Livre de Joël, chapitre 3. « Et il arrivera après cela que je répandrai mon esprit sur toute chair, vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens verront des visions. » Et il arrivera après cela. Après cela, c'est-à-dire quand ? À ce sujet, une controverse existe : ces versets parlent-ils d'une prophétie pour les temps futurs, ou bien de l'époque même où ils ont été écrits, à l'époque de Joël ? Ibn Ezra rapporte : Rabbi Yéhoshoua affirme que toute cette prophétie concerne l'avenir. Tout ce qui est écrit ici est une prophétie pour les temps futurs. Et aussitôt, il souligne que Rabbi Moshé HaCohen s'est étonné : s'il en est ainsi, pourquoi le texte dit-il « et il arrivera après cela que je répandrai mon esprit » ? Il aurait dû employer l'expression « et il arrivera à la fin des jours », comme on le trouve dans les prophéties d'avenir. Or ici, il n'est pas écrit « à la fin des jours », mais « après cela ». Dès lors, selon l'explication de Rabbi Moshé HaCohen, ce prophète vivait à l'époque de Yéhoshaphat, et c'est très probablement la raison pour laquelle il mentionne la vallée de Yéhoshaphat ; à cette époque, les prophètes et les disciples des prophètes étaient nombreux. Voyez en effet qu'ils sont sortis parler à Élisée lorsqu'on lui annonça que son maître lui serait enlevé : le texte indique qu'ils étaient nombreux à venir lui parler. Si vous voulez savoir combien ils étaient, observez qu'Ovadia à lui seul cacha cent prophètes dans une caverne, alors que tous les autres avaient été tués par Jézabel. On comprend donc que les prophètes étaient extrêmement nombreux. C'est donc sur cette période qu'il est très envisageable qu'il dise : « je répandrai mon esprit sur toute chair et vos fils et vos filles prophétiseront » ; c'était une époque où la prophétie s'était considérablement multipliée, et c'est pourquoi il s'exprime au sujet de ce temps-là.
Malgré tout, le sens obvie, et c'est selon cette approche que nous expliquerons, qui est aussi la ligne du Radak et celle du Malbim, demeure conforme à ce que rapporte Ibn Ezra au nom de Rabbi Yéhoshoua : toute cette prophétie est pour l'avenir. Le Radak dit qu'« après cela » équivaut à « et il arrivera à la fin des jours ». Et pourquoi dit-il « après cela » ? Parce qu'auparavant, il a mentionné « et vous saurez que je suis au milieu d'Israël » : il disait alors que maintenant vous saurez, mais cette connaissance n'est pas totale, car vous retomberez dans la faute. En d'autres termes, à présent que je vous ai accordé la pluie, la subsistance et que l'épisode des sauterelles est effacé, vous saurez que Je suis l'Éternel, mais c'est une connaissance susceptible d'être suivie d'oubli. En revanche, « après cela », dans les temps futurs, il y aura une connaissance absolue. À l'avenir, il y aura une connaissance et un attachement tels que « je répandrai mon esprit sur toute chair, vos fils et vos filles prophétiseront, etc. », et alors votre connaissance sera parfaite.
« Je répandrai mon esprit sur toute chair » : le Radak explique que l'intention vise tout Israël. De même qu'il est dit ailleurs « toute chair », cela ne renvoie pas à l'ensemble des animaux, mais à l'homme seul : « et que toute chair bénisse son saint nom à jamais », « et toute chair viendra se prosterner », expressions qui désignent le peuple d'Israël. Le peuple d'Israël est celui qui est digne que repose sur lui l'esprit de sainteté. Ibn Ezra ajoute que cela concerne précisément la terre d'Israël, lieu prédisposé à la prophétie. Et que signifie ici « toute » ? Dirait-on que cela inclut les nations ? Le Radak répond que non : « toute » inclut les grands et les petits, comme il est écrit « et ils me connaîtront tous, depuis le plus petit d'entre eux jusqu'au plus grand ». « Toute » n'englobe pas les nations, mais réunit les petits et les grands.
