Introduction
Dans cette partie du chapitre 42, Isaïe passe du reproche adressé à l'idolâtrie à une réprimande intérieure, bien plus sévère, dirigée contre le peuple d'Israël lui-même. Le prophète qualifie son peuple de « sourds » et d'« aveugles », et explique pourquoi ces épithètes s'appliquent précisément à eux et non aux nations du monde. De là, il aborde la revendication de cette génération : si Hachem désire magnifier la Torah et sanctifier Israël, pourquoi finissent-ils pillés et dépouillés ? La réponse divine enseigne la juste façon de penser : non pas de la prémisse vers la conséquence, mais de la conséquence vers la prémisse. Suivons l'ordre des versets à la lumière du commentaire du Malbim.
Deux catégories parmi les idolâtres
נָסֹגוּ אָחוֹר יֵבֹשׁוּ בֹשֶׁת הַבֹּטְחִים בַּפָּסֶל הָאֹמְרִים לְמַסֵּכָה אַתֶּם אֱלֹהֵינוּ׃ - Ils reculeront en arrière, ils rougiront de honte, ceux qui mettent leur confiance dans l'idole sculptée, qui disent au métal fondu : « Vous êtes nos dieux ! »
Le Malbim explique que les propositions du verset sont construites en parallèle croisé. Le verset se divise en quatre membres, où le premier se rattache au troisième, et le deuxième au quatrième. Il convient donc de le lire ainsi : « Ils reculeront en arrière - ceux qui mettent leur confiance dans l'idole sculptée » ; « ils rougiront de honte - ceux qui disent au métal fondu : Vous êtes nos dieux ».
Et pourquoi le texte les sépare-t-il ? Parce qu'il existait parmi les idolâtres deux catégories, deux conceptions distinctes, comme en témoignent de nombreuses expressions dans les Écritures et les paroles de nos Sages. La première catégorie admettait que Dieu est le Dieu des dieux, à l'instar de Nabuchodonosor qui parlait constamment du « Dieu des dieux ». Cependant, selon eux, l'homme ne dispose d'aucun accès direct au Maître suprême ; l'Infini n'entre pas en contact avec nous. Il faudrait donc solliciter les puissances inférieures, la statue servant alors de relais, d'intermédiaire entre l'Infini et nous. La seconde catégorie, en revanche, niait totalement ce principe et attribuait toute la puissance à l'idole, à la figure taillée et à la statue de métal fondu. Ces idolâtres croyaient qu'elle était la divinité même et qu'il n'existait rien d'autre : qu'elle avait créé notre monde et nous-mêmes, et qu'elle constituait le tout.
Le prophète s'attaque à ces deux égarements. « Ils reculeront en arrière, ceux qui mettent leur confiance dans l'idole sculptée » - ceux qui concevaient la statue comme un simple représentant tout en sachant qu'un Dieu régit l'univers, ceux-là reculeront en arrière. Ils ne mettront plus leur confiance dans l'idole, car ils reconnaîtront qu'il n'y a rien en dehors de Lui, et que toutes ces forces que l'on croyait émaner de Lui, béni soit-Il, ne sont que vanité et néant : Lui seul accomplit tout. En revanche, « ils rougiront d'une honte profonde, ceux qui disent à la statue de fonte : Vous êtes nos dieux » - ceux qui sont enfoncés plus profondément dans l'erreur, persuadés que l'idole est la divinité suprême en personne, non un délégué mais Dieu Lui-même, qu'il convient d'adorer parce qu'elle aurait réellement façonné le monde. L'expression hébraïque « Massékha » connote d'ailleurs la souveraineté, à l'image des princes (Nessikhei) de Madian ; ils attribuent à l'idole tout le pouvoir en proclamant : « Vous êtes nos dieux ».
Et lorsque le véritable Dieu se dévoilera, et qu'il apparaîtra au grand jour que l'on s'est prosterné devant une illusion sans consistance pour en faire une divinité - un morceau de bois, une pierre, de la matière inerte -, quelle honte et quelle confusion accableront ces personnes ! Les premiers n'éprouveront pas une telle déchéance, car ils pourront toujours plaider : « Je croyais bien en un Dieu infini, je ne cherchais qu'un délégué » ; dès lors qu'il sera démontré qu'aucun intermédiaire n'existe, ils feront marche arrière et renonceront à leur erreur. Mais pour les seconds, ceux qui clamaient devant la matière brute : « Vous êtes nos dieux », l'opprobre sera absolu : qu'ont-ils échangé et contre quoi ? Avoir troqué l'Infini, béni soit-Il, contre une sculpture, en croyant qu'elle dispense le bien ou le mal et qu'il n'y a rien d'autre ! C'est pourquoi ils « rougiront de honte », tandis que ceux qui se fiaient simplement à l'idole ne feront que « reculer en arrière ».
Qui est véritablement qualifié de sourd et d'aveugle ?
הַחֵרְשִׁים שְׁמָעוּ וְהַעִוְרִים הַבִּיטוּ לִרְאוֹת׃ - Sourds, écoutez ! Et vous, aveugles, regardez pour voir !
