Introduction : Une prophétie au cœur du siège
Le chapitre 32 du livre de Jérémie s'ouvre sur une prophétie transmise à Jérémie au cours de la dixième année de Sédécias, correspondant à la dix-huitième année de Nabuchodonosor. Avant même de nous dévoiler le contenu de cette prophétie (l'ordre d'acquérir le champ de Hanamel), le texte commence par poser le cadre historique : le siège de Jérusalem et l'enfermement de Jérémie dans la cour de garde (Hatsar Hamatara). Cette introduction n'a rien d'anodin : elle souligne toute la portée du prodige. Au moment précis où l'armée du roi de Babylone assiège la ville et que tout est sur le point d'être conquis, le Saint, béni soit-Il, ordonne à Son prophète d'acheter une terre en terre d'Israël. Un tel paradoxe finira d'ailleurs par pousser Jérémie lui-même à questionner et à prier.
הַדָּבָר אֲשֶׁר־הָיָה אֶל־יִרְמְיָהוּ מֵאֵת ה' בַּשָּׁנָה הָעֲשִׂרִית לְצִדְקִיָּהוּ מֶלֶךְ יְהוּדָה, הִיא הַשָּׁנָה שְׁמֹנֶה־עֶשְׂרֵה שָׁנָה לִנְבוּכַדְרֶאצַּר. - La parole qui fut adressée à Jérémie de la part de l'Éternel, la dixième année de Sédécias, roi de Juda, qui était la dix-huitième année de Nabuchodonosor.
וְאָז חֵיל מֶלֶךְ בָּבֶל צָרִים עַל־יְרוּשָׁלִָם, וְיִרְמְיָהוּ הַנָּבִיא הָיָה כָלוּא בַּחֲצַר הַמַּטָּרָה אֲשֶׁר בֵּית־מֶלֶךְ יְהוּדָה. - Alors l'armée du roi de Babylone assiégeait Jérusalem, et Jérémie le prophète était enfermé dans la cour de garde qui se trouvait dans la maison du roi de Juda.
Qu'est-ce que « Hatsar Hamatara » ?
« Hatsar Hamatara » est une cour surveillée, une sorte de prison. Le terme « Matara » vient de la racine « netira », qui signifie garder ou veiller, comme dans l'expression « nokem venoter » (garder rancune). De même, « Netourei Karta » désigne les gardiens de la cité. À ce sujet, la Guémara rapporte le récit de cet homme à qui l'on demandait de montrer les gardiens de la ville, et qui désigna la garnison militaire et les sentinelles. On lui répondit : « Sont-ce là les Netourei Karta ? Ce sont plutôt les Hharouvei Karta, ceux qui causent la ruine de la ville. Les véritables gardiens de la cité sont les Talmidei H'akhamim, les érudits de la Torah. »
אֲשֶׁר כְּלָאוֹ צִדְקִיָּהוּ מֶלֶךְ־יְהוּדָה לֵאמֹר: מַדּוּעַ אַתָּה נִבָּא לֵאמֹר, כֹּה אָמַר ה' הִנְנִי נֹתֵן אֶת־הָעִיר הַזֹּאת בְּיַד מֶלֶךְ־בָּבֶל וּלְכָדָהּ. - Car Sédécias, roi de Juda, l'avait enfermé en disant : Pourquoi prophétises-tu en disant : « Ainsi parle l'Éternel : Voici, Je livre cette ville entre les mains du roi de Babylone, et il s'en emparera » ?
וְצִדְקִיָּהוּ מֶלֶךְ יְהוּדָה לֹא יִמָּלֵט מִיַּד הַכַּשְׂדִּים, כִּי הִנָּתֹן יִנָּתֵן בְּיַד מֶלֶךְ־בָּבֶל, וְדִבֶּר־פִּיו עִם־פִּיו וְעֵינָיו אֶת־עֵינָו תִּרְאֶינָה. - Et Sédécias, roi de Juda, n'échappera point aux mains des Chaldéens, car il sera assurément livré entre les mains du roi de Babylone ; sa bouche parlera à sa bouche, et ses yeux verront ses yeux.
וּבָבֶל יוֹלִךְ אֶת־צִדְקִיָּהוּ וְשָׁם יִהְיֶה עַד־פׇּקְדִי אֹתוֹ נְאֻם־ה', כִּי תִלָּחֲמוּ אֶת־הַכַּשְׂדִּים לֹא תַצְלִיחוּ. - Il mènera Sédécias à Babylone, et il y demeurera jusqu'à ce que Je Me souvienne de lui, dit l'Éternel ; si vous combattez les Chaldéens, vous ne réussirez pas.
Pourquoi Jérémie fut-il emprisonné ?