Le Radak poursuit : étant donné que leur condition sera telle que leur intellect sera épuré et que la faculté rationnelle et spirituelle - la faculté de parole qui constitue la force spirituelle de la prophétie - prévaudra chez certains d'entre eux, ils prophétiseront. Car il n'a pas dit que tous prophétiseraient. Remarquez bien : « je répandrai mon esprit sur toute chair », mais pour la prophétie, « vos fils et vos filles prophétiseront » ; il n'est pas écrit « tous vos fils et toutes vos filles ». Pourquoi ? Le Radak explique que ces propos s'accordent avec ce qu'a écrit le Rambam. Le Rambam enseigne en effet que la prophétie exige une prédisposition naturelle dès la création de l'individu. Le Rambam écrit que la prophétie ne parvient pas à un homme, même par l'étude et l'exercice, à moins qu'il n'ait reçu cette nature dès sa formation originelle. Qu'est-ce que cela signifie ? Même si vous accomplissez tout ce qui est nécessaire pour atteindre la prophétie, et même si la génération dans son ensemble mérite la prophétie, le Rambam affirme que si vous n'êtes pas né avec la constitution naturelle d'un prophète, vous ne deviendrez pas prophète. C'est pourquoi il est écrit : « Dès le sein maternel je t'ai sanctifié, je t'ai établi prophète pour les nations ». Le Rambam précise qu'il faut posséder cette préparation innée : du côté de sa matière corporelle, le Ciel l'a préparé à la prophétie. Dès lors, dit le Radak, on comprend pourquoi il est écrit ici « vos fils et vos filles prophétiseront » sans ajouter « tous » : car tous n'ont pas la disposition naturelle requise pour la prophétie, mais seulement ceux dont le Saint, béni soit-Il, a formé la nature dès leur création pour les y préparer. Ne vous étonnez pas de lire « vos fils et vos filles prophétiseront », car, note le Radak, ces fils et ces filles prophétiseront dès leur jeunesse. C'est ce que nous avons constaté chez Samuel le prophète qui, encore enfant et adolescent, reçut la prophétie auprès d'Éli dans le Tabernacle. Ils ont des visions, ils font des songes, et telle fut la prophétie de la majorité des prophètes : « vos fils et vos filles [prophétiseront], et vos vieillards auront des songes », comme il est dit : « en songe je lui parlerai ».
Le Malbim explique que ce passage se rattache à ce que nous avons vu plus haut : un temps viendra où ils connaîtront l'Éternel d'une connaissance claire, où l'Éternel résidera au milieu d'eux d'une présence divine permanente, et cela adviendra à la fin des jours. C'est précisément la conclusion du chapitre précédent. Car voilà une difficulté soulevée par les commentateurs : comment passe-t-on d'un sujet à l'autre ? Tout à l'heure, vous parliez des sauterelles et du fait que le Saint, béni soit-Il, allait les écarter pour leur accorder l'abondance, et soudain vous annoncez qu'à la fin des jours il y aura une grande abondance et la prophétie... Ce sont deux thèmes sans rapport apparent, comment les lier ? C'est pour cette raison qu'il semblait plus logique à Rabbi Moshé HaCohen, cité par Ibn Ezra, de relier les textes en affirmant qu'il s'agit ici de la même époque historique. Mais pour nous, qui expliquons que cela se rapporte à la fin des jours - comme l'explique la majorité des commentateurs -, comment cela s'articule-t-il avec l'ensemble du livre de Joël et toute sa prophétie préalable sur les sauterelles ? Selon le Malbim, le lien a déjà été établi dès la fin du chapitre précédent. Le Malbim nous a dit : certes, vous parvenez aujourd'hui à la situation où « vous louerez le nom de l'Éternel votre Dieu qui a fait pour vous des merveilles, et mon peuple ne rougira plus jamais », mais sachez qu'à cette époque vous n'atteignez pas l'Éternel dans Son essence même ; comme nous l'avons expliqué, vous ne recevez qu'un reflet, le seul Nom divin, mais non l'essence divine. Cependant, un temps viendra où « vous saurez que je suis au milieu d'Israël, que je suis l'Éternel votre Dieu et qu'il n'y en a pas d'autre, et mon peuple ne rougira plus jamais » : ce sera lorsque la Shékhina résidera de manière permanente parmi vous et que le Saint, béni soit-Il, se révélera à nous, ce qui aura lieu dans les temps futurs. C'est ainsi que s'achevait le chapitre précédent. Par conséquent, il poursuit à présent : puisque je vous ai déjà annoncé ce qui sera dans les temps futurs - aujourd'hui vous n'avez qu'une part restreinte, mais à l'avenir la perfection sera totale -, il explicite désormais ce qui adviendra. Le Malbim indique qu'il détaille à ce stade le niveau spirituel qui prévaudra à la fin des jours.
