Le chapitre 16 de Yé'hezkel est l'un des plus durs et des plus bouleversants du livre. Le Malbim explique que tout au long du chapitre, le prophète compare le peuple d'Israël à une enfant trouvée : un nourrisson abandonné par ses parents et jeté dans un désert aride par dégoût, jusqu'à ce qu'un homme généreux passe par là, la voie, la prenne en pitié, pose sur elle un regard bienveillant, l'élève - et finisse par la prendre pour épouse.
L'attente minimale dans une telle situation est la reconnaissance, la gratitude pour tout ce qui a été fait pour elle. Mais, explique le Malbim, après qu'il l'eut comblée de tous les bienfaits, elle oublia tous ses bienfaits et le trompa pour le braver. Quelle immense colère suscite un acte aussi révoltant ! C'est au fond ce que disait la Torah : « Il le trouva dans une contrée désertique... il le garda comme la prunelle de son œil », « Il l'a fait monter sur les hauteurs de la terre » - autant de descriptions des bontés que le Saint, béni soit-Il, a prodiguées envers nous en nous faisant sortir d'Égypte, suivies de : « Yéchouroun s'est engraissé et a regimbé ; tu es devenu gras, épais, replet ! ». Ce que la Torah a exprimé brièvement, Yé'hezkel le décrit ici avec de très amples développements.
וַיְהִי דְבַר־יְהֹוָה אֵלַי לֵאמֹר׃ בֶּן־אָדָם הוֹדַע אֶת־יְרוּשָׁלַ͏ִם אֶת־תּוֹעֲבֹתֶיהָ׃ - La parole de l'Éternel me fut adressée en ces termes : Fils d'homme, fais connaître à Jérusalem ses abominations.
La Guémara dans le traité Meguila (page 25b) enseigne : « "Fais connaître à Jérusalem ses abominations" est lu et traduit ». C'est-à-dire qu'on le lit publiquement et qu'on le traduit également, contrairement à l'épisode de Réouven et d'autres passages similaires qui sont lus mais non traduits. La pratique de la « traduction » est bien connue chez les Juifs yéménites, où l'on lit un verset du texte biblique suivi immédiatement de sa traduction en araméen (Targoum). La Guémara s'interroge : c'est évident, pourquoi ne lirait-on pas et ne traduirait-on pas ce passage ? Elle répond : pour exclure l'avis de Rabbi Eliézer, qui estime qu'on ne doit ni le lire ni le traduire.
En effet, il a été enseigné : Il arriva qu'un homme lût devant Rabbi Eliézer « Fais connaître à Jérusalem ses abominations » - c'est-à-dire qu'il le lut comme Haftara (Maftir). Rabbi Eliézer lui dit : Avant d'examiner les abominations de Jérusalem, sors et examine les abominations de ta mère ! On fit des recherches sur ses origines et on lui trouva un défaut de lignage. Le Talmud de Jérusalem ajoute qu'on découvrit qu'il était mamzer. Rabbi Eliézer tenait rigoureusement à ne pas lire cette Haftara, car le lecteur semblait chercher les fautes de Jérusalem, ce qui dénotait un défaut chez lui-même.
En pratique, ceux qui lisent comme Haftara « Fais connaître à Jérusalem » pour la paracha de Chémot sont principalement les Yéménites (et l'on rapporte qu'il en était de même chez les Juifs babyloniens), mais la majorité du monde juif ne la lit pas, probablement en s'appuyant sur l'opinion de Rabbi Eliézer, bien que la halakha ne soit pas tranchée selon lui. Sur le plan halakhique, nous retenons, comme le tranche le Rambam, qu'il est permis de lire « Fais connaître à Jérusalem », mais malgré tout, les autres communautés n'ont pas adopté cet usage.
Le Ritva soulève la question : pourquoi Rabbi Eliézer s'est-il mis en colère, alors que cet homme lisait conformément à l'avis des Sages, qui l'autorisent ? Il répond : dans la mesure où cela se passait dans le lieu même de Rabbi Eliézer, cet homme aurait dû être attentif et demander au préalable si l'on devait agir selon l'avis des Rabbanim ou selon l'avis du maître des lieux. Celui qui manque de déférence envers les Sages, affirmait Rabbi Eliézer, porte en lui une souillure. C'est pourquoi on enquêta sur ses origines et on lui trouva un défaut, confirmant exactement ses paroles. C'est ainsi que le Ritva rapporte cette explication au nom de son maître (que le Tout-Puissant le garde et le sauve).
Il convient de remarquer ici que quiconque a l'habitude de lire la Haftara de ce chapitre constatera immédiatement la familiarité des versets : certains nous sont bien connus par la Haggada de Pessa'h, et d'autres par la Haftara elle-même.
