Introduction : un chapitre d'humiliation, d'aveuglement et d'insensibilité
Le chapitre 8 de Yirmiyahou poursuit la ligne de réprimande des chapitres précédents et l'élève d'un degré. Le chapitre s'ouvre sur une terrible description de la profanation des morts - l'exhumation des ossements de leurs tombes et leur dispersion sur le sol face aux corps célestes qu'ils vénéraient ; il se poursuit par la description de l'insensibilité du peuple, incapable de faire une téchouva sincère ; et il touche à la racine du problème : une génération qui a remplacé la Torah de Hachem par le sentiment du cœur et la sagesse humaine, et qui ne possède donc plus ni chemin de téchouva ni voie d'éthique. Suivons l'ordre des versets, principalement à la lumière des explications du Malbim, ainsi que du Radak et des paroles de nos Sages.
L'exhumation des ossements de leurs tombes
בָּעֵת הַהִיא נְאֻם־יְהֹוָה יוֹצִיאוּ אֶת־עַצְמוֹת מַלְכֵי־יְהוּדָה וְאֶת־עַצְמוֹת שָׂרָיו וְאֶת־עַצְמוֹת הַכֹּהֲנִים וְאֵת עַצְמוֹת הַנְּבִיאִים וְאֵת עַצְמוֹת יוֹשְׁבֵי־יְרוּשָׁלַ͏ִם מִקִּבְרֵיהֶם׃ - En ce temps-là, oracle de l'Éternel, on tirera de leurs tombeaux les ossements des rois de Juda, les ossements de ses ministres, les ossements des prêtres, les ossements des prophètes et les ossements des habitants de Jérusalem.
וּשְׁטָחוּם לַשֶּׁמֶשׁ וְלַיָּרֵחַ וּלְכֹל צְבָא הַשָּׁמַיִם אֲשֶׁר אֲהֵבוּם וַאֲשֶׁר עֲבָדוּם וַאֲשֶׁר הָלְכוּ אַחֲרֵיהֶם וַאֲשֶׁר דְּרָשׁוּם וַאֲשֶׁר הִשְׁתַּחֲווּ לָהֶם לֹא יֵאָסְפוּ וְלֹא יִקָּבֵרוּ לְדֹמֶן עַל־פְּנֵי הָאֲדָמָה יִהְיוּ׃ - Et on les étalera devant le soleil, devant la lune et devant toute l'armée des cieux, qu'ils ont aimés, qu'ils ont servis, à la suite desquels ils sont allés, qu'ils ont consultés et devant lesquels ils se sont prosternés ; ils ne seront ni recueillis ni enterrés, ils seront comme du fumier sur la surface de la terre.
Ces deux versets forment une seule et même unité, car le premier n'a de sens que complété par le second. Le Saint, béni soit-Il, déclare : en ce temps-là, on tirera de leurs tombes les ossements des rois de Juda, les ossements des ministres, les ossements des prêtres, les ossements des prophètes - il s'agit des faux prophètes - et les ossements des habitants de Jérusalem, ces impies qui servaient les idoles ; on les arrachera de leurs sépulcres et ils serviront de fumier à la surface de la terre. Le prophète vient montrer par là l'immensité de la tragédie : à la fin du chapitre précédent, il est dit : « Les cadavres de ce peuple serviront de pâture aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre, sans que personne les effraie » - les oiseaux dévoreront les morts sans que personne ne soit là pour les enterrer. Et ici, le prophète ajoute : plus encore, même ceux qui ont déjà été inhumés seront déterrés et abandonnés comme du fumier sur le sol.
Le Radak pose une question : nous avons pourtant des versets décrivant la destruction de Jérusalem dans le livre des Rois, et nous n'y voyons nulle part que les Chaldéens aient retiré de leurs tombes les ossements des rois, des ministres, des prêtres et des prophètes. Où cette prophétie s'est-elle donc accomplie ? Le Radak répond : sache que même si le texte n'a pas rendu la chose publique ni ne l'a racontée, dès lors que le prophète a annoncé qu'il en serait ainsi, c'est ce qui s'est réellement produit. Le prophète n'a pas consigné par la suite tous les détails de la ruine, mais devant une prophétie explicite annonçant ces faits, sache que telle fut la réalité : en ce temps-là, on a bel et bien exhumé les ossements des rois de Juda et ils devinrent comme du fumier sur les champs.
Cinq formes d'idolâtrie
Quelle est la portée de cette énumération détaillée : « qu'ils ont aimés, qu'ils ont servis, à la suite desquels ils sont allés, qu'ils ont consultés et devant lesquels ils se sont prosternés » ? Le Malbim explique qu'il s'agissait de cultes idolâtres distincts les uns des autres. Il y avait des divinités qu'ils aimaient, parce qu'ils leur attribuaient l'abondance, le bienfait et la réussite. Et d'autre part, il y avait des divinités qu'ils redoutaient, leur imputant le mal, les malheurs, les guerres, la peste et la misère ; c'est à ces divinités qu'ils offraient même des sacrifices humains, afin d'apaiser leur fureur. D'après leur conception dévoyée, ce mauvais dieu ne s'apaisait qu'à la vue du sang - d'où le principe : « prends une offrande et tais-toi ». C'est là le sens de « qu'ils ont servis », un service accompli par crainte.
Il y avait d'autres divinités encore par lesquelles ils cherchaient à connaître l'avenir, les utilisant comme une force permettant de percer le futur - c'est là « qu'ils ont consultés ». D'autres enfin « à la suite desquels ils sont allés », auxquels ils attribuaient des natures, des conduites et des traits de caractère spécifiques, et qu'ils suivaient en adoptant ces mêmes conduites. D'autres, pour finir, devant lesquels ils se contentaient de s'incliner, ce qui correspond à « devant lesquels ils se sont prosternés ». À propos de tous, il est dit : « ils ne seront ni recueillis ni enterrés » : les personnes de haut rang étaient jadis recueillies dans des sépultures honorables et des cercueils précieux ; ici, non seulement ils ne seront pas recueillis dans un lieu d'honneur, mais on ne leur accordera même pas une simple fosse pour ensevelir leur corps en terre.