Le texte explique comment Jérémie s'est retrouvé dans la cour de garde : ses prophéties déplaisaient profondément à Sédécias, qui lui en demandait compte. Pourquoi prophétiser que la ville sera livrée au roi de Babylone, et annoncer que le roi lui-même ne s'en sortira pas ? Sédécias était persuadé qu'il parviendrait à s'échapper, s'étant aménagé un tunnel de fuite souterrain menant jusqu'à Jéricho (les tyrans modernes n'ont rien inventé en matière de tunnels). Mais Jérémie vient dissiper ses illusions : même ce tunnel ne sera d'aucun secours, « il n'échappera point aux mains des Chaldéens ».
Et c'est exactement ce qui advint. Sédécias s'engouffra dans le tunnel pour fuir, mais le Saint, béni soit-Il, fit surgir une gazelle devant les Chaldéens. Ces derniers se mirent à la poursuivre et arrivèrent précisément à la sortie du tunnel, au moment même où Sédécias en émergeait, prêt à être capturé. La gazelle les y avait conduits, et la prophétie s'accomplit au mot près.
Le Malbim analyse avec précision les détails de la prophétie : d'abord, « il sera assurément livré entre les mains du roi de Babylone » - les Chaldéens ne le tueront pas, mais le remettront à Nevoukhadnetsar, qui le haïssait (en raison du serment qu'il avait enfreint, comme nous l'expliquerons par la suite). « Sa bouche parlera à sa bouche » - c'est le procès qu'il lui intentera pour avoir trahi son serment, et les tourments d'un tel jugement sont plus durs que la mort. « Et ses yeux verront ses yeux » - une allusion au fait qu'on lui crèvera les yeux : tu ne verras que les yeux de Nevoukhadnetsar, et rien de plus ; Babylone elle-même, tu n'auras pas le mérite de la voir.
« Et il mènera Tsidkiyahou à Babylone, et il y demeurera jusqu'à ce que Je Me souvienne de lui » - de quelle intervention s'agit-il ? C'est le jour de la mort, selon l'expression « et que le sort commun de tout homme leur soit assigné », lorsque le Saint, béni soit-Il, rappelle l'homme à Lui. C'est-à-dire : il y restera jusqu'au jour de son décès. Et cela ne suffit pas, car « même si vous combattez les Chaldéens, vous ne réussirez pas » - Yirmiyahou décourage également les combattants et instille la défaillance dans leur cœur.
Faire taire le prophète
Quel roi accepterait qu'un tel prophète circule dans son pays, répétant constamment au peuple de capituler, affirmant que la guerre est perdue d'avance, qu'il n'y a aucun espoir face au roi de Babylone, et que le roi lui-même tombera entre ses mains et aura les yeux crevés ? De telles paroles sont insupportables à entendre. Que fait alors Tsidkiyahou ? Il emprisonne Yirmiyahou afin qu'il cesse d'assener ces dures vérités au peuple, permettant ainsi à chacun de continuer à vivre dans l'illusion.
Et l'histoire se répète. Lorsque des rabbins expriment des positions qui déplaisent aux médias, ceux-ci les « enferment » : on ne les diffuse pas, on les censure. C'est ainsi que, par exemple, le Rav Amnon Yits'hak n'a pas été mentionné dans les médias pendant de longues années. Au début, ils tentaient de le diffamer, mais il a poursuivi ces journaux, a gagné ses procès, a prouvé qu'ils avaient inventé des histoires de toutes pièces et a même obtenu des dédommagements. Constatant que cela ne servait à rien - chaque attaque se transformant en publicité et suscitant la sortie d'un nouvel enregistrement -, ils ont opté pour le silence absolu : on ne le connaît pas, on n'a rien entendu, on n'a rien vu. Il organisait un rassemblement géant à Yad Eliyahou ou au stade Teddy, réunissant des dizaines de milliers de personnes, et que rapportaient les médias ? « Il y a des embouteillages dans la ville ». Pourquoi des embouteillages ? On se gardait bien de le révéler au public. C'est exactement la même attitude qu'à l'époque : ce que l'on refuse d'entendre, on le réduit au silence, en s'imaginant que l'affaire est close. Et s'ils avaient pu jeter ces voix en prison, ils l'auraient fait.
Telle était d'ailleurs la vision originelle : Herzl écrivait dans son livre « L'État des Juifs » que l'on cantonnerait les rabbins dans des casernes, sortes d'enclaves ou de réserves. Et Ben Gourion a laissé subsister le quartier de Méa Ché'arim pour que les générations futures puissent voir à quoi ressemblaient autrefois les Juifs. Il ne se doutait pas que sur sa propre tombe, on peinerait à réunir ne serait-ce qu'un minyan. Mais, Baroukh Hachem, aujourd'hui la majorité des Juifs de Jérusalem sont fidèles aux mitsvot, leur nombre ne cesse d'augmenter, et ceux qui songeaient à enfermer les rabbins découvrent soudain que tout Israël aspire à son identité juive, tandis que leur propre idéologie s'efface peu à peu.
