Introduction : une prophétie sous forme de parabole vivante
Le chapitre 35 de Yirmiyahou est tout à fait singulier. Le Saint, béni soit-Il, ne confie pas seulement au prophète un message de reproche, mais lui ordonne de mettre en scène une véritable parabole vivante dans l'enceinte du Beth Hamikdach : faire venir toute une famille, disposer du vin devant eux et leur proposer d'en boire. Ce n'est qu'à la fin du chapitre que le dessein de cette mise en scène se dévoile. Jusque-là, le lecteur reste perplexe, et c'est précisément le but recherché : placer le peuple d'Israël face à une leçon éclatante et sans appel.
L'ordre divin : amener la maison des Rékhabites et leur servir du vin
הַדָּבָר אֲשֶׁר־הָיָה אֶל־יִרְמְיָהוּ מֵאֵת ה' בִּימֵי יְהוֹיָקִים בֶּן־יֹאשִׁיָּהוּ מֶלֶךְ יְהוּדָה לֵאמֹר׃ הָלוֹךְ אֶל־בֵּית הָרֵכָבִים וְדִבַּרְתָּ אוֹתָם וַהֲבִאוֹתָם בֵּית ה' אֶל־אַחַת הַלְּשָׁכוֹת וְהִשְׁקִיתָ אוֹתָם יָיִן׃ - La parole qui fut adressée à Yirmiyahou de la part d'Hachem, aux jours de Yehoyaqim, fils de Yochiyahou, roi de Yehouda, en ces termes : Va vers la maison des Rékhabites, parle-leur, amène-les dans la maison d'Hachem, dans l'une des salles, et donne-leur du vin à boire.
« La maison des Rékhabites » ne désigne pas un lieu ou un édifice, mais bien un lignage : la famille de Rékhav. L'ordre consiste à les conduire dans la maison d'Hachem, dans l'une des salles du Beth Hamikdach, et à leur y offrir du vin à boire.
וָאֶקַּח אֶת־יַאֲזַנְיָה בֶן־יִרְמְיָהוּ בֶּן־חֲבַצִּנְיָה וְאֶת־אֶחָיו וְאֶת־כָּל־בָּנָיו וְאֵת כָּל־בֵּית הָרֵכָבִים׃ - Je pris alors Yaazanyahou, fils de Yirmiyahou, fils de 'Havattsinyahou, ses frères, tous ses fils et toute la maison des Rékhabites.
וָאָבִא אֹתָם בֵּית ה' אֶל־לִשְׁכַּת בְּנֵי חָנָן בֶּן־יִגְדַּלְיָהוּ אִישׁ הָאֱלֹהִים אֲשֶׁר־אֵצֶל לִשְׁכַּת הַשָּׂרִים אֲשֶׁר מִמַּעַל לְלִשְׁכַּת מַעֲשֵׂיָהוּ בֶן־שַׁלֻּם שֹׁמֵר הַסַּף׃ - Je les introduisis dans la maison d'Hachem, dans la salle des fils de 'Hanan, fils de Yigdalyahou, homme de D.ieu, qui est attenante à la salle des ministres, au-dessus de la salle de Maasséyahou, fils de Chaloum, garde du seuil.
וָאֶתֵּן לִפְנֵי בְּנֵי בֵית־הָרֵכָבִים גְּבִעִים מְלֵאִים יַיִן וְכֹסוֹת וָאֹמַר אֲלֵיהֶם שְׁתוּ־יָיִן׃ - Je disposai devant les membres de la maison des Rékhabites des carafes pleines de vin et des coupes, et je leur dis : Buvez du vin !
Yirmiyahou accomplit l'ordre divin à la lettre : il rassemble toute la famille, l'introduit dans l'une des salles du Beth Hamikdach, dispose devant eux des pichets pleins de vin et des coupes, et leur dit explicitement : buvez du vin. À ce stade, la scène paraît tout à fait déroutante. Pourquoi le prophète ferait-il boire du vin à toute une famille dans la maison d'Hachem ?
La réponse des fils de Rékhav : le testament de leur ancêtre
וַיֹּאמְרוּ לֹא נִשְׁתֶּה־יָּיִן כִּי יוֹנָדָב בֶּן־רֵכָב אָבִינוּ צִוָּה עָלֵינוּ לֵאמֹר לֹא תִשְׁתּוּ־יַיִן אַתֶּם וּבְנֵיכֶם עַד־עוֹלָם׃ - Mais ils répondirent : Nous ne boirons point de vin, car Yehonadav, fils de Rékhav, notre père, nous l'a formellement prescrit en ces termes : Vous ne boirez jamais de vin, ni vous ni vos descendants, à perpétuité.