וְאָמַרְתָּ כֹּה־אָמַר אֲדֹנָי יֱהֹוִה לִירוּשָׁלַ͏ִם מְכֹרֹתַיִךְ וּמֹלְדֹתַיִךְ מֵאֶרֶץ הַכְּנַעֲנִי אָבִיךְ הָאֱמֹרִי וְאִמֵּךְ חִתִּית׃ - Tu diras : Ainsi parle le Seigneur, l'Éternel, à Jérusalem : Par ton origine et ta naissance, tu es du pays de Canaan ; ton père était l'Amorrhéen et ta mère une Hittite.
Ici, le prophète commence à décrire l'origine, d'où provient le peuple d'Israël, et cela sous forme d'allégorie. Le Radak soulève une difficulté : Yé'hezqel se trouve à Babylone, comment peut-il faire connaître cela à Jérusalem ? Le Saint, béni soit-Il, lui a en fait ordonné de les en informer par un écrit, de leur envoyer une lettre, afin que peut-être ils écoutent et fassent téchouva.
Le Malbim décrit l'application de la parabole : la fillette trouvée provient d'une terre étrangère, le pays de Canaan, et son père et sa mère n'appartenaient même pas au même peuple - le père était amoréen et la mère hittite. C'est précisément pour cela qu'ils n'eurent aucune pitié pour l'enfant qui leur était né : aucun des deux ne considérait cet enfant comme sien. La mère hittite le voyait comme amoréen, et le père amoréen le voyait comme hittite ; c'est pourquoi ils ne prirent pas soin de lui et n'en eurent point pitié.
Et pourquoi précisément « ton père était l'Amoréen » ? Le Malbim explique que les Amoréens étaient les plus mauvais et les pires de tous les peuples. Et pourquoi précisément « ta mère une Hittite » ? Parce que les femmes hittites avaient la particularité d'être pires que toutes les autres femmes, pires encore que les femmes amoréennes. Et où voyons-nous cela ? « Je suis dégoûtée de la vie à cause des filles de 'Heth » - les filles de 'Heth étaient les plus viles, au point que Rivka en eut sa vie en dégoût.
Le sens profond est que le Saint, béni soit-Il, leur dit : Je vous ai pris dans un état où vous n'étiez pas encore un peuple distinct. Vous étiez encore attachés au père et à la mère dont vous étiez issus - attachés aux Amoréens et aux Hittites, vous appreniez de leurs voies, et ils étaient vos guides, pour ainsi dire votre père et votre mère.
Le Malbim soulève une question : notre lignée n'est pourtant pas réellement amoréenne ni hittite, alors pourquoi le prophète nous qualifie-t-il ainsi ? Il explique qu'ils portaient l'empreinte du pays où ils étaient nés - au pays de 'Heth, à 'Hévron, où résidaient Avraham et Its'hak et qui appartenait aux enfants de 'Heth. La métaphore présente le peuple hôte comme un père pour ceux qui résident en son sein. De même qu'un père enseigne à ses enfants les règles de conduite, de même le peuple dans son ensemble apprend aux individus qui y résident comment se comporter. Nous adoptons les mœurs du peuple au milieu duquel nous vivons.
Et l'on peut le constater de nos propres yeux : il n'y a pas de plus grand signe que le rassemblement des exilés dont le peuple d'Israël a bénéficié au cours des soixante-dix dernières années. Chaque communauté venue s'installer ici, bien que nous soyons tous issus d'une même origine, a acquis les habitudes du peuple au sein duquel elle résidait. Chez les Séfarades, l'hospitalité (hakhnassat or'him) tient une place majeure, car ils vivaient dans les pays arabes, où l'hospitalité est très ancrée. Chez les Ashkénazes, l'érudition, la culture livresque et l'acquisition des connaissances sont très marquées, car en Orient on n'étudiait pas autant les matières profanes, tandis qu'en Europe, berceau de la culture et des universités, le savoir jouissait d'un grand prestige. Et ainsi de suite, les exemples abondent. L'homme s'imprègne du lieu où il habite et des personnes qui l'entourent.
Et la terre où l'homme est né est décrite par le texte comme une mère, car c'est de la terre que l'homme tire sa subsistance, et les traits de l'enfant ressemblent aux caractéristiques du sol, de ses fruits et de son climat - « c'est de son champ qu'il extrait sa nourriture ». C'est pourquoi l'on dit qu'il est des terres qui produisent des héros et d'autres qui engendrent des êtres faibles : la nature du pays et de sa récolte influe sur les créatures qui y grandissent. Le Rambam mentionne qu'en Afrique, il se trouve des hommes à l'esprit obscurci, et de fait, on n'y trouvait guère de grandes figures de la science et du savoir. Et pourquoi ? Parce que leurs eaux étaient troubles, et des eaux troubles engendrent un esprit trouble, tandis que dans les contrées où les eaux sont pures et limpides, elles favorisent un esprit fin et clairvoyant. Ce que l'homme consomme et ce que produit la terre exercent une influence sur celui qui y grandit.