Tsidkiyahou pensait qu'en faisant taire Yirmiyahou, la prophétie ne s'accomplirait pas.
Retour à la prophétie elle-même
וַיֹּאמֶר יִרְמְיָהוּ: הָיָה דְבַר־ה' אֵלַי לֵאמֹר. - Et Yirmiyahou dit : La parole de l'Éternel me fut adressée en ces termes.
Tout ce qui a été mentionné jusqu'ici n'était qu'une introduction : Yirmiyahou reçoit une prophétie dans la cour de surveillance, où il se trouve parce que Tsidkiyahou l'y a fait enfermer, et il l'y a enfermé pour avoir tenu des propos dérangeants. À présent, le texte revient au récit principal : Yirmiyahou a reçu une prophétie, et nous allons maintenant en découvrir le contenu.
הִנֵּה חֲנַמְאֵל בֶּן־שַׁלֻּם דֹּדְךָ בָּא אֵלֶיךָ לֵאמֹר: קְנֵה לְךָ אֶת־שָׂדִי אֲשֶׁר בַּעֲנָתוֹת, כִּי לְךָ מִשְׁפַּט הַגְּאֻלָּה לִקְנוֹת. - Voici que Hanamel, fils de Chaloum ton oncle, vient à toi pour dire : Achète mon champ situé à Anatot, car c'est à toi qu'appartient le droit de rachat pour l'acquérir.
Le Saint, béni soit-Il, informe Yirmiyahou que Hanamel, le fils de son oncle Chaloum, va venir le trouver pour lui demander d'acheter son champ situé à Anatot - le lieu d'origine de Yirmiyahou, qui comptait « parmi les prêtres qui étaient à Anatot ». « Car c'est à toi qu'appartient le droit de rachat pour l'acquérir » : l'usage voulait que le parent le plus proche bénéficie d'une priorité pour racheter la terre, afin que le patrimoine demeure au sein de la famille. C'est exactement ce que nous voyons avec Boaz disant au proche parent : si tu veux racheter, rachète, sinon c'est moi qui rachèterai, car celui-ci était un parent plus proche. La raison en est simple : de toute façon, lors du Yovel (le Jubilé), le champ revient à la famille d'origine ; dès lors, pourquoi laisserait-on un bien familial passer temporairement entre les mains d'un étranger ? Si le parent le plus proche ne souhaite pas faire usage de son droit, un autre parent peut racheter ou le bien est vendu à autrui, mais la priorité absolue revient toujours au plus proche parent.
וַיָּבֹא אֵלַי חֲנַמְאֵל בֶּן־דֹּדִי כִּדְבַר ה' אֶל־חֲצַר הַמַּטָּרָה, וַיֹּאמֶר אֵלַי: קְנֵה נָא אֶת־שָׂדִי אֲשֶׁר־בַּעֲנָתוֹת אֲשֶׁר בְּאֶרֶץ בִּנְיָמִין, כִּי־לְךָ מִשְׁפַּט הַיְרֻשָּׁה וּלְךָ הַגְּאֻלָּה קְנֵה־לָךְ, וָאֵדַע כִּי דְבַר־ה' הוּא. - Hanamel, fils de mon oncle, vint à moi, selon la parole de Hachem, dans la cour de surveillance, et il me dit : « Achète donc mon champ qui est à Anatot, dans le pays de Binyamin, car le droit d'héritage et le rachat te reviennent, achète-le pour toi. » Et je sus que c'était la parole de Hachem.
« Et je sus que c'était la parole de Hachem » - Avait-il donc un doute ?
Selon le sens simple du texte, la chose est extrêmement étonnante : c'est comme si, jusqu'à ce que vienne Hanamel et que les faits se réalisent, il y avait lieu de douter s'il s'agissait ou non de la parole de Hachem, et que seulement maintenant « je sus que c'était la parole de Hachem ». Or, nous avons pour principe, et c'est ce qu'affirment tous les Rishonim, qu'un prophète n'a aucun doute, lorsque la parole de Hachem lui parvient, qu'il s'agit bien de la parole divine. Il est inconcevable qu'un prophète puisse douter et se demander s'il ne s'agissait que d'un simple rêve - bien que la prophétie se transmette en songe.