Le Malbim souligne qu'on ne peut véritablement désigner quelqu'un comme « sourd » ou « aveugle » que s'il était, de par sa nature, censé voir et entendre, mais qu'il ne voit ni n'entend. En revanche, pour un être qui n'a pas été doté de ces capacités par nature, une telle désignation n'a aucun sens. On ne dit pas d'un mur qu'il est aveugle, car il n'a ni la vocation ni le pouvoir de voir ; on ne le qualifiera pas non plus de sourd. En revanche, lorsqu'on s'adresse à un être humain en le traitant de « sourd », cela signifie : tu disposes des organes de l'ouïe et de la vue, tu étais pleinement capable de percevoir, et pourtant tu ne perçois pas.
Il en découle que les nations du monde ne sont pas visées par cette apostrophe : elles n'ont pas contemplé les merveilles d'Hachem et n'ont pas été destinataires de la prophétie. Moshé Rabbénou n'avait-il pas réclamé : « Que nous soyons distingués, moi et Ton peuple » ? Par ailleurs, Bil'am fut le dernier prophète accordé aux nations, et depuis lors, la parole d'Hachem ne leur parvient plus directement. Dès lors, une telle écoute et une telle vision spirituelles ne relèvent pas de leur nature propre. À qui ces termes s'appliquent-ils donc ? Uniquement au peuple d'Israël, dont la nature même est douée de cette capacité d'entendement et de perception spirituels. Et c'est là tout le reproche qui lui est fait : vous possédez les sens intérieurs requis pour voir et entendre l'injonction divine, et malgré cela, vous ne voyez pas et vous n'entendez point - vous êtes les véritables sourds, vous êtes les véritables aveugles.
Le Malbim explique que cette perception s'opère de deux manières. La première : par l'œil intérieur, l'œil de l'intellect, pour percevoir les actes de Hachem et Ses signes miraculeux, et cela, chaque membre d'Israël est capable de le percevoir. C'est pourquoi, lorsqu'un homme refuse de contempler ces merveilles - Hakadosh Baroukh Hou accomplit un prodige et l'homme dit : « Qu'est-ce que c'est ? Rien que la nature, c'est tout » - on lui met sous les yeux et il refuse de regarder, il mérite alors d'être qualifié d'aveugle. C'est à ce sujet qu'il est dit : « Et vous, aveugles, regardez pour voir » : observez attentivement les merveilles de Hachem, et par là, vous verrez Sa grandeur et reviendrez à Lui.
La seconde manière : l'écoute par l'oreille intérieure, qui est le niveau des prophètes. Hakadosh Baroukh Hou s'adresse au prophète, et le prophète transmet Sa parole au peuple. Mais malheureusement, les prophètes d'alors étaient eux aussi comparables à des sourds, refusant d'écouter et de prophétiser pour le peuple. C'est pourquoi le prophète s'écrie : « Sourds, écoutez ! » - vous, les prophètes, recevez la prophétie de la part de Hachem pour la transmettre au peuple ; « et aveugles » - c'est le peuple, qui comprendra lorsqu'il verra la main de Hachem et observera Ses œuvres. Il s'avère donc que nous parlons ici d'une vue et d'une ouïe spirituelles, et non matérielles.
« Qui est aveugle sinon Mon serviteur » - Deux préparations
מִי עִוֵּר כִּי אִם עַבְדִּי וְחֵרֵשׁ כְּמַלְאָכִי אֶשְׁלָח מִי עִוֵּר כִּמְשֻׁלָּם וְעִוֵּר כְּעֶבֶד יְהֹוָה׃ - Qui est aveugle sinon Mon serviteur, et sourd comme le messager que J'envoie ? Qui est aveugle comme celui qui est comblé de perfection, et aveugle comme le serviteur de l'Éternel ?
Ici, le prophète explicite ce que nous venons de dire. Qui peut-on légitimement qualifier d'aveugle ? Seulement celui qui, par nature, était destiné à voir et qui ne voit pas - « sinon Mon serviteur », uniquement le peuple d'Israël, qui possède la disposition nécessaire pour voir et ne voit pas. Et qui est le sourd ? Les nations ne possèdent aucune prophétie, il n'y a donc pas de sens à les qualifier de sourdes. Mais « comme le messager que J'envoie » - le messager (*mal'akh*, au sens d'émissaire), celui que J'envoie, a la préparation voulue pour entendre la parole de Hachem, et pourtant il n'entend pas.
Et pourquoi seuls le peuple d'Israël et les prophètes sont-ils qualifiés de sourds et d'aveugles ? Parce qu'eux seuls possèdent la disposition requise pour contempler les visions de l'esprit. Et cette préparation, explique le Malbim, comporte deux aspects. Le premier est la préparation innée : être intègre dans son intellect, dans ses traits de caractère (*middot*) et dans les facultés de son âme dès la naissance. D'où sait-on qu'il faut être prédisposé à la prophétie dès l'origine ? « Avant de te façonner dans le ventre maternel, Je te connaissais... Je t'ai établi prophète pour les nations » - la disposition naturelle doit exister d'avance, et elle existe au sein du peuple d'Israël. Le second aspect est la préparation active : il ne suffit pas que Hachem ait déposé en toi ce potentiel - qu'en as-tu fait ? T'es-tu élevé, t'es-tu investi dans la Torah, t'es-tu sanctifié ? C'est cela, la préparation active : se préparer à l'élévation par le service de Hachem et les bonnes actions.
