Le Psaume 119 est le plus long psaume des Tehillim, et les huit versets de chaque lettre gravitent autour des désignations de la Torah : Torah, 'houkim (statuts), mitsvot (commandements), 'édot (témoignages), pikoudim (préceptes), michpatim (jugements), devarim (paroles) et imrot (déclarations). Dans la série de versets de la lettre Qof, David HaMélekh se trouve dans la détresse, appelle du fond de la nuit et implore le salut - mais toute sa prière tend vers un seul but : mériter un jour de plus pour observer la parole d'Hachem. Parcourons les versets l'un après l'autre et voyons comment le Malbim relie chaque verset à l'un des noms de la Torah.
קָרָאתִי בְכׇל־לֵב עֲנֵנִי יְהֹוָה חֻקֶּיךָ אֶצֹּרָה׃ (קמה) - J'ai crié de tout cœur, réponds-moi, Éternel ! Je garderai Tes statuts.
Le Radak explique : quand je suis dans la détresse, je T'appelle de tout mon cœur, car je sais que le seul et unique sauveur, c'est Toi. C'est pourquoi je demande « Réponds-moi » - afin que je ne meure pas sous la main de mes ennemis, mais que Tu m'exauces et me délivres. Et quel en est le but ? Ce n'est pas pour « profiter de la vie ». Je ne demande pas la vie pour les plaisirs ou le bien-être matériel, mais « Je garderai Tes statuts » - afin qu'en me donnant la vie, je mérite un jour de plus d'accomplir les commandements d'Hachem. Je ne demande la vie que pour préserver Tes lois.
Nous aussi, nous pouvons prononcer cette phrase du bout des lèvres, mais chez David, elle émanait du plus profond de son être. En vérité, il n'avait aucun intérêt à vivre un jour de plus pour son propre plaisir - le seul sens d'un jour supplémentaire était un jour de plus consacré au service d'Hachem. Et rappelons-le : David s'exprime ici devant le Saint, béni soit-Il, devant Celui à qui toutes ses pensées et tous ses desseins sont dévoilés ; dès lors, ses paroles sont assurément d'une sincérité absolue. Maître du monde, réponds-moi, car mon unique aspiration est de garder Tes statuts.
Le Malbim fonde son explication du verset sur le mot-clé « 'houkim » (les statuts), le « 'hok » étant un commandement dont le sens rationnel nous échappe. Il cite une interrogation formulée par les Anciens à propos du verset : « ...qui entendront tous ces statuts et diront : "Ce grand peuple est certes une nation sage et intelligente ! Car quelle est la grande nation qui a des dieux aussi proches d'elle que l'Éternel notre Dieu l'est chaque fois que nous L'invoquons ?" ». De prime abord, cela est surprenant : sont-ce précisément les 'houkim qui suscitent l'admiration ? Bien au contraire, nos Sages enseignent que les nations du monde raillent Israël - en le tourmentant et en lui demandant - : « Quelle raison y a-t-il à cela ? » Quelle logique y a-t-il dans la vache rousse ? Les statuts sont justement le domaine où les nations nous attaquent au nom de leur propre logique.
Mais, explique le Malbim au nom des Anciens, lorsque les nations constateront la vertu singulière des 'houkim - par lesquels Hachem exauce la prière d'Israël et lui répond dès qu'il L'invoque -, elles diront alors : il y a une immense sagesse dans ces statuts. L'explication en est la suivante : les statuts de la Torah correspondent aux lois de la création, aux lois de la nature. Le Saint, béni soit-Il, dit en substance : toi, accomplis les décrets de la Torah même sans comprendre, même sans en saisir la raison - et en contrepartie, les lois de la nature préserveront elles aussi leur ordre établi pour toi, les cieux donneront leur rosée. « Si vous suivez Mes décrets... Je donnerai vos pluies en leur temps ». Les promesses bienfaisantes selon lesquelles la terre maintiendra ses lois dépendent de notre fidélité à observer nos propres décrets.
