencé. Les autres qualificatifs correspondent quant à eux aux trois dimensions de l’âme : le Malbim divise l’âme en âme végétative (nefesh tsomé’hat), âme vitale (nefesh ‘hiyounit) et âme rationnelle ou parlante (nefesh dibrit), correspondant à Nefesh, Roua’h et Neshama. L’âme végétative relève du végétal, le degré minimal de vitalité. L’âme vitale correspond à l’action et au mouvement, à l’instar de l’animal qui se meut. L’âme douée de parole correspond à la Neshama, la faculté d’intellection et la force de la parole, le « souffle qui parle » (roua’h memalela) en l’homme. « Mon amie » se rapporte à l’âme intelligente, la Neshama. « Ma colombe » se rapporte à l’âme vitale, car la colombe appartient au règne animal et reste fidèle et intègre envers son conjoint. « Ma parfaite » se rapporte au corps, un corps intègre et parfait, face à l’âme végétative qui constitue le niveau inférieur du NaRaN (Nefesh, Roua’h, Neshama).
Et Il lui dit : ouvre-moi au nom de ces vertus que tu as acquises par tes bonnes actions, comme nous l’avons vu plus haut. C’est là le reproche essentiel qui lui était adressé : tu as atteint des sommets spirituels, comment as-tu pu déchoir au point où tu es tombé ? Qu’un homme n’ayant jamais rien perçu ni contemplé agisse ainsi, passe encore, car il a toujours marché dans l’obscurité. Mais toi, Shlomo, tu as mérité une union divine, tu as atteint une prophétie accomplie, comment as-tu pu tout abandonner ? Telle est la réprimande : « Parce que tu as agi ainsi et que tu n’as pas gardé Mon alliance ». Le Malbim explique : le châtiment sera d’autant plus lourd que « tu as agi ainsi » (littéralement : cela a été avec toi) ; tu avais déjà atteint la prophétie, tu avais mérité de hauts degrés, et cette faute aggrave donc ta sanction.
Que signifie « car ma tête est couverte de rosée » ? La rosée est une métaphore de l’influx prophétique que le Saint, béni soit-Il, désire dispenser, selon les expressions « ta rosée est une rosée de lumière », « Je serai comme la rosée pour Israël », « que ma parole s’écoule comme la rosée ». La rosée exprime l’abondance spirituelle que le Saint, béni soit-Il, souhaite déverser sur l’âme de Shlomo.
Et quelle est la différence entre la tête et les boucles de cheveux ? Le Malbim l’explique selon la voie kabbalistique : la tête figure la Pensée suprême, la pensée cachée, les Mo’hin (facultés intellectuelles supérieures). Les boucles représentent l’émanation de ces pensées vers l’extérieur, telles les mèches de cheveux qui sortent de la tête. C’est ainsi que la Kabbale évoque le surplus du cerveau (motré hamoa’h), où les Mo’hin se déploient et se matérialisent pour ainsi dire vers l’extérieur à travers ces cheveux. Or, on sait que dans les Partsoufim supérieurs, la question des cheveux revêt un sens extrêmement sublime. Il suffit de penser à ce que nous récitons lors de Tashlikh, où nous décrivons les treize attributs de miséricorde de la barbe (Tikkounei Dikna), en sachant que les Tikkounei Dikna ne constituent qu’un seul degré, tandis que les Tikkounei Reisha - de Reisha de-Arir ou de Zeïr Anpin - sont bien plus élevés encore. À tel point qu’au sujet des cheveux d’Adam Kadmon, qui est la source d’émanation de tous les Partsoufim, le saint Ari n’en parle absolument pas, précisant qu’il s’agit d’un niveau infiniment élevé. Les cheveux expriment donc la force des Mo’hin, la manière dont ce qui est intérieur s’extériorise.
Le Saint, béni soit-Il, dit alors : la Pensée suprême est pleine de rosée, et Je désire répandre cette rosée sur l’âme de Shlomo, mais « mes boucles sont couvertes des gouttes de la nuit ». La nuit symbolise toujours l’obscurité, les forces du mal, la Sitra A’hra. Les actes de Shlomo empêchent cette rosée de descendre et de l’imprégner de façon bénéfique ; elle se transforme en gouttes de la nuit, en forces de rigueur (Din) et de Kelippot qui font obstacle à l’influx destiné à Shlomo. Et de ce fait, cela entraîna en fin de compte l’éclatement du royaume en débris, car le royaume de Shlomo finit par se diviser et se disperser.
