Le chapitre 43 d'Isaïe poursuit la grande controverse que le prophète mène contre les idolâtres : quelle est la différence entre la foi en Hachem et toutes les vanités que les nations ont racontées sur leurs dieux ? Dans cette partie, le Saint, béni soit-Il, appelle Israël à être Ses témoins, démontre Son unicité absolue, et apporte la preuve de la rédemption future à partir de trois délivrances passées : la délivrance de Babylone, celle d'Égypte et la chute de Sennachérib.
אַתֶּם עֵדַי נְאֻם־יְהֹוָה וְעַבְדִּי אֲשֶׁר בָּחָרְתִּי לְמַעַן תֵּדְעוּ וְתַאֲמִינוּ לִי וְתָבִינוּ כִּי־אֲנִי הוּא לְפָנַי לֹא־נוֹצַר אֵל וְאַחֲרַי לֹא יִהְיֶה׃ - Vous êtes Mes témoins, parole de Hachem, et Mon serviteur que J'ai choisi, afin que vous sachiez, que vous croyiez en Moi et que vous compreniez que c'est Moi : avant Moi aucun dieu n'a été formé, et après Moi il n'y en aura point.
Le Saint, béni soit-Il, déclare : venez et constatez la différence entre les futilités colportées sur les idoles et ce que l'on transmet sur le Créateur du monde. Tous les récits concernant Hachem sont véridiques et immuables, et pour les signes et prodiges qu'Il a accomplis, il existe des témoins : « Vous êtes Mes témoins, parole de Hachem » - soixante myriades d'hommes (six cent mille) qui ont vu de leurs propres yeux les hauts faits de Hachem.
C'est là que réside la différence fondamentale entre la foi juive et les autres religions. Les gens demandent parfois : pourquoi croire au judaïsme ? Combien êtes-vous, quinze millions ? L'assimilation fait des ravages partout. En face, le christianisme compte plus d'un milliard de fidèles, et l'islam s'en rapproche. Dès lors, pourquoi croire spécifiquement en une minorité ? Certains posent la question par malveillance, d'autres par une quête sincère de vérité.
La réponse, comme cela est expliqué dans l'étude du Sefer HaKouzari, repose sur un principe simple et logique : la solidité d'une chaîne se mesure à celle de son maillon le plus faible. Si une chaîne a tous ses maillons capables de supporter une tonne, mais qu'à son origine se trouve un simple fil ne pouvant supporter qu'un kilo, combien supportera la chaîne entière ? Un seul kilo. Le peuple d'Israël forme une chaîne de six cent mille hommes, du début à la fin - une chaîne indestructible. Les nations constituent une chaîne d'un milliard de fidèles, certes, mais combien d'individus se trouvent à son origine ? Un seul. Ces trois ou quatre personnes qui ont raconté des miracles et des prodiges - qu'il marchait sur l'eau, qu'il multipliait les pains et toutes ces chimères -, c'est d'eux que tout a commencé, et sa renommée s'est forgée après sa mort, les Évangiles ayant tous été rédigés après sa disparition. Et quant à Mahomet, un homme est venu raconter que lors de ses crises d'épilepsie, un ange lui apparaissait pour lui apporter des « mises à jour » de la Torah : Moïse était un vrai prophète, prétendait-il, mais des changements sont intervenus et il fallait en informer le peuple. Était-ce vrai ou faux ? Nous savons pertinemment que c'est faux. Mais par combien d'individus cela a-t-il commencé ? Un seul. Quelle est la force d'une telle chaîne ? Nulle. Si quelqu'un venait vous raconter une histoire semblable, le croiriez-vous dès demain ? En revanche, le judaïsme commence avec six cent mille hommes témoins de l'événement, six cent mille personnes vivant une révélation divine directe : « Vous avez vu ».
De plus, un tel récit ne peut pas être forgé de toutes pièces et inséré rétrospectivement dans l'histoire. Personne ne peut venir aujourd'hui affirmer qu'une révélation devant six cent mille personnes a eu lieu il y a trois mille ans, car on lui répliquerait aussitôt : c'est curieux, comment se fait-il que vous le sachiez et pas nous ? Un tel événement ne peut s'oublier : comment se pourrait-il que tout le monde l'ait oublié et que vous seul vous en souveniez ? D'autant plus que dans cette même Torah, il est écrit qu'elle « ne sera point oubliée de la bouche de sa descendance », de sorte que l'on se contredirait soi-même. Le judaïsme possède une dimension unique au monde, qu'aucune autre religion ne revendique : toutes les autres religions exigent que « vous croyiez », sans preuve rationnelle. Seul le judaïsme affirme : vous pouvez vérifier et constater par vous-mêmes que Hachem est Dieu et qu'Il a donné la Torah. C'est la seule religion où l'on démontre la véracité de sa transmission, comme cela est fait dans les séminaires d'études et des organisations telles que « Arachim ».