C'est là le sens de : « J'ai crié de tout cœur, réponds-moi, Éternel ! » - puisque je garde Tes statuts, cela même implique que Tu écoutes ma prière, car telle est la vertu particulière des 'houkim. Et j'implore : Maître du monde, ma volonté est d'observer Tes lois, maintiens donc pour moi la règle naturelle selon laquelle la terre donnera ses récoltes, l'arbre des champs donnera son fruit et le battage atteindra la vendange. Réponds-moi, Éternel, entends ma prière, car tel est mon unique dessein.
קְרָאתִיךָ הוֹשִׁיעֵנִי וְאֶשְׁמְרָה עֵדֹתֶיךָ׃ (קמו) - Je T'ai invoqué, sauve-moi, et j'observerai Tes témoignages !
Ici, explique le Malbim, le point central réside dans le terme « témoignages » (édot). Ici aussi, j'en appelle à Toi pour être sauvé face à l'oppresseur - mais il y a une différence. Les lois de la nature me sont garanties par l'observance des lois divines (houkim) : les cieux donneront leur rosée et la pluie viendra en son temps. En revanche, les lois qui régissent les êtres doués de libre arbitre ne dépendent pas des lois du monde. Aucune loi naturelle ne m'oblige à me lever aujourd'hui et à mettre les téfilines ; le choix appartient exclusivement à l'homme. Décide d'en mettre - tu en mettras ; décide de ne pas en mettre - tu n'en mettras pas ; le gain t'appartient entièrement, et la perte aussi. Décide d'étudier la Torah - tu étudieras ; décide du contraire - tu n'étudieras pas.
Par conséquent, face à ceux qui m'oppriment, qui sont doués de libre arbitre et peuvent décider de me nuire, je ne peux pas m'appuyer sur les lois naturelles. C'est là qu'intervient le « témoignage » de la Torah - les récits bibliques qui attestent de la providence divine, de la rétribution et du fait que le Saint, béni soit-Il, dirige Son monde. La Torah témoigne que même les êtres doués de libre arbitre sont entre les mains d'Hachem : lorsque le Saint, béni soit-Il, le veut, personne ne peut te faire de mal, comme lorsqu'Il parla à Laban en l'avertissant de ne pas oser toucher à Jacob, ni en bien ni en mal. Dès lors : « Sauve-moi, et j'observerai Tes témoignages » - par cette délivrance, j'observerai Tes témoignages, car la Torah elle-même atteste que Tu peux me préserver, même face à ceux qui possèdent le libre arbitre.
קִדַּמְתִּי בַנֶּשֶׁף וָאֲשַׁוֵּעָה לִדְבָרְךָ יִחָלְתִּי׃ (קמז) - J'ai devancé l'aube et j'ai imploré ; en Ta parole j'ai espéré.
Le Radak explique : « Kidamti » vient de la racine évoquant le fait de devancer - alors qu'il faisait encore nuit, j'ai devancé tout le monde, j'ai devancé le réveil des hommes. Les gens se lèvent à une certaine heure, mais moi, je me suis levé plus tôt et j'ai commencé à prier dès la nuit. « En Ta parole j'ai espéré » - j'espère que Tu accompliras et concrétiseras la promesse que Tu m'as faite. Selon une autre explication : « Ta parole » renvoie à ce qui est écrit dans la Torah : « Car qui est comme l'Éternel notre D.ieu, si proche de nous chaque fois que nous L'invoquons ? » - voici que je T'invoque alors qu'il fait encore nuit, accomplis donc Ta parole et réponds-moi.