Le Malbim rapporte les propos d'Abarbanel. Abarbanel déduit de ce passage que la première prophétie prononcée au sujet des sauterelles n'était pas non plus une prophétie circonstancielle sur les événements de leur temps, mais qu'il faut y voir une allusion aux quatre empires. Puisqu'il a été question de quatre espèces de sauterelles, Abarbanel - remarquez bien sa démarche - fait face à la même difficulté : comment passe-t-on soudainement à la fin des jours ? Alors que les autres commentateurs expliquaient que le texte ne parle pas ici de la fin des jours pour rattacher le chapitre 3 aux premiers chapitres, Abarbanel opère lui aussi une conciliation, mais en sens inverse : il rattache les premiers chapitres au chapitre 3. Que soutient-il alors ? Toutes les prophéties de ce livre concernent la fin des jours. Mais lorsqu'il parle des sauterelles aux gens de sa génération ? C'est une parabole. Bien qu'on en parle aux contemporains, les sauterelles sont une allégorie de la fin des jours. Dès lors, le livre tout entier traite depuis le début de la fin des jours. Comment l'explique-t-il concrètement ? Il y aura quatre empires, et ces quatre empires sont figurés par le gazam, le yélek, l'arbé et le chassil, qui nous dévorent à pleines dents. Puis le Saint, béni soit-Il, les écartera pour ainsi dire et nous dédommagera pour tout ce que ces quatre empires ont consumé et détruit parmi nous. Ce sont les quatre empires bien connus : Babylone, la Perse et la Médie, la Grèce et Rome. Ce sont les quatre empires dont nous avons parlé dans le livre de Daniel à propos des quatre bêtes, ainsi que dans le livre d'Ézéchiel à propos des quatre figures du Char céleste, et ainsi de suite. Ce sont les mêmes créatures et les mêmes empires toujours mentionnés. C'est également la caractéristique de ces quatre espèces de sauterelles : elles nous dévoreront durant toute la période de l'exil, et le Saint, béni soit-Il, tirera vengeance d'eux, puis Il nous accordera le bien en compensation de toutes les années où nous avons souffert. Tel est le commentaire d'Abarbanel.
Le Malbim souligne qu'au demeurant, selon l'explication d'Abarbanel, on comprendrait également pourquoi nous avons vu plus haut qu'il comparait les sauterelles à un peuple nombreux et puissant, à des chevaux et des cavaliers, des chars et des troupes armées, des guerriers et des conquérants. C'est qu'au fond, il ne parlait pas de sauterelles, les sauterelles n'étant qu'une parabole des forces ennemies qui viendraient nous envahir. Toutefois, affirme le Malbim, le sens littéral de l'ensemble de la prophétie contredit cette interprétation. Bien que le Malbim suive fréquemment la méthode d'Abarbanel, il s'en écarte ici et déclare que ce qu'explique Abarbanel n'est pas conforme au sens obvie. À moins de concevoir que lorsqu'il parlait des sauterelles - événement qui a bel et bien eu lieu en ces temps-là -, planait en son esprit une double portée, intégrant aussi la prophétie des quatre empires qui s'en rapproche par le nombre quatre. En d'autres termes, on ne pourrait concilier cela qu'en admettant que le prophète a effectivement prophétisé au sens littéral sur les sauterelles, mais que dans les profondeurs de sa vision prophétique, son esprit a également saisi que ces sauterelles correspondaient aux quatre empires. En conclusion, le Malbim maintient que le sens simple est que l'invasion de sauterelles s'est produite au sens propre, qu'elles ont tout dévoré et qu'il y avait quatre espèces réelles. Simplement, par allusion, le texte évoque aussi les quatre empires. Mais adopter la position radicale d'Abarbanel en affirmant que tous les versets lus jusqu'ici ne décrivent pas des sauterelles mais quatre empires, le prophète ne s'exprimant que de façon métaphorique, cela reste difficile à accepter pour le Malbim.