Il s'avère donc que « tes origines et ta naissance » désignent deux réalités : « mekorotayikh » se rattache à la notion de demeure (« megourim »), à cette différence près que le séjour temporaire est transitoire, tandis que la terre d'origine est une résidence fixe. Cela correspond au père et à la mère : le peuple au sein duquel ils sont nés et le pays où ils ont habité. Le sens du reproche est le suivant : vous ne vous êtes pas encore détachés des coutumes des nations. Vous restez attachés à ce peuple et à ses mœurs, attachés à cette terre et à ses productions, et toutes ces influences résonnent en vous. Il fallait vous purifier de tout cela et vous affiner - et c'est ce que le prophète va décrire à l'instant : comment ce bienfaiteur est venu pour vous arracher à cette condition.
Le Targoum Yonatan interprète ce verset dans une tout autre direction : « C'est par le mérite de vos pères que J'expulse devant vous l'Amoréen et que J'anéantis le Hittite » - par le mérite de ton père et par le mérite de ta mère, Je dépossède et chasse devant vous l'Amoréen, et Je détruis le Hittite. En d'autres termes : c'est par le mérite des Patriarches, d'Avraham, d'Its'hak et de Ya'akov, que Je déposséderai et chasserai les Amoréens et les Hittites devant vous.
וּמוֹלְדוֹתַיִךְ בְּיוֹם הוּלֶּדֶת אוֹתָךְ לֹא־כׇרַּת שׇׁרֵּךְ וּבְמַיִם לֹא־רֻחַצְתְּ לְמִשְׁעִי וְהׇמְלֵחַ לֹא הֻמְלַחַתְּ וְהׇחְתֵּל לֹא חֻתָּלְתְּ׃ - Et quant à ta naissance, au jour où tu naquis, ton cordon ombilical ne fut pas coupé, tu ne fus pas lavée à l'eau pour être nettoyée, tu ne fus point frottée de sel, ni enveloppée de langes.
Après avoir dépeint le contexte dans lequel cette enfant est née, le prophète décrit la naissance proprement dite : ce qui advint d'elle au jour de sa venue au monde. Le Malbim explique qu'il était d'usage de prodiguer quatre sortes de soins au nouveau-né, et qu'aucun d'entre eux ne te fut accordé.
Le premier soin : dès la naissance de l'enfant, on coupe le cordon ombilical. « Charékha » renvoie à « chorrékh agan hassahar » - le nombril, situé au centre du corps. Le Malbim explique : jusqu'à cet instant, le fœtus se trouvait au stade végétal. Tout comme le végétal puise ses nutriments par sa racine, le fœtus s'alimente par le cordon ombilical, qui constitue la racine le reliant à sa mère. Dès que le cordon est sectionné et ligaturé, le nouveau-né commence à s'alimenter par la bouche. Mais tant que le cordon n'est pas coupé, il demeure à ce stade antérieur, le degré végétal. Au sens allégorique : à la naissance de la nation d'Israël, il était nécessaire qu'elle se sépare du peuple au sein duquel elle s'était développée, qu'elle se détache de la mère. Or, « ton cordon n'a pas été coupé », le nombril est resté intact : ils demeuraient attachés par leur cordon à la nation dont ils étaient issus, restant attachés aux mœurs des Cananéens - des actes d'une extrême gravité, contre lesquels la Torah nous interdit formellement d'agir de la sorte.
Le deuxième soin : on lave le nouveau-né dans l'eau pour ôter le sang et les souillures de l'accouchement. Au sens allégorique appliqué à la nation : les sages de cœur, les esprits éclairés en son sein, purifient les traits de caractère corrompus dans les eaux de la sagesse et de la connaissance. Comme l'écrit Maïmonide, l'immersion rituelle ne s'accomplit pas uniquement dans un mikvé, mais l'homme peut aussi s'immerger dans les eaux du savoir. Autrement dit, ils instaurent de nouvelles conduites, en rupture avec les nations au milieu desquelles nous avions grandi, purifiant et rectifiant leurs dispositions pour acquérir des vertus droites et appropriées. Car qu'avions-nous reçu de la mère qui nous avait enfantés ? Du sang et de la souillure - nous étions défigurés par les vices moraux hérités des nations. Et quel est le sens de « lemich'i » ? De façon à lisser sa peau. « Mich'i » signifie lisse, comme dans le verset « Essav est un homme velu et Yaakov un homme lisse », traduit par le Targoum par « cheya » - lisse. Aujourd'hui encore, la crème dépilatoire qui retire les poils par voie chimique et non au rasoir est appelée « mich'i ». C'est-à-dire : ta peau n'a point été lissée.