Le Malbim applique ce verset au terme « paroles » (devarim) et interprète « néchef » comme une métaphore. La détresse est toujours comparée à la nuit, et la délivrance à la lumière du jour ; quand on évoque la lumière de la rédemption qui commence à poindre, on parle de « l'étoile du matin » (Ayelet Hacha'har) qui annonce l'arrivée du jour, alors que l'exil est, lui, une période d'obscurité. C'est là le sens de : « J'ai devancé le néchef » - dès le début de l'épreuve, au tout début de la nuit, j'implore, je prie et j'espère en Ton salut. « En Ta parole j'ai espéré » - en ce que Tu m'as promis par l'intermédiaire du prophète Nathan, d'être sauvé de mes oppresseurs ; c'est en ces paroles que j'espère, et ce dès le début de la nuit.
Soit dit en passant, dans la langue biblique, « néchef » désigne la nuit, et cela n'a rien à voir avec le sens moderne d'un bal (comme un « bal masqué »). En hébreu contemporain, le mot « néchef » est d'ailleurs presque tombé en désuétude ; ceux qui lisent des textes d'il y a quelques décennies le connaissent comme synonyme de soirée festive - mais ce n'est nullement son sens dans le Tanakh ni dans la langue de nos Sages.
קִדְּמוּ עֵינַי אַשְׁמֻרוֹת לָשִׂיחַ בְּאִמְרָתֶךָ׃ (קמח) - Mes yeux ont devancé les veilles pour méditer Ta parole.
Rachi fait remarquer que le mot « achmourot » (veilles) est au pluriel : le milieu de la nuit correspond à deux veilles selon l'opinion affirmant que la nuit compte quatre veilles - c'est-à-dire que la nuit est divisée en quatre parties, et David se levait dès minuit, après deux veilles. Selon l'avis qui soutient que la nuit compte trois veilles, David se levait dès la fin du premier tiers de la nuit, alors qu'il restait encore deux veilles, et s'adonnait à l'étude de la Torah jusqu'à minuit - c'est le sens de « pour méditer Ta parole ». Et à partir de minuit, enseignent nos Sages, il composait des chants et des louanges, comme il est écrit : « Au milieu de la nuit, je me lève pour Te louer ».
Le Radak apporte une précision intéressante : une « achmoura » est un moment de réveil au cours de la nuit, et il y a trois veilles durant la nuit. Le roi David dit : mes yeux s'éveillent avant même que quiconque ne s'éveille ; je n'ai dormi que pendant la première partie de la nuit, et je me lève tôt pour m'entretenir et méditer sur les paroles de D.ieu et sur Ses voies, tout particulièrement durant les longues nuits. C'est pourquoi le garde est appelé « chomer » - « Garde, où en est la nuit ? » - car il reste éveillé toute la nuit. Il existe une autre raison à ce terme « chomer » : il évoque l'attente et l'espérance, comme dans l'expression « plus que les veilleurs n'attendent le matin », ceux qui guettent la lumière de l'aube.
Le Malbim applique ce verset à la notion de « paroles » (imarot) : cette nuit-là, mes yeux ont devancé le début des veilles pour méditer Ta parole. En d'autres termes, même si Tu diffères la délivrance, ne serait-ce que pendant la courte durée d'une veille nocturne, je ne désespère pas - je me relève pour évoquer à nouveau Ta promesse : Maître du monde, Tu as dit que Tu me sauverais, pourquoi la délivrance n'est-elle pas encore venue ? Pourquoi suis-je encore dans la détresse ? Même face à un léger retard, je me relève encore et je m'empresse d'adresser ma prière.
קוֹלִי שִׁמְעָה כְחַסְדֶּךָ יְהֹוָה כְּמִשְׁפָּטֶךָ חַיֵּנִי׃ (קמט) - Écoute ma voix selon Ta bienveillance ; Éternel, fais-moi vivre selon Ton jugement ! (149)
Le sens littéral du verset est le suivant : « Écoute ma voix selon Ta bienveillance » - tout comme Tu as agi envers moi avec bonté à maintes reprises ; « fais-moi vivre selon Ton jugement » - comme nous l'avons vu plus haut dans l'expression « selon la coutume envers ceux qui aiment Ton nom », c'est-à-dire selon Tes nobles manières d'agir envers ceux qui Te sont proches, envers les Tsaddikim et les hommes pieux. Le terme « jugement » (Michpat) ici, comme nous l'avons déjà expliqué, fait référence à Tes voies de conduite divine. Dès lors : tout comme Tu Te conduis envers les Justes et les pieux, conduis-Toi de même avec moi et préserve ma vie.