Pourquoi « se prosterner » précède parfois « servir », et parfois l'inverse
Le Malbim relève ici une variation de formulation : parfois le texte fait précéder « servis » à « prosternés », et parfois il place la prosternation avant le culte, comme dans : « Tu ne te prosterneras point devant elles et tu ne les serviras point ». La règle dépend de la nature de l'idolâtrie. Lorsqu'il s'agit du soleil, de la lune, des étoiles et de l'armée céleste, l'ordre place d'abord la prosternation puis le service, car il est plus facile de se prosterner devant eux : on reconnaît leur grandeur élevée - le soleil est grandiose, les étoiles sont sublimes - et puisqu'on perçoit leur majesté, s'incliner est aisé. Mais les servir et chercher à les apaiser, cela demande un effort bien plus grand ; c'est pourquoi l'Écriture ajoute : non seulement ils se sont prosternés, mais ils ont été jusqu'à les servir et à s'efforcer de s'attirer leurs faveurs.
En revanche, dans le culte d'une idole terrestre, lorsqu'un homme s'est taillé une image ou une statue, il est plus facile de la servir, car ses exigences ne sont pas élevées ; tandis qu'il est difficile de se prosterner devant elle, car ce n'est rien d'élevé ni de sublime - devant le soleil, on se prosterne parce qu'on y perçoit une force supérieure, mais ici, il ne s'agit que d'un morceau de bois que l'on a sculpté. C'est pourquoi le verset y mentionne d'abord le culte le plus facile : « ils les ont servis », puis le degré supérieur : « et ils se sont prosternés devant eux ».
D'un autre côté, sur le plan négatif, lorsque le prophète vient condamner, il procède du plus grave au plus léger. C'est pourquoi ici, au sujet de l'armée des cieux, il commence par « qu'ils ont aimés » - l'amour représente un niveau supérieur ; puis « qu'ils ont servis », car le service découle de la crainte, inférieure à l'amour ; ensuite « qu'ils ont consultés », à l'instar de celui qui consulte les spectres et les devins ou interroge Baal Zevouv pour obtenir des prédictions sur l'avenir ; puis ceux qui n'ont fait que marcher à leur suite ; et enfin ceux qui se sont simplement prosternés devant eux, car la prosternation - lorsqu'il s'agit du soleil, de la lune et de l'armée céleste - est l'acte le plus aisé. Voilà pourquoi, ici, le service précède la prosternation.
« Pour la faute des vivants, les morts sont déterrés »
Le Radak rapporte : il est dit au sujet de Yehoyakim : « Il n'aura personne qui siège sur le trône de David, et son cadavre sera exposé à la chaleur le jour et au gel la nuit » - ce qui fait écho à ce qui est affirmé ici : « ils ne seront point enterrés, ils seront comme du fumier à la surface du sol ». Et c'est bien ce qui advint à Yehoyakim, et plus particulièrement à son crâne, qu'il fut impossible d'enterrer : chaque fois qu'on l'ensevelissait, il refaisait surface, et il fut impossible de l'inhumer jusqu'à ce qu'il fût brûlé. De même est-il dit des pécheurs d'Israël qu'ils seraient jetés dans les rues de Jérusalem.
Nos Sages ont enseigné : « Pour la faute des vivants, les morts sont déterrés ». Chaque fois qu'a lieu une profanation de sépultures - où des défunts sont exhumés de leur tombe -, nous sommes confrontés à cette parole de nos Sages : les défunts sont déjà morts, pourquoi sont-ils déterrés ? Nos Sages répondent : à cause des fautes des vivants. Non pas en raison de leurs propres fautes, mais à cause des nôtres. Et quelle en est la source ? « La main de l'Éternel sera contre vous et contre vos pères » - comment cela peut-il s'appliquer à vos pères, alors qu'ils ne sont plus de ce monde ? C'est que par vos péchés, la main de Dieu vous frappera, vous et aussi vos pères, en ce sens qu'ils seront exhumés et arrachés à leur tombe.
« La mort sera préférée à la vie » - Une apparente contradiction
וְנִבְחַר מָוֶת מֵחַיִּים לְכֹל הַשְּׁאֵרִית הַנִּשְׁאָרִים מִן־הַמִּשְׁפָּחָה הָרָעָה הַזֹּאת בְּכׇל־הַמְּקֹמוֹת הַנִּשְׁאָרִים אֲשֶׁר הִדַּחְתִּים שָׁם נְאֻם יְהֹוָה צְבָאוֹת׃ - Et la mort sera préférée à la vie par tout le reste des survivants de cette famille perverse, dans tous les lieux restants où Je les aurai chassés, oracle de l'Éternel Tsevaot.
La Guémara cite le verset « ils ne seront ni recueillis ni enterrés » comme source indiquant qu'il existera une réalité où l'on ne sera pas du tout enseveli, et soulève une objection à partir de notre verset : si les morts sont déterrés de leurs tombes et ne trouvent aucun repos même dans la mort, comment un homme pourrait-il préférer la mort à la vie ? Passe encore si l'on disait que le châtiment du déterrement des ossements constitue une expiation pour les morts - on comprendrait alors qu'un homme préfère la mort en se disant : « au moins, j'obtiendrai ainsi une expiation ». Mais le Radak précise qu'ici, cela ne constitue pas une expiation, et pourtant il est écrit : « la mort sera préférée ». Dès lors, quelle raison y aurait-il de choisir la mort, puisque celle-ci ne vous épargnera pas les tourments, et que l'on vous poursuivra jusque dans la tombe ?
