Introduction
Le chapitre 54 est un chapitre de consolation pour la communauté d'Israël (Knesset Israël), comparée ici à une femme. Le prophète s'adresse à elle comme à une épouse délaissée par son mari, et lui promet le retour, le rassemblement et une alliance éternelle. Dans cette partie, nous étudierons les versets 4 à 10, à travers deux grands axes d'explication : celui du Radak, selon qui la plupart des promesses se rapportent à l'avenir, et celui du Malbim, qui comprend ces promesses comme visant l'effacement du passé. Ces deux approches se complètent et nous offrent un tableau complet de la délivrance finale.
« Ne crains rien, car tu n'auras plus à rougir » - Une délivrance sans exil ultérieur
אַל־תִּירְאִי כִּי־לֹא תֵבוֹשִׁי וְאַל־תִּכָּלְמִי כִּי לֹא תַחְפִּירִי כִּי בֹשֶׁת עֲלוּמַיִךְ תִּשְׁכָּחִי וְחֶרְפַּת אַלְמְנוּתַיִךְ לֹא תִזְכְּרִי־עוֹד׃ - « Ne crains rien, car tu n'auras plus de honte, et ne sois pas confuse, car tu n'auras plus à rougir ; car tu oublieras la honte de ta jeunesse, et tu ne te souviendras plus de l'opprobre de ton veuvage. »
Le Radak explique que ce verset se rapporte à l'avenir. Le peuple d'Israël pourrait en effet craindre : nous sommes déjà sortis de l'exil d'Égypte, puis nous avons de nouveau été exilés ; nous avons été délivrés et sommes entrés en Terre d'Israël, puis le premier Temple a été détruit ; nous avons été délivrés par Ezra et Néhémie, puis nous sommes repartis en exil - l'exil dans lequel nous nous trouvons encore aujourd'hui. Peut-être que la prochaine rédemption ne sera elle aussi que temporaire, et qu'un nouvel exil lui succédera ? C'est pourquoi le prophète déclare : « Ne crains rien, car tu n'auras plus de honte ». Le Radak explique : lorsqu'un homme s'élève à la grandeur puis s'effondre, c'est une honte et une humiliation. La promesse est ici d'accéder à une grandeur qui ne sera plus jamais suivie de honte. La « honte de ta jeunesse » désigne les épreuves traversées en terre d'Israël à cette époque lointaine (d'où le terme aloumayikh, apparenté à ne'élam, caché ou enfoui dans un lointain passé). « L'opprobre de ton veuvage » désigne les souffrances de l'exil, où tu étais comme une veuve privée de son époux. Tout cela, tu l'oublieras devant l'immensité du bien à venir. En d'autres termes : c'est la promesse d'une délivrance qui ne sera plus jamais suivie d'exil ni de malheur.
Le Malbim : la honte intérieure et l'affront causé par autrui
Le Malbim interprète ce verset comme une promesse touchant au passé, en commençant par une distinction linguistique. La boucha (honte) est le sentiment que l'homme éprouve envers lui-même : « Comment ai-je pu faire une chose pareille ? », « Comment ai-je pu commettre une telle erreur ? ». La klima (confusion, affront), en revanche, désigne le déshonneur infligé par les autres qui lui font honte publiquement. Dès lors, les membres du verset se répondent en parallèle : « Ne crains rien, car tu n'auras plus de honte » correspond à « car tu oublieras la honte de ta jeunesse » ; et « ne sois pas confuse, car tu n'auras plus à rougir » correspond à « et tu ne te souviendras plus de l'opprobre de ton veuvage ».
La femme à laquelle s'adresse le prophète est la communauté d'Israël. Aux jours de sa jeunesse, lorsqu'elle avait encore un époux et résidait sur sa terre, quand le Saint, béni soit-Il, était présent parmi nous dans le pays et au Temple, nous avons commis de mauvaises actions et pratiqué l'idolâtrie, éprouvant alors de la honte envers nous-mêmes. C'est là « la honte de ta jeunesse ». Nous ne subissions aucun affront de la part des autres nations à cette époque, car elles-mêmes étaient idolâtres, et il n'y avait donc personne devant qui rougir. C'est à ce sujet que le Saint, béni soit-Il, promet : tes enfants reviendront et ton époux reviendra, et ne crains pas d'avoir à rougir de ces actes passés, « car tu oublieras la honte de ta jeunesse ». Et comment cette honte s'oublie-t-elle ? Par le pardon et la rémission que Dieu accordera pour ces fautes - et dès lors que la cause de la honte disparaît, la honte elle-même s'évanouit.