Le Malbim applique ce verset au terme « jugements » et explique que David formule sa requête de deux manières différentes : d'une part « selon Ta bienveillance », au titre de la pure grâce ; et d'autre part « fais-moi vivre selon Ton jugement », au titre du droit et de la justice. En d'autres termes : si cela me revient de droit en vertu de mes mérites et de la justice, accorde-le-moi selon la stricte rigueur ; et si cela ne me revient pas de droit, Maître du monde, accorde-le-moi par pure bonté, agis envers moi avec bienveillance même si je n'en suis pas digne.
David HaMelekh choisit précisément de faire précéder la bienveillance, car telle est l'attitude des Tsaddikim : demander un don gratuit. Ils ne viennent pas revendiquer avec force en affirmant « cela m'est dû ». Bien au contraire, nous avons déjà vu que lorsqu'un juste formule une demande en prétendant qu'elle lui est due, cela suscite contre lui la rigueur céleste, comme nous l'avons constaté au sujet de Néhémie : « Souviens-Toi de cela en ma faveur, mon Dieu », « Souviens-Toi de moi pour le bien ». Il ne sied pas à un juste de réclamer en invoquant le mérite de ses bonnes actions ; il doit plutôt s'appuyer constamment sur la bonté divine.
La logique humaine ordinaire semblerait pourtant imposer le contraire. C'est ainsi que l'homme fonctionne : il cherche d'abord à payer de sa poche, et ce n'est que lorsqu'il constate qu'il n'a plus un sou vaillant qu'il sollicite une faveur. On connaît l'histoire de ce père qui envoya son fils Danny demander un marteau au voisin. L'enfant s'y rendit et demanda : « Papa aimerait savoir s'il est possible d'emprunter un marteau ». Le voisin répondit : « Non, je ne prête rien ». L'enfant revint rapporter la réponse, et le père s'exclama : « Quel avare ! Bon, va chercher le nôtre ». En d'autres termes, un homme ne va pas mendier lorsqu'il possède ce qu'il lui faut chez lui. Dès lors, comment David peut-il commencer par solliciter la pure grâce, pour déclarer ensuite que cela lui revient peut-être aussi au titre du droit ? C'est qu'envers le Saint, béni soit-Il, l'ordre s'inverse : Il est la perfection de la bonté, Sa volonté est de prodiguer le bien, et Sa miséricorde est sans limite. Nous préférons donc toujours solliciter la grâce divine, et réserver les mérites qui nous reviennent pour le monde à venir, qui n'est que bien absolu.
קָרְבוּ רֹדְפֵי זִמָּה מִתּוֹרָתְךָ רָחָקוּ׃ (קנ) - Ils s'approchent, les poursuivants de l'infamie ; ils se sont éloignés de Ta Torah. (150)
Rachi commente : ce sont les complices du conseil des pécheurs, qui suivent leurs machinations perverses et s'éloignent de Ta Torah afin de s'adonner à leurs mauvais desseins. De même, le Radak explique : ils sont si proches et si attachés à l'infamie qu'ils courent après elle, tandis qu'ils se tiennent à distance de Ta Torah - deux réalités diamétralement opposées. S'ils étaient proches de la Torah, ils ne poursuivraient pas l'infamie ; et le simple fait qu'ils la recherchent prouve qu'ils sont loin de la Torah.