C'est pourquoi la Guémara explique : « la mort sera préférée » signifie que la mort est préférable pour les impies plutôt que de vivre ici-bas, de pécher et de sombrer dans le Géhenne. À qui ces paroles s'adressent-elles ? À l'homme impie, qui commet des transgressions dans ce monde. Qu'eût-il mieux valu pour lui : que son placenta se retourne (qu'il meure avant de naître) ou qu'il vienne au monde ? Assurément qu'il ne naisse point, car tant qu'on n'est pas venu au monde, on n'a point péché et on ne subit aucun châtiment. Et plus encore : même s'il a déjà vécu, il lui est préférable de mourir prématurément, car chaque jour retranché de sa vie est retranché de son séjour dans le Géhenne, puisque chaque jour passé à vivre rajoute du bois au brasier d'en haut. De fait, là-haut, ils demanderont un jour : pourquoi m'as-Tu accordé une si longue vie ? Chaque jour vécu a multiplié mes fautes, alors que si Tu m'avais repris plus tôt, Tu aurais abrégé mon châtiment au Géhenne ! C'est donc à propos des impies qu'il est dit : « la mort sera préférée à la vie ».
Et c'est à ce sujet qu'il est dit : « ils ne seront point enterrés, ils seront comme du fumier à la surface du sol ». « לדומן » (ledomen) signifie : comme du fumier. Comment cela ? Parce qu'étant abandonnés à la surface de la terre, ils pourriront, et toute matière qui se décompose sur le sol devient du fumier ; voilà pourquoi « ils seront comme du fumier ».
Quant aux survivants, le Radak explique : en raison de l'immense détresse qu'ils éprouveront en exil, ils préféreront la mort à la vie. La nation chez laquelle ils seront exilés sera un peuple cruel et redoutable, qui leur infligera des souffrances si atroces qu'ils s'écrieront : mieux vaut notre mort que notre vie. Et quiconque sait ce qui s'est passé pendant la Shoah comprend que cette terrible réalité s'est accomplie : bien des personnes en sont arrivées à de telles extrémités qu'elles sont allées se jeter sur les clôtures électrifiées - que Dieu nous en préserve et qu'un tel malheur ne surgisse jamais deux fois - afin de mettre un terme au cauchemar. La réalité abominable qu'elles y vivaient, inconcevable pour l'esprit humain, leur était devenue insupportable.
« Par tout le reste des survivants de cette famille perverse » - ce sont ceux qui ont pratiqué l'idolâtrie. Et de peur que l'on ne croie que cela ne concerne que la terre d'Israël, le texte ajoute : « dans tous les lieux restants où Je les aurai chassés ». Telle est également la réponse de Rachi et du Malbim à la question de la Guémara : bien qu'ils voient l'outrage infligé aux défunts, ils diront « la mort sera préférée à la vie », car les souffrances vécues seront si effroyables qu'un homme se dira : mieux vaut que l'on profane mes ossements après mon trépas plutôt que d'endurer pareille agonie de mon vivant. Dans tous les lieux de leur exil, ils subiront de telles souffrances qu'ils choisiront la mort plutôt que la vie.
« Tombent-ils sans se relever ? » - Trois explications
וְאָמַרְתָּ אֲלֵיהֶם כֹּה אָמַר יְהֹוָה הֲיִפְּלוּ וְלֹא יָקוּמוּ אִם־יָשׁוּב וְלֹא יָשׁוּב׃ - Tu leur diras : Ainsi parle l'Éternel : Tombe-t-on sans se relever ? Ou bien se détourne-t-on sans faire retour ?
Rachi explique : « Tombent-ils sans se relever ? » - est-il bon pour eux de se précipiter dans une situation dont ils ne pourront plus se relever ? « S'il revient, ne reviendra-t-il pas ? » - il y a là une prophétie à leur encontre : vous êtes arrivés à un état si terrible que même si vous voulez revenir de votre méchanceté, le Saint, béni soit-Il, ne reviendra plus sur Son décret. Le décret a déjà été prononcé et scellé.
Le Radak relie ce verset au suivant, « Pourquoi ce peuple s'égare-t-il », et l'interprète sous forme d'interrogation : pourquoi s'obstinent-ils ainsi dans leurs mauvaises actions et refusent-ils de revenir ? Serait-ce que « s'il revient, ne reviendra-t-il pas » - si vous faites téchouva, le Saint, béni soit-Il, ne reviendra-t-Il pas de Son ardente colère ? Un décret a-t-il jamais été prononcé contre eux sans qu'il n'y ait ensuite de relèvement ? Maintes fois par le passé ils ont trébuché, puis ils ont amélioré leur conduite et ont vu que le Saint, béni soit-Il, renonçait au châtiment et les délivrait. Selon cette explication, le sens est opposé à celui de Rachi : Rachi dit que même si vous revenez, Hachem ne reviendra pas de Sa colère, tandis que le Radak l'entend comme une question réthorique, car il est évident que si vous revenez, Il reviendra.
Le Malbim explique, et c'est aussi la seconde explication rapportée par Rachi, qu'il s'agit d'un reproche formulé par le Saint, béni soit-Il, à leur égard : ce peuple tombait sans pouvoir se relever. Et pourquoi ? « S'il revient, ne revient-il pas ? » - s'il fait téchouva, ne retourne-t-il pas aussitôt à son méfait ? Il fait téchouva puis rechute, refait téchouva et rechute à nouveau, et ainsi de suite. Leur téchouva est superficielle, feinte et éphémère, et c'est pourquoi leur chute est sans relèvement. Si tu t'étais repenti et avais réparé tes actes, l'affaire serait close ; mais si tu fais téchouva pour recommencer aussitôt à fauter, puis refais téchouva et refautes encore, cela ne finit jamais, et il n'y a plus aucun espoir.
« Un égarement perpétuel » - La téchouva illusoire
מַדּוּעַ שׁוֹבְבָה הָעָם הַזֶּה יְרוּשָׁלַ͏ִם מְשֻׁבָה נִצַּחַת הֶחֱזִיקוּ בַּתַּרְמִית מֵאֲנוּ לָשׁוּב׃ - Pourquoi ce peuple de Jérusalem s'abandonne-t-il à un égarement perpétuel ? Ils s'attachent à la tromperie, ils refusent de revenir.
« Choveva » vient de la racine du retour (chiva), comme dans « Mon peuple est en suspens quant à son retour vers Moi ». Et « mechouva nitsahat » (égarement perpétuel) signifie qu'ils font des retours incessants, en permanence : il revient vers Hachem puis retourne aux fautes, revient vers Hachem et retourne aux fautes, si bien que le peuple ne demeure jamais durablement sur la bonne voie. Et pourquoi en est-il ainsi ? « Ils s'attachent à la tromperie » - même au moment où ils faisaient téchouva, leur repentir n'était pas sincère, mais n'était que ruse et duplicité.