Par la suite, nous avons été exilés de notre terre et nous nous sommes retrouvés dans la condition d'une veuve, comme si le Saint, béni soit-Il, nous avait répudiés. En exil, nous n'éprouvions plus de honte intérieure, car nous ne servions plus les idoles, mais nous subissions l'affront venant des autres : tous les peuples nous considéraient comme une nation bannie de sa terre, telle une femme chassée du foyer par son mari. C'est à cela que répond : « et ne sois pas confuse, car tu n'auras plus à rougir ». Le Malbim explique que le verbe takhpiri évoque l'attitude de celui qui, sous le coup de la honte, creuse et enfouit son visage - comme dans l'expression courante où l'on voudrait « s'enterrer sous terre ». Le prophète promet : il n'y aura plus jamais de situation où tu voudras disparaître sous l'effet de l'humiliation, « car tu ne te souviendras plus de l'opprobre de ton veuvage ». L'affront dont on t'a accablée en te traitant de veuve délaissée, rejetée de sa terre par Dieu, ne sera plus jamais évoqué. Le Malbim remarque au passage que 'herpa (opprobre) et takhpiri partagent la même racine notionnelle : l'opprobre pousse l'homme à enfouir sa face.
Pourquoi dit-on ici « tu oublieras » et là « tu ne te souviendras plus » ?
Remarquez cette précision : pour les fautes commises en Terre d'Israël, il est dit « tu oublieras », tandis que pour les humiliations infligées par les nations en exil, il est dit « tu ne te souviendras plus ». Qu'est-ce qui efface le plus puissamment le passé : l'oubli ou le fait de ne plus mentionner ? C'est l'oubli. L'oubli représente l'amnésie totale, l'effacement complet de la mémoire. En revanche, « tu ne te souviendras plus » implique que la chose peut encore exister dans l'esprit, mais qu'on ne l'évoque plus, qu'on ne la prononce plus de sa bouche. Dès lors, la honte de notre jeunesse, qui remonte à l'époque où nous résidions sur notre terre il y a des millénaires, peut plus aisément tomber dans un oubli total - « tu oublieras ». Tandis que l'opprobre du veuvage, ces humiliations de l'exil qui nous sont bien plus proches dans le temps, ne peut faire l'objet d'un oubli absolu, mais seulement de la promesse : « tu ne t'en souviendras plus ».
« Car ton Créateur est ton époux »
כִּי בֹעֲלַיִךְ עֹשַׂיִךְ יְהֹוָה צְבָאוֹת שְׁמוֹ וְגֹאֲלֵךְ קְדוֹשׁ יִשְׂרָאֵל אֱלֹהֵי כׇל־הָאָרֶץ יִקָּרֵא׃ - Car ton Créateur est ton époux, Hachem Tsevaot est Son nom, et ton rédempteur est le Saint d'Israël, Il sera proclamé Dieu de toute la terre.
Le Radak explique : Celui qui t'a créée redeviendra ton maître et ton époux. Nous disons dans les Seli'hot : « Des insolents ont dominé sur nous », « d'autres maîtres que Toi ont régné sur nous » - les impies se sont érigés en maîtres au lieu qu'Hachem soit notre Maître. C'est à cela que répond le texte : il n'en sera plus ainsi, mais « car ton Créateur est ton époux » - Celui qui t'a façonnée sera ton maître et protecteur. Et pourquoi insister sur « Hachem Tsevaot est Son nom » ? Parce que pour délivrer le peuple d'Israël, il faut de la puissance, et seul Celui à qui appartiennent toutes les armées d'en haut et d'en bas en a le pouvoir. « Il sera proclamé Dieu de toute la terre » : après la délivrance, tous les peuples se tourneront vers Lui d'un même élan pour Le servir d'un commun accord ; dès lors, Il ne sera plus seulement appelé le Dieu d'Israël, mais le Dieu de toute la terre, et les nations reconnaîtront elles aussi qu'Hachem est le vrai Dieu.