Au sein du peuple d'Israël se trouvent ces deux vertus. La première est la perfection innée, l'intégrité de l'esprit, des traits de caractère et des forces de l'âme, et c'est le sens de « Qui est aveugle comme celui qui est parfait (*kimechoullam*) », de la racine de la plénitude : J'ai placé en toi une prédisposition parfaite pour voir correctement, et tu ne vois pas ! N'est-ce pas celui qui est né parfait et refuse d'utiliser ses yeux qui mérite le titre d'aveugle ?
Israël - Une catégorie à part entière
Comme l'enseigne le *Sefer HaKouzari*, il existe dans la Création le minéral, le végétal, l'animal et l'humain doué de parole, et le cinquième degré est Israël. Pourquoi ? Parce qu'il s'agit d'une catégorie à part entière : le peuple d'Israël possède une prédisposition et une aptitude à la prophétie qu'aucun autre peuple ne possède, ce qui en fait une catégorie distincte et non une simple composante parmi les nations.
Et nous avons déjà expliqué que c'est précisément le fait d'être une catégorie à part entière qui fait qu'en cas de chute, celle-ci est infiniment plus profonde. Comme il est écrit : « Heureux êtes-vous, Israël ! » : lorsqu'ils montent, ils montent jusqu'au ciel, et lorsqu'ils descendent, ils descendent jusqu'à l'abîme, au point d'en être réduits à ramasser des grains d'orge dans le crottin des bêtes des Arabes pour se nourrir. A priori, où réside le « Heureux êtes-vous » dans le fait de descendre jusqu'à l'abîme ? Plusieurs commentateurs expliquent que l'interrogation fondamentale était la suivante : Israël constitue-t-il une essence distincte en soi, ou Israël n'est-il qu'une nation améliorée ? S'agit-il d'un niveau à part entière ou de la même chose portée à un degré supérieur ?
Quelle en est la portée pratique ? Prenons un exemple. Prenez une bicyclette et ajoutez-y un moteur : vous obtenez un vélo à moteur, qui roule bien plus vite. Et si le moteur tombe en panne ? Il vous reste un vélo. C'est le signe que le moteur n'était qu'une amélioration apportée au vélo. En revanche, prenez une moto : s'agit-il d'un simple vélo perfectionné ? Non. Et quelle en est la preuve ? Mettez le moteur hors d'usage, et vous vous retrouvez avec une masse de ferraille dont vous devenez l'esclave, cherchant comment la remorquer. Lorsqu'il s'agit d'une toute autre catégorie, si l'on en retire l'élément supérieur, on tombe à zéro, bien plus bas qu'une bicyclette. Alors que lorsqu'il ne s'agit que d'un perfectionnement, retirez le moteur et il vous reste un vélo. Telle est la différence entre deux espèces distinctes et une simple version améliorée.
Et il en va toujours ainsi. L'animal n'est-il qu'un végétal perfectionné ? Le végétal possède la force de croissance ; l'animal possède lui aussi la force de croissance, à laquelle s'ajoute la force vitale. Pourrait-on dire qu'il s'agit d'un végétal plus évolué ? Mais que se passe-t-il lorsque l'animal meurt ? C'est un cadavre fétide dont on ne peut même pas s'approcher. Et que préfère-t-on, cela ou une plante ? La plante, assurément ! Dès lors que l'animal perd sa supériorité, il devient un néant absolu, pire encore qu'un degré inférieur. Preuve en est que l'animal constitue une catégorie intrinsèquement distincte du végétal.
Venons-en à présent au peuple d'Israël. Si l'on constatait qu'un Juif abandonnant la Torah se retrouvait simplement « comme toutes les nations », on pourrait comparer cela à un vélo muni d'un moteur : sans le moteur, il reste simplement un vélo. Mais nous voyons que lorsqu'Israël sombre, il tombe jusqu'au fond de l'abîme, au point d'en être réduit à ramasser des grains d'orge dans les déjections du bétail des Arabes, ce qui est le degré de déchéance le plus bas qui soit. C'est bien la preuve que le rang d'Israël constitue une catégorie à part, une essence fondamentalement distincte, et non un non-Juif perfectionné. Dès lors qu'on lui retire cette grandeur, on n'obtient pas un degré intermédiaire plus bas, mais un néant absolu.
« Et aveugle comme le serviteur de l'Éternel » - La perfection pratique
Tel est donc le sens de la perfection naturelle : dès leur racine même, ils sont parfaits et possèdent par nature la disposition requise pour la prophétie, formant un cinquième règne dans la Création, privilège dont aucun autre peuple ne dispose. Le second aspect réside dans la perfection pratique : par leurs actes, les enfants d'Israël progressent dans le service de Dieu. Ils n'ont pas seulement reçu des capacités potentielles, ils les concrétisent dans l'action. C'est là la suite du verset : « et aveugle comme le serviteur de l'Éternel ». Le statut de serviteur relève d'un choix. Naître parfait, avec l'aptitude innée à la prophétie, n'est pas le fruit des actes personnels mais une grâce divine, le fait d'être né au sein du peuple d'Israël, doté dès l'origine de cette perfection. En revanche, être véritablement un serviteur de l'Éternel dépend de chacun, de ses mérites personnels et de son niveau, car il a dû peiner et fournir des efforts pour y parvenir.