La preuve absolue en est la Akédat Yits'hak (la ligature d'Isaac) : si l'on pouvait concevoir l'ombre d'un doute qu'il ne s'agissait pas de la parole de Hachem mais d'un simple rêve, comment Avraham Avinou serait-il allé ligoter son fils, prêt à l'immoler ? Un homme assassinerait-il son fils sur la base d'un simple rêve ? Il en découle qu'un prophète n'a absolument aucun doute quant à la parole de Hachem qui lui est adressée. (Ces éléments sont développés longuement dans le livre « Michnat Ha'halomot ».)
Et ce que nous trouvons chez Yaakov Avinou : « En vérité, Hachem est en ce lieu et moi je ne le savais pas », ainsi que chez Chmouel qui ne savait pas au début qu'il s'agissait de la parole de Hachem, le Rav Dessler l'explique : ce n'est que la toute première fois pour un prophète qu'un doute est possible, car il n'est pas encore habitué à la prophétie. Mais une fois que Hachem s'est révélé à lui une première fois, plus aucun doute ne subsiste chez le prophète pour savoir s'il s'agit d'un rêve ou d'une prophétie. Dès lors, comment est-il possible que Yirmiyahou dise : lorsque j'ai vu Hanamel arriver, j'ai compris qu'il s'agissait apparemment de la parole de Hachem ?
L'explication du Malbim : le doute portait sur le sens de l'ordre
Le Malbim explique : le sens n'est pas que Yirmiyahou doutait de sa prophétie. Le prophète n'avait aucun doute sur le fait qu'il s'agissait de la parole de Hachem. Le doute était d'une autre nature : les termes de la prophétie pouvaient être compris de deux façons. En effet, toute la prophétie disait : « Voici que Hanamel, fils de Chalom ton oncle, vient à toi pour dire : Achète pour toi mon champ qui est à Anatot, car c'est à toi qu'appartient le droit de rachat pour acheter ». Y a-t-il là un ordre imposé à Yirmiyahou d'acheter ? Rien ne l'oblige. Il se peut que tout le verset soit une citation des propos que Hanamel s'apprête à tenir, et que le Saint, béni soit-Il, ne fasse que lui annoncer ce qui va se produire, si bien qu'il n'y a aucune obligation d'acheter ; et il se peut que les mots « car c'est à toi qu'appartient le droit de rachat pour acheter » soient déjà les paroles de Hachem Lui-même, un ordre absolu d'acheter le champ. Tel était le doute de Yirmiyahou : acheter ou ne pas acheter.
Et comment a-t-il tranché ? Yirmiyahou s'est dit : je vais prêter attention aux termes exacts qu'emploiera Hanamel. S'il me parle exactement dans les mêmes termes que le Saint, béni soit-Il - « car c'est à toi qu'appartient le droit de rachat pour acheter » -, cela prouvera que Hachem citait ses propos, et toute la prophétie ne serait qu'une simple annonce de l'avenir sans obligation pour moi d'acheter. Mais s'il s'exprime avec d'autres mots, cela démontrera qu'il ne s'agissait pas d'une citation, mais d'une parole propre du Saint, béni soit-Il, et que par conséquent « car c'est à toi qu'appartient le droit de rachat pour acheter » est un ordre divin.
Et de fait, Hanamel s'est exprimé tout autrement : « Achète donc mon champ qui est à Anatot, dans le pays de Binyamin, car le droit d'héritage et le rachat te reviennent, achète-le pour toi » - il a ajouté le pays de Binyamin, il a ajouté le droit d'héritage, et il a dit « achète-le pour toi » au lieu de « le droit de rachat pour acheter ». Si le Saint, béni soit-Il, avait cité Hanamel, la citation aurait été exacte, puisqu'Il sait précisément ce que Hanamel allait dire. De là, Yirmiyahou a compris : « Et je sus que c'était la parole de Hachem », c'est-à-dire que l'injonction d'acheter était bien la parole de Hachem et non les propos de Hanamel.
וָאֶקְנֶה אֶת־הַשָּׂדֶה מֵאֵת חֲנַמְאֵל בֶּן־דֹּדִי אֲשֶׁר בַּעֲנָתוֹת, וָאֶשְׁקְלָה־לּוֹ אֶת־הַכֶּסֶף שִׁבְעָה שְׁקָלִים וַעֲשָׂרָה הַכָּסֶף. - Et j'achetai le champ de Hanamel, fils de mon oncle, qui est à Anatot, et je lui pesai l'argent : sept sicles et dix pièces d'argent.
וָאֶכְתֹּב בַּסֵּפֶר וָאֶחְתֹּם וָאָעֵד עֵדִים, וָאֶשְׁקֹל הַכֶּסֶף בְּמֹאזְנָיִם. - Et j'écrivis dans l'acte, je scellai, je pris des témoins et je pesai l'argent dans la balance.