Le Malbim poursuit son raisonnement et montre que ce verset correspond précisément aux deux aspects mentionnés au verset précédent. En réponse à « l'opprobre de ton veuvage tu ne t'en souviendras plus », le prophète affirme : « car ton Créateur est ton époux, Hachem Tsevaot est Son nom ». C'est par la puissance d'Hachem, à la domination de qui sont soumises toutes les armées, qu'Il te rétablira sur ton trône. La honte de notre condition d'exilés est achevée, car le Saint, béni soit-Il, qui nous a façonnés, redeviendra notre époux, nous fera revenir et nous reprendra pour femme ; il n'y aura plus la flétrissure du veuvage, nous redeviendrons la maîtresse de maison. Et en réponse à « la honte de ta jeunesse tu l'oublieras », qui renvoie aux transgressions commises à l'époque du Premier Temple et dont nous avions honte en nous-mêmes, il est dit : « et ton rédempteur est le Saint d'Israël ». Nous avons déjà expliqué à plusieurs reprises que le « Saint d'Israël » désigne le Saint, béni soit-Il, dans Son lien unique avec le peuple d'Israël, dans la mesure où nous Le sanctifions par nos actes. C'est-à-dire que nous serons alors un peuple saint voué à Dieu, et Hachem sera proclamé saint par notre intermédiaire, grâce à nos actes sanctifiés ; et « Il sera proclamé Dieu de toute la terre », car tous Le serviront et reconnaîtront Sa divinité. Dès lors, comment serait-il possible de pécher encore ? Il s'ensuit que nos fautes seront effacées, puisque nous ne pécherons plus, et que tomberont dans l'oubli toutes les iniquités commises à l'époque où le Beth Hamikdach subsistait.
Une femme abandonnée et une épouse de jeunesse méprisée
כִּי־כְאִשָּׁה עֲזוּבָה וַעֲצוּבַת רוּחַ קְרָאָךְ יְהֹוָה וְאֵשֶׁת נְעוּרִים כִּי תִמָּאֵס אָמַר אֱלֹהָיִךְ׃ - Car comme une femme délaissée et au cœur affligé Hachem t'a appelée, et telle une épouse de la jeunesse qui serait rejetée, dit ton Dieu.
Le Malbim poursuit dans la même voie. Lorsque les enfants d'Israël vivaient sur leur terre et se détournaient d'Hachem, ils étaient comparables à une épouse de jeunesse qui vit avec son mari tout en le trahissant, et dont le mari finit par se dégoûter parce qu'elle brave sa volonté. C'était là notre condition : nous résidions à Jérusalem, en terre d'Israël, dans le Beth Hamikdach - tout en irritant le Saint, béni soit-Il. Dans une telle situation, le mari n'a pas encore quitté le foyer et ne l'a pas renvoyée loin de lui, mais elle est devenue méprisable à ses yeux. En revanche, au temps de l'exil, le mari a perdu patience et nous a répudiés en raison de nos agissements. Selon cette distinction, le verset s'éclaire : « comme une femme délaissée et au cœur affligé », c'est l'exil, où le mari est parti et où l'épouse a l'esprit abattu parce qu'il l'a abandonnée ; « et telle une épouse de la jeunesse qui serait rejetée », c'est l'état antérieur, lorsque nous vivions encore sur notre terre : le mari demeure auprès d'elle, mais Il la prend en dégoût en raison de ses actes.
La différence entre ces deux situations apparaît lorsqu'il s'agit de remédier à leur détresse. La femme délaissée a besoin que son mari prenne conscience de ses souffrances, puisqu'il ne vit plus auprès d'elle. Lorsqu'un homme vit avec son épouse et qu'elle traverse une épreuve, il en a conscience ; mais une fois qu'il l'a renvoyée, il n'en sait plus rien et ne s'en soucie guère, pour ainsi dire. Certes, toute la terre est remplie de la gloire du Saint, béni soit-Il, mais c'est comme s'Il Se désintéressait d'elle : elle a donc besoin qu'Il prête attention à sa détresse et prenne pitié d'elle. En revanche, pour la femme devenue méprisable, le problème n'est pas que le mari ignore son sort, puisqu'elle demeure encore sous son toit ; son malheur vient de ce qu'elle l'irrite par ses actes. Pour elle, il est donc nécessaire qu'il use de bienveillance envers elle et lui pardonne ses fautes.
« Un court instant Je t'ai abandonnée » - miséricorde face à l'abandon, pardon face au rejet
בְּרֶגַע קָטֹן עֲזַבְתִּיךְ וּבְרַחֲמִים גְּדֹלִים אֲקַבְּצֵךְ׃ - Un court instant Je t'avais délaissée, mais avec une immense miséricorde Je te rassemblerai.
Le Malbim commente : cet abandon paraîtra comme un court instant en comparaison de l'ampleur de la rédemption, au point qu'on n'en tiendra pour ainsi dire plus compte face à l'immensité du salut. « Mais avec une immense miséricorde Je te rassemblerai » - cela répond à la condition de la femme délaissée, qui a besoin que son mari prenne pitié d'elle et se soucie de son sort ; voilà pourquoi une profonde miséricorde est ici requise. Toutefois, nous avons également connu la condition d'une « épouse de la jeunesse rejetée », quand nous vivions encore sur notre terre et qu'Hachem éprouvait du dégoût pour notre conduite. Dans cette situation, il ne suffit pas qu'Il S'intéresse à notre sort, car Il est indigné contre nous qui demeurons dans Sa propre maison tout en nous livrant à l'idolâtrie ; il faut d'abord qu'Il apaise Son courroux contre nous, ce qui s'accomplit par le pardon de la faute.