פָּשַׁטְתִּי אֶת כֻּתָּנְתִּי אֵיכָכָה אֶלְבָּשֶׁנָּה, רָחַצְתִּי אֶת רַגְלַי אֵיכָכָה אֲטַנְּפֵם׃ (ה, ג) - « J’ai ôté ma tunique, comment la revêtirais-je ? J’ai lavé mes pieds, comment les souillerais-je ? » (5, 3)
Telle est la réaction de l’âme de Shlomo lorsqu’elle perçoit la volonté suprême de s’unir à elle. Il faut savoir que la dimension spirituelle de l’homme, la Neshama, ne peut subsister sans un vêtement quelconque. Tant que l’âme se trouve dans ce monde, son vêtement est le corps. Mais que se passe-t-il au moment de la prophétie, lorsque l’âme se dépouille du corps : demeure-t-elle nue ? Non. Elle possède des tuniques de lumière (kotnot or), un vêtement spirituel qui enveloppe et protège l’âme, façonné par les bonnes actions et les Mitsvot, par les réflexions intellectuelles et les accomplissements spirituels qu’elle a réalisés. Ce vêtement empêche l’âme de rester nue lorsqu’elle se détache du corps pour accéder à la prophétie. Ce sont là les tuniques de lumière dont était revêtu Adam Harishon avant la faute.
Il est écrit dans les saints livres que lorsque les anges descendent en ce monde pour accomplir une mission, ils revêtent un habit matériel destiné à leur éviter une matérialisation totale. Les kabbalistes expliquent que si les anges s’attardent trop longtemps ici-bas, ils s’alourdissent de matière et ne parviennent plus à remonter. C’est précisément ce qui advint à Ouza et Azaël : s’étant attachés à la réalité matérielle sans remonter à temps, la corporéité les attira vers le bas et ils ne purent plus s’élever. Il apparaît donc qu’un vêtement spirituel est indispensable, semblable à une armure protectrice, pour préserver l’âme et l’empêcher de se retrouver totalement dénudée.
C’est pourquoi l’âme de Shlomo s’écrie : Maître du monde, Tu désires m’accorder la prophétie, mais que puis-je faire si, par mes fautes, « j’ai ôté ma tunique » ? Au lieu des tuniques de lumière, je porte des tuniques de peau, et la peau représente la chair, la matérialité et la pesanteur terrestre. L’âme de Shlomo est désormais liée à la réalité corporelle, et il est impossible, tant que je suis revêtu de cette peau matérielle, d’accéder à la prophétie, qui exige des tuniques de lumière. « Comment la revêtirais-je ? » - je n’ai plus de quoi me vêtir.
Le pied et la chaussure symbolisent le corps, comme cela est expliqué dans le Zohar Hadach et en d'autres endroits. C'est ainsi que l'on a expliqué par le passé le sens de la 'halitsa : en retirant la chaussure, on détache pour ainsi dire la réalité matérielle de l'âme spirituelle, lui permettant d'aller vers sa réparation et son lieu. C'est ainsi également que l'on a expliqué la parole adressée par le Saint, béni soit-Il, à Moché : « Ôte tes souliers de tes pieds », comme le rapporte le Zohar : tu dois te dépouiller de la matérialité, car tu te tiens sur une terre sainte et tu es destiné à mériter une parole divine constante, ce qui est incompatible avec la réalité matérielle. En revanche, pour Yéhochoua, il est dit : « Ôte ton soulier de ton pied », au singulier, car Yéhochoua ne bénéficiait pas d'une parole divine constante et ne s'était pas séparé de sa femme ; c'est pourquoi il lui fut ordonné de ne retirer qu'une seule chaussure, et non deux comme Moché Rabbénou.
Le Malbim explique : au moment de la prophétie, la chaussure est ôtée, c'est-à-dire que la réalité corporelle et matérielle disparaît ; on se dépouille du corps pour accéder au niveau des « tuniques de lumière » (kotnot or). C'est en ce sens que l'âme de Chlomo déclare : « J'ai lavé mes pieds », à la manière d'un homme délicat qui ne marche point pieds nus mais dont les pieds sont lavés et chaussés, ajoutant : « comment les souillerais-je ? » - je ne puis à présent quitter le corps qui sert de protection au pied, car si je sors le pied nu, il se souillera. C'est une parabole pour dire : Maître du monde, je me suis déjà attachée à la matière et au monde physique, comment pourrais-je me détacher maintenant de la chaussure qui exprime la matérialité ? Pour cela, j'aurais besoin d'un vêtement spirituel, or je ne dispose pas de ce vêtement des tuniques de lumière, n'étant plus à ce degré de perception. L'âme de Chlomo se trouve dans une phase de déclin, et elle risquerait de se retrouver sans vêtement matériel et sans vêtement spirituel ; c'est pourquoi elle s'écrie : « comment les souillerais-je ? ».