Une acquisition en bonne et due forme au moment le plus inopportun
En apparence, cet achat est en totale contradiction avec tout ce qui a été ordonné à Yirmiyahou jusqu'à présent. Aux exilés de Babylone, il avait reçu l'ordre d'enjoindre de s'y installer, de prendre femme, d'engendrer des enfants, de marier leurs fils et de planter des vignes, car l'exil durerait encore soixante-dix ans, et de ne point prêter foi à ceux qui prétendaient qu'ils étaient sur le point de partir. Et à ceux restés ici, il disait : placez votre cou sous le joug du roi de Babylone. Or, soudain, surgit un ordre inverse : va, achète un champ ! Vais-je donc acquérir des terres dans un pays voué à la désolation ? Yirmiyahou posera explicitement cette question plus loin - mais en attendant, il s'exécute.
Et comment acheta-t-il ? Selon toutes les modalités d'acquisition : par le kinyan kessef (l'argent) - « et je lui pesai l'argent », et c'était une somme considérable, dix-sept sicles d'argent, et nos Sages ont précisé qu'il s'agissait de mané, de l'argent de grande valeur. Par le kinyan chetar (l'acte écrit) - « j'écrivis dans l'acte » (séfer désignant ici un chetar, un acte, c'est-à-dire un contrat) « et je le scellai ». Il fit en outre appel à des témoins : « je pris des témoins et je pesai l'argent dans la balance » - afin que des témoins attestent également la remise effective de l'argent.
וָאֶקַּח אֶת־סֵפֶר הַמִּקְנָה, אֶת־הֶחָתוּם הַמִּצְוָה וְהַחֻקִּים וְאֶת־הַגָּלוּי. - Et je pris l'acte d'acquisition, celui qui était scellé, avec les clauses et les ordonnances, ainsi que l'exemplaire ouvert.
L'acte scellé et l'acte ouvert
Le « séfer hamiknah » est l'acte de vente, le contrat attestant qu'un tel a acquis le champ d'un tel. Mais que signifient « scellé » et « ouvert » ? Le Malbim explique : l'usage était de rédiger un duplicata, appelé « l'acte scellé », qui était cacheté, noué et mis en réserve ; en regard se trouvait « l'acte ouvert », l'original laissé entre les mains de l'acquéreur, au moyen duquel il montrait à tous qu'il avait acheté le bien foncier, sans avoir besoin à chaque fois d'ouvrir le document scellé. En cas de doute sur la version ouverte ou de contestation juridique, on se référait à l'acte scellé, qui faisait office de garantie suprême.
Et que représentent « les clauses et les ordonnances » (hamitsvah vehahoukim) qui accompagnaient l'acte scellé ? « La mitsvah », ce sont les stipulations contractuelles : le versement de l'argent, la loi du retour au Yovel (le jubilé) et le nombre d'années de récolte vendues jusqu'au jubilé. « Les houkim », ce sont les lois du pays, car chaque province applique des règles formelles pour la vente des biens immobiliers. Tout cela était scellé et relié avec l'acte d'acquisition.
Rachi propose une explication différente pour l'acte « ouvert » : il s'agit de « l'ashrata dedayané » (la validation rabbinique), par laquelle chaque acte recevait une homologation juridique lors de la confirmation du document (kiyoum hachtar). On se présentait devant le Beth Din, et les juges authentifiaient les signatures en consignant : « Cet acte est venu devant nous... et nous l'avons certifié et validé en bonne et due forme ». Et comment valide-t-on les signatures ? Il existe trois méthodes : comparer avec d'anciens actes conservés au tribunal et signés par ces mêmes témoins, en les confrontant pour vérifier la concordance ; faire comparaître les témoins eux-mêmes pour leur demander s'il s'agit bien de leur écriture ; ou faire témoigner des personnes qui connaissent les signatures des témoins et les reconnaissent de science certaine (et non par comparaison), ce qui constitue également une validation d'acte selon les règles du Beth Din.
וָאֶתֵּן אֶת־הַסֵּפֶר הַמִּקְנָה אֶל־בָּרוּךְ בֶּן־נֵרִיָּה בֶּן־מַחְסֵיָה, לְעֵינֵי חֲנַמְאֵל דֹּדִי וּלְעֵינֵי הָעֵדִים הַכֹּתְבִים בְּסֵפֶר הַמִּקְנָה, לְעֵינֵי כׇּל־הַיְּהוּדִים הַיֹּשְׁבִים בַּחֲצַר הַמַּטָּרָה. - Et je remis l'acte d'acquisition à Baroukh, fils de Néryah, fils de Ma'hséyah, sous les yeux de 'Hanamel mon oncle, sous les yeux des témoins qui avaient signé l'acte d'acquisition, et sous les yeux de tous les Judéens qui se trouvaient dans la cour de surveillance.