En apparence, si l'on peut prouver la véracité de la Torah, pourquoi a-t-on encore besoin de foi (émouna) ? Il est pourtant écrit : « Sache-le en ce jour » - il est donc possible de savoir ! La réponse est la suivante : là où s'arrête la raison, là commence la foi. On peut savoir rationnellement qu'il y a un Créateur du monde, mais intégrer que tout ce que fait Hachem est pour notre bien relève de la foi. De plus, certaines choses nous demeurent cachées : nous ne connaissons pas Son essence divine, ni ce que réserve l'avenir, et tout cela relève du domaine de la foi. Le Saint, béni soit-Il, nous a révélé Son existence jusqu'à un certain degré, laissant le reste au domaine de la foi, par laquelle l'homme mérite sa récompense. Si tout était d'une clarté absolue et étalé sous nos yeux, l'humanité ne se diviserait pas entre croyants et incroyants, mais simplement entre sages et insensés - car quiconque agirait à l'encontre d'une évidence visible serait un insensé. Or, le Saint, béni soit-Il, ne désire pas des automates, mais des êtres humains qui choisissent de croire ; c'est pourquoi Il dévoile une mesure et en dissimule deux. Mais quiconque cherche à vérifier trouvera des preuves éclatantes, sans l'ombre d'un doute. C'est là le sens de : « et que vous croyiez en Moi ».
Et le troisième niveau : « et que vous compreniez » - par les démonstrations de l'intelligence. C'est ainsi qu'a procédé Rabbénou Bahya dans les Devoirs du Cœur (Hovot HaLévavot), dans la « Porte de l'Unité » (Cha'ar HaYihoud), où il prouve l'existence de Hachem par des arguments purement rationnels : il doit nécessairement exister un Créateur unique, car s'il y en avait deux, qui aurait créé l'autre ? Ce sont des preuves fondées sur la réflexion et le discernement. « Que vous compreniez » : par une réflexion approfondie, l'homme peut méditer et parvenir à la certitude qu'il n'existe qu'un seul Créateur, et ce Créateur déclare : « C'est Moi : avant Moi aucun dieu n'a été formé ».
Les idolâtres croyaient qu'une divinité engendrait une autre divinité, que cette dernière se dressait pour tuer son père, régnait à sa place, épousait sa femme, puis engendrait un fils qui se rebellait à son tour pour devenir la divinité d'une force particulière - toutes ces fables de la mythologie. À l'encontre de ces chimères, le Saint, béni soit-Il, proclame : « Avant Moi aucun dieu n'a été formé » - Je ne suis pas une force issue d'une autre puissance, aucun dieu ne M'a engendré. « Et après Moi il n'y en aura point » - Je n'ai pas non plus engendré de fils, ni cet individu ni par l'intermédiaire d'un esprit, ni aucune de ces fables insensées, et aucune autorité ni puissance ne sera jamais déléguée de Ma part à une autre force, contrairement aux croyances des nations.
Cependant, la formulation du verset soulève une difficulté que le Malbim entreprend de résoudre, et que le Radak avait déjà relevée en notant qu'elle embarrassait les commentateurs. Que signifie « avant Moi » ? Existe-t-il un « avant » pour Hachem ? Le Saint, béni soit-Il, était, est et sera ; Il transcende totalement la dimension temporelle, et pour Celui qui est au-delà du temps, les notions d'« avant » et d'« après » n'ont aucun sens. De surcroît, les mots « avant Moi aucun dieu n'a été formé » pourraient laisser entendre, à Dieu ne plaise, que Dieu Lui-même aurait été formé, et que simplement aucun autre ne l'a précédé ! Ce verset pose donc un sérieux problème au regard des fondements mêmes de la foi.