דּוֹדִי שָׁלַח יָדוֹ מִן הַחֹר, וּמֵעַי הָמוּ עָלָיו׃ (ה, ד) - Mon bien-aimé a avancé sa main par l'ouverture, et mes entrailles ont frémi pour lui.
Voyant que les portes restent fermées, le Bien-Aimé suprême a avancé Sa main. « Avancer sa main » désigne la prophétie, comme l'attestent plusieurs versets : « Il étendit Sa main et toucha ma bouche », « Et voici qu'une main était tendue vers moi », « Ainsi m'a parlé l'Éternel par la puissance de la main », où tous font référence à la prophétie. Le Saint, béni soit-Il, transmet pour ainsi dire la prophétie par le trou de la serrure, signifiant : Je n'établis pas avec toi une relation plénière. L'âme de Chlomo n'est plus digne de l'union d'autrefois, mais un message lui parvient par l'ouverture. Ce message lui-même exprime l'éloignement : tu n'es pas digne de l'union, la porte nous sépare encore, Je n'entre pas dans sa chambre face à face, mais seulement par des paroles de reproche. Comme il est dit : « Parce que tu as agi ainsi », « tu n'as pas gardé Mon alliance », « Je t'arracherai le royaume et Je le donnerai à ton serviteur ». Ce n'est pas une prophétie d'affection et d'union, ni une communion d'esprit à esprit, mais une parole que le Saint, béni soit-Il, a fait entendre à travers une fente étroite avant de se retirer.
« Et mes entrailles ont frémi pour lui » - l'âme de Chlomo s'est mise à frémir ; ses entrailles s'émeuvent et soupirent après les jours d'antan, après les prophéties dont elle avait bénéficié autrefois, aspirant ardemment à renouer le lien avec le Saint, béni soit-Il.
קַמְתִּי אֲנִי לִפְתֹּחַ לְדוֹדִי, וְיָדַי נָטְפוּ מוֹר וְאֶצְבְּעֹתַי מוֹר עֹבֵר עַל כַּפּוֹת הַמַּנְעוּל׃ (ה, ה) - Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé, et mes mains ont dégoutté de myrrhe, et mes doigts d'une myrrhe fluide, sur les poignées du verrou.
Il est décrit ici qu'après cette dure parole adressée par le Saint, béni soit-Il, à Chlomo, celui-ci s'est levé de son sommeil pour s'éveiller et ouvrir au Bien-Aimé suprême. Il voulut se préparer à la communion divine, à la sainteté et à la pureté, abandonner les affaires matérielles et la convoitise des femmes, afin d'être à nouveau digne de cette révélation divine qu'il connaissait auparavant.
On a déjà rencontré deux termes récurrents dans le livre : la myrrhe et l'encens. La myrrhe provient du règne animal, d'un animal vivant en Inde, c'est le musc, un parfum d'une qualité exceptionnelle. L'encens provient du règne végétal. Tous deux font partie des aromates de l'encens du Temple (Ketoret). Lorsque l'âme de Chlomo s'unissait au Saint, béni soit-Il, il ne s'agissait pas de la partie inférieure, l'âme végétative comparée à l'encens issu des productions de la terre, ni même de l'âme vitale comparée à la myrrhe d'origine animale, qui correspond au niveau du Roua'h. La dimension qui s'unit au Saint, béni soit-Il, est l'âme parlante (intellective), qui correspond au niveau de la Néchama. Mais remarquons bien : lorsque la Néchama s'élève, elle emporte avec elle les deux degrés qui lui sont inférieurs, les unit avec elle au Saint, béni soit-Il, et ceux-ci, lui étant subordonnés, accèdent eux aussi à des perceptions spirituelles ; car tout ce que la Néchama atteint dans son élévation rejaillit aussi bien sur le Roua'h que sur le Nefech.