Pourquoi précisément Baroukh ben Néryah ?
Baroukh ben Néryah ben Ma'hséyah était encore jeune et vécut bien longtemps après Yirmiyahou ; il était même encore en vie lorsque le peuple revint de Babylone au terme des soixante-dix ans. C'est pourquoi Yirmiyahou lui confia l'acte : il voulait un homme doté de longévité, capable de présenter le document aux exilés de retour et de leur déclarer que leurs pères avaient acquis cette terre. Non point un acte découvert fortuitement dans une guenizah, mais un témoin vivant qui proclamerait : j'étais présent, j'ai vu l'acquisition et j'en témoigne.
'Hanamel : son cousin ou son oncle ?
Au verset 7, il est dit « 'Hanamel, fils de Chalom ton oncle », au verset 9 « 'Hanamel, fils de mon oncle », et voilà qu'ici apparaît « 'Hanamel mon oncle ». Rachi note : j'ignore ce que cela signifie. Certains expliquent qu'il y avait deux personnages distincts : 'Hanamel l'oncle et 'Hanamel le cousin (fils de l'oncle). D'autres suggèrent que ce même 'Hanamel était à la fois son oncle et son cousin (le frère de sa mère), mais Rachi réfute cette hypothèse, car dans tout le texte biblique, le terme « dod » désigne exclusivement le frère du père, et jamais le frère de la mère n'est qualifié de « dod » ; pour ce dernier, on disait toujours « le frère de ma mère ». En effet, le terme « dod » s'applique au sein d'un même lignage paternel, alors que le frère de la mère n'appartient pas à la même lignée généalogique, l'ascendance se définissant par le père.
Le Radak explique que « mon oncle » signifie ici « le fils de mon oncle » (mon cousin), tout comme « Lot son frère » signifie « le fils de son frère » (son neveu). Et le Malbim précise : en vérité, il était bien son cousin, et s'il est appelé ici « mon oncle », c'est parce qu'il vient vendre le champ en vertu des droits de son père - H'anamel hérite de son père Chalom, et si l'on demandait à H'anamel d'où lui vient ce champ, il répondrait : de mon père Chalom, qui est l'oncle de Yirmiyahou. C'est pourquoi il est désigné d'après l'autorité juridique au nom de laquelle il agit. Il en va de même pour Lot : puisque Lot, en tant qu'héritier du frère d'Avraham, se substitue au frère d'Avraham, il est appelé « son frère », bien qu'il ne fût que son neveu.
וָאֲצַוֶּה אֶת־בָּרוּךְ לְעֵינֵיהֶם לֵאמֹר: כֹּה־אָמַר ה' צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל, לָקוֹחַ אֶת־הַסְּפָרִים הָאֵלֶּה, אֵת סֵפֶר הַמִּקְנָה הַזֶּה וְאֵת הֶחָתוּם וְאֵת סֵפֶר הַגָּלוּי הַזֶּה, וּנְתַתָּם בִּכְלִי־חָרֶשׂ לְמַעַן יַעַמְדוּ יָמִים רַבִּים. - « Et je donnai cet ordre à Baroukh sous leurs yeux, en disant : Ainsi parle Hachem Tsevaot, Dieu d'Israël : Prends ces actes, cet acte d'acquisition, le document scellé ainsi que cet acte ouvert, et dépose-les dans un récipient d'argile afin qu'ils se conservent de longs jours. »
Yirmiyahou ordonne à Baroukh au nom d'Hachem : prends les deux actes, l'ouvert et le scellé, et place-les dans un récipient d'argile afin qu'ils se conservent durant de longs jours. C'est ainsi que nous avons coutume de déposer à la gueniza les rouleaux de Torah, les téfilines et les mézouzas usagés - dans des récipients d'argile, « afin qu'ils se conservent de longs jours ». De nos jours, on les enterre dans des conteneurs en plastique, qui résistent encore mieux que l'argile, même mille ans sous terre. Et bien que les rongeurs puissent s'attaquer au plastique, on enterre à une telle profondeur - quatre mètres et non vingt centimètres - qu'aucun animal ne peut y parvenir.
כִּי כֹה אָמַר ה' צְבָאוֹת אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל: עוֹד יִקָּנוּ בָתִּים וְשָׂדוֹת וּכְרָמִים בָּאָרֶץ הַזֹּאת. - « Car ainsi parle Hachem Tsevaot, Dieu d'Israël : De nouveau on achètera des maisons, des champs et des vignes dans ce pays. »
C'est ici que se révèle la raison profonde : n'allez pas croire que cet homme a jeté son argent par les fenêtres en achetant un champ en terre d'Israël quelques instants avant l'exil. Bien au contraire, cet acte renferme une allusion et une prophétie - « De nouveau on achètera des maisons, des champs et des vignes dans ce pays ». La terre ne sera pas aliénée à jamais, et en fin de compte, le peuple d'Israël y retournera.