בְּשֶׁצֶף קֶצֶף הִסְתַּרְתִּי פָנַי רֶגַע מִמֵּךְ וּבְחֶסֶד עוֹלָם רִחַמְתִּיךְ אָמַר גֹּאֲלֵךְ יְהֹוָה׃ - Dans un accès de courroux Je t'ai caché Ma face un instant, mais avec une bienveillance éternelle J'ai pitié de toi, dit ton rédempteur, Hachem.
Selon le Malbim, le terme « chétséf » désigne une faible mesure, un peu. Le voilement de la face divine causé par l'irritation et le dégoût - pour L'avoir offensé dans Sa propre demeure - ne paraîtra qu'un bien mince courroux au regard de l'immense miséricorde qu'Il déversera. « Mais avec une bienveillance éternelle J'ai pitié de toi » : cette miséricorde découle d'une bonté éternelle qui pardonne les fautes pour toujours, une bienveillance qui efface l'ensemble des transgressions commises depuis toujours. Dès lors, tout ce qui a eu lieu à l'époque où Israël était dans la situation d'une « épouse de la jeunesse rejetée » ne semblera qu'un faible courroux en comparaison de l'immense compassion dont Il usera alors pour effacer toutes les offenses par lesquelles nous avions excité Sa colère.
Rachi cite au nom de Mena'hem que « chetsef » s'explique au sens d'ardeur de la colère, c'est-à-dire un redoublement de courroux, une grande colère. Dounach, quant à lui, explique « dans un peu de colère », et cela rejoint la ligne du Malbim. De fait, les deux moitiés du verset sont parallèles : « Un court instant Je t'ai abandonnée » face à « dans un débordement (chetsef) de colère Je t'ai caché Ma face » - tout comme là-bas « un court instant » est une petite mesure, ici aussi « chetsef ketsef » signifie un peu de colère. Le Radak rapporte également au nom de son père qu'il s'agit d'un peu de colère, et s'appuie sur le Targoum : le Targoum Yonatan traduit « pendant un court moment J'ai retiré de toi la présence de Ma Chekhina » - c'est-à-dire pendant peu de temps.
Le serment des eaux de Noa'h
כִּי־מֵי נֹחַ זֹאת לִי אֲשֶׁר נִשְׁבַּעְתִּי מֵעֲבֹר מֵי־נֹחַ עוֹד עַל־הָאָרֶץ כֵּן נִשְׁבַּעְתִּי מִקְּצֹף עָלַיִךְ וּמִגְּעׇר־בָּךְ׃ - Car ceci est pour Moi comme les eaux de Noa'h : de même que J'ai juré que les eaux de Noa'h ne passeraient plus sur la terre, ainsi J'ai juré de ne plus M'emporter contre toi ni de te réprimander.
D'abord, la question de la graphie : certains lisent « ki mé Noa'h » en deux mots, du terme « mayim » (les eaux), tandis que d'autres ont pour version « ki yemé Noa'h » en un seul mot (comme les jours de Noa'h). Le Min'hat Chaï écrit qu'il y a là des divergences entre manuscrits : dans la plupart des livres, il s'agit de deux mots, « ki mé », conformément à l'usage de lecture des Séfarades, mais certains livres ont la version en un seul mot (« kimé »), comme dans « car comme les jours (kimé) de son impureté menstruelle elle sera souillée ». La tradition des Juifs du Yémen est de lire « kimé » en un seul mot.
Le Radak explique « les eaux de Noa'h » : les eaux du Déluge qui eurent lieu du temps de Noa'h et dont Noa'h fut sauvé. Le sens de la promesse est le suivant : de même que J'ai juré que les eaux du Déluge ne passeraient plus sur la terre, et c'est là un décret irrévocable, ainsi « J'ai juré de ne plus M'emporter contre toi ni de te réprimander ». Cela fait écho à ce qui a été dit plus haut, afin qu'Israël ne craigne pas que le retour de l'exil ne soit que temporaire, comme à l'époque du second Temple, avec la crainte d'être à nouveau exilé. Non : tout comme J'ai juré que les eaux de Noa'h ne passeraient plus, et de fait il n'y a plus jamais eu de Déluge dans le monde, de même ce serment est immuable.