Il s'ensuit que seul le peuple d'Israël peut véritablement être qualifié d'aveugle : tu possèdes la capacité d'être un serviteur de Dieu et de t'élever, et malgré cela, tu refuses de voir et tu refuses d'entendre. Dès lors, tu es aveugle, tu es sourd, car tu avais précisément les facultés pour cela. En revanche, le non-Juif a été créé, pour ainsi dire, sans ces yeux et sans ces oreilles spirituels ; le traiter d'aveugle reviendrait à qualifier une pierre d'aveugle. Il ne possède ni la prédisposition naturelle ni la perfection pratique, et même s'il travaillait d'arrache-pied sur lui-même, il ne pourrait atteindre de si hauts sommets. C'est pourquoi il est dit : « Qui est aveugle, sinon Mon serviteur, et sourd comme Mon messager que J'envoie ? » Pourquoi te qualifier ainsi d'aveugle ? « Comme le parfait » (kéméchoulam) : en raison de la perfection naturelle avec laquelle tu es né ; « et aveugle comme le serviteur de l'Éternel » : en raison de la perfection pratique, car il est en ton pouvoir d'agir et de devenir le serviteur de Dieu. Si tu n'as ni vu ni entendu, cela ne peut s'appeler que surdité et aveuglement.
La distinction entre « chalem » et « tamim »
À partir du terme méchoulam, qui dérive de chalem (parfait, achevé), le Malbim explicite la différence entre chalem et tamim, deux notions qui semblent pourtant désigner la perfection. Tamim est le contraire de l'infirmité ou du manque : ce qui est exempt de défaut ou de tare est qualifié de tamim. En revanche, chalem désigne ce qui est parachevé dans toute la plénitude du bien possible. Pour être tamim, il n'est nullement requis d'atteindre une grandeur exceptionnelle, il suffit de ne comporter aucune imperfection ; mais lorsque l'on a réalisé l'ensemble des vertus et des accomplissements possibles, on est alors qualifié de chalem.
Un homme qui ne souffre d'aucune infirmité corporelle possède une intégrité physique naturelle : par nature, il est né sans défaut. S'il n'est ni hypocrite, ni flatteur, ni menteur, il possède une intégrité morale, son âme ne présente pas de souillure. Mais nous n'avons pas encore évoqué de qualités éminentes. En revanche, celui qui a accédé à la richesse, à une pleine santé et à la réussite sera dit chalem dans le domaine matériel : non seulement rien ne lui manque, mais il a acquis une supériorité. Il en va de même au niveau de l'âme : celui qui évite la flatterie et le mensonge possède une intégrité morale exempte de défauts ; mais celui qui a conquis les sublimes vertus spirituelles des prophètes et des saints est qualifié de chalem dans son âme, ayant mené son être à la perfection.
C'est pourquoi, pour les animaux, l'Écriture n'emploie pas le terme de perfection (chelemout), mais celui d'intégrité sans défaut (témimout) : « un agneau sans défaut » (sé tamim). Pourquoi ? Parce que le sommet de ce qu'un agneau peut atteindre est simplement d'être indemne de tare. On ne saurait dire d'un agneau qu'il a atteint la plénitude : ferait-il fortune ? Et assurément pas sur le plan spirituel, nul ne prétendant qu'il s'est perfectionné moralement ! Tout son mérite réside uniquement dans l'absence de défaut. À l'inverse, pour les corps inanimés dépourvus de membres, le texte emploie précisément la notion de plénitude : « des pierres entières » (avanime chelemot), « une mesure juste et entière » (éfa chelema). Pourquoi ? Parce que pour un corps sans organes, la notion d'infirmité n'a pas de sens. Existe-t-il une taille prescrite pour une pierre en deçà de laquelle elle serait considérée comme infirme ? Y a-t-il pour une mesure un défaut organique ? C'est pourquoi on emploie ici le terme chelema, c'est-à-dire qu'elle a atteint son maximum, sa plénitude intégrale. Mais pour une créature définie par une forme et un nombre précis de membres, comme le mouton, s'il lui manque quelque chose, on ne dit pas qu'il n'a pas atteint la perfection, mais qu'il n'est pas sans défaut. Le terme de perfection exprime donc toujours une acquisition supplémentaire, des vertus plus hautes et singulières. C'est bien le sens de : « Qui est aveugle comme le parfait » : tu as la possibilité d'accéder à la perfection suprême, et non pas seulement à l'absence de défaut. Tu n'es pas un mouton, tu es Israël, et en tant que tel, tu es capable d'atteindre un niveau bien plus élevé, non seulement exempt de toute tare, mais couronné de grandeur et de la plus haute plénitude.