Mais à présent, ces niveaux inférieurs étaient si profondément immergés dans la matière et le corporel qu'elle n'avait pas le pouvoir de les élever ni de les arracher à leur condition, et ils ne pouvaient donc parvenir à l'attachement spirituel. C'est pourquoi, souligne le Malbim, il convient de remarquer qu'elle ne mentionne absolument pas l'encens. L'encens, qui symbolise la partie inférieure, l'âme végétative vouée au manger et au boire, elle n'avait pas la force de l'élever vers la sainteté, tant celle-ci s'était matérialisée en elle. En revanche, la myrrhe, la partie intermédiaire correspondant au Roua'h, elle a pu l'élever quelque peu. D'où l'expression : « et mes mains ont dégoutté de myrrhe » - j'ai réussi à élever un peu la myrrhe, mais l'encens, pas du tout. Elle est seulement parvenue à élever un peu la spiritualité de l'âme vitale, qui est la racine des traits de caractère (midot) et de la faculté de désir.
Mais même cela, elle ne pouvait le purifier entièrement, si ce n'est par ses mains, c'est-à-dire par les actes concrets, car les mains symbolisent l'action, alors que purifier ses traits de caractère lui était impossible, si ce n'est sous l'aspect des mains, l'extériorité des choses. C'est pourquoi il est dit : « et mes doigts d'une myrrhe fluide » : chaque fois que je venais pour ouvrir, la myrrhe coulait sur les poignées du verrou. J'étais parvenu à une certaine épuration de la dimension du Roua'h, mais ce n'était qu'une myrrhe passagère (mor over) : chaque fois que je venais ouvrir la porte et m'unir, cette purification passait et disparaissait, car le penchant et ses forces reprenaient le dessus à chaque fois. Il ne pouvait se maintenir dans la sainteté sur les degrés de l'échelle, montant et descendant sans cesse, myrrhe qui passe et s'évapore, au point qu'il était devenu impossible d'atteindre l'union divine.
פָּתַחְתִּי אֲנִי לְדוֹדִי, וְדוֹדִי חָמַק עָבָר, נַפְשִׁי יָצְאָה בְדַבְּרוֹ, בִּקַּשְׁתִּיהוּ וְלֹא מְצָאתִיהוּ, קְרָאתִיו וְלֹא עָנָנִי׃ (ה, ו) - J'ai ouvert à mon bien-aimé, mais mon bien-aimé s'était dérobé, il avait disparu. Mon âme s'est échappée à sa parole ; je l'ai cherché et ne l'ai point trouvé, je l'ai appelé et il ne m'a point répondu. (5, 6)
« J'ai ouvert à mon bien-aimé » - l'âme de Salomon songe à se détacher peut-être complètement de la matérialité : puisque les niveaux inférieurs, le Nèfèch et le Roua'h, ne permettent pas l'union, peut-être la Néchama pourra-t-elle se détacher seule et ouvrir au Bien-aimé. Mais « mon bien-aimé s'est dérobé, il a disparu », le Saint, béni soit-Il, ne revient plus faire résider Sa Présence (Chékhina) sur l'âme de Salomon. « Mon âme s'est échappée à sa parole » - le terme dibour désigne un langage rigoureux tandis que l'amira est une parole douce, et mon âme s'est échappée lorsqu'Il a parlé avec sévérité : « J'arracherai le royaume de dessus toi », telle est cette prophétie redoutable. Et sur les mots « il a disparu » (avar), le Midrach commente : « Avar - Il s'est rempli de fureur (èvra) contre moi », expression de colère.
Dès lors, le degré suprême de son âme, la dimension de la « Néchama de la Néchama », par laquelle il atteignait l'esprit saint (Roua'h Hakodèch) et la prophétie, s'était déjà séparé de lui. L'homme possède un Nèfèch, un Roua'h, une Néchama, et il y a la « Néchama de la Néchama », dont les livres saints traitent peu, qui correspond aux niveaux de 'Haya et Yé'hida. On les compte parfois comme deux degrés distincts, le quatrième et le cinquième, et parfois on les englobe sous un seul vocable : Néchama de la Néchama. C'est à propos de cette partie qu'il est dit : « je l'ai cherché et ne l'ai point trouvé, je l'ai appelé et il ne m'a point répondu » - cette partie m'a quitté, cette partie même grâce à laquelle j'avais mérité l'attachement d'esprit à esprit (rou'ha berou'ha), l'adhésion à la Lumière suprême et le don de prophétie. Ce sont là des perceptions extrêmement élevées que la majorité des hommes ne possèdent absolument pas ; ce qu'a la majorité des hommes, c'est le Nèfèch, le Roua'h et la Néchama, et encore, non pas dans leur plénitude, mais seulement sous forme d'étincelles.