Le troisième soin : on frotte le nouveau-né de sel pour raffermir ses chairs. Cet usage ne nous est plus familier de nos jours, mais la coutume consistait à frotter du sel sur son corps afin de fortifier sa peau et ses chairs.
Le quatrième soin : on l'emmaillote dans des langes pour lui redresser les membres. Quiconque a déjà assisté à une circoncision chez le Rav Mahpoud a pu l'observer, et au Yémen cette pratique était fort courante - et pas uniquement au moment de la circoncision : on liait étroitement les jambes du nourrisson en les maintenant droites, afin qu'elles se développent sans déviation. Dès l'époque des Sages de la Guémara, on agissait ainsi. Le Malbim précise : dans le sein maternel, la chair est spongieuse et les membres sont repliés, la tête entre les genoux et plié comme un registre selon l'expression talmudique ; il convient donc de le redresser. Au sens allégorique : fortifier les individus qui composent la nation et redresser la collectivité, établir à leur tête des chefs et des juges, jusqu'à former un corps droit, vigoureux et robuste, aux membres parfaitement alignés. Or, rien de tout cela ne fut accompli pour toi. Tu as donc grandi déformée, souillée de sang et de dégoût, reliée par le cordon ombilical aux nations idolâtres, et sans aucune fermeté physique. La condition du peuple d'Israël était alors au plus bas - et la suite va décrire comment, à partir de cette déchéance absolue, le Saint, béni soit-Il, a pris ce peuple pour en faire une nation magnifique et unique.
לֹא־חָסָה עָלַיִךְ עַיִן לַעֲשׂוֹת לָךְ אַחַת מֵאֵלֶּה לְחֻמְלָה עָלָיִךְ וַתֻּשְׁלְכִי אֶל־פְּנֵי הַשָּׂדֶה בְּגֹעַל נַפְשֵׁךְ בְּיוֹם הֻלֶּדֶת אֹתָךְ׃ - Aucun œil n'a eu pitié de toi pour te prodiguer l'un de ces soins par compassion pour toi ; tu fus jetée à la surface des champs, dans le dégoût de ta personne, le jour de ta naissance.
Le texte emploie deux termes distincts : « la'hous » (épargner par intérêt) et « la'hmol » (compatir de manière désintéressée). Le Malbim met en lumière cette nuance essentielle, un principe auquel il revient en plusieurs endroits. On « a pitié » (« 'hass ») d'une chose parce qu'on en a l'usage, parce qu'on y trouve un intérêt personnel. Comme dans le verset : « Que votre œil ne regrette pas vos effets » - j'ai besoin de ces biens, c'est pourquoi je veille sur eux ; ou encore : « Tu as eu pitié du ricin » - tu avais intérêt à préserver ce ricin qui te protégeait du soleil. En revanche, « compatir » (« 'homel ») qualifie celui qui désire la préservation d'une chose pour elle-même : cette chose m'apparaît bonne, et même si je n'en tire aucun bénéfice personnel, il est regrettable de la détruire sans raison. Comme dans : « Car le peuple a épargné le meilleur du menu et du gros bétail pour ne pas les vouer à l'interdit ».
Et ici : le père amoréen et la mère hittite n'ont pas eu pitié d'elle (« 'hassou ») au regard de leur propre intérêt, alors qu'il y a pourtant un profit évident à élever un enfant - s'assurer une deuxième et une troisième génération, une pérennité familiale. Mais ils n'ont pas non plus compati à son sort (« 'hamlou ») dans le second sens : même si cela ne m'apporte aucun avantage, ayons au moins la décence de la laisser vivre, ne la laissons pas périr ! Même cette compassion fit défaut. Par conséquent, elle fut abandonnée, jetée de la terre vers les champs. Et que représente « le champ » ? La terre d'Égypte, où ils furent opprimés et asservis à « tous les travaux des champs ».
Targoum Yonatan rapporte cet abandon (« et tu fus jetée ») à la persécution bien connue subie en Égypte : « Et l'œil de Pharaon n'a pas eu pitié de vous » - qui n'a pas eu pitié de vous ? Pharaon. « Pour vous accorder le moindre bienfait par compassion envers vous. » « Et il promulgua contre vous un décret d'extermination », « pour précipiter vos mâles dans le fleuve afin de vous anéantir », « à l'époque où vous séjourniez en Égypte ».