Une vue et une écoute non préservées
רָאוֹת רַבּוֹת וְלֹא תִשְׁמֹר פָּקוֹחַ אׇזְנַיִם וְלֹא יִשְׁמָע׃ - Tu as vu bien des choses sans y prendre garde ; les oreilles grandes ouvertes, il n'écoute point.
Tu as l'occasion de constater de nombreux événements qui, si tu prenais le temps d'y réfléchir, te feraient reconnaître la grandeur de Dieu. Pourtant, « sans y prendre garde » : tu n'approfondis pas et tu n'ouvres pas les yeux. Médite, contemple la bonté divine envers toi, vois combien de miracles le Saint, béni soit-Il, accomplit ! C'est sur ce constat que s'ouvrait le passage : « Sourds, écoutez ; et vous, aveugles, levez les yeux pour voir ! » À présent, le texte en vient à parler du prophète lui-même : ton propre prophète est aussi ce sourd dont Je parle, car « les oreilles ouvertes » - Dieu désire lui dessiller les oreilles et lui faire entendre Sa parole, « il n'écoute point » - le prophète ne souhaite pas entendre ni aller réprimander le peuple.
L'argument de la génération : de la prémisse à la conclusion
יְהֹוָה חָפֵץ לְמַעַן צִדְקוֹ יַגְדִּיל תּוֹרָה וְיַאְדִּיר׃ - Hachem a désiré, pour Sa justice, agrandir la Torah et l'embellir.
Le Malbim pose en préambule : il existe deux manières d'établir une démonstration. La première va du principe vers la conséquence (de la prémisse au résultat) - j'ai devant moi des faits connus, et à partir d'eux, je déduis ce qui adviendra à la fin ; c'est la méthode de la recherche, où l'on observe ce qui a changé à un moment donné et où l'on extrapole l'avenir. La seconde méthode va de la conséquence vers le principe - je constate la situation actuelle, et sur cette base, je déduis ce qui s'est passé autrefois, comment la chose a débuté et s'est développée.
Cette génération-là posait ses questions sur le Saint, béni soit-Il, selon la première méthode, de la prémisse vers la conséquence, c'est-à-dire « vers l'avant » : déduire de ce qui était au départ ce qui devrait être à la fin. Ils posaient ainsi comme postulat : voici que « Hachem a désiré [agir] pour Sa justice ». Pourquoi Hachem nous a-t-Il prodigué tant de Torah ? Après tout, les sept mitsvot des fils de Noa'h n'auraient-elles pas suffi ? Pourquoi nous en avoir donné six cent treize (Taryag) ? Parce qu'Hachem veut nous conférer du mérite, afin que nous acquérions de nombreux mérites, une récompense éternelle et une plénitude dans le monde de vérité. Dès lors, par la profusion des mitsvot, nos chances d'acquérir des mérites grandissent - « Hachem désire Sa justice », et c'est pourquoi « Il agrandit la Torah et l'embellit », en donnant à Israël six cent treize commandements au lieu de se contenter de sept.
Mais en réalité : « un peuple pillé et dépouillé »
וְהוּא עַם בָּזוּז וְשָׁסוּי הָפֵחַ בַּחוּרִים כֻּלָּם וּבְבָתֵּי כְלָאִים הׇחְבָּאוּ הָיוּ לָבַז וְאֵין מַצִּיל מְשִׁסָּה וְאֵין אֹמֵר הָשַׁב׃ - Et c'est un peuple pillé et dépouillé, ils se lamentent tous au fond des trous et sont enfermés dans des prisons ; ils ont été livrés au pillage sans personne pour les délivrer, au saccage sans personne pour dire : Rends !
Et maintenant, disaient-ils, si telle est la prémisse, regardons le résultat. Or, nous constatons que ces mêmes moyens qu'Hachem avait préparés pour justifier Israël, pour leur agrandir la Torah et les magnifier, n'ont pas produit le résultat escompté. Au lieu d'une immense récompense et d'une élévation au-dessus des nations, « c'est un peuple pillé et dépouillé » : ils sont bafoués et spoliés, on les pille et l'on saccage tout ce qui leur appartient - saccager signifiant détruire.
« Haféa'h ba'horim koulam » - le Malbim explique que le mot « ba'horim » ne vient pas ici du terme désignant des jeunes gens (ba'hour), mais du mot « 'hor » (trou, cavité) : du fond des trous où ils sont terrés, ils soupirent et implorent de leur bouche. « Haféa'h » est une expression liée au souffle de la parole, comme dans le verset « le faux témoin profère (yafi'a'h) des mensonges », où le témoin menteur formule et exprime des faussetés. Dès lors, deux situations se présentent : il y a ceux qui se trouvent dans des cavités et ceux qui croupissent en prison. Quelle est la différence ? L'endroit où un homme se réfugie de sa propre initiative s'appelle un trou - il a cherché une cachette pour s'y dissimuler ; tandis qu'une prison est un lieu où on l'a jeté contre son gré. Ce sont deux expressions pour deux réalités : sous le coup de la persécution, ils cherchent un trou pour s'y cacher, et ceux que les ennemis capturent sont jetés en prison.