C'est pourquoi on explique, comme le rapporte aussi le Malbim au nom de son père, que « devant Moi nul dieu n'a été formé » signifie : aucune chose n'a été créée par une quelconque divinité en dehors de Moi. C'est-à-dire que le sens n'est pas qu'un dieu n'a pas été formé, mais que rien n'a été créé par la force d'un dieu. Le Saint, béni soit-Il, dit : vous croyez en des puissances ? Laissons de côté la question de savoir qui est cette puissance, d'où elle vient et qui l'a créée - croyez-vous que ces forces ont accompli quoi que ce soit dans le monde ? Montrez-Moi ce qu'elles ont fait. « Devant Moi », c'est-à-dire face à Moi et sous Mes yeux, rien n'a été formé par le pouvoir d'un dieu. Quelle chose au monde pourriez-vous Me montrer qui aurait été créée par la force d'un dieu en dehors de Lui, béni soit-Il ? On ne peut affirmer : « la lune a été créée par telle divinité ». « El » signifie une force, et « nul dieu n'a été formé » équivaut à : « aucun dieu n'a rien créé ». Il en résulte qu'il n'y a rien en dehors de Lui, et bien plus encore : aucune autre force n'a créé la moindre réalité existante dans ce monde.
אָנֹכִי אָנֹכִי יְהֹוָה וְאֵין מִבַּלְעָדַי מוֹשִׁיעַ׃ - C'est Moi, c'est Moi l'Éternel, et nul autre que Moi n'est sauveur.
Le Saint, béni soit-Il, déclare : Moi seul existe véritablement dans la réalité, et c'est pourquoi il n'y a pas de sauveur en dehors de Moi, car Lui seul domine sur tout. En effet, s'il existait une autre puissance, on aurait pu dire : si l'Éternel ne te sauve pas, cette force-là te sauvera. Mais puisqu'Il dit « c'est Moi, c'est Moi » et qu'il n'y en a pas d'autre, il n'y a donc aucun sauveur en dehors de Lui, et la délivrance ne provient que de Lui, béni soit-Il.
אָנֹכִי הִגַּדְתִּי וְהוֹשַׁעְתִּי וְהִשְׁמַעְתִּי וְאֵין בָּכֶם זָר וְאַתֶּם עֵדַי נְאֻם־יְהֹוָה וַאֲנִי־אֵל׃ - C'est Moi qui ai annoncé, qui ai sauvé et qui ai fait entendre, et il n'y a point eu parmi vous de dieu étranger ; vous êtes Mes témoins, dit l'Éternel, et Je suis Dieu.
Ce verset est structuré en parallèle avec les deux versets précédents. Face à « car c'est Moi, devant Moi nul dieu n'a été formé et après Moi il n'y en aura point », répond : « C'est Moi qui ai annoncé et qui ai sauvé » : déjà dans le passé, J'avais promis de sauver à l'avenir, et J'ai effectivement apporté la délivrance. Quand ? Lors de la sortie d'Égypte. J'avais promis à Avraham votre père : « Mais Je jugerai aussi la nation qu'ils serviront », et J'avais promis qu'ils sortiraient avec de grands biens - J'ai annoncé, et en fin de compte, J'ai effectivement sauvé. En revanche, chez les nations et auprès des idoles, où a-t-on jamais vu une telle chose ? D'abord, a-t-on jamais entendu une idole annoncer la fin dès le commencement ? Jamais on n'a entendu pareille chose. Et deuxièmement, même si elle avait prédit quelque chose, l'a-t-on vue accomplir les desseins qu'elle s'était fixés ? C'est une chose totalement inconcevable chez les idolâtres.
Et face à « C'est Moi, c'est Moi, et nul autre que Moi n'est sauveur », répond : « et qui ai fait entendre, et il n'y a point eu parmi vous de dieu étranger » : lorsque J'ai fait entendre Mes paroles, vous avez constaté qu'il n'y avait parmi vous aucun dieu étranger, aucune autre force que Moi seul. Il est écrit que lors du don de la Torah au mont Sinaï, le Saint, béni soit-Il, leur ouvrit les sept cieux en haut et les sept abîmes en bas sur la terre, afin qu'ils voient que l'Éternel est Dieu, dans les cieux en haut et sur la terre en bas, et qu'il n'y en a point d'autre. Il leur montra Sa souveraineté absolue, comme il est dit : « Il t'a été donné de voir, pour que tu saches que l'Éternel est Dieu, il n'y en a point d'autre en dehors de Lui ».
« Vous êtes Mes témoins, dit l'Éternel » - il s'agit ici de témoins vivants, et non d'histoires transmises par les aïeux ; vous l'avez vu de vos propres yeux lors du don de la Torah au mont Sinaï. « Et Je suis Dieu [El] » - la Divinité elle-même en témoigne. En effet, « El » signifie qu'Il est unique, éternel et immuable ; or, quiconque change ou ne vit qu'un temps pour ensuite disparaître n'est pas un dieu. Dieu doit nécessairement être une force éternelle et immuable, et il n'y a aucune autre force en dehors d'Hachem.