מְצָאֻנִי הַשֹּׁמְרִים הַסֹּבְבִים בָּעִיר, הִכּוּנִי פְצָעוּנִי, נָשְׂאוּ אֶת רְדִידִי מֵעָלַי שֹׁמְרֵי הַחֹמוֹת׃ (ה, ז) - Les gardes qui font la ronde dans la ville m'ont trouvée, ils m'ont frappée, ils m'ont blessée ; les gardiens des remparts m'ont ôté mon voile. (5, 7)
L'âme de Salomon s'apprête à quitter ses demeures intérieures, aspirant à se séparer du corps, mais la corporalité ne la laisse pas faire, car elle est attachée au Nèfèch et au Roua'h qui se sont matérialisés et liés aux passions. Elle désire s'arracher et s'unir à l'Infini (Ein Sof), mais « les gardes m'ont trouvée » - ce sont les gardiens de la ville, les forces du corps et de la matière charnelle, qui refusent de laisser l'âme sortir. « Ils m'ont frappée, ils m'ont blessée » - ce sont ces forces qui rattachent l'âme au corps et maintiennent la matière physique. Je ne pouvais leur échapper, car l'âme était déjà prisonnière entre leurs mains. L'âme cherche à s'échapper pour s'unir à la spiritualité, et le corps l'emprisonne à nouveau, la rabaissant vers la réalité matérielle, jusqu'à la contraindre à demeurer avec le corps, avec les traits de caractère et avec les passions grossières.
Et chaque fois qu'elle tentait de sortir - « ils m'ont frappée, ils m'ont blessée », coups et blessures qui représentent la maladie de l'âme et ses souffrances, comme l'écrit le Rambam dans les Huit Chapitres : l'âme a une santé et une maladie, tout comme le corps a une santé et une maladie. De nos jours, point n'est besoin de s'étendre là-dessus, car certains gagnent fort bien leur vie grâce à la santé et aux troubles psychiques ; tant de personnes consultent des psychologues, et dans les cas plus sévères, des psychiatres. Il est évident pour nous aujourd'hui qu'il existe des maladies de l'âme. De même ici : l'âme de Salomon éprouve un désir ardent de s'unir au Saint, béni soit-Il, mais face à elle, les désirs matériels et la corporéité la tirent vers le bas. Ce conflit permanent engendre des meurtrissures dans l'âme, et l'âme en devient comme meurtrie et couverte de bleus.
« Les gardiens des remparts m'ont ôté mon voile » - le voile (redid) est la parure ornant la tête, par laquelle j'établissais le lien avec la force spirituelle. Car nous avons vu qu'elle avait perdu la Néchama de la Néchama, et l'âme de Salomon ne dispose plus des niveaux de 'Haya et Yé'hida ; c'est pourquoi ils lui ont retiré son voile. Dès lors, elle ne peut plus atteindre l'union divine par la voie de la prophétie sans entraves, mais uniquement par des perceptions furtives à travers le trou de la serrure, à travers les remparts environnants, à travers les murailles du corps et de la matérialité. Une perception à travers un mur, des battants et des verrous, et non plus une appréhension immédiate de la prophétie et d'une force divine qui s'épanche directement.
הִשְׁבַּעְתִּי אֶתְכֶם בְּנוֹת יְרוּשָׁלָ͏ִם, אִם תִּמְצְאוּ אֶת דּוֹדִי מַה תַּגִּידוּ לוֹ, שֶׁחוֹלַת אַהֲבָה אָנִי׃ (ה, ח) - Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui direz-vous ? Que je suis malade d'amour. (5, 8)
L'âme de Salomon voit désormais qu'elle n'a plus la possibilité de s'unir à son Bien-Aimé ni d'atteindre le niveau de prophétie de son vivant. Nous avons dit qu'en fin de compte, chacun finit par s'unir au Saint, béni soit-Il, mais que cela n'a lieu qu'au moment de l'agonie et de la séparation d'avec le corps : c'est alors que le Saint, béni soit-Il, Se dévoile aux justes alors que leur âme est encore dans leur corps, ils atteignent une perception parfaite du Saint, béni soit-Il, et l'âme est recueillie auprès de son peuple. C'est là le niveau de la mort par le baiser divin (mitat néchika), une révélation divine par laquelle l'âme s'unit à l'Infini, béni soit-Il, et se languit de Lui.