Et pourquoi est-il dit à propos du pillage (baz) « sans personne pour sauver », et pour le saccage (mechissa) « sans personne pour dire : Rends » ? Comprenons d'abord la distinction entre « baz » et « mechissa ». Le « baz » correspond à ce que l'ennemi pille pour son propre usage : ils ont conquis un pays riche en ressources, en biens, en armements, et ils se l'approprient. La « mechissa », en revanche, ne désigne pas ce que l'on emporte, mais ce que l'on détruit : ils mettent le feu à ce qui reste, brûlent tout sans rien épargner, non pas dans le but de prendre, mais pour piétiner et saccager par pure destruction.
Or, lorsqu'une armée se livre au pillage, le chef d'armée ne l'en empêche pas, car le butin revient aux soldats ; ils ont combattu, conquis, et le pillage constitue une part de leur solde de guerre. En revanche, pour ce qui est de saccager et de détruire, le chef d'armée pourrait parfois les en retenir, s'il y trouve un intérêt. Il en résulte que pour faire face au pillage, il faudrait l'intervention d'un allié capable de repousser l'armée adverse et de nous délivrer ; mais face à la destruction gratuite, il suffirait parfois que leur propre général ordonne : « Restituez ! » C'est pourquoi la formulation est si précise : « ils ont été livrés au pillage sans personne pour les délivrer » - nul ne vient à notre secours pour nous sauver de la rapine ennemie ; « au saccage sans personne pour dire : Rends ! » - ici, nul besoin d'un sauveur extérieur, il eût suffi que leur commandant donne l'ordre de rendre, mais même cela fait défaut. Le prophète montre ainsi la gravité extrême de notre déchéance. L'argumentation procède, comme nous l'avons dit, du principe vers la fin : la prémisse voulait qu'Hachem désirât notre bien pour Sa justice, et la conséquence logique aurait dû être la prospérité d'Israël ; or, l'abondance de la Torah et des mitsvot, non seulement ne nous a apporté aucun bienfait, mais a attiré sur nous le malheur, au point que nous sommes devenus le peuple le plus rabaissé de toutes les nations.
La réponse d'Hachem : partez de la conséquence pour remonter au principe
מִי בָכֶם יַאֲזִין זֹאת יַקְשִׁב וְיִשְׁמַע לְאָחוֹר׃ - Qui parmi vous prêtera l'oreille à cela, sera attentif et écoutera en regardant en arrière ?
C'est à cela que répond Hachem : vous avez commencé par raisonner « vers l'avant », de la prémisse vers la conséquence, et vous n'avez pas suivi la bonne voie. Vous devez procéder à l'inverse, du résultat vers le principe initial. « Qui parmi vous prêtera l'oreille à cela » - quel est l'homme qui délaissera votre démarche pour aller de la conséquence vers le principe, déduisant de la conclusion et du résultat ce qui s'est produit au commencement ? C'est le sens de « et écoutera en regardant en arrière » : remonter le cours des choses, à l'opposé de votre démarche. En clair : quel est le résultat sous nos yeux ? Israël est livré au pillage. C'est un fait établi. À présent, à partir de cette réalité, remontons au point de départ pour comprendre ce qui a provoqué une telle situation. Non pas selon votre logique, qui partait de la prémisse - Hachem veut nous accorder du mérite et nous a comblés de Torah, alors pourquoi sommes-nous dépouillés ? Mais bien à l'inverse : nous sommes spoliés, c'est le constat, et à partir de là, cherchons la cause véritable ; vous comprendrez alors que tout procède de la Providence divine.
מִי נָתַן לִמְשִׁסָּה יַעֲקֹב וְיִשְׂרָאֵל לְבֹזְזִים הֲלוֹא יְהֹוָה זוּ חָטָאנוּ לוֹ וְלֹא אָבוּ בִדְרָכָיו הָלוֹךְ וְלֹא שָׁמְעוּ בְּתוֹרָתוֹ׃ - Qui a livré Jacob au pillage, et Israël aux spoliateurs ? N'est-ce pas l'Éternel, envers Qui nous avons péché ? Ils n'ont pas voulu marcher dans Ses voies, et n'ont pas écouté Sa Torah.
Dans ce verset, le prophète procède selon la juste démarche : d'abord les conséquences. « Qui a livré Jacob au pillage, et Israël aux spoliateurs ? » - et de là, on remonte au principe fondamental. « N'est-ce pas l'Éternel ? » Vous vous imaginez peut-être que c'est un pur hasard - qu'Hachem nous a donné de nombreuses mitsvot pour qu'au bout du compte nous soyons dépouillés ? Absolument pas. Le Saint, béni soit-Il, vous a donné la Torah et les mitsvot parce qu'Il désirait véritablement Sa justice, voulant magnifier la Torah et faire acquérir à Israël de nombreux mérites ; et si l'on constate que l'issue finale est « Jacob livré au pillage et Israël aux spoliateurs », cela relève nécessairement de la providence divine et ne s'est point produit de soi-même. Dès lors, remontons en arrière pour chercher à la racine ce qui a provoqué cela.