גַּם־מִיּוֹם אֲנִי הוּא וְאֵין מִיָּדִי מַצִּיל אֶפְעַל וּמִי יְשִׁיבֶנָּה׃ - Dès avant le jour Je suis le Même, et nul ne délivre de Ma main ; J'agis, et qui pourrait s'y opposer ?
Ce n'est pas seulement à partir du moment où Je Me suis révélé à vous au Sinaï qu'a débuté la perception de la Divinité, comme si Dieu n'existait que depuis lors - certainement pas ! Mais « dès avant le jour », depuis le tout commencement, Je suis le Même et nul autre n'existe en dehors de Moi. « Et nul ne délivre de Ma main » - cela concerne le passé ; « J'agis, et qui pourrait s'y opposer ? » - cela concerne l'avenir. Et puisqu'il n'existe aucune force en dehors de Lui, béni soit-Il, tout ce qu'Hachem décidera d'accomplir, aucune force ne pourra l'entraver.
Pour nous, ces propos peuvent sembler un peu surprenants : pourquoi est-il nécessaire d'affirmer tout cela, alors qu'il s'agit d'axiomes simples et évidents ? C'est qu'il faut comprendre qu'il s'agissait d'une génération d'idolâtres, une génération qui croyait en de multiples forces, en des divinités et des idoles, et pour laquelle ces vérités constituaient presque une nouveauté. Il fallait donc répéter, inculquer et clarifier ces axiomes. En particulier à cette époque où l'on croyait en deux puissances suprêmes : la force du bien et la force du mal, luttant l'une contre l'autre, celle qui l'emporte imposant son règne sur le monde - si la force du mal triomphe, elle cause le mal, et si la force du bien l'emporte, elle dispense le bien. Contre cette conception, le Saint, béni soit-Il, proclame « C'est Moi, c'est Moi », ainsi que « Vous saurez que c'est Moi, c'est Moi » - à la fois le bien et le mal. Ces deux forces opposées que l'on observe dans la création : comment la mort et la vie pourraient-elles provenir d'une seule et même source ? Le mal et le bien d'une seule ? L'obscurité et la lumière d'une seule ? La nuit et le jour ? Pour eux, cela semblait contradictoire : comment une même puissance produirait-elle deux effets contraires ? Ce serait comme un feu qui à la fois refroidit et réchauffe. Aujourd'hui, nous ne nous en étonnons plus, car un même climatiseur peut à la fois refroidir et chauffer - sans doute avons-nous assimilé le concept, ce qui a permis d'inventer de tels appareils ; mais autrefois, on ne le concevait pas. C'est pourquoi le verset affirme : « C'est Moi, c'est Moi l'Éternel », « C'est Moi, c'est Moi » - toutes les forces procèdent de Lui, béni soit-Il.
כֹּה־אָמַר יְהֹוָה גֹּאַלְכֶם קְדוֹשׁ יִשְׂרָאֵל לְמַעַנְכֶם שִׁלַּחְתִּי בָבֶלָה וְהוֹרַדְתִּי בָרִיחִים כֻּלָּם וְכַשְׂדִּים בָּאֳנִיּוֹת רִנָּתָם׃ - Ainsi parle Hachem, votre Rédempteur, le Saint d'Israël : Pour vous, j'ai envoyé à Babylone, et j'ai fait descendre tous les verrous [les fugitifs], et les Chaldéens sur les navires de leurs clameurs.