הִקְשַׁבְתִּי וָאֶשְׁמָע לוֹא־כֵן יְדַבֵּרוּ אֵין אִישׁ נִחָם עַל־רָעָתוֹ לֵאמֹר מֶה עָשִׂיתִי כֻּלֹּה שָׁב בִּמְרוּצָתָם כְּסוּס שׁוֹטֵף בַּמִּלְחָמָה׃ - J'ai prêté attention et j'ai écouté : ils ne parlent pas selon la vérité, nul ne regrette son mal en disant : « Qu'ai-je fait ? » Chacun reprend sa course effrénée, tel un cheval qui s'élance dans la bataille.
Comment cette parabole s'articule-t-elle avec ce que nous venons de décrire ? Le Malbim explique : lorsqu'un cheval affronte l'ennemi au combat, il lui arrive de reculer précipitamment comme s'il fuyait et battait en retraite. Fuit-il pour autant vers son écurie ? Non. Son repli n'est qu'un regroupement de ses forces en vue d'un nouvel assaut. On s'imagine l'avoir mis en déroute, alors qu'en réalité sa retraite prépare une nouvelle offensive. C'est ainsi que dit Hachem : bien que vous les voyiez revenir - « ils ne parlent pas selon la vérité », leurs paroles manquent de sincérité, « nul ne regrette son mal en disant : Qu'ai-je fait ? ». Et ce qui est dit, « chacun reprend sa course », c'est à l'image d'un cheval qui charge au combat, ne reculant que pour mieux frapper à nouveau. Ils ne se repentent que pour échapper aux épreuves, afin de reprendre ensuite leurs mauvaises actions ; ce n'est pas une véritable téchouva faite dans la ferme résolution de ne plus jamais fauter.
« Ils ne parlent pas selon la vérité » - Le langage de Lavan
Et que signifie « ils ne parlent pas selon la vérité (lo khen yedaberou) » ? Yaakov Avinou vint se plaindre auprès de Lavan : « Pourquoi au matin voici que c'est Léa ? N'est-ce pas pour Rahel ta plus jeune fille que j'ai servi chez toi ? » Et que lui répondit Lavan ? « On n'agit pas ainsi (lo ye'assé khen) chez nous, en donnant la cadette avant l'aînée. » Comme s'il lui disait : chez nous, quand on dit « non » (lo), on ne pense pas « non », et quand on dit « oui/ainsi » (khen), on pense « non ». Tu ne connais pas encore notre langage : tu dois comprendre que lorsqu'on te dit non, il faut entendre oui, et lorsqu'on te dit oui, il faut entendre non. « On n'agit pas ainsi chez nous ». Et c'est là le sens de ce qui est dit ici : « J'ai prêté attention et j'ai écouté : ils ne parlent pas selon la vérité » - tant la langue du mensonge leur était devenue une seconde nature.
La cigogne, la tourterelle et la grue - « 'et » et « mo'ed »
גַּם־חֲסִידָה בַשָּׁמַיִם יָדְעָה מוֹעֲדֶיהָ וְתֹר וְסִיס וְעָגוּר שָׁמְרוּ אֶת־עֵת בֹּאָנָה וְעַמִּי לֹא יָדְעוּ אֵת מִשְׁפַּט יְהֹוָה׃ - Même la cigogne dans les cieux connaît ses saisons fixées, et la tourterelle, le martinet et la grue observent le temps de leur venue ; mais Mon peuple ne connaît pas la loi de l'Éternel.
Le prophète vient proclamer : voyez combien le peuple d'Israël se comporte plus mal que les animaux. Les oiseaux migrateurs, explique le Malbim, ressentent l'arrivée de l'hiver et de la neige ; ils savent que lorsque tout est recouvert de neige, ils ne trouveront plus rien à manger et n'ont d'autre choix que de partir vers les pays chauds pour y trouver leur subsistance ; puis, quand vient le printemps, ils retournent dans leur contrée. Ils savent quand partir et quand revenir. En revanche, le peuple d'Israël ne comprend pas le malheur qu'Hachem fait venir sur lui, ne comprend pas que cela a un temps et une échéance, et ne revient pas lorsque le moment est venu. La cigogne et la grue connaissent le moment et le temps où il faut revenir, tandis que le peuple d'Israël ne sait pas quel est le moment de revenir vers Hachem.
Pourquoi ce dédoublement d'expression : « connaît ses saisons » (« mo'adèha ») d'un côté, et « observent le temps de leur venue » (« 'et bo'ana ») de l'autre ? Le Malbim l'explique d'après la précision de la langue sainte, comme nous l'avons déjà mentionné à plusieurs reprises : il y a une différence fondamentale entre « 'et » (temps naturel) et « mo'ed » (échéance convenue, terme fixé). « 'Et » désigne le temps naturel, la période propre à une chose ; alors que « mo'ed » n'est pas un temps dépendant de la nature, mais un temps fixé par convention ou détermination, comme lorsqu'on dit « au terme convenu que nous avons fixé » - un moment que l'on s'est assigné.
La tourterelle, le martinet et la grue reviennent toujours à une date fixe dans la nature - à Roch 'Hodech Nissan, au temps du printemps, au moment où cesse le gel. Ils ne changent jamais cette règle, et c'est pourquoi il est dit à leur sujet : « observent le temps (« 'et ») de leur venue ». La cigogne, en revanche, avance ou retarde son retour selon les conditions météorologiques : elle sait évaluer avec précision l'état de l'atmosphère, car le climat n'est pas toujours identique à Roch 'Hodech Nissan - parfois les rigueurs de l'hiver se prolongent durant Nissan, parfois le printemps est précoce, et cela dépend aussi largement de l'intercalation d'un mois supplémentaire dans l'année ('ibour hachana). C'est pourquoi « la cigogne dans les cieux connaît ses termes fixés (« mo'adèha ») » : elle a une échéance propre, déterminée par les données climatiques et le réchauffement. En termes simples : la tourterelle, le martinet et la grue sont programmés selon un calendrier, tandis que la cigogne est programmée selon un baromètre. Pour les premiers, il s'agit d'un « 'et », et pour elle, d'un « mo'ed ».