Et la réponse est : « [C'est Lui] envers Qui nous avons péché ; ils n'ont pas voulu marcher dans Ses voies, et n'ont pas écouté Sa Torah ». La cause, c'est vous-mêmes. Puisque vous n'avez pas consenti à suivre la Torah d'Hachem, vous avez ainsi attiré sur vous tous les malheurs et toutes les calamités. Et quel est le sens de ce terme « zou » (cela même) ? Cette raison même par laquelle Je désirais magnifier pour vous la Torah et les mitsvot et vous accorder une grande récompense, c'est elle-même que vous avez dédaignée, et c'est en cela même que nous avons fauté envers Lui ; c'est pourquoi Jacob a été livré au pillage et Israël aux spoliateurs.
Le Malbim ajoute ici un principe fondamental relatif à l'attribut de justice : envers celui à qui Je n'ai pas fait de bien et qui s'est fourvoyé à Mon encontre, Je Me montrerai rigoureux, mais pas avec une sévérité démesurée. En revanche, envers celui que J'ai comblé de bienfaits, et qui, au sein même de cette bienfaisance, s'égare et pèche contre Moi, la colère est infiniment plus vive et le châtiment bien plus lourd. Tel est le sens profond de l'expression « N'est-ce pas l'Éternel, envers Qui [zou] nous avons péché ? » : il aurait en apparence suffi de dire « envers Qui nous avons péché », alors pourquoi préciser « zou » ? C'est pour enseigner ce qui décuple et aggrave votre faute : par cela même dont le Saint, béni soit-Il, nous a gratifiés - en multipliant pour nous la Torah et les mitsvot afin que nous soyons des justes et recevions une immense récompense -, c'est précisément là que nous avons péché contre Lui. Non seulement nous n'en avons pas tiré parti, mais nous nous en sommes servis contre Lui, en transgressant Ses commandements et en nous rebellant.
Dès lors, comment imaginer qu'une telle chose puisse passer sous silence ? « Ils n'ont pas voulu marcher dans Ses voies » - même lorsque les prophètes venaient les réprimander, leur cœur refusait de suivre Ses voies ; et ils ne s'en sont pas tenus là, mais « ils n'ont pas écouté Sa Torah », la transgressant avec dédain. Cette même faveur que Je t'avais accordée pour élever ton rang, tu l'as finalement employée pour t'abaisser et déchoir. Ne t'étonne donc pas du châtiment : les mitsvot t'avaient été données pour ton bien, et dès lors que tu n'as pas voulu et n'as pas écouté, c'est par elles que tu as été puni. À qui la faute, alors ? À l'homme lui-même, qui ne saurait avoir le moindre grief contre le Roi.
Jacob au pillage et Israël aux spoliateurs
Le Malbim explique, selon sa méthode habituelle, que « Jacob » désigne la condition d'Israël à son niveau le plus humble, la masse populaire, du mot « ékev » (le talon), désignant les personnes de rang inférieur situées au talon ; tandis qu'« Israël » évoque les grands, les notables et les personnages de premier plan. C'est pourquoi le texte est d'une grande précision : Jacob, la strate modeste, a été livré au pillage - l'ennemi est venu, massacrant et détruisant parmi eux. En revanche, les dignitaires de la nation, à l'image de Daniel et de ses compagnons, ne furent pas massacrés par l'ennemi, mais emmenés au palais royal pour y servir d'officiers et de conseillers ; ils furent donc livrés « aux spoliateurs », qui les ont accaparés comme un butin pour qu'ils se tiennent à leur service, à la manière d'un homme qui pille des richesses.
Quant au mot « zou » lui-même, le Malbim relève qu'il fait allusion à une chose cachée et s'emploie aussi bien au masculin qu'au féminin : « Ce peuple que [zou] Je Me suis formé », « qu'ils soient pris dans les desseins qu'ils [zou] ont tramés », « devant les méchants qui [zou] me dépouillent », ou encore « et la caravane ira dans cette voie [zou] ».
Une autre difficulté stylistique apparaît : le verset commence à la première personne et s'achève à la troisième personne - « envers Qui nous avons péché » puis « ils n'ont pas voulu marcher dans Ses voies ». Il aurait dû dire « et nous n'avons pas voulu », ou inversement débuter à la troisième personne : « ils ont péché envers Lui... et n'ont pas voulu ». Rachi soulève ce point et explique qu'il s'agit de deux groupes distincts, de nous-mêmes et de nos pères : « N'est-ce pas l'Éternel, envers Qui nous avons péché » - nous, mais le mal n'a pas commencé avec nous, car « ils n'ont pas voulu », nos pères, marcher dans Ses voies, le processus ayant débuté dès leur époque. Il s'agit donc de deux générations, ce qui justifie l'emploi successif de la première et de la troisième personne. Le Radak relève également cette difficulté, mais rappelle qu'il ne faut pas s'en étonner, car tel est le style fréquent des Écritures ; un même verset peut alterner entre différents pronoms, à l'exemple de « sois leur bras chaque matin, ainsi que notre salut », où « leur bras » est à la troisième personne et « notre salut » à la première.