וָאֶעֱבֹר עָלַיִךְ וָאֶרְאֵךְ מִתְבּוֹסֶסֶת בְּדָמָיִךְ וָאֹמַר לָךְ בְּדָמַיִךְ חֲיִי וָאֹמַר לָךְ בְּדָמַיִךְ חֲיִי׃ - Je passai près de toi et Je te vis te débattre dans tes sangs, et Je te dis : « Vis dans ton sang ! », et Je te dis : « Vis dans ton sang ! »
Le Radak explique que la parabole et la métaphore s'appliquent à Aharon, Myriam et Moché, que le Saint, béni soit-Il, a envoyés pour racheter Israël et leur enjoindre : « Que chacun rejette les abominations qui attirent son regard, et ne vous souillez pas avec les idoles de l'Égypte ». Nos sources rapportent d'ailleurs qu'Aharon, avant même Moché, prophétisait déjà au peuple pour les détourner du culte des idoles.
« Et Je t'ai vue te débattre dans tes sangs » - souillée des sangs de la naissance. Le Radak explique qu'ils se débattaient dans la boue et l'argile servant à fabriquer les briques, sans avoir le loisir de se nettoyer, car cela requiert du temps libre, alors qu'ils étaient contraints de façonner des briques jour après jour sans relâche. Ils ne pouvaient même pas prendre soin de leur propreté, et croupissaient dans leur souillure.
« Et Je t'ai dit : Dans tes sangs, vis ! » - Le Radak explique : ne craignez pas de mourir sous le faix du labeur et de la crasse ; c'est précisément au milieu de cela que vous vivrez et croîtrez comme l'herbe des champs. Le mot « vis » est un ordre : vis au sein même de cette réalité. Quant à la répétition de l'expression, le Radak explique, selon sa méthode habituelle, que le texte biblique a coutume de redoubler une formule pour lui donner plus de force.
Mais nos Sages interprètent ce redoublement : « Dans tes sangs, vis » - le sang de Pessa'h ; « Dans tes sangs, vis » - le sang de la circoncision (ou inversement, car ils se sont d'abord circoncis avant d'offrir le sacrifice de Pessa'h). En effet, le texte décrit le peuple d'Israël comme se trouvant dans un état de dénuement total (« nue et dépouillée »), sans aucun mérite ni aucune mitsva qui pût justifier sa délivrance. Qu'est-ce qui lui a donc permis de vivre ? Ce sont ces deux mérites.
Et l'on a déjà souligné combien ces mérites étaient ténus. Au départ, les enfants d'Israël ne voulaient pas prendre d'agneau pour le sacrifice, car cela exigeait d'eux la circoncision, et ils s'y refusaient. Que fit le Saint, béni soit-Il ? Il répandit le parfum du sacrifice pascal dans toute l'Égypte en lui donnant la senteur du Gan Éden. Tous le respirent et s'enquièrent : d'où vient ce parfum sublime ? On leur répond : il faut d'abord se circoncire. C'est alors seulement qu'ils partirent se circoncire. Ainsi, tout le sacrifice de Pessa'h n'est intervenu qu'après la circoncision, et la circoncision elle-même n'a été acceptée que par désir pour cette odeur - odeur suscitée par le Saint, béni soit-Il, Lui-même. Or, grâce à deux mitsvot de ce type, si fragiles en apparence et accomplies presque sous la contrainte, faute d'autre choix, ils méritèrent déjà d'être rachetés. Voilà une réponse à quiconque s'interroge : quels mérites possédons-nous pour être délivrés ? Voyez combien les mitsvot étaient modestes à l'époque, et pourtant elles suffirent à motiver la Guéoula. Le peuple d'Israël aujourd'hui, rempli de mitsvot comme une grenade de grains, est à plus forte raison digne de la rédemption.
Le Malbim explique : le passant bienveillant voit cette fillette abandonnée et vient la secourir. « Te débattre dans tes sangs » - il s'agit ici de deux sortes de sang : non contente d'être souillée par les sangs de l'accouchement, le fait même d'avoir été jetée au sol l'a blessée, provoquant aussi le sang de ses meurtrissures. Il prend soin d'elle et lui dit : vis malgré le sang de ces blessures, ne crains pas d'en périr. Au sens allégorique, le Saint, béni soit-Il, veille sur Israël au cœur de l'exil : bien que Pharaon les ait frappés, massacrés et meurtris, Dieu a veillé à ce qu'il n'y ait point, à Dieu ne plaise, d'anéantissement pour Israël.