Et quelle est la portée de la parabole ? « Mais Mon peuple ne connaît pas la loi d'Hachem ». Le Malbim explique : dans les jugements d'Hachem aussi, il existe un « 'et » et un « mo'ed ». Il y a « en son temps » (« be'ita »), comme nous le savons à propos de la délivrance ; et il y a une échéance que le Saint, béni soit-Il, peut avancer - la délivrance par le mérite, ou le châtiment parce que la mesure des péchés est comblée. Ce terme varie, tout comme pour la cigogne il change selon les circonstances. Or, non seulement le peuple ignore cette échéance variable et ne prend pas garde au fait qu'Hachem pourrait avancer le malheur s'ils multiplient les mauvaises actions et comblent la mesure avant terme, mais ils ne se gardent même pas du « 'et », du terme fixe que le prophète leur assigne pour le malheur. La tourterelle, le martinet et la grue ont observé le temps de leur venue, « mais Mon peuple ne connaît pas la loi d'Hachem » - ils ne craignent nullement le jugement d'Hachem et ne font pas téchouva.
« Comment pouvez-vous dire : Nous sommes sages »
אֵיכָה תֹאמְרוּ חֲכָמִים אֲנַחְנוּ וְתוֹרַת יְהֹוָה אִתָּנוּ אָכֵן הִנֵּה לַשֶּׁקֶר עָשָׂה עֵט שֶׁקֶר סֹפְרִים׃ - Comment pouvez-vous dire : « Nous sommes sages, et la Torah de l'Éternel est avec nous » ? En vérité, c'est en vain qu'a œuvré la plume, mensongère est la plume des scribes !
Le Radak explique : vous prétendez être savants dans les sagesses extérieures, et vous ajoutez que la Torah d'Hachem est avec vous, couchée par écrit chez vous. Le prophète leur dit : si la Torah d'Hachem est avec vous mais que vous ne l'accomplissez pas, à quoi bon la posséder par écrit ? « C'est en vain qu'a œuvré la plume » - le Saint, béni soit-Il, aurait-Il fait fabriquer le calame des scribes, la plume avec laquelle la Torah a été rédigée, « lechèqer », c'est-à-dire en pure perte ? Le mot « lechèqer » a ici le sens de « pour rien », « en vain », comme dans « c'est en vain que j'ai servi » (« lechèqer 'avadti »). Hachem aurait-Il consigné Sa Torah en vain, simplement pour que vous la reléguiez dans des archives ou sur une étagère de bibliothèque comme une lettre morte et non comme une parole contraignante ? Si vous la mettez en pratique, elle n'est pas écrite en vain mais pour un dessein bien réel ; dans le cas contraire, elle se retrouve écrite en pure perte et pour rien.
Le Malbim propose une explication différente : cette génération prétendait que la Torah et les mitsvot relèvent purement de l'intellect humain, sans découler d'une tradition reçue (kabbala) ni d'une prophétie. Selon leur conception, la Torah n'est pas une révélation extérieure transmise à l'homme, ni un texte consigné dans un livre avec de l'encre, mais une réalité inscrite dans son intelligence et le sentiment de son cœur. Devant un tel discours, on ne peut que penser aux arguments récurrents de cette nature à travers les âges : demandez à un chrétien quelles sont ses preuves sur la réalité de cet individu et sur le fait qu'il serait issu de l'esprit saint - il n'a aucune preuve véritable, si ce n'est un verset qu'ils récitent et qui n'a rien à voir avec le sujet : « Voici que la jeune femme sera enceinte et enfantera un fils », dont nous avons déjà parlé dans le livre de Yechayahou. En fin de compte, il vous dira : « Je le ressens dans mon cœur ». Mais un sentiment constitue-t-il une preuve ? D'autres ressentent des choses totalement différentes. Les sentiments peuvent tromper, abuser et égarer. Lorsqu'il s'agit de démontrer une vérité, on s'appuie sur des arguments, des preuves et des faits vérifiables - tandis que lui ne vous parle que de ressentis.
C'est précisément ce que leur dit le prophète, selon le Malbim : « Comment pouvez-vous dire : Nous sommes sages » - vous prétendez détenir la sagesse par votre nature et votre propre entendement, et « la Torah de l'Éternel est avec nous » - gravée naturellement dans l'âme et la raison. Mais s'il en est ainsi, « en vérité, c'est pour le mensonge qu'a agi la plume » - le calame par lequel Hachem a fait rédiger la Torah, une Torah reçue par tradition divine, n'aurait donc servi, d'après vous, qu'au mensonge ! « Mensongère est la plume des scribes » - tous les prophètes qui ont rédigé des livres sur l'ordre d'Hachem par prophétie, vous les niez tous. Vous en venez donc à prétendre qu'il n'y a ni Torah divine (« Torah min hachamayim ») ni écrits prophétiques inspirés d'en haut, sous prétexte que « je ressens tout dans mon cœur ».
Et c'est là le plus grave : si tout dépend de ce que l'on ressent dans son cœur, chacun se met à servir Hachem au gré de ses émotions. Nous avons déjà abordé ce point à propos du Sefer HaKouzari : c'était précisément l'un des arguments du 'Haver face au roi des Khazars. Le philosophe soutenait : sers Dieu selon ta compréhension, peu importe le culte que tu choisis, que chacun agisse selon son sentiment. Le 'Haver lui a alors répondu : tu as pourtant constaté toi-même qu'il n'en est rien, car tu t'investissais avec ferveur dans le culte auquel tu étais attaché, et malgré cela, les songes se répétaient avec insistance : « Ton intention est agréable à Dieu, mais tes actes ne Lui sont pas agréables ». Il existe un acte agréé, un acte précisément prescrit, et cela ne dépend ni des inclinations du cœur, ni de la façon dont on conçoit, perçoit ou ressent les choses.