Fureur, colère et guerre
וַיִּשְׁפֹּךְ עָלָיו חֵמָה אַפּוֹ וֶעֱזוּז מִלְחָמָה וַתְּלַהֲטֵהוּ מִסָּבִיב וְלֹא יָדָע וַתִּבְעַר בּוֹ וְלֹא יָשִׂים עַל לֵב׃ - Aussi a-t-Il déversé sur lui la fureur de Sa colère et la violence de la guerre ; elle l'a embrasé de toutes parts sans qu'il le sache, elle a brûlé en lui sans qu'il y prenne garde.
Dès lors qu'Israël s'est écarté du chemin et qu'ils ont tiré parti de la Torah - pourtant multipliée à leur intention pour leur bien - pour désobéir à la parole divine, « Il a déversé sur lui la fureur de Sa colère » : le Saint, béni soit-Il, a répandu sur eux Son courroux. Et qu'est-ce qui a attiré cette « violence de la guerre » et fait qu'« elle l'a embrasé de toutes parts » ? C'est le fait qu'« il n'a rien su » et « n'y a pas pris garde ». Car s'ils avaient fait techouva, le Saint, béni soit-Il, leur aurait pardonné, mais ils ne sont pas revenus à Lui. Même après qu'Il eut déversé la fureur de Sa colère et que la flamme l'eut embrasé tout autour, « il n'a rien su » : comme s'il ignorait pourquoi cela lui arrivait et d'où cela provenait, sans comprendre qu'il y avait là un avertissement d'Hachem appelant à faire techouva.
Il y a ici plusieurs étapes. Tout d'abord : « elle l'a embrasé tout autour, et il ne l'a pas su » - le feu a commencé à brûler autour de lui, et il ne comprend toujours pas que cela va l'atteindre. Ensuite : « elle l'a consumé » - le feu s'est déjà attaqué à lui-même, « et il ne le prend pas à cœur » - et malgré tout, il ne prend pas à cœur de faire téchouva, il n'éteint pas l'incendie et n'écarte pas de lui la fureur et la colère du Saint, béni soit-Il, par le repentir. Et le sens profond : au départ, l'ennemi n'est pas venu frapper directement au cœur du peuple, mais il a conquis les régions avoisinantes, aux frontières d'Erets Israël - c'est là « elle l'a embrasé tout autour », et le peuple, pour ainsi dire, ne comprend pas que bientôt l'ennemi va l'atteindre. Puis l'ennemi arrive véritablement jusqu'à nous, « elle l'a consumé », et l'on voit déjà qu'il s'en prend à nous et non aux autres nations, et même alors, « il ne le prend pas à cœur ».
Enfin, le Malbim analyse avec précision les termes « 'héma » (fureur) et « af » (colère). La 'héma désigne toujours la colère intérieure, tandis que le af est celle qui s'extériorise. C'est pourquoi il est dit : « Car un feu s'est allumé dans Ma colère (bé-api) » - lorsque le nez (af) d'un homme s'empourpre et que de la vapeur commence à sortir de sa bouche, la colère est déjà passée de l'intérieur vers l'extérieur. En revanche, la 'héma brûle au-dedans, comme il est dit à propos d'Assuérus : « et sa fureur brûlait en lui » ; et comme l'explique le Malbim à cet endroit, la colère ne faisait d'abord que « brûler en lui », car il ne pouvait pas se permettre de la manifester au dehors - une explication remarquable développée dans les cours sur la Méguilat Esther. Ici également : il y a d'abord l'aspect de la 'héma, intérieure ; puis « Son af », lorsque le feu s'extériorise ; et dans une troisième étape, « la violence de la guerre », lorsqu'Il s'avance avec force dans la guerre contre Israël, parce qu'ils ne prêtent pas attention aux allusions et ne discernent pas comment le Saint, béni soit-Il, s'adresse à eux - et alors, la guerre éclate au grand jour.
En conclusion :
Le prophète distingue deux catégories parmi les idolâtres : ceux qui ne voyaient dans la statue qu'un intermédiaire, qui se contenteront de « reculer en arrière », et ceux qui y voyaient une divinité en soi, qui seront profondément couverts de honte. De là, il s'adresse à Israël et enseigne que les qualificatifs d'« aveugle » et de « sourd » ne s'appliquent qu'à celui qui a été créé avec des organes de vue et d'ouïe, et donc uniquement à Israël et à ses prophètes : à eux ont été accordées à la fois la perfection naturelle (« comme le parfait ») et la capacité d'atteindre la perfection par les actes (« comme le serviteur de l'Éternel »). Ils constituent une catégorie à part dans la Création, et c'est pourquoi leur chute est si profonde. Face à la récrimination de la génération - si l'Éternel a voulu, pour Sa justice, magnifier la Torah, pourquoi est-ce un peuple pillé et dépouillé ? - le prophète répond qu'il faut inverser le sens de la réflexion : remonter de la conséquence vers la cause. Dès lors que l'on comprend que tout relève de la Providence divine, on parvient à la racine du problème : « C'est contre Lui que nous avons péché » - c'est envers ce bienfait même que nous nous sommes rebellés, et la rigueur du jugement en est donc redoublée. Et si, malgré tout l'embrasement alentour et l'incendie intérieur, le peuple persiste à « ne pas savoir » et « ne pas prendre à cœur », alors la fureur ('héma) se transforme en colère extériorisée (af), et cette colère en la violence d'une guerre ouverte.