רְבָבָה כְּצֶמַח הַשָּׂדֶה נְתַתִּיךְ וַתִּרְבִּי וַתִּגְדְּלִי וַתָּבֹאִי בַּעֲדִי עֲדָיִים שָׁדַיִם נָכֹנוּ וּשְׂעָרֵךְ צִמֵּחַ וְאַתְּ עֵרֹם וְעֶרְיָה׃ - Je t'ai fait croître par myriades comme le germe des champs ; tu t'es multipliée, tu as grandi et tu es parvenue à la plus éclatante beauté : ta poitrine s'est formée, ta chevelure s'est développée, mais tu étais nue et dépouillée.
Dans cette situation où il la trouve en plein champ, il la compare à la végétation terrestre. Elle s'est développée abondamment jusqu'à ce qu'arrive le temps de la floraison et de l'éclosion, pour reprendre les mots du Malbim - des fleurs magnifiques et des corolles éclatantes, qui constituent la parure des végétaux. Et quelles sont ces parures chez elle ? « Ta poitrine s'est formée, ta chevelure s'est développée » : l'âge des amours est enfin arrivé. Toutefois, « tu étais nue et dépouillée » - concrètement, l'union ne peut encore avoir lieu, faute d'habits pour couvrir la nudité.
Et le sens allégorique : le Saint, béni soit-Il, veilla sur Israël pour qu'il fructifie et se multiplie - « Mais plus on l'accablait, plus il se multipliait et s'étendait », ce qui correspond à « Je t'ai fait croître par myriades comme le germe des champs ». Jusqu'à ce que vienne le temps de la délivrance - « tu t'es multipliée, tu as grandi et tu es parvenue à la plus éclatante beauté ». Et qui sont ceux qui nous mènent à cette parure ? « Ta poitrine s'est formée » - les seins évoquent toujours l'allaitement, le don généreux du lait, et font allusion à Moché et Aharon, qui nourrissaient spirituellement le peuple d'Israël, l'élevaient et lui dispensaient la Torah. Ainsi, les libérateurs étaient déjà prêts. Mais « tu étais nue et dépouillée » - Israël demeurait dépourvu de Torah et de mitsvot. Or, les vêtements figurent les parures de l'âme, comme cela a souvent été évoqué et comme l'enseignent fréquemment les prophéties : les habits représentent les mérites, les mitsvot et les bonnes actions. Le verset « Ôtez-lui ses vêtements souillés » s'interprète au sujet des fils ayant épousé des femmes étrangères, et ainsi de suite. Les vêtements sont à l'image de la « 'halouka derabbanan » (le vêtement spirituel) dans le monde de vérité, tissé à partir des mérites et des actes accomplis ici-bas. Dès lors, certes tu t'es multipliée et as grandi, certes les guides de la délivrance sont prêts, mais tu n'as ni mérites ni mitsvot dont te parer : le temps d'être rachetée est venu, mais les mérites font défaut.
וָאֶעֱבֹר עָלַיִךְ וָאֶרְאֵךְ וְהִנֵּה עִתֵּךְ עֵת דֹּדִים וָאֶפְרֹשׂ כְּנָפִי עָלַיִךְ וָאֲכַסֶּה עֶרְוָתֵךְ וָאֶשָּׁבַע לָךְ וָאָבוֹא בִבְרִית אֹתָךְ נְאֻם אֲדֹנָי יֱהֹוִה וַתִּהְיִי־לִי׃ - Je passai près de toi, Je te regardai, et voici que ton temps était le temps des amours ; alors J'étendis sur toi le pan de Mon manteau et Je couvris ta nudité ; Je te prêtai serment et entrai en alliance avec toi, dit le Seigneur, l'Éternel, et tu devins Mienne.
Le Malbim explique : le Bien-aimé passe une seconde fois, et voilà qu'Il voit que le temps des amours est arrivé, le temps de la délivrance a sonné, et il convient désormais d'étendre le pan de Son manteau sur elle. L'expression fait écho à « Étends le pan de ton vêtement sur ta servante », paroles dites par Ruth à Boaz, marquant l'acte de la consacrer à soi. De même ici, « J'étendis sur toi le pan de Mon manteau » : Je vous consacrerai à Moi et à Mon Nom, comme il est écrit : « Mon fils premier-né, c'est Israël ». Par là même, « et Je couvris ta nudité » : par la mitsva de la circoncision. Tant qu'Israël était incirconcis, il portait une honte, l'état de nudité ; mais par la circoncision, Il les a purifiés de l'incirconcision et de la souillure. « Je te prêtai serment et entrai en alliance avec toi » - à l'instar de « Je Me souviendrai de Mon alliance », car le Saint, béni soit-Il, a conclu avec nous une alliance garantissant notre délivrance. « Et tu devins Mienne » - c'est la promulgation de la Torah au mont Sinaï, où le Saint, béni soit-Il, nous a pris et consacrés à Lui.