Quel malheur s'il en était ainsi, car chacun ferait alors sa propre loi, et chacun servirait qui il veut et comme il l'entend. Or le Saint, béni soit-Il, pour reprendre le mot d'Einstein, ne joue pas aux dés. Il a créé le monde, Il l'a conçu, et en le concevant, Il a établi un plan précis pour permettre à l'homme de se rapprocher de Lui, définissant la manière exacte de Le servir. Nous avons longuement développé ce point à propos du Sefer HaKouzari : il n'y a pas ici de place pour les conjectures ni pour les « il me semble ». Si le Saint, béni soit-Il, a donné la Torah, Il a donné un plan de travail ordonné ; ce n'est nullement une question de sentiments ou d'opinions personnelles. Bien souvent, on entend ce genre d'expressions chez des personnes éloignées de la pratique, et l'on reste confondu devant un tel manque de discernement : « Je sens bien qu'il est impossible que le Saint, béni soit-Il, ordonne une chose pareille, alors je pense que... » Mais qui se soucie de ce que vous pensez ou de ce que vous ressentez ? Le Saint, béni soit-Il, a formulé ce qu'Il exige. S'il y a un débat pour savoir s'Il l'a écrit, apportons-en la preuve ; nous pouvons prouver ce qu'Il a écrit, prouver qu'Il l'a écrit et qu'Il garantit Son texte. Quant aux sentiments, qu'on les garde pour soi.
Il en va de même, y compris pour une chose à laquelle on croit. Nous avons déjà cité les paroles de Rachi dans le chapitre Helek du traité Sanhédrin, concernant celui qui n'a pas de part au monde futur : « Celui qui affirme que la résurrection des morts n'est pas enseignée par la Torah ». Pourtant, en apparence, cet homme croit bien en la résurrection des morts ; il soutient seulement qu'elle ne figure pas dans la Torah. Rachi prononce alors une formule saisissante : « Que nous importe sa croyance ? » Qui se soucie de vos croyances personnelles ? Si ce n'est pas écrit dans la Torah, vous pouvez tout aussi bien croire à des futilités ; et si c'est écrit dans la Torah, il s'agit d'un document émanant du Créateur du monde. Qu'un homme dise : « Il me semble que ce sera ainsi » - quel intérêt cela a-t-il ? Si c'est écrit et fondé sur des sources, c'est vrai ; sinon, ce qu'il nous semble n'a aucune pertinence. C'est précisément ce que dit le prophète : selon votre logique, « c'est pour le mensonge qu'a œuvré la plume mensongère des scribes » ; tout ce que l'Éternel a écrit et transmis par les scribes et les prophètes ne serait que mensonge, puisque tout dépendrait du cœur. Or c'est absurde : dès lors qu'il y a des écrits, accomplis ce que dit l'Éternel, ce qui s'impose bien plus que tes propres impressions.
« Et quelle sagesse ont-ils ? » - Qu'est-ce que la sagesse ?
הֹבִישׁוּ חֲכָמִים חַתּוּ וַיִּלָּכֵדוּ הִנֵּה בִדְבַר־יְהֹוָה מָאָסוּ וְחׇכְמַת מֶה לָהֶם׃ - Les sages sont confus, ils sont consternés et pris au piège ; voici qu'ils ont méprisé la parole de l'Éternel : quelle sagesse ont-ils donc ?
Le Radak poursuit son analyse : ils ont commis un mensonge en pensant que la sagesse de la Torah ne leur serait d'aucune utilité. Ils seront inévitablement confondus et comprendront : « Si je m'étais adonné à la Torah, elle m'aurait sauvé » ; mais puisqu'ils l'ont délaissée, tous ces malheurs se sont abattus sur eux. Ils n'ont pas voulu de la parole de l'Éternel, ils n'ont pas voulu étudier la Torah, et en quoi leur sagesse leur a-t-elle servi ? Selon le Radak, ils traitaient la Torah comme une simple matière d'examen scolaire et non comme un engagement contraignant. Le professeur de géométrie a-t-il besoin d'être un triangle ? C'est ainsi qu'ils raisonnaient : celui qui enseigne le Tanakh ne serait pas tenu de le mettre en pratique ; il enseignerait comme on dispense un cours de philosophie. C'est à ce propos qu'il est dit : « Et quelle sagesse ont-ils ? » Qu'a donc apporté cette sagesse, si elle n'est pas une Torah de vie, si elle n'est pas le fondement sur lequel repose l'existence, mais seulement un savoir théorique ? C'est pourquoi « les sages sont confus, ils sont consternés et pris au piège » - brisés et capturés dès lors qu'ils constatent qu'il ne s'agit pas d'une simple science parmi d'autres, mais d'une règle selon laquelle il faut vivre.
Le Malbim développe ce point, suivant une ligne directrice qui traverse tout le livre des Proverbes (Mishlé), sur laquelle nous sommes revenus bien des fois. C'est là que s'éclaire la nature de la sagesse, et la raison pour laquelle le roi Salomon s'élève constamment contre le kessil (l'insensé) et contre l'évil (le sot), ainsi que la différence entre eux. En apparence, cela pourrait ressembler à une forme de condescendance : tu es un grand sage, l'Éternel t'a accordé une sagesse inégalée, nul ne fut plus sage que Salomon - est-ce une raison pour mépriser autrui ? Mais nous avons longuement expliqué que le kessil ne correspond pas à ce que nous appelons aujourd'hui une personne à faible quotient intellectuel. Un kessil peut être docteur, professeur émérite, doyen d'université, tout en restant un insensé absolu. Quelle est la définition du kessil ? C'est celui qui n'applique pas dans sa vie la sagesse qu'il possède. Il peut être d'une grande vivacité d'esprit tout en demeurant un insensé, car le kessil ressemble à ce diabétique qui engloutit un gros gâteau à la crème, tout en sachant pertinemment que d'ici quelques minutes retentiront les sirènes de l'ambulance venue le transporter d'urgence à l'hôpital. Il vit avec la maturité d'un enfant, car seul un enfant commet un acte en sachant d'avance qu'il en sera durement puni, et l'accomplit malgré tout.