Et où trouvons-nous un serment fait à Noa'h ? Dans les textes, il n'y a pas de serment explicite, et deux explications sont apportées à ce sujet. Nos Sages disent : de même qu'un double « non » vaut serment, un double « oui » vaut serment ; quiconque répète une parole deux fois, par la négative ou par l'affirmative, en fait un serment. Or, il est écrit ici : « toute chair ne sera plus anéantie par les eaux du Déluge », et aussi « il n'y aura plus de Déluge pour détruire la terre » - deux négations, et cette répétition a valeur de serment. Seconde explication, celle du Radak : l'Alliance elle-même constitue le serment, « et J'établirai Mon alliance avec vous ». L'alliance implique la pérennité et le maintien de la chose (kiyoum), tout comme le serment garantit sa tenue. De fait, en araméen, le serment est traduit par la racine « kayam » : « Ra'hmana idkar lan keyameh de-Avraham re'hima » - « keyameh » désigne Son serment et Son alliance. L'alliance et le serment sont tous deux un engagement absolu que la chose se réalisera quoi qu'il arrive, alors qu'une simple parole ne comporte pas encore une telle garantie.
« Écrivons-le » - L'histoire des Tenaïm
On raconte qu'un jour on rédigeait des « Tenaïm » (engagements préalables au mariage), comme c'est la coutume chez les Ashkénazes et aujourd'hui chez presque tout le monde, actes dans lesquels on consigne les engagements de chaque partie. L'une des parties s'obstina à refuser de signer : « Quoi, vous ne me croyez pas ? Ma parole est d'or. Pourquoi me faire signer, suis-je un étranger ? ». Et il refusait catégoriquement de signer. L'un des grands maîtres d'Israël était présent, et on lui demanda ce qu'il convenait de faire. Le Rav dit alors à l'homme : Vous devez signer. Voyez, quand nous demandons la vie au Saint, béni soit-Il, nous ne nous contentons pas d'une simple prière orale, nous disons : « Inscris-nous dans le Livre de la Vie ». Maître du monde, tant que ce n'est pas écrit, nous ne sommes pas sereins. Dirions-nous au Saint, béni soit-Il : « Quoi, Tu ne nous fais pas confiance ? » Bien au contraire, nous demandons un écrit et non de simples promesses. Et si nous demandons au Maître du monde d'écrire, vous pouvez vous aussi signer par écrit. L'homme comprit qu'il n'avait pas le choix et se résolut à signer.
Ce sont là des procédés de manipulateurs et d'escrocs : « Vous pouvez me faire confiance, quoi, vous ne me croyez pas ? Ma parole vaut engagement ». C'est aussi souvent la façon de faire de certains artisans. La réponse est bien simple : je te crois à cent pour cent, mais mettons-le par écrit. Tout ce dont nous avons convenu - ici une prise, là un robinet - note tout, et nous nous épargnerons bien des ennuis par la suite. L'un des grands rabbins d'Israël, qui siégeait comme dayan au tribunal rabbinique de Rabbi Nissim Karelitz, disait qu'il aurait pu régler quatre-vingts à quatre-vingt-dix pour cent des litiges soumis aux tribunaux rabbiniques si seulement tout avait été consigné par écrit. Or, c'est là l'écueil habituel : « Ce n'est pas délicat de lui demander d'écrire, comme si je n'avais pas confiance en lui » - et c'est précisément de là que naissent toutes les complications. Consignez tout dès le départ, et vous éviterez quatre-vingt-dix pour cent des problèmes. Il en va de même ici : le Saint, béni soit-Il, nous a accordé pour cela une alliance et un écrit, et il est formellement consigné que cet engagement ne changera pas.
Le Malbim : Israël équivaut au monde entier
Le Malbim explique : de même que J'ai juré à l'époque de Noa'h de ne plus amener de Déluge sur la terre, parce que J'ai eu pitié du monde afin qu'il ne périsse point, ainsi la communauté d'Israël m'est aussi précieuse que le monde entier, et plus que le monde entier. M'emporter contre Israël m'est aussi pénible que d'amener un déluge, c'est pourquoi J'ai juré de ne plus M'emporter contre toi ni de te réprimander. Le Malbim relève avec précision qu'il y a là deux serments correspondant aux deux situations mentionnées plus haut : « de M'emporter contre toi » - pour le passé, en regard de « l'épouse de jeunesse quand elle est répudiée », pour L'avoir irrité sur notre terre ; Il pardonnera ces fautes et ne s'en courroucera plus. « Ni de te réprimander » - pour l'avenir, en regard de la « femme abandonnée et au cœur brisé », car Hachem nous avait alors exilés ; le Saint, béni soit-Il, promet qu'il n'y aura plus jamais d'autre exil, et qu'il n'y aura plus de situation où vous seriez comme une femme délaissée.