Mais que désigne le terme « Zimah » ? Le Radak cite l'expression « ils ont commis une turpitude » du livre d'Osée, ainsi que les occurrences dans le Lévitique : il s'agit d'une abomination et d'une action infâme. La plupart du temps, ce terme renvoie aux unions interdites (Arayot), mais pas exclusivement : « Zimah » désigne toute action perverse. Une autre explication, avancée à maintes reprises par le Malbim, rattache le mot à la racine de « Mezima » (le complot, la machination) - l'homme qui trame le mal et qui « a une machination au cœur ». Dès lors, « les poursuivants de l'infamie » sont ceux qui s'évertuent à réaliser les complots coupables conçus dans leur for intérieur.
Le Malbim applique ce verset au terme « Torah », et met en lumière un principe capital. Par nature, les impies ne sont pas unis - « Celui qui cherche à satisfaire ses désirs s'isole ». Quand les hommes sont guidés par leurs passions, ils ne peuvent faire cause commune, car la passion de l'un n'est pas celle de l'autre ; chacun poursuit son propre intérêt, et le terrain des désirs individuels ne connaît point d'union. « L'âme du méchant convoite le mal, son compagnon ne trouve pas grâce à ses yeux » - chacun convoitant une faute différente, nul n'apprécie véritablement son prochain, et tous finissent par s'écarter les uns des autres. Qu'est-ce qui parvient donc malgré tout à les fédérer ? « De Ta Torah, ils se sont éloignés ». C'est l'éloignement de la Torah qui forge leur union.
Ce phénomène demeure flagrant de nos jours : la droite et la gauche, chacun avec ses revendications et ses ambitions particulières - mais dès qu'il s'agit des affaires de la Torah, tous font soudain bloc contre ceux qui observent les Mitsvot. Il en va de même pour nos ennemis : des factions rivales s'entre-déchirent, mais dès qu'Israël entre en ligne de compte, une parfaite unanimité voit le jour, et les mêmes slogans sont entonnés à l'unisson comme un chœur savamment dirigé. La haine envers Mardochée réunit instantanément tous ceux que tout divisait jusqu'alors.
Dans son ouvrage Yossef Tehilot, le Hida explique ce verset d'une façon remarquable. Nos Sages enseignent : « J'ai créé le mauvais penchant, J'ai créé la Torah comme son antidote ». Et le Rambam écrit : qu'un homme oriente toujours sa pensée vers les paroles de Torah, car les pensées interdites ne prennent le dessus que dans un cœur vide de sagesse. Où s'infiltrent les pensées impures ? « Et la citerne était vide, il n'y avait point d'eau » - par conséquent, serpents et scorpions s'y trouvaient. Mais lorsque le cœur de l'homme est rempli de sagesse, la pensée d'immoralité s'éloigne de lui.
On a déjà rappelé à plusieurs reprises que c'est une grande bonté divine envers nous que l'esprit humain ne puisse pas concevoir deux pensées simultanément. Un homme ne peut pas résoudre un calcul arithmétique tout en répondant au même instant à la question de quelqu'un ; s'il se consacre à l'un, il délaisse l'autre. Il existe certes de rares génies comme Rabbi 'Haïm Ozer Grodzinski et ses semblables, mais les personnes ordinaires ne sont pas capables de mener deux opérations de front. C'est là un immense bienfait, car chasser par la force une mauvaise pensée du cœur s'avère extrêmement difficile : celui qui s'efforce de ne pas penser à des chevaux blancs verra justement des chevaux blancs galoper dans sa tête toute la journée, précisément à cause de cet effort. Notre rôle n'est donc pas de « ne pas penser », mais de penser à autre chose. Dès que l'on est absorbé par autre chose, il n'y a plus de place pour que la mauvaise pensée s'immisce.
Peut-être peut-on déceler ici une précision dans les termes du Rambam : il n'a pas écrit « dans un cœur vide de Torah », mais « dans un cœur vide de sagesse ». Peut-être a-t-il voulu suggérer que toute sagesse à laquelle l'homme s'adonne et pour laquelle il fatigue son esprit le détourne des désirs matériels. On peut d'ailleurs le constater même chez les nations : les hommes d'esprit, absorbés par leurs recherches intellectuelles, ne sont généralement pas des gens de débauche ou de licence - l'immersion totale dans un sujet détourne l'esprit du reste.