Revenons en tout cas à l'explication du Malbim. Selon notre approche, il n'y a plus aucune difficulté. Quelle était l'interrogation ? Comment passe-t-on subitement de l'épisode des sauterelles aux temps futurs ? C'est qu'il leur a dit qu'après les sauterelles, ils bénéficieraient de l'abondance, mais que cette abondance ne serait pas complète ; c'est dans les temps futurs qu'elle atteindra sa perfection. Voilà le lien organique entre les sujets, et la difficulté d'Abarbanel s'en trouve résolue. C'est à ce propos qu'il est dit : « Je répandrai mon esprit sur toute chair ». Le Malbim précise ce que signifie « je répandrai mon esprit sur toute chair » : l'esprit de l'Éternel inclut toutes les vertus de l'âme. Nous en avons une preuve scripturaire explicite : « Et l'esprit de l'Éternel reposera sur lui », c'est-à-dire un esprit de sagesse et d'intelligence, un esprit de conseil et de force, un esprit de connaissance et de crainte de l'Éternel. Lorsque je dis « je répandrai mon esprit », cela englobe toutes les formes de perfections et d'élévations de l'âme émanant de l'Éternel. Le Malbim explique que tout flux de spiritualité qui se pose sur l'homme de la part de l'Éternel - que ce soit en puissance, en force héroïque, sur la faculté d'imagination par le conseil et l'intuition véritable, sur la faculté intellectuelle par la réflexion approfondie et la compréhension, ou le flux prophétique par l'esprit de connaissance et de crainte de l'Éternel qui dépasse l'intellect -, tout cela est désigné sous le nom d'esprit de l'Éternel. L'Éternel annonce qu'en cette période, Il répandra Son esprit sur toute chair. Pourquoi employer le verbe « répandre » ? Parce que répandre implique la profusion. Celui qui verse au goutte-à-goutte ne répand pas. Répandre signifie déverser de toutes ses forces ; ce sera une abondance immense, semblable à de l'eau qu'on déverse, qui se propage partout et recouvre tout de manière égale. Néanmoins, précise le Malbim, cela ne sera pas absolument identique pour chacun, mais fonction de la préparation des récepteurs. C'est pourquoi il dit : « vos fils et vos filles prophétiseront ». Pourquoi ? Parce qu'il existe trois degrés dans la prophétie. Le Malbim note que la prophétie pleine et entière constitue le degré suprême, la perception prophétique pure. Il existe un degré intermédiaire, qui est la vision. C'est un niveau inférieur à la prophétie : l'homme voit des visions à l'état de veille ; par l'effusion de l'esprit divin sur lui, il contemple des représentations dans son imagination. Le troisième degré est le songe véridique. Il est inférieur au flux de la vision, et assurément au-dessous du flux de la prophétie, car il ne constitue qu'un soixantième de la prophétie et s'y mêlent le bon grain et la paille. « Qu'a de commun la paille avec le froment ? dit l'Éternel » : nos Sages appliquent ce verset au songe, qui contient toujours des éléments vains. Comme il est écrit : « Le prophète qui a un songe racontera un songe ; qu'a de commun la paille avec le froment ? » Même dans les songes véridiques, la paille se mêle au blé.
Et maintenant, il vient préciser : les jeunes fils et filles sont nés dans la génération du Messie. Ils sont nés au sein d'une génération prédisposée à l'esprit divin. Ils auront des prophéties véritables. Pourquoi ? Parce qu'ils sont nés d'emblée dans une génération prête à cela. Les vieillards, eux, sont nés dans une génération éloignée de celle du Messie ; ils ne recevront que des songes, qui représentent le degré ultime, le plus bas. Pourquoi ? Parce qu'en réalité, ils n'appartiennent pas originellement à cette génération. Celui qui est né dans cette génération est né dans une époque d'abondance spirituelle, tandis que celui qui est né dans la génération précédente a vécu à une époque privée d'une telle profusion ; le maximum qu'atteindront les vieillards sera donc « ils auront des songes », le degré inférieur, le troisième niveau consistant en une perception par le rêve. En revanche, les jeunes gens sont eux aussi nés avant la venue du Messie, mais ils ne sont pas aussi enracinés dans le passé que les vieillards. Ils sont déjà plus proches de l'époque de la venue du Messie, plus contigus à cet événement. Ils mériteront donc le degré intermédiaire : ils auront des visions. La vision constitue un flux médian entre la prophétie et le songe.