וָאֶרְחָצֵךְ בַּמַּיִם וָאֶשְׁטֹף דָּמַיִךְ מֵעָלָיִךְ וָאֲסֻכֵךְ בַּשָּׁמֶן׃ - Je te lavai dans l'eau, je te nettoyai de ton sang et je t'oignis d'huile.
Tous les soins qui avaient manqué à la naissance sont à présent réparés, l'un après l'autre. « Dans l'eau tu ne fus pas lavée » - et maintenant, « Je te lavai dans l'eau, je te nettoyai de ton sang ». « Tu ne fus pas frottée de sel » - et maintenant, « et je t'oignis d'huile », pour adoucir la chair. « Tu ne fus point emmaillotée », personne ne t'ayant enveloppée de vêtements - et maintenant, « Je te revêtis d'étoffes brodées ».
Et le sens allégorique : le Saint, béni soit-Il, a débarrassé le peuple d'Israël des fausses croyances et de l'égarement intellectuel qui s'étaient attachés à lui en Égypte. « Les Égyptiens nous maltraitèrent » - ils nous ont rendus mauvais, car nous étions devenus idolâtres comme eux, nos conceptions s'étaient corrompues et perverties. Et comment s'est fait ce lavage ? Le Malbim explique : par les eaux de la mer Rouge. Et qu'a produit cette purification ? « Ils crurent en l'Éternel et en Moïse, Son serviteur ». Certes, ils ne s'y sont pas immergés physiquement, mais c'est à travers ces eaux qu'ils ont acquis la foi ; dès lors se sont évanouies les croyances mensongères et les idoles de toutes sortes, et ils ont reconnu que l'Éternel est D.ieu. Ensuite, Il les a oints d'huile - l'huile d'onction sainte, à l'image du verset : « C'est là qu'Il lui fixa une loi et une règle, et là qu'Il le mit à l'épreuve », les lois que le Saint, béni soit-Il, enseigna à Israël. Puis Il les revêtit d'étoffes brodées - c'est l'événement grandiose du mont Sinaï, où Il leur donna la Torah et les mitsvot, qui sont comparées à des vêtements : « et qu'ils lavent leurs vêtements ». De là découle l'expression « et tu fus digne de la royauté » - pour qu'ils deviennent pour Lui un royaume de prêtres et une nation sainte.
וַתַּעְדִּי זָהָב וָכֶסֶף וּמַלְבּוּשֵׁךְ שֵׁשׁ וָמֶשִׁי וְרִקְמָה סֹלֶת וּדְבַשׁ וָשֶׁמֶן אָכָלְתְּ וַתִּיפִי בִּמְאֹד מְאֹד וַתִּצְלְחִי לִמְלוּכָה׃ - Tu te paras d'or et d'argent, ton vêtement fut de lin fin, de soie et de broderie ; tu te nourris de fleur de farine, de miel et d'huile ; tu devins infiniment belle et tu parvins à la royauté.
Le Radak explique que tout ce passage, jusqu'à « et tu parvins à la royauté », est le déploiement d'une métaphore décrivant l'immensité des bienfaits dont ils ont joui dans le désert : la nourriture, la boisson, tous les délices, ainsi que les vêtements et les chaussures. En d'autres termes, le Radak comprend ces termes selon leur sens littéral - toutes ces évocations de plaisirs matériels renvoient à de réelles faveurs matérielles accordées dans le désert : « Ton vêtement ne s'est point usé sur toi, et ton pied ne s'est point enflé durant ces quarante ans ». Le Malbim, en revanche, interprète l'ensemble sur le plan spirituel : les vêtements désignent la Torah et les mitsvot reçues au Sinaï, l'onction d'huile renvoie au verset « C'est là qu'Il lui fixa une loi et une règle », et ainsi de suite. À l'évidence, ces deux approches sont vraies, « les unes et les autres sont les paroles du D.ieu vivant » : les bienfaits matériels sont inclus dans ce tableau tout comme les bienfaits spirituels, dont le monde matériel n'est que la parabole.
וָאַלְבִּישֵׁךְ רִקְמָה וָאֶנְעֲלֵךְ תָּחַשׁ וָאֶחְבְּשֵׁךְ בַּשֵּׁשׁ וַאֲכַסֵּךְ מֶשִׁי׃ - Je te revêtis d'étoffes brodées, je te chaussai de peau de ta'hash, je ceignis ta tête de lin fin et je te couvris de soie.