וָאֶתְפַּלֵּל אֶל־ה' אַחֲרֵי תִתִּי אֶת־סֵפֶר הַמִּקְנָה אֶל־בָּרוּךְ בֶּן־נֵרִיָּה לֵאמֹר. - « Et je priai Hachem après avoir remis l'acte d'acquisition à Baroukh fils de Nériya, en disant : »
D'abord Naassé, et ensuite Nichma
Pourquoi Yirmiyahou souligne-t-il : « après avoir remis l'acte d'acquisition » ? Parce que s'il avait prié et soulevé des objections auparavant, on aurait pu prétendre qu'il agissait par avarice, refusant de dépenser de l'argent pour un champ sur le point d'être conquis par les Chaldéens, et que ses questions n'étaient motivées que par le souci de son portefeuille. C'est pourquoi Yirmiyahou affirme : j'ai d'abord accompli le commandement divin - j'ai acheté le champ, j'ai déboursé l'argent sans compter, sans faire de calculs face à l'ordre du Créateur. C'est là le principe de « Naassé » (nous ferons). Et seulement ensuite vient « Nichma » (nous écouterons) : il est permis de questionner, il est légitime de chercher à comprendre. Mais avant toute chose, on accomplit.
אֲהָהּ אֲדֹנָי ה', הִנֵּה אַתָּה עָשִׂיתָ אֶת־הַשָּׁמַיִם וְאֶת־הָאָרֶץ בְּכֹחֲךָ הַגָּדוֹל וּבִזְרֹעֲךָ הַנְּטוּיָה, לֹא־יִפָּלֵא מִמְּךָ כׇּל־דָּבָר. - « Ah, Seigneur Hachem ! Voici que Tu as fait les cieux et la terre par Ta grande puissance et par Ton bras étendu, rien n'est impossible pour Toi. »
Le Malbim explique que le terme « Ah ! » (Ahah) exprime une plainte et un cri de détresse, traduisant angoisse et inquiétude. Yirmiyahou est désemparé : il ignore ce qui sous-tend l'ordre du Créateur, n'en saisit pas le sens, et s'en afflige. Il commence alors par une louange : Maître du monde, Tu as fait le ciel et la terre par Ta grande force, et rien ne T'est caché.
עֹשֶׂה חֶסֶד לַאֲלָפִים וּמְשַׁלֵּם עֲוֺן אָבוֹת אֶל־חֵיק בְּנֵיהֶם אַחֲרֵיהֶם, הָאֵל הַגָּדוֹל הַגִּבּוֹר ה' צְבָאוֹת שְׁמוֹ. - « Toi qui exerces la bonté envers des milliers de générations et qui rétribues la faute des pères dans le sein de leurs enfants après eux, Dieu grand et puissant, dont le Nom est Hachem Tsevaot. »
גְּדֹל הָעֵצָה וְרַב הָעֲלִילִיָּה, אֲשֶׁר־עֵינֶיךָ פְקֻחוֹת עַל־כׇּל־דַּרְכֵי בְּנֵי אָדָם, לָתֵת לְאִישׁ כִּדְרָכָיו וְכִפְרִי מַעֲלָלָיו. - « Grand par le conseil et puissant par les œuvres, Toi dont les yeux sont ouverts sur toutes les voies des enfants des hommes, pour rendre à chacun selon ses voies et selon le fruit de ses actes. »
אֲשֶׁר־שַׂמְתָּ אֹתוֹת וּמֹפְתִים בְּאֶרֶץ־מִצְרַיִם עַד־הַיּוֹם הַזֶּה וּבְיִשְׂרָאֵל וּבָאָדָם, וַתַּעֲשֶׂה־לְּךָ שֵׁם כַּיּוֹם הַזֶּה. - Toi qui as accompli des signes et des prodiges au pays d'Égypte jusqu'à ce jour, ainsi qu'en Israël et parmi les hommes, et Tu T'es fait un Nom tel qu'en ce jour.
וַתֹּצֵא אֶת־עַמְּךָ אֶת־יִשְׂרָאֵל מֵאֶרֶץ מִצְרָיִם בְּאֹתוֹת וּבְמוֹפְתִים וּבְיָד חֲזָקָה וּבְאֶזְרוֹעַ נְטוּיָה וּבְמוֹרָא גָּדוֹל. - Et Tu as fait sortir Ton peuple Israël du pays d'Égypte, par des signes et des prodiges, à main forte et à bras étendu, et par une immense terreur.