Leur réponse est nette et sans équivoque : notre père nous a donné une consigne formelle, et nous n'y dérogeons pas. Le motif de cette interdiction du vin se comprend aisément : l'alcool peut entraîner l'homme vers toutes sortes d'égarements, et c'est pourquoi leur ancêtre a voulu les en préserver. Dans les termes d'aujourd'hui, cela engloberait tous les alcools forts ; à leur époque, cela s'exprimait essentiellement par le vin.
וּבַיִת לֹא־תִבְנוּ וְזֶרַע לֹא־תִזְרָעוּ וְכֶרֶם לֹא־תִטָּעוּ וְלֹא יִהְיֶה לָכֶם כִּי בָּאֳהָלִים תֵּשְׁבוּ כָּל־יְמֵיכֶם לְמַעַן תִּחְיוּ יָמִים רַבִּים עַל־פְּנֵי הָאֲדָמָה אֲשֶׁר אַתֶּם גָּרִים שָׁם׃ - Vous ne bâtirez point de maison, vous ne sèmerez aucune semence, vous ne planterez point de vigne et vous n'en posséderez point ; mais vous habiterez sous des tentes tous les jours de votre vie, afin que vous viviez de longs jours sur la terre où vous séjournez.
Yonadav ne leur a pas seulement ordonné de s'abstenir de vin, mais aussi d'adopter un mode de vie particulier : ne pas bâtir de maison, ne pas ensemencer de champ ni planter de vigne, mais habiter sous des tentes toute leur vie. Et il a ajouté les mots « et vous n'en posséderez point », qui viennent enseigner : que nul ne dise « d'accord, je ne bâtirai pas de maison et je ne planterai pas de vigne, mais j'achèterai une maison déjà construite et un champ déjà ensemencé ». Cela non plus. Vous ne posséderez aucun bien foncier quel qu'il soit.
Quel est l'avantage d'une tente ? La tente est mobile. On peut la déplacer aisément d'un endroit à un autre. C'est précisément la raison que leur a donnée leur père : « afin que vous viviez de longs jours ». C'est ainsi que l'explique le Metsoudat David : une maison, un champ et une vigne retiennent l'homme là où ils se trouvent. Celui qui possède une maison ne quitte pas facilement les lieux, et celui qui a un champ ou une vigne est attaché à la terre et ne peut se déplacer. Parfois, il périra avec les habitants de cet endroit : si un malheur survient, il ne pourra pas fuir. En revanche, celui qui réside sous des tentes et ne possède ni champ ni vigne peut aisément déménager d'un lieu à un autre.
« Nous avons obéi et nous avons agi » : la mise en pratique du testament
וַנִּשְׁמַע בְּקוֹל יְהוֹנָדָב בֶּן־רֵכָב אָבִינוּ לְכֹל אֲשֶׁר צִוָּנוּ לְבִלְתִּי שְׁתוֹת־יַיִן כָּל־יָמֵינוּ אֲנַחְנוּ נָשֵׁינוּ בָּנֵינוּ וּבְנֹתֵינוּ׃ - Nous avons obéi à la voix de Yehonadav, fils de Rekhav, notre père, en tout ce qu'il nous a ordonné, de ne pas boire de vin tous les jours de notre vie, nous, nos femmes, nos fils et nos filles.
Soit dit au passage : comment un nazir fait-il le kiddouch, puisqu'il lui est interdit de boire du vin et de se rendre impur au contact des morts ? Sur le pain.
וּלְבִלְתִּי בְּנוֹת בָּתִּים לְשִׁבְתֵּנוּ וְכֶרֶם וְשָׂדֶה וָזֶרַע לֹא יִהְיֶה־לָּנוּ׃ וַנֵּשֶׁב בָּאֳהָלִים וַנִּשְׁמַע וַנַּעַשׂ כְּכֹל אֲשֶׁר־צִוָּנוּ יוֹנָדָב אָבִינוּ׃ - Et de ne point bâtir de maisons pour notre habitation, et de n'avoir ni vigne, ni champ, ni semence. Nous avons habité sous des tentes, et nous avons obéi et agi selon tout ce que nous a ordonné Yonadav, notre père.
וַיְהִי בַּעֲלוֹת נְבוּכַדְרֶאצַּר מֶלֶךְ־בָּבֶל אֶל־הָאָרֶץ וַנֹּאמֶר בֹּאוּ וְנָבוֹא יְרוּשָׁלִַם מִפְּנֵי חֵיל הַכַּשְׂדִּים וּמִפְּנֵי חֵיל אֲרָם וַנֵּשֶׁב בִּירוּשָׁלִָם׃ - Mais quand Nabuchodonosor, roi de Babylone, est monté contre le pays, nous avons dit : Venez, et entrons dans Jérusalem, devant l'armée des Chaldéens et devant l'armée d'Aram ! Et nous nous sommes établis à Jérusalem.