Et c'est le sens de ce qui est dit : « Ils se sont approchés, ceux qui poursuivent le vice » - pourquoi se sont-ils approchés de l'immoralité et de la dépravation ? « De Ta Torah ils se sont éloignés ». S'ils s'étaient investis dans l'étude de la Torah, les pensées impures les auraient quittés. De plus, au-delà du fait que la concentration sur un sujet détourne l'esprit d'un autre, la Torah possède une vertu et une sainteté uniques qui purifient l'âme, recélant la force singulière d'éloigner l'homme du mal et de l'impureté.
Le Hida rapporte une autre explication, qu'il qualifie de trait d'esprit (derekh halatsi). Nos Sages déclarent : les prostituées se fardent mutuellement, à plus forte raison les érudits en Torah ! Cette parole a été formulée comme un reproche envers certains érudits qui manquent parfois de bienveillance les uns envers les autres : tirez un raisonnement a fortiori (kal va'homer) de ces femmes dépravées, où chacune embellit et maquille sa compagne, bien qu'elle soit sa rivale ! Selon cette idée, le verset y fait allusion : « Ils se sont approchés, ceux qui poursuivent le vice » - ceux-ci savent s'unir, s'encourager et se rapprocher mutuellement ; tandis que « de Ta Torah ils se sont éloignés » - par nos fautes, ceux qui s'occupent de Ta Torah, au lieu de se rapprocher et de s'embellir les uns les autres, s'éloignent parfois davantage, et l'étude engendre parfois entre eux jalousie, discorde et distance. Pourquoi alors ne pas appliquer ce kal va'homer et se rapprocher de son prochain ?
קָרוֹב אַתָּה יְהֹוָה וְכׇל־מִצְוֺתֶיךָ אֱמֶת׃ (קנא) - Tu es proche, Éternel, et tous Tes commandements sont vérité.
Après avoir dit : « De Ta Torah ils se sont éloignés », comment peut-il affirmer : « Tu es proche, Hachem » ? Rachi explique : Tu es proche même de ces êtres éloignés, s'ils reviennent de leur mauvaise voie - car Hachem est proche de tous ceux qui L'invoquent avec sincérité. Le Radak relève également cette apparente contradiction et précise : Tu es proche de tous ceux qui T'appellent, mais eux se tiennent loin de Toi et de Ta Torah ; tous Tes commandements sont vérité, mais ils méconnaissent Tes mitsvot parce qu'ils s'imaginent qu'elles ne sont pas vraies. Ils ne ressentent pas Ta proximité, ne la recherchent pas, et nourrissent constamment des objections et des doutes - et c'est précisément ce qui les éloigne.
Le Malbim applique ce verset aux « commandements ». Les impies prétendent que D.ieu est éloigné du monde d'ici-bas. Nous avons déjà expliqué qu'ils prétendent, pour ainsi dire, exalter le Saint béni soit-Il en soutenant que nous Le réduisons à notre échelle : le Saint béni soit-Il se soucierait-Il d'une démangeaison dans ton dos, ou du fait que tu n'aies pas d'argent pour déjeuner ? Hachem est haut et élevé, et ne s'occupe pas de futilités pareilles ! Ce serait comme demander à un roi ou à un chef de gouvernement de régler les moindres détails de la vie de chaque citoyen - ne lui dirait-on pas : « N'as-tu pas de fonctionnaires pour cela ? » Mais en réalité, ils n'exaltaient pas D.ieu par désir de Le magnifier, mais bien afin d'écarter d'eux la Providence particulière (Hachga'ha Pratit) et de se sentir libres d'agir à leur guise. Il est en effet bien commode de reléguer le Saint béni soit-Il dans les sphères célestes, car alors le monde terrestre demeure vacant et l'on peut y faire tout ce que l'on désire.