וַתִּתֵּן לָהֶם אֶת־הָאָרֶץ הַזֹּאת אֲשֶׁר־נִשְׁבַּעְתָּ לַאֲבוֹתָם לָתֵת לָהֶם, אֶרֶץ זָבַת חָלָב וּדְבָשׁ. - Et Tu leur as donné cette terre que Tu avais juré à leurs pères de leur donner, une terre ruisselant de lait et de miel.
וַיָּבֹאוּ וַיִּרְשׁוּ אֹתָהּ, וְלֹא־שָׁמְעוּ בְקוֹלֶךָ וּבְתוֹרָתְךָ לֹא־הָלָכוּ, אֵת כׇּל־אֲשֶׁר צִוִּיתָה לָהֶם לַעֲשׂוֹת לֹא עָשׂוּ, וַתַּקְרֵא אֹתָם אֵת כׇּל־הָרָעָה הַזֹּאת. - Ils sont venus et en ont pris possession, mais ils n'ont point écouté Ta voix et n'ont point marché dans Ta Torah; tout ce que Tu leur avais prescrit de faire, ils ne l'ont point fait, et Tu as fait fondre sur eux tout ce malheur.
הִנֵּה הַסֹּלְלוֹת בָּאוּ הָעִיר לְלׇכְדָהּ, וְהָעִיר נִתְּנָה בְּיַד הַכַּשְׂדִּים הַנִּלְחָמִים עָלֶיהָ מִפְּנֵי הַחֶרֶב וְהָרָעָב וְהַדָּבֶר, וַאֲשֶׁר דִּבַּרְתָּ הָיָה וְהִנְּךָ רֹאֶה. - Voici que les rampes de siège ont atteint la ville pour s'en emparer, et la ville est livrée aux mains des Chaldéens qui l'assiègent, par l'épée, la famine et la peste; ce que Tu avais annoncé s'est accompli, et Tu le vois bien.
וְאַתָּה אָמַרְתָּ אֵלַי אֲדֹנָי ה': קְנֵה־לְךָ הַשָּׂדֶה בַּכֶּסֶף וְהָעֵד עֵדִים, וְהָעִיר נִתְּנָה בְּיַד הַכַּשְׂדִּים. - Et Toi, Tu m'as dit, Seigneur D.ieu : Achète-toi le champ pour de l'argent et prends des témoins, alors que la ville est livrée aux mains des Chaldéens !
Jusqu'ici l'étonnement et l'interrogation de Yirmiyahou : tout ce que Tu as annoncé s'accomplit sous nos yeux, les rampes d'assaut cernent déjà la ville, et celle-ci est livrée aux mains des Chaldéens - comment peux-Tu alors m'ordonner d'acheter un champ pour de l'argent et de faire attester des témoins ? Cela contredit manifestement tous les ordres précédents, où il m'avait été prescrit de dire au peuple que la terre serait livrée aux Chaldéens. Comment pourrais-je acheter des champs dans un lieu qui, sous peu, tombera aux mains de l'ennemi ?
En résumé : Le chapitre s'ouvre sur la mise en contexte - la dixième année de Tsidkiyahou, le siège de Jérusalem et l'emprisonnement de Yirmiyahou dans la cour de surveillance à cause de ses dures prophéties annonçant la chute de la ville et le sort de Tsidkiyahou, des prophéties qui se sont accomplies avec une rigoureuse exactitude : le tunnel souterrain ne lui fut d'aucun secours, la biche conduisit les Chaldéens jusqu'à son issue, et il ne vit les yeux de Nevoukhadnetsar que pour être ensuite aveuglé. Réduire le prophète au silence n'a pas annulé la prophétie, tout comme le fait d'étouffer les paroles de vérité, à chaque génération, n'en détruit pas la portée. En plein siège survient l'injonction d'acheter le champ de Hanamel à Anatot. Le doute de Yirmiyahou ne portait pas sur l'authenticité de la prophétie (dont un prophète ne doute jamais), mais sur son interprétation, et ce doute fut levé par la précision des termes employés par Hanamel. Yirmiyahou procéda à l'acquisition selon toutes les formes de qinyan, remit les actes à Baroukh ben Néria qui vivrait assez longtemps pour voir le retour de Sion, et ordonna de les conserver dans un récipient d'argile - car tel est le grand signe : « On achètera encore des maisons, des champs et des vignes dans ce pays ». Et ce n'est qu'après avoir accompli l'ordre divin - selon le principe « nous ferons, puis nous écouterons » - qu'il s'adressa à D.ieu dans la prière pour L'interroger sur le sens profond de cette démarche, question dont la réponse sera donnée dans la suite du chapitre.