Et le Malbim explique dans Mishlé que la « sagesse » (hokhma) réside dans la connaissance et le discernement entre le bien et le mal dans le domaine moral. Remarquons bien : en matière de conduite et de traits de caractère, nous ne disposons pas de « preuves rationnelles indubitables » (mofté hada'at), selon les termes du Malbim ; autrement dit, il n'existe pas de démonstration purement rationnelle désignant la conduite à adopter. Sur le plan moral, les débats peuvent être d'une extrême âpreté. Il suffit d'observer les controverses politiques : faut-il combattre l'ennemi de toutes ses forces, ou au contraire assouplir les restrictions et chercher le compromis ? Ce clivage ne traverse pas seulement notre société, mais le monde entier, entre visions de droite et de gauche. Nul ne peut apporter de preuve irréfutable établissant que, sur le plan moral, sa voie est l'unique voie juste.
Prenons un exemple. Lors d'une réunion de salon organisée par l'association Arachim à Beer-Sheva, un jeune homme laïque s'avança pour déclarer : « Monsieur le Rabbin, en vérité, je respecte les Dix Commandements. » On lui fit remarquer : « Savez-vous que les Dix Commandements prescrivent de ne pas profaner le Chabbat ? » Ce fut pour lui une surprise totale ; difficile de savoir comment il comptait jusqu'à dix, mais dans l'enseignement laïque, même cela n'est pas nécessairement su. Il songeait avant tout à l'interdit : « Tu ne tueras point ». Il ajouta : « Je suis quelqu'un de moral, je suis humaniste. » On lui proposa alors : « Permettez-moi de vous soumettre un dilemme moral. » Il acquiesça. On lui demanda : « Imaginez une situation purement hypothétique, sans aucun rapport avec vous : votre compagne de dix-sept ans vient vous annoncer qu'elle attend un enfant. Que faites-vous ? » Il réfléchit longuement, puis eut l'honnêteté et l'intelligence de répondre : « Vous me posez une colle, je n'ai pas de réponse. »
En vérité, quelle que soit sa réponse, elle aurait pu être réfutée. S'il avait répondu : « Je lui dis d'avorter » - c'est alors un meurtre ; parce qu'un enfant dérange, on le tue ? Et s'il avait dix-sept ans et dérangeait, lui tirerait-on une balle dans la tête ? Est-ce là une solution, assassiner quiconque ne convient pas ? Et s'il répondait : « À Dieu ne plaise, qu'elle mène sa grossesse à terme et enfante » - mesure-t-on ce qu'on lui impose ? Une jeune fille de dix-sept ans, on détruit sa vie. Et si l'on prend l'enfant pour le confier à l'adoption, il grandira malheureux dans une institution, et elle n'oubliera jamais qu'elle l'a abandonné, vivant toute son existence rongée par la culpabilité. Qu'on donne donc une réponse morale laïque : où se trouve la moralité dans ce cas ? Quelle est la voie véritablement éthique ? Il n'y a pas de réponse. Et pourquoi n'y en a-t-il pas ? Parce qu'il n'y a pas de preuve rationnelle absolue en morale ; la raison seule ne peut démontrer ce qu'il convient de faire. Alors que fait-on ? On ouvre le Choulhan Aroukh. Ce que l'Éternel a ordonné, voilà ce qu'on accomplit. C'est cela qu'on appelle la sagesse. La sagesse ne réside pas dans ce que l'homme conçoit, la sagesse est ce que l'Éternel a prescrit.
On pourrait citer bien d'autres dilemmes moraux. Quiconque connaît l'histoire du convoi des Trente-Cinq (la Lamed-Hé), où tous périrent, sait comment les événements se déroulèrent : un berger arabe aperçut le détachement, et une vive discussion s'éleva parmi les combattants pour savoir s'il fallait l'éliminer ou non. L'un d'eux soutint : « Ce n'est pas un combattant, comment pourrait-on le tuer ? » Et cet excès de scrupules causa la mort de tous, car ce berger s'en alla alerter son village ; une embuscade leur fut tendue et ils furent tous massacrés, sans un seul survivant. Des années plus tard, on parvint à identifier tous les corps lorsque Rabbi Arié Levin procéda au tirage au sort selon le rituel du Gaon de Vilna (Goral HaGra), à la lueur des bougies, dans une synagogue de Jérusalem.
Il est impossible de résoudre seul les questions morales. Dans le domaine éthique, explique le Malbim, il est impératif d'avoir recours à la sagesse - une voie transmise par l'Éternel, reçue par la prophétie, directement issue de Lui, béni soit-Il. Toutes les lois de la sagesse ont été données par l'Éternel par l'entremise d'un prophète et consignées dans le livre de la Torah. Dès lors, celui qui méprise la parole de l'Éternel est dépourvu des fondements mêmes sur lesquels repose la sagesse, car le fondement de la sagesse découle de la Torah et non de l'intellect humain.
Quant à ceux qui prétendent : « Nous n'avons pas besoin de Torah, la Torah est au-dedans, dans le cœur » - qu'ils nous montrent comment ils tranchent les dilemmes éthiques ! L'un tranche d'une manière, l'autre exactement à l'inverse, et où se situe le véritable arbitrage ? Sachez que Hitler lui-même prétendait agir au nom d'une morale. Il affirmait que la nature prouve que le fort l'emporte sur le faible, et que c'est là le moteur de l'évolution naturelle selon la théorie dévoyée de Darwin ; or il existait un peuple, un seul peuple, assez effronté pour s'obstiner à aller contre la nature : il est faible, et pourtant il s'obstine depuis des millénaires à survivre. Pour lui, cela n'avait aucun sens, le faible doit toujours succomber : la première biche capturée par le lion est la plus faible du troupeau, et c'est ainsi que le troupeau se renforce et que seuls les plus vigoureux perpétuent l'espèce. Dès lors, si ce peuple ne le comprend pas, ce que la nature n'accomplit pas, le nazi s'en chargera. Il était intimement convaincu d'être moral et de s'appuyer sur des fondements éthiques.