C'est pourquoi elle adjure les filles de Jérusalem, qui sont les forces corporelles, et leur demande : au moment où vous trouverez mon Bien-Aimé, c'est-à-dire au moment de la mort, que Lui direz-vous ? Dites-Lui que je suis malade d'amour, car l'âme de Salomon est malade d'amour, aspirant à retrouver cette suprême communion spirituelle avec le Saint, béni soit-Il, et cette même prophétie qu'elle avait méritée auparavant.
מַה דּוֹדֵךְ מִדּוֹד הַיָּפָה בַּנָּשִׁים, מַה דּוֹדֵךְ מִדּוֹד שֶׁכָּכָה הִשְׁבַּעְתָּנוּ׃ (ה, ט) - « Qu'a donc ton bien-aimé de plus qu'un autre, ô la plus belle des femmes ? Qu'a ton bien-aimé de plus qu'un autre, pour que tu nous adjures ainsi ? » (5, 9)
Les filles du corps, qui sont les forces corporelles, ne connaissent pas les accomplissements spirituels et ignorent ce qu'est une union spirituelle. La matérialité n'est que chair, désir et matière, et elle ne sait pas ce qu'est l'attachement à l'esprit. Dès lors, les forces du corps s'étonnent devant l'âme et s'adressent à elle : que sont donc ces désirs ardents, quelle est cette ferveur pour s'unir à ce Bien-Aimé ?
« Qu'a ton bien-aimé de plus qu'un autre, ô la plus belle des femmes ? » - demandent-elles à l'âme : quelle est donc la singularité de ton bien-aimé, pour que tu te languisses de lui bien plus que de tous les désirs et plaisirs matériels ? Nous voyons bien ici une soif qui dépasse de loin toute aspiration matérielle. En quoi ton amour pour le Saint, béni soit-Il, diffère-t-il de l'attrait pour les choses terrestres et les plaisirs de ce monde ? « Qu'a ton bien-aimé de plus qu'un autre, pour que tu nous adjures ainsi ? » - quelle est l'essence de ce Bien-Aimé insaisissable, quelles sont Ses descriptions, Ses signes, Ses vertus, pour que tu nous aies liées par un tel serment, animée d'une volonté si ardente de t'unir à Lui que tu Le réclames jusqu'au seuil de la mort ?
Le quatrième chant décrit le moment d'éloignement entre l'âme de Salomon et son Bien-Aimé suprême. « Je dors, mais mon cœur veille » : même dans son immersion dans la matière, le cœur ne s'est pas entièrement détaché, et c'est pourquoi le Bien-Aimé frappe derrière le mur et implore : « Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite », en correspondance avec la racine de l'âme et les trois niveaux de l'être. Cependant, la rosée, qui représente l'influx prophétique, ne peut descendre lorsque les boucles sont chargées des gouttes de la nuit. L'âme répond qu'elle a ôté les tuniques de lumière pour ne garder que les tuniques de peau, et qu'elle ne peut se détacher de la chaussure qui symbolise la matière ; le Bien-Aimé ne lui envoie alors qu'une prophétie de réprimande à travers le trou de la serrure. Elle se lève pour ouvrir, fait monter un peu de myrrhe, qui correspond au niveau du Roua'h, et encore, uniquement dans l'action et non dans les traits de caractère, tandis que l'encens, qui correspond à l'âme végétative, n'est pas monté du tout ; ainsi, la myrrhe s'évapore et passe, car le mauvais penchant reprend le dessus à chaque fois. Et lorsqu'elle a enfin ouvert, le Bien-Aimé s'était déjà esquivé et avait disparu, et le niveau de la « Néchama de la Néchama » s'est séparé d'elle. Les gardiens des remparts, qui sont les forces du corps, la frappent, la blessent et lui arrachent son voile, de sorte qu'elle ne peut plus percevoir qu'à travers les murailles. Dès lors, il ne lui reste plus qu'à adjurer les filles de Jérusalem de dire au Bien-Aimé qu'elle est malade d'amour, et celles-ci s'étonnent : qu'a donc ton bien-aimé de plus qu'un autre ?