On rapporte au nom du Hazon Ish qu'il dit un jour au sujet de notre génération - vous savez que dans chaque génération on parle des « anciens de la génération » - qu'il n'y avait plus de véritables vieillards. Il ne parlait évidemment pas de ceux qui ont plus de quatre-vingt-dix ans, mais au sens de guides vénérables de la génération. On lui demanda : comment cela, maître, il y a pourtant des vieillards dans notre époque ! Il leur répondit : non, tous les grands anciens de notre génération proviennent de la génération précédente. Vous comprenez ? C'est un héritage du passé. Ce qu'il voulait signifier, c'est : notre génération actuelle a-t-elle produit de telles sommités ? Nous n'avons pas cela. S'il en existe, ce sont des personnalités formées à l'époque antérieure. Où trouve-t-on encore un Rav Ovadia, un Rav Elyashiv, des figures d'anciens de la génération élevés au-dessus du commun ? De tels niveaux ne se rencontrent plus dans les générations récentes. C'est une génération d'opulence matérielle, d'attachement à ce monde-ci. Nous ne connaissons plus d'époque où dix enfants grandissaient dans une seule pièce, vivant chichement d'un morceau de pain trempé dans le sel et étudiant la Torah dans le dénuement ; nous n'avons plus une telle génération. Dès lors, nous n'avons plus de géants de cette trempe, car plus l'on étudie dans l'adversité et le dévouement absolu, plus la stature que l'on acquiert est singulière. Mais nous sommes une génération d'abondance, et cela marque inévitablement les maîtres qui en sont issus.
Le Malbim, dans son commentaire des termes, approfondit cette distinction : le texte mentionne la prophétie, la vision et les songes. Le Malbim explique que la vision est un degré inférieur à la prophétie, car la force de l'imagination y est plus prégnante, l'homme contemplant des images dans son imagination, si bien que la lumière spirituelle s'y revêt de multiples enveloppes. Plus le prophète se tient à un niveau élevé, plus il perçoit les réalités avec netteté et clarté, et moins celles-ci s'enveloppent d'éléments matériels ou de paraboles : il contemple les choses telles qu'elles sont. Au point que Moïse notre maître ne recevait aucune parabole : « bouche à bouche je lui parle », le message étant transmis de manière directe. En revanche, les autres prophètes perçoivent encore à travers des paraboles : « Que vois-tu ? Je vois une chaudière bouillante », c'est-à-dire une allégorie exprimant une idée. La vision intègre également les facultés imaginatives de l'homme : lorsqu'un individu reçoit un message, celui-ci est enveloppé d'une abondante imagination et des représentations qu'il visualise intérieurement, de sorte que le message est appréhendé sous une forme voilée et non avec une translucidité parfaite. Quant au songe, il lui est encore inférieur, car le rêve ne représente qu'un soixantième de la prophétie et contient des éléments futiles, ce qui n'est pas le cas de la vision. Pour le songe véridique, que dit Jacob à Joseph ? « Comment peux-tu dire que nous viendrons nous prosterner devant toi, alors que Rachel est morte ? Qu'est-ce donc que ce songe que tu as eu ? » Nous avions déjà mentionné que les lettres de « que tu as eu » peuvent former l'allusion à la mort de Rachel. Il lui demande donc : comment cela serait-il possible ? Nos Sages expliquent qu'il n'y a pas de songe sans éléments vains : c'était là la part illusoire du songe, bien qu'on puisse aussi l'expliquer par celle qui l'a élevé comme sa mère, à savoir Bilha. Quoi qu'il en soit, nous comprenons que dans le songe réside une part d'altération et d'imperfection absente de la vision, et a fortiori de la prophétie pure, qui se situe à un niveau infiniment supérieur. J'explicite davantage ce thème pour ceux qui le souhaitent dans le cours sur les songes. Mais le Malbim soulève une difficulté : il est écrit au sujet de Daniel qu'il comprenait « toutes les visions et les songes ». Lorsqu'on veut dire d'une personne qu'elle maîtrise deux domaines, quel est celui que l'on cite en premier ? Met-on le plus important en premier ou en dernier ? Comprenez bien : si je veux dire qu'une personne s'y connaît en mathématiques, je dirai qu'elle sait faire des additions, et qu'elle sait aussi résoudre des fractions et des équations. C'est cohérent, car la règle stylistique consiste à