Avant d'aborder l'explication, il existe ici une discussion sur la variante textuelle : faut-il lire « Chilakhti Bavéla » (j'ai envoyé à Babylone) ou « Choulakhti Bavéla » (j'ai été envoyé à Babylone) ? Le « Min'hat Chaï », un ouvrage grammatical parmi les A'haronim que l'on n'a pas l'habitude d'étudier couramment, se penche sur ces subtilités de grammaire et de versions : présence ou non d'un meteg, vocalisation d'une lettre ou lecture d'un mot. Il rapporte des sources où la leçon est « pour vous, j'ai été envoyé à Babylone » (choulakhti). Et si tel est le cas, de qui s'agit-il ? Du Saint béni soit-Il en personne, qui serait pour ainsi dire descendu avec Israël à Babylone. C'est ce qu'enseigne le Midrash Chokher Tov sur le psaume « Au bord des fleuves de Babylone », affirmant que le Saint béni soit-Il est, pour ainsi dire, parti Lui-même en voyage, comme il est dit : « Pour vous, j'ai été envoyé à Babylone ». De même, dans le Midrash Rabba à la fin de la Parachat Emor, il est dit que la Chekhina s'est exilée avec eux et a déclaré : « Pour vous, j'ai été envoyée à Babylone ». Il cite encore la Mekhilta, Chir Hachirim Rabba, la Pessikta, le Yalkout Zekharia, ainsi que le Midrash Eikha sur le verset « Les jeunes gens ont porté la meule », où le 'Aroukh rapporte au nom de la Meguilat Eikha : « Choulakhti Bavéla est écrit ». C'est ainsi que l'explique également Ibn Ezra, bien que le Radak s'en étonne : d'où vient « choulakhti », alors que le texte écrit porte « chilakhti » ? Enfin, l'Abravanel mentionne les deux versions et explicite chacune d'elles.
La différence de sens est fondamentale : « choulakhti » signifie que le Saint béni soit-Il déclare : j'ai été envoyé à Babylone, la Chekhina s'est exilée avec vous ; tandis que « chilakhti » signifie : c'est Moi qui vous ai envoyés à Babylone. La conclusion retenue est que « chilakhti » constitue la véritable leçon textuelle, et c'est bien ainsi que les Midrachim lisaient le verset à la base. Dès lors, comment déduisent-ils « choulakhti » ? Il faut comprendre ici les notions de Qéré et Ketiv, ainsi que les principes de « Em la-massoret » (l'autorité de la tradition transmise) et « Em la-mikra » (l'autorité de la lecture du texte). Les Midrachim ont fréquemment coutume de prendre un verset écrit d'une certaine façon pour l'interpréter selon une inflexion différente. En effet, dans un Sefer Torah ou dans les Rouleaux, il n'y a pas de voyelles, ni même de lettres de distinction : qu'on écrive « chilakhti » (sans youd) ou « choulakhti » (sans vav), le squelette consonantique reste strictement le même : Shin, Lamed, 'Heth, Tav, Youd. Du point de vue de la tradition massorétique, notre lecture fixée est « chilakhti », mais au vu du texte consonantique brut, on pourrait tout aussi bien lire « choulakhti ». Le Midrash l'interprète donc selon le procédé de « Al tikré » : ne lis pas chilakhti, mais choulakhti. Il n'y a donc en réalité aucun désaccord : pour la lecture littérale du verset, la version est indubitablement « chilakhti », et le Midrash ne procède là que par voie d'homélie (drach), sans modifier le texte biblique lui-même.
Venons-en maintenant au sens littéral. Onkelos traduit : « En raison de vos fautes, je vous ai exilés à Babylone » - c'est là le sens de « pour vous, j'ai envoyé à Babylone ». « Et j'ai fait descendre tous les verrous » (bari'him) : le Targoum traduit par « et je les ai fait descendre avec des rames » ; les rames étant les pièces de bois avec lesquelles on gouverne le navire et on maintient son cap (il ne s'agit pas forcément des rames telles qu'on les conçoit aujourd'hui, mais peut-être de la pièce servant de gouvernail pour orienter le bateau à droite ou à gauche). Et pourquoi ces rames sont-elles appelées « bari'him » ? Le Radak propose une explication novatrice : « re'him » désigne les navires eux-mêmes, appelés ainsi parce qu'ils voguaient au gré du vent (roua'h), mus par leurs voiles - ils se déplacent par les vents. « Rou'hot » est au féminin, et « re'him » au masculin. Dès lors, « j'ai fait descendre tous les bari'him » signifie : je les ai tous fait descendre par bateau vers Babylone, conformément à ce qui est écrit dans la Torah, à savoir que le roi de Babylone viendrait et vous exilerait sur des navires à Babylone.
« Et les Chaldéens sur les navires de leurs clameurs » : par ces navires s'élevait la clameur des Chaldéens, c'est-à-dire leurs cris. Les cris de qui ? Selon la première explication, les cris d'Israël emmené en exil à Babylone. Toutefois, Rachi apporte une autre interprétation, appliquant l'ensemble du verset à l'annonce de la délivrance : « Pour vous, j'ai envoyé à Babylone » signifie : j'enverrai les rois de Médie contre Babylone, afin de faire descendre les Chaldéens dans des bateaux munis de rames et de les déporter vers le pays des Mèdes ; et je ferai descendre les Chaldéens sur ces mêmes navires dont ils s'enorgueillissaient et qui faisaient l'objet de leurs chants de triomphe, c'est sur eux-mêmes que je les exilerai. Ainsi, le verset se rapporte soit à notre exil, Hachem nous ayant envoyés à Babylone, soit à notre délivrance, le Saint béni soit-Il annonçant qu'Il dépêchera les rois de Médie à Babylone pour châtier leurs oppresseurs.