Noa'h et Moché : l'enseignement du Ari
Dans le livre Michnat HaGuilgoulim, un développement entier est consacré au verset « Car cela est pour Moi comme les eaux de Noé ». Le saint Ari rapporte, d'après les Tikouné Zohar, que Noa'h s'est réincarné en Moshé. Le Zohar explique que le Saint, béni soit-Il, avait planté l'âme de Moshé dans la génération du Déluge sous les traits de Noa'h, mais cela n'avait pas abouti. En effet, Noa'h, comme on le sait, n'a pas prié pour sa génération ; il aurait dû intercéder et ne l'a pas fait, se contentant de construire l'arche, sauvant sa propre personne sans sauver ses contemporains. C'est pourquoi le Déluge porte son nom, Mé Noa'h (« les eaux de Noé »), ce qui constitue un fait redoutable. Imaginez que l'on donne à la Shoah le nom d'un individu en lui en imputant la responsabilité ! De même ici : comment se fait-il qu'un tel cataclysme porte le nom de Noa'h, l'unique juste de son époque ? C'est précisément parce que s'il avait prié, il aurait pu sauver sa génération ; c'est pourquoi le Déluge a été associé à son nom.
De là découle également la raison pour laquelle Moshé ne cesse d'intercéder et de prier pour son peuple tout au long de sa vie. Noa'h a mis cent vingt ans à bâtir l'arche, et Moshé Rabbénou a vécu cent vingt ans afin de parachever ces années-là. Il a été dit à Moshé : « Car tu as trouvé grâce à Mes yeux », or où trouve-t-on une telle formule ? « Et Noa'h trouva grâce aux yeux de l'Éternel ». Noa'h fut sauvé dans une arche (téva), et Moshé, dans sa petite enfance, fut lui aussi placé dans une arche. Et Moshé s'est écrié : « Efface-moi (me'héni) donc de Ton livre que Tu as écrit » - signifiant : si je ne parviens pas à réparer ce que j'ai manqué alors, lorsque je n'ai pas prié pour ma génération, je retombe dans cette même faute ; or les lettres de me'héni (מחני) forment également Mé Noa'h (מי נח). De plus, lors du Déluge, l'Écriture emploie le terme : « Et Il effaça (vàyima'h) toute existence ». C'est donc à dessein qu'il use de cette racine : car j'aurais mérité de disparaître dès lors, dans les eaux du Déluge. Un chapitre entier y détaille ainsi les parallèles saisissants entre Noa'h et Moshé, montrant comment Moshé Rabbénou est venu réparer tout ce qui avait fait défaut chez Noa'h.
« Car les montagnes s'éloigneraient... »
כִּי הֶהָרִים יָמוּשׁוּ וְהַגְּבָעוֹת תְּמוּטֶינָה וְחַסְדִּי מֵאִתֵּךְ לֹא־יָמוּשׁ וּבְרִית שְׁלוֹמִי לֹא תָמוּט אָמַר מְרַחֲמֵךְ יְהֹוָה׃ - Car les montagnes s'éloigneraient et les collines chancelleraient, que Ma bonté ne s'éloignerait pas de toi et que Mon alliance de paix ne chancellerait point, dit l'Éternel qui te prend en pitié.
Rachi commente : même si venait à s'épuiser le mérite des Pères, comparés aux montagnes, ainsi que le mérite des Mères, comparées aux collines, malgré tout, « Ma bonté ne s'éloignerait pas de toi ».
Pourquoi les Pères sont-ils des montagnes et les Mères des collines - L'explication du Torah Temima
Le Torah Temima expose une idée remarquable sur le premier chapitre de Beréchit. Les notions de mâle et de femelle ne s'appliquent pas seulement aux êtres humains et aux animaux, mais à l'ensemble des créatures de ce monde : le règne végétal comporte lui aussi une polarité masculine et féminine, tout comme le monde minéral. La Guémara dans Baba Batra (74b) enseigne : tout ce que le Saint, béni soit-Il, a créé dans Son univers, Il l'a créé mâle et femelle. Et dans le traité Chabbat (57a), le Talmud mentionne « arza vé-chou'ha » - un cèdre mâle et un cèdre femelle. Il en va de même pour le palmier mâle et le palmier femelle, comme on le sait bien aujourd'hui : pour qu'un palmier donne des dattes consommables, il est nécessaire de le polliniser avec le pollen d'un palmier mâle. Sans cette intervention, on n'obtient que des dattes minuscules, semblables à celles qui poussent sur les terre-pleins des axes routiers, rondes comme des olives et impropres à la consommation, parce que le palmier n'a pas été fécondé.