Et voilà toute la différence entre la conception juive et la vision des nations : « Hachem est élevé (ram) au-dessus de tous les peuples » - pour les nations, Il est seulement « élevé » ; tandis que nous disons : « Grand (gadol) est Hachem et infiniment loué ». Ce qui est « élevé » se situe uniquement en haut : une montgolfière est élevée, un avion est élevé, les nuages sont élevés. Mais ce qui est « grand » s'étend de bas en haut. Certes, le Saint béni soit-Il atteint les cimes les plus hautes, mais Il commence tout en bas - ce qui se passe ici-bas, Il le voit également, Il le surveille et le dirige, et tout demeure sous le regard de D.ieu et sous Sa conduite.
Et puisque les impies pensent qu'Hachem est éloigné du monde et n'exerce pas de providence, ils refusent d'admettre la possibilité même qu'Hachem ordonne des mitsvot à l'homme : que Lui importerions-nous, nous qui sommes si insignifiants ? C'est pourquoi ils nient la Torah du Ciel. Mais puisque Tu es proche du monde - « et tous Tes commandements sont vérité », c'est Toi qui ordonnes, tout est vérité, et il n'y a absolument rien ici-bas qui ne provienne de Lui, qu'Il soit béni.
En réalité, c'est précisément la conception profane qui rapetisse le Maître du monde. En effet, quelle parabole donne-t-on toujours ? Quelle est la distance d'ici jusqu'à l'infini ? L'infini. Et si l'on recule d'un kilomètre, quelle sera la distance à partir de là ? L'infini également. Il n'existe pas d'« infini plus un kilomètre ». Que l'on ajoute un million de kilomètres ou que l'on en retranche un milliard, la distance jusqu'à l'infini reste identique. Et si le Saint, béni soit-Il, est infini, on ne saurait dire face à l'infini « ceci est petit et cela est grand » ; tout s'efface devant Lui. C'est uniquement pour ce qui est fini et mesurable que l'on peut parler ainsi : si sa taille est de cent mille kilomètres, cinquante mille kilomètres, c'est petit, et quatre-vingt-dix mille, c'est déjà grand, car on lui a assigné une mesure. Mais pour Celui qui n'a aucune mesure, tout est égal devant Lui.
Il s'avère donc que ce sont eux-mêmes qui ont rabaissé le Maître du monde, puisqu'ils Lui ont attribué une mesure. C'est pourquoi, tout comme on conçoit que le Saint, béni soit-Il, s'intéresse aux galaxies, il faut comprendre qu'Il s'intéresse tout autant au petit orteil serré dans la chaussure et qui fait mal - sur cela aussi, Hachem veille par Sa providence.
Le 'Hida, dans Yossef Téhilot, explique ce verset à la lumière des paroles de nos Sages : 'Havakouk est venu et les a toutes résumées en une seule, comme il est dit : « Et le juste vivra par sa foi ». 'Havakouk a fondé le pilier fondamental de toutes les mitsvot et de toute la foi en Hachem sur un seul principe. Et il l'explique d'après ce qui est rapporté dans le Séfer 'Hassidim, ainsi que dans le livre Ayouma KaNidgalot : un homme impie alla trouver un grand maître pour faire téchouva, et lui demanda de ne pas se montrer trop sévère envers lui. Il lui dit : « Donne-moi une seule chose que je puisse respecter, et non quelque chose d'impossible - pas de jeûnes, de mortifications ni de roulades dans la neige ». Ce sage lui répondit : « Je ne te demanderai qu'une seule chose, et si tu la respectes, tu verras avec l'aide d'Hachem un grand salut pour sortir de ta situation - engage-toi à ne dire toujours que la vérité. Quoi qu'on te fasse et quoi qu'on te dise, ne prononce jamais que la vérité ». Et il accepta cet engagement.