Le Malbim explique que le prophète apporte ici une preuve de la délivrance future à partir des délivrances qui ont déjà eu lieu : la délivrance de Babylone et la délivrance d'Égypte. La délivrance de Babylone s'est déroulée selon les lois de la nature : on n'y a vu ni signes éclatants ni prodiges, ni grêlons tombant du ciel, ni ouverture de la mer Rouge ; Cyrus a simplement accordé l'autorisation de reconstruire le Temple, et tout paraissait entièrement naturel. À l'inverse, la sortie d'Égypte fut totalement surnaturelle : les dix plaies, le départ d'Égypte d'où aucun esclave n'avait jamais pu fuir, la colonne de feu et la colonne de nuée, l'ouverture de la mer Rouge. Le prophète procède donc par gradation : il commence par l'événement naturel avant de s'élever vers le surnaturel, selon l'art de l'éloquence qui veut que l'on débute par le plus humble pour aller vers le plus grandiose - « non seulement cela, mais encore » ; car si l'on commençait d'emblée par le plus extraordinaire, que resterait-il pour susciter l'émerveillement final ?
Dès lors : « Votre Rédempteur, le Saint d'Israël » : Je vous ai déjà libérés par le passé. « Pour vous, j'ai envoyé à Babylone » : pour vous, j'ai renversé et fait s'effondrer Babylone. « Et j'ai fait descendre tous les verrous » : selon le Malbim, les « bari'him » sont les forteresses closes de verrous ; j'ai brisé leurs verrous et leurs remparts, et j'ai fait descendre les Chaldéens pour qu'ils soient exilés sur des navires. Et tout cela pourquoi ? Pour vous, afin de vous racheter de Babylone.
אֲנִי יְהֹוָה קְדוֹשְׁכֶם בּוֹרֵא יִשְׂרָאֵל מַלְכְּכֶם׃ - Je suis Hachem, votre Saint, le Créateur d'Israël, votre Roi.
Et pour quelle raison ai-je agi ainsi ? « Je suis Hachem, votre Saint » : en vertu de vos actions et de vos mérites. Et s'il se trouvait que vous manquiez de mérites : « le Créateur d'Israël, votre Roi ». Lorsqu'un homme vient racheter son serviteur, même si ce dernier pose problème, il le rachète tout de même, car après tout, il reste son serviteur ; à plus forte raison pour son propre fils, qui, même s'il n'est ni méritant ni vertueux, sera racheté par son père. Ainsi s'exprime Hachem : soit au titre de « Je suis Hachem, votre Saint », grâce à vos bonnes actions, soit au titre de « Créateur d'Israël, votre Roi » - Je suis votre Roi et c'est Moi qui vous ai créés, quand bien même vous n'en seriez pas pleinement dignes.
כֹּה אָמַר יְהֹוָה הַנּוֹתֵן בַּיָּם דָּרֶךְ וּבְמַיִם עַזִּים נְתִיבָה׃ - Ainsi parle Hachem, qui fraye un chemin dans la mer, et un sentier dans les eaux puissantes.
Et ce n'est pas tout : "Je vous ai aussi rachetés d'Egypte", et de là vous devez conclure qu'une délivrance aura lieu également à l'avenir. Je vous ai rachetés d'Egypte au-dessus de la nature : "Celui qui ouvre un chemin dans la mer", j'ai fait pour vous un chemin au milieu de la mer. Où a-t-on jamais entendu une chose pareille, qu'un peuple entier, six cent mille hommes, environ cinq millions d'âmes, traverse au milieu de la mer ?
Et quelle différence y a-t-il entre "chemin" (dérekh) et "sentier" (netiva) ? Le Malbim l'explique en de nombreux endroits : le dérekh est la grande route, et le netiv est un passage réservé à quelques individus. Voici une comparaison : entre Bné Brak et Netanya il y a une route, l'autoroute côtière ; mais une fois que tu arrives à l'entrée de la ville, il y a un sentier qui mène à la ville elle-même. "Et dans les eaux puissantes un sentier" - plus encore : même à l'endroit où il y avait des eaux puissantes, j'ai tracé un sentier. Car lors de l'ouverture de la mer des Joncs, il n'y avait pas un seul passage mais douze, un sentier propre à chaque tribu, et c'est un prodige plus grand encore. Si tel est le cas, pourquoi doutes-tu de la délivrance ? Celui qui a accompli une délivrance aussi miraculeuse pourra certainement vous délivrer aussi lors de la délivrance future.