Et quel est le sens profond de cette dualité masculin-féminin ? Le Torah Temima explique : dans chaque créature existent une force dispensatrice (machpi'a) et une force réceptrice (méqabel). La puissance qui transmet et dispense est appelée principe masculin, tandis que celle qui accueille et reçoit est appelée principe féminin. Et pourquoi s'adresse-t-on au Saint, béni soit-Il, au masculin ? Des voix issues de certains milieux féministes ont parfois soutenu que les hommes auraient « inventé » Dieu et Lui auraient attribué le masculin, demandant qui a décidé que Dieu serait masculin plutôt que féminin. Quelle méprise : les notions physiques de genre ne s'appliquent nullement au Maître du monde ! Simplement, lorsque l'on évoque le Saint, béni soit-Il, on se réfère à la dimension de Dispensateur exclusif, sans aucune réception passive - ce qui correspond à la nature du principe masculin. Et lorsqu'on parle d'une dimension féminine dans les sphères divines, il s'agit d'une Séfira précise : la Chékhina s'identifie à la Séfira de Malkhout, aspect de la Noukva (le féminin), qui reçoit l'influx de l'ensemble des Séfirot pour le faire descendre, par émanation successive, vers les mondes inférieurs. Mais à l'égard du Saint, béni soit-Il en tant que Source première, seule s'applique la qualité de Dispensateur. Il apparaît ainsi que l'univers entier est structuré selon cette relation entre force dispensatrice et force réceptrice.
Dès lors s'éclaire l'enseignement de la Guémara dans 'Haguiga (15a) : tout ce que le Saint, béni soit-Il, a créé dans Son monde, Il l'a créé avec son pendant - Il a fait les montagnes et Il a fait les collines, Il a fait les mers et Il a fait les fleuves, comme il est dit : « Dieu a fait l'un en face de l'autre ». Les commentateurs ont peiné à en dégager le sens, mais selon cette approche, l'explication est lumineuse : « son pendant » signifie que pour toute réalité ayant rang de dispensateur, il existe en vis-à-vis un récepteur - à l'image d'une « aide face à lui » (ézer kenégdo). C'est ainsi que s'éclaire la parole de Roch Hachana (11a) sur le verset : « Il bondit sur les montagnes, Il saute sur les collines » : bondir sur les montagnes se rapporte au mérite des Pères ; sauter sur les collines renvoie au mérite des Mères. Les montagnes incarnent le principe masculin et dispensateur, tandis que les collines, moins élevées, figurent le principe récepteur. Il en va de même dans notre verset : dans le Talmud de Jérusalem (Sanhédrin 10, 1), les Sages ont enseigné : « Les montagnes s'éloigneraient » désigne les Pères, et « les collines chancelleraient » renvoie au mérite des Mères. Cela concorde admirablement avec l'explication du Malbim, soulignant que les collines prennent appui sur les montagnes - tel le récepteur qui s'adosse au dispensateur.
Deux explications du Radak
Le Radak explique : quand bien même les montagnes s'écarteraient et les collines s'effondreraient - phénomènes qui peuvent exceptionnellement se produire dans l'ordre de la nature, lorsqu'un pan de montagne glisse ou qu'un séisme renverse un relief. Un tel bouleversement physique demeure concevable, mais il n'arrivera jamais que Ma bonté et Mon alliance se retirent de toi. Les montagnes et les collines bougeraient d'abord, événement pourtant d'une extrême rareté, avant que la bienveillance du Saint, béni soit-Il, ne se détache de nous. C'est là une promesse absolue et sans équivoque.
Autre explication du Radak : ces termes désignent les princes célestes des nations, qui font obstacle à notre retour sur notre terre, qui nous combattent et nous oppriment. Le Saint, béni soit-Il, affirme : tous ces princes spirituels qui tentent d'empêcher Israël de regagner sa terre et de retenir l'abondance qui nous est destinée, ainsi que toutes les puissances accusatrices dans les cieux - les montagnes s'éloigneront et les collines chancellent, tous seront écartés et renversés. Mais « Ma bonté ne s'éloignera pas de toi » - la bonté divine envers Israël ne s'écartera ni ne faillira jamais.
Le Malbim : « Mach » et « Mat », bonté et alliance
Le Malbim apporte une profondeur supplémentaire. Il ne s'agit pas seulement du fait qu'il Me soit difficile d'anéantir Israël tout comme il M'est difficile d'anéantir le monde entier, comme cela a été dit dans le verset précédent, mais même si l'on devait imaginer que les montagnes s'écartent, que J'efface tout l'univers de la surface de la terre et que le serment du Déluge soit annulé : « Ma bonté ne s'écartera pas de toi ». En quelque sorte : vous êtes plus précieux à Mes yeux que tout cela.