Ici, ils reconnaissent qu'en ce qui concerne l'habitation dans des maisons, ils n'ont pas pu respecter la consigne jusqu'au bout. Lorsque Nabuchodonosor, roi de Babylone, est monté contre le pays, il devenait dangereux d'habiter sous des tentes hors de la ville ; ils ont donc dit : nous n'avons pas le choix, venons à Jérusalem devant l'armée des Chaldéens et devant l'armée d'Aram. Et il n'y a là aucune désobéissance à l'égard de leur père, bien au contraire. En effet, pourquoi leur père leur avait-il ordonné d'habiter sous des tentes ? « Afin que vous viviez ». Tout comme l'attachement à une maison peut s'avérer dangereux, ici également : c'est précisément en quittant les tentes pour venir habiter dans des maisons à Jérusalem qu'ils accomplissent l'ordre de leur père, dont l'unique dessein était qu'ils restent en vie.
Ici commence l'explication : la réprimande
Jusqu'ici, tout ce dialogue semblait incompréhensible : pourquoi les faire venir, pourquoi leur offrir du vin, et à quoi bon tous ces récits sur le testament de leur père ? À partir de là, toute l'intention se dévoile.
וַיְהִי דְּבַר־ה' אֶל־יִרְמְיָהוּ לֵאמֹר׃ כֹּה־אָמַר ה' צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל הָלֹךְ וְאָמַרְתָּ לְאִישׁ יְהוּדָה וּלְיוֹשְׁבֵי יְרוּשָׁלִָם הֲלוֹא תִקְחוּ מוּסָר לִשְׁמֹעַ אֶל־דְּבָרַי נְאֻם־ה'׃ - Et la parole de l'Éternel fut adressée à Jérémie, en ces termes : Ainsi parle l'Éternel des armées, le D.ieu d'Israël : Va, et dis aux hommes de Juda et aux habitants de Jérusalem : Ne recevrez-vous point cette leçon pour écouter Mes paroles ? Déclare l'Éternel.
הוּקַם אֶת־דִּבְרֵי יְהוֹנָדָב בֶּן־רֵכָב אֲשֶׁר־צִוָּה אֶת־בָּנָיו לְבִלְתִּי שְׁתוֹת־יַיִן וְלֹא שָׁתוּ עַד־הַיּוֹם הַזֶּה כִּי שָׁמְעוּ אֵת מִצְוַת אֲבִיהֶם וְאָנֹכִי דִּבַּרְתִּי אֲלֵיכֶם הַשְׁכֵּם וְדַבֵּר וְלֹא שְׁמַעְתֶּם אֵלָי׃ - Les paroles de Yehonadav, fils de Rekhav, qui a ordonné à ses fils de ne pas boire de vin, ont été respectées : ils n'en ont pas bu jusqu'à ce jour, car ils ont obéi au commandement de leur père. Et Moi, Je vous ai parlé, Me levant de bonne heure pour vous parler, et vous ne M'avez pas écouté.
Voyez combien cela est admirable : un père a ordonné, et les enfants s'exécutent. Ce n'est ni facile ni anodin : ne pas boire de vin de toute sa vie, ne pas bâtir de maison et habiter sous des tentes de génération en génération. Et eux ont obéi, sans chercher de détours : ce que dit le père, on l'accomplit. « Et Moi, Je vous ai parlé, Me levant de bonne heure pour vous parler, et vous ne M'avez pas écouté » - quel terrible reproche.
וָאֶשְׁלַח אֲלֵיכֶם אֶת־כָּל־עֲבָדַי הַנְּבִאִים הַשְׁכֵּם וְשָׁלֹחַ לֵאמֹר שֻׁבוּ־נָא אִישׁ מִדַּרְכּוֹ הָרָעָה וְהֵיטִיבוּ מַעַלְלֵיכֶם וְאַל־תֵּלְכוּ אַחֲרֵי אֱלֹהִים אֲחֵרִים לְעָבְדָם וּשְׁבוּ אֶל־הָאֲדָמָה אֲשֶׁר־נָתַתִּי לָכֶם וְלַאֲבֹתֵיכֶם וְלֹא הִטִּיתֶם אֶת־אָזְנְכֶם וְלֹא שְׁמַעְתֶּם אֵלָי׃ - Et Je vous ai envoyé tous Mes serviteurs les prophètes, Me levant de bonne heure pour les envoyer, disant : Revenez donc chacun de votre mauvaise voie, améliorez vos actions, ne suivez pas d'autres dieux pour les servir, et demeurez sur la terre que Je vous ai donnée, à vous et à vos pères. Mais vous n'avez pas prêté l'oreille et vous ne M'avez pas écouté.