Et voici un fait qui eut lieu : l'empereur demanda au sage juif, il lui dit : je ne comprends pas. Ici, en France, vous priez pour le bien de l'Etat et pour son succès à la guerre ; or nous sommes en guerre contre l'Allemagne, et en Allemagne aussi habitent des juifs qui prient pour le succès et le bien de leur Etat. Et il en va de même dans deux pays quelconques qui se font la guerre : ici des juifs prient et là des juifs prient. Que se passe-t-il là-haut ? Que fait-on ? Le rabbin lui répondit : sais-tu quel est le texte de la prière que nous récitons pour le bien de l'Etat ? Il lui dit : non. Il lui dit : nous disons "Celui qui ouvre un chemin dans la mer et un sentier dans les eaux puissantes". L'empereur demanda : et quel rapport y a-t-il entre cela et le bien de l'Etat ? Il lui dit : je vais te l'expliquer. Vois-tu, lorsque nous observons la mer, il y souffle des vents qui vont dans une direction donnée, et en apparence tous les navires ne devraient pouvoir voguer que dans cette même direction que le vent. Et pourtant tu vois des navires venant de cette direction et des navires venant de la direction opposée, et tous deux atteignent leur destination bien que leurs directions soient contraires. Comment cela ? Le Saint béni soit-Il ouvre un chemin dans la mer et un sentier dans les eaux puissantes, si bien que celui-ci réussit et celui-là réussit aussi, quoique le vent soit à sens unique. Ne t'inquiète pas, laisse cela au Maître du monde : Celui qui est capable de donner à chaque navire son sentier peut aussi donner à chaque royaume son sentier et son succès sous un certain aspect. Et comment exactement ? Laisse cela au Créateur du monde, le Saint béni soit-Il connaît les choses cachées.
הַמּוֹצִיא רֶכֶב־וָסוּס חַיִל וְעִזּוּז יַחְדָּו יִשְׁכְּבוּ בַּל־יָקוּמוּ דָּעֲכוּ כַּפִּשְׁתָּה כָבוּ׃ - Celui qui fait sortir char et cheval, armée et puissance : ensemble ils se coucheront et ne se relèveront pas, ils se sont éteints comme le lin, ils se sont consumés.
Non seulement j'ai fait sortir Israël d'Egypte, mais à cette même occasion "Celui qui fait sortir char et cheval, armée et puissance ensemble" - qui sortit à leur poursuite avec char et cheval ? Pharaon, pour les poursuivre. Et que leur advint-il finalement ? "Ils se coucheront et ne se relèveront pas" - car en sortant de la mer, ils les virent tous cadavres morts. "Ils se sont éteints comme le lin, ils se sont consumés" - comme le lin que l'on enflamme et qui se termine en un instant et s'éteint en une seconde, néant et vide et chaos ; ainsi le Saint béni soit-Il fit aux Egyptiens, en un instant ils furent totalement anéantis.
Et le Radak explique le verset à propos d'un autre miracle. Jusqu'ici nous avons eu la délivrance de Babylone et la délivrance d'Egypte, et ici il vient leur rappeler encore une autre délivrance : aux jours de 'Hizqiyahou, lorsque San'hériv vint assiéger Jérusalem. Voyez Celui qui vous a fait ces miracles : lorsque le roi d'Achour vint avec char et cheval - et c'est Hachem Lui-même qui l'amena, comme il est écrit "Hachem sifflera à la mouche qui est à l'extrémité des fleuves d'Egypte et à l'abeille qui est au pays d'Achour", et comme il est écrit "Achour, le bâton de ma colère" - Il les amena à Jérusalem, et en un instant l'ange de Hachem Tsevaot les tua. Et comment eut lieu leur mort ? Il brûla leur âme et leur corps demeura intact. C'est là le sens de "Celui qui fait sortir char et cheval, armée et puissance ensemble" : Hachem siffla à l'abeille d'Achour et lui dit viens assiéger ici le pays d'Israël, et alors "ils se coucheront et ne se relèveront pas, ils se sont éteints comme le lin, ils se sont consumés" - au matin ils gisaient tous cadavres morts, et comme le lin qui brûle ils se sont éteints en un instant.