Et le Malbim relève une nuance précise dans la langue sainte : il y a une différence entre « mach » (s'écarter, être déplacé) et « mat » (chanceler, s'effondrer). « Mach » s'emploie lorsqu'une chose est déplacée délibérément, sous l'action d'une force extérieure ; « mat » s'emploie lorsqu'elle s'effondre d'elle-même en raison de sa propre faiblesse. Preuves à l'appui : « La colonne de nuée ne s'écartait point le jour » (Lo yamich), « Il ne bougeait pas du milieu de la tente » (Lo yamich) - il s'agit toujours d'un mouvement délibéré. En revanche, le vacillement (« mot ») provient d'une faiblesse et d'un manque d'appui : « Si la main de ton frère faiblit près de toi » (Ou-mata yado) - que faire, il chancelle ; « Lorsque mon pied chancelle » (Bemot ragli). De même : « De sa place il ne bougera point » (Lo yamich), « Dresser une idole qui ne chancelle point » (Lo yimot) - pour qu'elle ne s'écroule pas d'elle-même ; « La moitié de la montagne se déplacera vers le nord » (Ve-mach) - Hachem la déplacera ; « Comme le mont Sion qui ne chancelle point » (Lo yimot) - qui ne s'effondre pas de lui-même.
D'après cela : concernant la bonté suprême, qui émane de Lui, béni soit-Il, l'effondrement de soi-même n'est pas concevable. Il est impossible que Sa bonté s'effondre d'elle-même ; la seule issue théorique serait qu'Hachem l'écarte délibérément de nous. En revanche, pour l'alliance de paix conclue entre nous et Lui, il n'est pas concevable de « l'écarter » délibérément : nous ne pouvons pas l'annuler, et pour ainsi dire, le Saint, béni soit-Il, ne l'annule pas non plus, car nous sommes liés l'un à l'autre. Qu'est-ce qui peut alors lui arriver ? Elle peut s'effondrer d'elle-même, si nous ne la consolidons pas.
Et voici le sens profond : les grandes montagnes représentent les bontés d'Hachem, et les collines qui s'appuient sur elles sont l'alliance entre nous et Lui. L'alliance repose sur les bontés infinies du Saint, béni soit-Il, et non sur nos propres mérites - car si elle reposait sur nos mérites, malheur à nous, ceux-ci étant épuisés depuis bien longtemps. Dès lors, si Hachem décidait, dans Sa toute-puissance, d'écarter les montagnes, c'est-à-dire de retirer Ses bontés de nous, par la force des choses les collines appuyées sur elles s'effondreraient d'elles-mêmes : l'alliance tomberait, car tout son appui repose uniquement sur le 'Hessed. Mais puisque les montagnes ne s'écarteront point - car la bonté divine ne dépend pas des actes des créatures d'en bas mais de Sa seule volonté, et constitue donc une réalité permanente qui ne disparaîtra jamais -, par conséquent, « Mon alliance de paix ne chancellera point ». Tant que perdure Sa bonté infinie, les collines qui s'y adossent subsistent pour l'éternité.
En conclusion :
Dans ces versets, le prophète promet à l'assemblée d'Israël une double consolation : l'effacement de la honte intérieure née des fautes du temps du Temple, et l'effacement de l'opprobre infligé par les autres nations durant la détresse de l'exil. Selon le Radak, il s'agit de la promesse d'une rédemption qui ne sera plus jamais suivie d'exil ni de honte ; et selon le Malbim, c'est la promesse d'un effacement absolu du passé : la honte de la jeunesse sera totalement oubliée, et l'opprobre du veuvage ne sera plus jamais rappelé. Le Saint, béni soit-Il, qui est à la fois notre Créateur et notre Époux, nous rassemble avec une immense miséricorde et pardonne la faute par une bonté éternelle ; le courroux et le voilement de Sa face n'auront été qu'un bref instant et une colère passagère face à l'immensité de la délivrance. Et tout comme Il a juré que les eaux de Noé ne se répandraient plus, ainsi a-t-Il juré de ne plus s'irriter du passé et de ne plus nous réprimander à l'avenir, car Israël Lui est aussi cher que le monde entier, et plus encore. Enfin, même si les montagnes devaient s'écarter et les collines chanceler, Sa bonté ne s'écartera jamais et Son alliance de paix ne chancellera point - car notre alliance avec Lui ne repose pas sur nos mérites, mais sur Ses bontés infinies, qui ne dépendent que de Sa seule volonté sainte.