Ici ressort toute la différence : Je ne vous ai pas demandé de vivre sous des tentes ni de vous abstenir de planter des vignes. Bien au contraire : demeurez sur la terre que Je vous ai donnée, bâtissez, semez et plantez, écoutez seulement la voix d'Hachem. Et même cette chose si facile, vous ne l'avez pas écoutée.
כִּי הֵקִימוּ בְּנֵי יְהוֹנָדָב בֶּן־רֵכָב אֶת־מִצְוַת אֲבִיהֶם אֲשֶׁר צִוָּם וְהָעָם הַזֶּה לֹא שָׁמְעוּ אֵלָי׃ - Car les fils de Yehonadav, fils de Rekhav, ont accompli le commandement de leur père qu'il leur avait ordonné, mais ce peuple ne M'a pas écouté.
Un père de chair et de sang donne un ordre, et ses fils lui obéissent avec un tel dévouement. Et ici, le Créateur du monde ordonne, et vous n'écoutez pas.
לָכֵן כֹּה־אָמַר ה' אֱלֹהֵי צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל הִנְנִי מֵבִיא אֶל־יְהוּדָה וְאֶל כָּל־יוֹשְׁבֵי יְרוּשָׁלִַם אֵת כָּל־הָרָעָה אֲשֶׁר דִּבַּרְתִּי עֲלֵיהֶם יַעַן דִּבַּרְתִּי אֲלֵיהֶם וְלֹא שָׁמֵעוּ וָאֶקְרָא לָהֶם וְלֹא עָנוּ׃ - C'est pourquoi ainsi parle Hachem, D.ieu Tsevaot, D.ieu d'Israël : Voici que Je fais venir sur Yehouda et sur tous les habitants de Jérusalem tout le malheur que J'ai prononcé contre eux, parce que Je leur ai parlé et ils n'ont pas écouté, Je les ai appelés et ils n'ont pas répondu.
La récompense de la maison des Rékhabites
וּלְבֵית הָרֵכָבִים אָמַר יִרְמְיָהוּ כֹּה־אָמַר ה' צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל יַעַן אֲשֶׁר שְׁמַעְתֶּם עַל־מִצְוַת יְהוֹנָדָב אֲבִיכֶם וַתִּשְׁמְרוּ אֶת־כָּל־מִצְוֺתָיו וַתַּעֲשׂוּ כְּכֹל אֲשֶׁר־צִוָּה אֶתְכֶם׃ - Et à la maison des Rékhabites, Yirmiyahou dit : Ainsi parle Hachem Tsevaot, D.ieu d'Israël : Parce que vous avez obéi au commandement de Yehonadav votre père, que vous avez gardé tous ses préceptes et accompli tout ce qu'il vous a ordonné ;
לָכֵן כֹּה אָמַר ה' צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל לֹא־יִכָּרֵת אִישׁ לְיוֹנָדָב בֶּן־רֵכָב עֹמֵד לְפָנַי כָּל־הַיָּמִים׃ - C'est pourquoi ainsi parle Hachem Tsevaot, D.ieu d'Israël : Yonadav, fils de Rekhav, ne manquera jamais d'un descendant se tenant devant Moi, pour tous les jours.
« Se tenant devant Moi » : cela signifie qu'ils siégeront au Sanhédrin et enseigneront la Torah. Certains disent que les descendants de Yonadav ben Rekhav descendaient de convertis, et l'on peut s'interroger : l'expression « se tenir devant Moi » n'évoque-t-elle pas le service dans le Sanctuaire, et comment cela serait-il concevable ? Même un simple Israël n'a pas le droit d'officier au Temple ! Mais le sens est bien, comme nous l'avons dit, qu'ils siégeront au Sanhédrin pour trancher la Halakha, et aussi que leurs filles épouseront des Cohanim, de sorte que leurs petits-fils offriront les sacrifices sur l'autel. Autrement dit, si ma fille épouse un Cohen, mon petit-fils sert sur l'autel. Le fils d'un Israël ne pourra certes jamais officier sur l'autel, mais le fils de sa fille le peut. Tel est le sens de « se tenant devant Moi pour tous les jours » : vous mériterez que les fils de vos filles Me servent dans le Temple, au Beth Hamikdache.
En résumé :