C'est ce qu'explique le Malbim : « Les sages sont confus » - après avoir méprisé la parole d'Hachem, « quelle sagesse ont-ils donc ? » D'où tireraient-ils les lois de la sagesse, qui les leur fera connaître, s'il s'agit d'un domaine inaccessible par les seules forces humaines et qui exige un message divin pour parvenir aux règles véritables ? Leur sagesse n'est qu'une sagesse humaine, et elle est limitée ; elle ne peut tout englober ni apporter de réponse à chaque chose. S'ils ont rejeté la parole d'Hachem, leur sagesse est illusoire et sans consistance, et c'est pourquoi « les sages sont confus, ils sont consternés et pris au piège ».
Le châtiment : « C'est pourquoi je donnerai leurs femmes à d'autres »
לָכֵן אֶתֵּן אֶת־נְשֵׁיהֶם לַאֲחֵרִים שְׂדוֹתֵיהֶם לְיוֹרְשִׁים כִּי מִקָּטֹן וְעַד־גָּדוֹל כֻּלֹּה בֹּצֵעַ בָּצַע מִנָּבִיא וְעַד־כֹּהֵן כֻּלֹּה עֹשֶׂה שָּׁקֶר׃ - C'est pourquoi je donnerai leurs femmes à d'autres, leurs champs à de nouveaux maîtres ; car du plus petit au plus grand, tous sont avides de profit ; du prophète jusqu'au prêtre, tous pratiquent le mensonge.
Après toutes ces dures descriptions - « nul ne se repent de sa méchanceté en disant : qu'ai-je fait ? », « chacun reprend sa course comme un cheval qui s'élance dans la bataille », « la cigogne dans les cieux connaît ses saisons, mais mon peuple ne connaît pas la loi d'Hachem », « c'est pour le mensonge qu'a œuvré la plume mensongère des scribes » - vient le châtiment : « C'est pourquoi je donnerai leurs femmes à d'autres ».
Le Malbim explique pourquoi ils sont sans remède : celui qui n'a pas sombré dans les filets de l'hérésie, même s'il commet des fautes nées du désir, peut encore être réprimandé et entendre la morale ; les avertissements des prophètes et les réprimandes de la Torah peuvent le transformer. Mais ici, il s'agit d'hérétiques, qui renient jusqu'à la prophétie elle-même - comment les corriger ? Même si l'on prétendait que leur faute ne découle que du désir, il faudrait encore un moyen de leur ouvrir les yeux. Par la Torah ? L'homme n'y croit pas. Par les prophètes ? Il ne croit pas en eux. Rien ne peut lui faire comprendre qu'il est atteint d'une maladie de l'âme, et c'est pourquoi il s'imagine en parfaite santé.
וַיְרַפּוּ אֶת־שֶׁבֶר בַּת־עַמִּי עַל־נְקַלָּה לֵאמֹר שָׁלוֹם שָׁלוֹם וְאֵין שָׁלוֹם׃ - Ils pansent à la légère la blessure de la fille de mon peuple, en disant : « Paix ! Paix ! » alors qu'il n'y a point de paix.
Tel est le sens de : « Ils pansent à la légère la blessure de la fille de mon peuple » : l'homme s'imagine qu'il n'y a aucun problème, quelle blessure y aurait-il donc ? Il la traite avec légèreté, avec désinvolture, sans mesurer la gravité du désastre dans lequel il se trouve.
הֹבִישׁוּ כִּי תוֹעֵבָה עָשׂוּ גַּם־בּוֹשׁ לֹא־יֵבֹשׁוּ וְהִכָּלֵם לֹא יָדָעוּ לָכֵן יִפְּלוּ בַנֹּפְלִים בְּעֵת פְּקֻדָּתָם יִכָּשְׁלוּ אָמַר יְהֹוָה׃ - Ont-ils honte des abominations qu'ils ont commises ? Ils ne rougissent même pas, ils ne savent pas ce qu'est la honte ! C'est pourquoi ils tomberont parmi ceux qui tombent ; au temps de leur châtiment, ils trébucheront, dit Hachem.
Et si l'on supposait qu'ils veuillent guérir grâce aux réprimandes des prophètes, qu'ils éprouvent de la honte face à leurs mauvaises actions, le prophète poursuit : « Ont-ils honte des abominations qu'ils ont commises ? Ils ne rougissent même pas, ils ne savent pas ce qu'est la honte ! » Vouloir qu'ils rougissent de leurs turpitudes ne servirait à rien. « Ils ne rougissent même pas, ils ne savent pas ce qu'est la honte » : ils ne conçoivent même pas qu'il y ait lieu d'avoir honte. Car pour éprouver de la honte, il faut d'abord reconnaître qu'il existe un droit chemin et que l'on s'en est écarté ; or, si pour eux il n'y a aucune voie juste, comment pourraient-ils comprendre qu'il y a là de quoi rougir ?
En conclusion :
Le chapitre s'ouvre sur un déshonneur extrême : l'exhumation des ossements des rois, des ministres, des prêtres, des faux prophètes et des habitants de Jérusalem, étalés devant ces corps célestes qu'ils avaient servis avec amour, crainte, assiduité, dévotion et prosternation ; et la détresse sera telle que les survivants préféreront la mort à la vie. De là, le prophète remonte à la racine du mal : un peuple qui rechute sans cesse, dont le repentir n'est que ruse et recul trompeur, tel un cheval qui feint de reculer pour mieux charger ; un peuple dont même la cigogne, la tourterelle, l'hirondelle et la grue connaissent les saisons et l'époque de leur migration, alors que lui ignore la loi d'Hachem ; un peuple qui a substitué à la Torah écrite le simple sentiment du cœur et la sagesse humaine, et qui se trouve ainsi démuni de tout repère pour trancher les dilemmes moraux, incapable même de ressentir la honte et de faire téchouva. De là découle ce grand enseignement : la sagesse ne réside pas dans ce que l'homme comprend, ressent ou imagine ; la véritable sagesse est ce que le Saint, béni soit-Il, a proclamé dans Sa Torah. Pour qui méprise la parole d'Hachem, « quelle sagesse ont-ils donc ? », et celui qui ne dispose d'aucune mesure objective extérieure ne saura jamais qu'il est malade, et ne cherchera donc jamais à guérir.