aller en crescendo. Jamais on ne dira qu'une personne sait résoudre des équations complexes et qu'en plus elle sait faire deux plus deux : après avoir mentionné les équations, quel intérêt y a-t-il à rappeler qu'elle sait faire une addition basique ? On ne termine jamais par le plus simple. Tout au long des Écritures, nous retrouvons ce principe : non seulement cela, mais encore ceci. C'est la ligne constante du Malbim. Par exemple : « Israël a péché, et ils ont aussi volé, et ils ont aussi dissimulé, et ils ont aussi transgressé mon alliance » ; il n'a pas dit qu'ils ont transgressé l'alliance puis qu'ils ont dissimulé, car après avoir mentionné le crime majeur, pourquoi évoquer le détail mineur ? Si je vous dis : cet individu est un criminel notoire, il est en prison pour meurtre, et de surcroît il a commis une infraction de stationnement ! Allons, après avoir cité le meurtre, pourquoi parler du stationnement ? L'ordre naturel progresse toujours vers le plus élevé. Le Malbim relève donc l'objection : chez Daniel, il est écrit qu'il comprenait « toutes les visions et les songes ». Il semblerait alors que les songes constituent un degré plus élevé, puisqu'il dit qu'il comprenait la vision et qu'en plus il comprenait les songes ! Le Malbim répond : bien au contraire. La vision est plus aisée à comprendre. Quant aux songes, parce que s'y mêlent la paille et le blé ainsi que des éléments parasites, il faut une plus grande sagesse pour faire le tri. Et c'est précisément ce qui explique le texte : la vision étant d'un niveau plus élevé, son message est plus limpide ; en revanche, le rêve se situant à un degré inférieur, s'y introduisent beaucoup de déchets et d'ajouts confus, et il faut une immense perspicacité pour déchiffrer le songe, isoler le résidu, retenir l'essentiel et saisir le véritable message. C'est précisément parce que le songe est d'un degré plus bas qu'il exigeait une intelligence et une sagacité supérieures pour en trouver l'interprétation. Le Malbim ajoute qu'il y a une différence entre le songe d'une vision nocturne - le songe accompagné de vision que l'on perçoit pendant le sommeil - et la vision qu'un homme contemple à l'état de veille, lorsque ses forces corporelles sont suspendues et qu'il contemple la vision du Tout-Puissant. Ainsi, nous trouvons la vision tant dans le sommeil qu'à l'état de veille.
Poursuivons le texte : « Et même sur les serviteurs et sur les servantes, en ces jours-là, je répandrai mon esprit ». Même sur les serviteurs : Ibn Ezra explique qu'il s'agit des serviteurs revenus à la Torah de l'Éternel, et de même pour les servantes, celles qui reviennent à la Torah de l'Éternel. Le Radak explique que cela se rapporte aux serviteurs dont il est dit : « Des étrangers se tiendront là et feront paître vos troupeaux ». Autrement dit, les nations viendront et se disputeront l'honneur de faire paître notre bétail : « les fils de l'étranger seront vos laboureurs, et des rois seront tes nourriciers et leurs princesses tes nourrices ». Nous mériterons que les dirigeants des nations viennent se mettre à notre service : ils se querelleront pour savoir qui aura le privilège d'assister Israël lorsqu'ils comprendront la grandeur du peuple juif. C'est à leur sujet qu'il dit : « et même sur les serviteurs et sur les servantes, en ces jours-là, je répandrai mon esprit », de sorte qu'eux aussi recevront un esprit de discernement et d'intelligence. Le Malbim rappelle que l'esprit de l'Éternel comprend toutes les vertus de l'âme, comme nous l'avons vu : « et reposera sur lui l'esprit de l'Éternel », c'est-à-dire l'esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de connaissance et de crainte de l'Éternel. Le Malbim fait remarquer : observez que pour les serviteurs et les servantes qui vivront en ces jours-là, il est seulement écrit « je répandrai mon esprit ». Il n'est pas dit qu'ils prophétiseront, ni qu'ils auront des songes, ni qu'ils verront des visions. Rien de tout cela. Seulement « je répandrai mon esprit ». Qu'est-ce que cela signifie ? Qu'il se posera sur eux un esprit de conseil, de vaillance et de crainte de l'Éternel parmi les qualités de l'âme, mais cela ne signifie aucunement qu'ils atteindront le sommet que constituent la perception prophétique et les visions, privilège réservé exclusivement au peuple d'Israël.