אַל־תִּזְכְּרוּ רִאשֹׁנוֹת וְקַדְמֹנִיּוֹת אַל־תִּתְבֹּנָנוּ׃ - Ne vous souvenez pas des choses premières, et ne considérez pas les choses anciennes.
Les "choses premières", c'est la délivrance d'Egypte, dans laquelle il y eut des miracles manifestes - l'ouverture de la mer des Joncs et les dix plaies, des choses qui ne sont nullement naturelles. Et parce que cela date d'il y a longtemps, vous ne voulez pas vous en souvenir ; vous avez déjà eu le temps de l'oublier. "Et ne considérez pas les choses anciennes" - la délivrance qui eut lieu à une époque plus proche de vous, la délivrance de Babylone, celle-là non plus vous ne voulez pas la considérer. Pourquoi ? Parce que cette délivrance apparaissait en surface comme une délivrance naturelle : il n'y eut ni ouverture de la mer des Joncs ni pierres de grêle, tout semblait naturel. Et pour percevoir le miracle qu'elle renferme, il faut réfléchir - or vous ne voulez même pas réfléchir, voir le miracle et comprendre qu'il y eut là une délivrance au-dessus de la nature.
הִנְנִי עֹשֶׂה חֲדָשָׁה עַתָּה תִצְמָח הֲלוֹא תֵּדָעוּהָ אַף אָשִׂים בַּמִּדְבָּר דֶּרֶךְ בִּישִׁמוֹן נְהָרוֹת׃ - Voici, je fais une chose nouvelle, maintenant elle va germer, ne la connaîtrez-vous pas ? Je mettrai même un chemin dans le désert, des fleuves dans la terre aride.
Le Saint béni soit-Il leur dit : la délivrance future, vous serez contraints de la connaître, de vous en souvenir et de la considérer, car elle aura deux qualités. La première : "maintenant elle va germer". Le défaut de la délivrance d'Egypte était qu'elle datait d'il y a longtemps et que vous aviez eu le temps de l'oublier ; mais celle-ci germera maintenant, à votre époque, et vous serez certainement forcés de vous en souvenir. La seconde : "ne la connaîtrez-vous pas ?" Elle ne sera pas comme la délivrance de Babylone qui exige une réflexion - la réflexion signifiant que la chose n'est ni évidente ni perceptible et qu'il faut approfondir pour voir le miracle. Ici la délivrance sera perceptible par les sens, tous verront que c'est le doigt de Dieu. La "connaissance" est une chose évidente, à la différence de la réflexion qui exige d'approfondir. La délivrance future sera telle que tous pourront pointer du doigt et dire "c'est Dieu, en qui nous avons espéré", et il sera possible de voir clairement les miracles et les prodiges que Hachem accomplira.
Et alors Il leur promet : "Je mettrai même un chemin dans le désert, des fleuves dans la terre aride" - je tracerai un chemin dans le désert, et dans la terre aride, dans l'endroit désolé et desséché, il y aura des fleuves, comme nous avons vu cette prophétie plus haut. Il s'avère donc que ce sera une délivrance claire, manifeste et connue de tous.
Dans notre chapitre, le Saint, béni soit-Il, appelle Israël à être Ses témoins : non pas des récits transmis par un grand-père, mais six cent mille hommes qui ont vu de leurs propres yeux, formant une chaîne dont le premier maillon est inébranlable - et c'est là le fondement de la singularité de la foi juive, la seule qui invite à savoir et à vérifier. Au-delà du savoir, il reste la foi et la réflexion profonde, par lesquelles le Créateur laisse place au libre arbitre de l'homme et à sa récompense. De là, le prophète démontre l'unicité absolue du Créateur - « Avant Moi aucun dieu ne fut formé », rien dans le monde n'ayant vu le jour par la force d'un dieu autre que Lui - et le fait qu'Il est le seul à sauver, à annoncer et à accomplir. Enfin, il apporte la preuve de la délivrance future à travers trois délivrances passées : la délivrance de Babylone par voie naturelle, la délivrance d'Égypte entièrement supranaturelle, et la chute de Sanhérif qui s'éteignit comme une mèche en un instant. Et quant à la délivrance future, Hachem promet qu'elle comportera deux privilèges absents des précédentes : « Maintenant elle va germer » - de votre vivant, et « Ne la reconnaîtrez-vous pas ? » - éclatante et visible aux yeux de tous, au point qu'Il tracera un chemin dans le désert et des fleuves dans la terre aride.