Ce verset fait référence aux quatre vêtements sacerdotaux. « Je te revêtis d'étoffes brodées » - le vêtement intérieur ajusté au corps, la tunique, qui était brodée. « Je te chaussai de peau de ta'hash » - le caleçon, qui correspond chez la femme aux chaussures, car il s'agit de la partie inférieure du vêtement. « Je ceignis ta tête de lin fin » - la tiare dont les prêtres se coiffent la tête, ainsi que l'exprime le Targoum : « Et J'ai sanctifié parmi vous des prêtres pour officier devant Moi avec des turbans de lin fin ». « Et je te couvris de soie » - allusion au Grand Prêtre, que J'ai revêtu d'habits aux riches couleurs, une parure enveloppant à la fois la tête et le corps.
Le Radak cite un Midrach : Rabbi Yehouda bar Rabbi Simon a dit que le Saint, béni soit-Il, a déclaré : « Ne pensez pas que vous Me rendez la pareille par les treize matières que vous M'avez prélevées, en contrepartie des treize bienfaits que J'ai accomplis pour vous en Égypte ». Les treize matières offertes par Israël correspondent à la contribution pour le Tabernacle - l'or, l'argent, le cuivre, la laine d'azur, la pourpre, l'écarlate, le lin fin, le poil de chèvre, etc. Et en regard se trouvent les treize actes décrits ici : Je te lavai dans l'eau, Je te nettoyai de ton sang, Je t'oignis d'huile, Je te revêtis d'étoffes brodées, Je te chaussai de peau de ta'hash, et ainsi de suite.
Et le Saint, béni soit-Il, leur dit : ne croyez pas que vous Me rendez ainsi la pareille mesure pour mesure, un pour un, et que le compte est soldé. Pourtant, Je vous en tiens compte comme si vous Me rendiez un bienfait, selon ce que disait David : « Je chanterai en l'honneur de l'Éternel, car Il m'a comblé de bienfaits » : je chanterai l'Éternel pour le fait que, bien que tout ce que je Lui offre Lui appartienne déjà, le Saint, béni soit-Il, me l'impute comme si je Lui rendais la pareille. Bien plus encore, Je vous garde ce mérite pour l'avenir, et dans le monde futur, Je vous récompenserai en regard de ces treize matières : « L'Éternel créera sur toute l'étendue du mont Sion et sur ses assemblées une nuée le jour et de la fumée, avec la clarté d'un feu flamboyant la nuit ; car sur toute gloire il y aura un dais protecteur. Et il y aura un pavillon pour servir d'ombrage contre la chaleur du jour, de refuge et d'abri contre l'orage et la pluie ».
Il s'avère donc qu'il y a ici deux bienfaits : d'une part, le Saint, béni soit-Il, considère ce que nous Lui avons offert - bien que tout Lui appartienne - comme si nous Lui avions rendu un bienfait, et d'autre part, Il ne liquide ni ne clôt le compte, mais accorde pour cela une récompense dans le monde futur. Cela découle de l'immense bonté d'Hachem, béni soit-Il, et c'est le sens du verset : « Je chanterai pour Hachem, car Il m'a comblé de bienfaits ».
Le chapitre 16 s'ouvre sur la parabole de l'enfant abandonnée : le peuple d'Israël est né au pays de Canaan, d'un père amoréen et d'une mère hittite, et aucun des quatre soins de la naissance ne lui a été prodigué - son cordon ombilical qui le rattachait aux nations n'a pas été coupé, il n'a pas été lavé de ses souillures et de son sang, n'a pas été frotté de sel pour se fortifier, ni emmailloté pour que ses membres se redressent. Nul n'a eu pitié de lui par intérêt, et nul n'a éprouvé pour lui de compassion désintéressée ; il a été jeté en plein champ, en Égypte. C'est là que le Saint, béni soit-Il, passa près de lui et lui dit : « Vis par tes sangs ! » - par le mérite du sang de Pessa'h et de celui de la circoncision, bien qu'il s'agît de mitsvot accomplies avec faiblesse et presque sous la contrainte, et Il veilla sur lui afin qu'il ne fût pas anéanti. Il le fit croître comme la plante des champs, lui prépara des libérateurs - Moché et Aharon - alors qu'il était encore dénué de mérites, puis étendit sur lui Ses ailes, le consacra à Son Nom, conclut avec lui une alliance, le lava de ses croyances erronées dans les eaux de la mer Rouge, l'oignit de l'huile des lois divines, le revêtit des parures de la Torah au Sinaï et le fit accéder à la royauté - « un royaume de prêtres et une nation sainte ». Et en écho aux treize bienfaits qu'Il a accomplis envers nous, nous Lui avons prélevé treize offrandes pour la contribution du Mishkan ; bien que tout Lui appartienne, Il nous en tient compte comme si nous Lui avions rendu la pareille, et Il nous réserve en outre une récompense dans le monde futur.