« Et je ferai des prodiges dans les cieux et sur la terre, du sang, du feu et des colonnes de fumée ». Le Radak explique qu'à cette époque, il y aura des prodiges dans les cieux et sur la terre lors des temps futurs. Selon le Radak, nous parlons de l'époque de la guerre de Gog. Le sang sur la terre renvoie aux massacres considérables qui se produiront. Le feu et les colonnes de fumée dans les cieux désignent des éclairs foudroyants qui brûleront en tombant, dont l'incendie fera monter de la fumée. Ce sera le signe de la plaie qui frappera les nations venant attaquer Jérusalem lors de la guerre de Gog et Magog ; et ces éclairs, précise le Radak, n'obéiront pas aux lois naturelles. Quant à « le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang », deux explications sont possibles : soit considérer qu'il y aura une modification réelle de l'ordre naturel, comme le décrit le texte : « je ferai des prodiges dans les cieux et sur la terre, du sang, du feu et des colonnes de fumée », puis au verset suivant « le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang avant la venue du jour grand et redoutable de l'Éternel » ; c'est ainsi qu'Ibn Ezra l'entend également, comme un phénomène physique où l'ordre de la nature sera altéré, l'obscurcissement des astres étant le signe avant-coureur de guerres titanesques. Il y aura une éclipse des luminaires célestes, une obscurité profonde annonçant le déclenchement imminent de la guerre de Gog et Magog. Ces signes naturels attesteront des bouleversements à venir. Le Rambam, en revanche, selon sa démarche habituelle, interprète ces passages comme une allégorie. Il s'agit d'une métaphore signifiant qu'à cette époque surviendront des catastrophes et des guerres d'une ampleur inouïe : « le soleil se changera en ténèbres » ne veut pas dire que le soleil cessera physiquement d'éclairer, mais lorsqu'on veut exprimer l'immensité d'un malheur, on dit que les lumières se sont éteintes. C'est une tournure imagée : la détresse sera si poignante que tout semblera obscurci, à l'instar de « et l'obscurité couvrait la surface de l'abîme », que nos Sages interprètent comme l'empire grec qui obscurcit les yeux d'Israël - les Grecs nous avaient-ils rendus aveugles au sens propre ? C'est évidemment une métaphore. C'est ainsi que le Rambam comprend la majorité de ces prophéties : les prodiges dans les cieux et sur la terre, le sang, le feu, les colonnes de fumée et le soleil changé en ténèbres constituent une parabole des épreuves et des guerres futures.
De même que nous l'avons vu plus haut au sujet des sauterelles : « Devant lui la terre tremble, les cieux frémissent, le soleil et la lune s'obscurcissent et les étoiles retirent leur éclat ». Les étoiles avaient-elles réellement disparu ? Le soleil et la lune s'étaient-ils éteints ? Certes, on a pu y voir une explication littérale : lorsque les sauterelles forment un tapis dense au-dessus du sol, le soleil s'obscurcit à nos yeux, il fait sombre, on ne voit plus la lune car les nuées d'insectes masquent le ciel. On peut donc concevoir les faits au sens propre. Mais selon le Rambam, qui y voit l'évocation des souffrances à venir, une question se pose : pourquoi est-il écrit « avant la venue du jour de l'Éternel » ? Il aurait fallu dire « à la venue du jour de l'Éternel » ! Pourquoi affirmer que cela se produira avant la venue du jour de l'Éternel, alors que c'est précisément à la venue de ce jour que se manifesteront le sang, le feu et toutes ces épreuves ? Le Radak répond qu'il est fort probable que le texte ait voulu enseigner que cette détresse frappera d'abord Israël, transformant la lumière en ténèbres, avant la venue du jour de la délivrance et de l'anéantissement de Gog. Autrement dit, « avant la venue du jour de l'Éternel » signifie que, dans une première étape, la situation apparaîtra comme un malheur épouvantable : ce sera l'obscurité, la lune changée en sang, le soleil devenu ténèbres. Mais par la suite, tout se renversera pour le bien. C'est d'ailleurs ce qui est écrit au sujet de la guerre de Gog : de nombreuses nations monteront contre Jérusalem et la moitié de la ville partira en exil ; ce sont là les ténèbres mentionnées ici. Il est écrit dans la prophétie de Zacharie qu'il n'y aura alors ni lumière brillante ni gel, et ensuite seulement, au moment de la chute de Gog, adviendra le jour grand et redoutable de l'Éternel. La véritable clarté n'apparaîtra donc qu'après coup. Mais dans un premier temps, avant la venue complète du jour de l'Éternel, à l'arrivée de Gog, tout semblera plongé dans d'épaisses ténèbres.
Le Malbim explique : « Et je ferai des prodiges » signifie qu'après avoir décrit la révélation de la connaissance divine sur terre, l'accès à la prophétie et le repos de l'esprit saint, le texte nous avertit que l'Éternel sera également reconnu par le renouvellement de signes et de miracles transcendant l'ordre naturel. Ces prodiges se manifesteront dans les cieux et sur la terre par deux voies : premièrement, le châtiment des impies par « le sang, le feu et les colonnes de fumée ». Le prodige terrestre résidera dans le sang, c'est-à-dire le carnage provoqué par l'épée au sein des armées de Gog et Magog ; le prodige céleste sera constitué par le feu, le Saint, béni soit-Il, faisant pleuvoir sur lui du feu, du soufre et des pierres de grêle jusqu'à ce que la fumée monte de l'immense embrasement à venir. L'ordonnance céleste et terrestre sera ainsi bouleversée pour signifier la destruction, l'incendie et la ruine, tout cela avant la venue du grand jour de l'Éternel, jour du jugement suprême. « Et il arrivera que quiconque invoquera le nom de l'Éternel sera sauvé, car sur le mont Sion et à Jérusalem il y aura des rescapés, comme l'a dit l'Éternel, et parmi les survivants que l'Éternel appelle ». Quiconque invoquera le nom de l'Éternel sera sauvé. « Comme l'a dit l'Éternel » : Rashi interroge, où l'Éternel l'a-t-Il dit ? Dans le verset : « Et tous les peuples de la terre verront que le nom de l'Éternel est proclamé sur toi ». Lorsque le nom de l'Éternel sera proclamé sur nous et que nous nous réclamerons de Son nom, nous trouverons refuge. « Et parmi les survivants » désigne le reste qu'Il préservera. « Que l'Éternel appelle » : Rashi explique que cela dérive du terme « appelés », c'est-à-dire invités, désignés. Les survivants que le Saint, béni soit-Il, aura pour ainsi dire convoqués, prêts pour ce jour fixé, comme dans l'expression désignant les conviés à une solennité. Le Radak note que lors de la guerre de Gog et Magog, Israël traversera une détresse immense, un temps d'épreuve sur lequel il est dit : « Cache-toi un court instant, jusqu'à ce que la colère soit passée ». Alors beaucoup périront en Israël, mais les saints et ceux qui craignent véritablement Dieu échapperont au péril, conformément à la prophétie d'Isaïe : « Et il arrivera que celui qui restera dans Sion et le survivant dans Jérusalem sera appelé saint, quiconque sera inscrit pour la vie dans Jérusalem ». Ceux qui subsisteront seront ceux qui sont attachés à l'Éternel votre Dieu, vivants aujourd'hui. C'est pourquoi le verset précise : « quiconque invoquera le nom de l'Éternel », c'est-à-dire ceux qui L'invoquent avec sincérité, car « l'Éternel est proche de tous ceux qui L'invoquent, de tous ceux qui L'invoquent avec vérité ». Tels sont les rescapés que l'Éternel appelle, ceux qui s'adressent à Lui du fond du cœur ; c'est un moment de tri et de clarification. Au fond, l'époque où nous vivons actuellement constitue précisément ce temps de clarification. C'est l'heure où chaque être humain doit décider où il se situe : es-tu attaché aux serviteurs de l'Éternel, ou te ranges-tu du côté des idolâtres ? Où te tiens-tu ? C'est le moment décisif. Alors, sur le mont Sion, il y aura délivrance et sainteté. Les survivants seront sanctifiés, ceux qui seront restés attachés à l'Éternel et fidèles à Son service en ces temps troublés. Le Malbim explique qu'il y a ici deux miracles distincts : le premier consistait dans le fait que le soleil se changerait en ténèbres et la lune en sang, bouleversant l'ordre cosmique ; le second résidera dans le sauvetage des justes : quiconque invoquera le nom de l'Éternel échappera au désastre, le mal n'aura aucune prise sur lui. Cela s'opérera de deux manières : d'une part, sur le mont Sion et à Jérusalem il y aura des rescapés, où l'ensemble sera sauvé, comme le verset cité par le Radak l'atteste : « quiconque sera inscrit pour la vie dans Jérusalem » ; d'autre part, dans les autres contrées où tous ne seront pas épargnés, il subsistera néanmoins un reste préservé, « parmi les survivants que l'Éternel appelle ». Les justes dispersés en ces lieux seront secourus. Quiconque invoque sincèrement l'Éternel et Lui adresse ses prières sera finalement délivré de toutes ces angoisses.