Une nuit, son mauvais penchant prit le dessus, comme à son habitude, et il partit voler chez son prochain. Soudain, il s'arrêta net : « Si l'on me demande où je vais, que répondrai-je ? Si un garde m'arrête et me demande où je vais, je ne pourrai pas prétendre que je suis sorti acheter des cigarettes, je devrai avouer : "Je vais cambrioler". Et plus tard, quand on me demandera où j'étais, je ne pourrai pas dire que je dormais, je devrai dire : "Hier, j'ai volé". Autrement dit, pour tout ce que je m'apprête à faire, je serai forcé de dire la vérité ! » Il décida de rester chez lui. Il en fut ainsi pour chaque tentation : à chaque faute qu'il était sur le point de commettre, il se rappelait aussitôt qu'il était tenu de dire la vérité et que si on l'interrogeait, il devrait tout avouer. Cela le retint de toute transgression, jusqu'à ce qu'il accomplisse une téchouva complète, étudie la Torah et observe les mitsvot.
C'est là le sens de « 'Havakouk est venu et les a toutes résumées en une seule » : tu veux une seule chose qui te préservera de toutes les fautes ? « Et le juste vivra par sa foi [bé-émounato] » - émouna est apparenté à émèt, la vérité. Le juste qui prend sur lui de ne dire que la vérité parviendra ainsi à accomplir toutes les mitsvot et s'abstiendra de toute faute. Et c'est ce que dit le verset : « Tu es proche, ô Hachem, et tous Tes commandements sont vérité » - tu souhaites te rapprocher d'Hachem, qu'Il soit béni, faire téchouva et savoir quelle mitsva unique adopter pour englober tout le reste ? Engage-toi à ne dire que la vérité, et par cela tu seras proche de tous les commandements d'Hachem.
קֶדֶם יָדַעְתִּי מֵעֵדֹתֶיךָ כִּי לְעוֹלָם יְסַדְתָּם׃ (קנב) - Dès l'origine j'ai su, d'après Tes témoignages, que Tu les as fondés pour l'éternité.
« Dès l'origine j'ai su » - avant même que l'événement ne se produise, je l'ai su d'après Tes témoignages. Et de quoi s'agit-il ? Avant même qu'ils n'héritent de la Terre, Tu leur avais déjà ordonné les prémices (bikourim), les prélèvements (téroumot) et les dîmes (ma'assrot) ; et avant même que Tu ne leur accordes le repos face à leurs ennemis, Tu avais déjà prescrit : « Et lorsque Hachem ton D.ieu t'aura accordé le repos » - pour nommer un roi, anéantir 'Amalek et bâtir le Temple choisi. « Car Tu les as fondés pour l'éternité » - c'est sur toutes les réalités futures, jusqu'à la fin des temps, que Tu as fondé Tes témoignages.
Il en ressort que c'est à partir des commandements eux-mêmes que nous connaissons ce qui adviendra. Bien avant la conquête de la Terre, je sais déjà que nous en hériterons, puisque les mitsvot de téroumot et ma'assrot ne s'appliquent qu'en Terre d'Israël. Je sais que le Sanctuaire sera bâti, puisque nous avons reçu l'ordre d'établir un roi et de construire le Temple choisi. Toutes les mitsvot reposent sur le fait que Tu sais d'avance ce qui doit arriver, et Tu as prescrit ces commandements dès l'origine - et c'est à travers eux que j'apprends l'avenir.
Le Radak propose une autre explication : « Qédem » signifie au début, c'est-à-dire que dès le commencement de mon étude, j'ai su par Tes témoignages que Tu les as fondés pour toujours (« lé'olam yessadtem »), que Tu en as fait le fondement et la pérennité du monde. Et lorsque l'homme approfondit sa réflexion dans ces témoignages, il s'élève vers des vérités sublimes et comprend qu'ils constituent une échelle pour gravir jusqu'à la sagesse divine, la plus honorable de toutes - « et moi, dès le début de ma réflexion, j'ai perçu en eux cette noble vertu ». Dès le commencement de son étude de la Torah, David a discerné les sommets que l'on peut atteindre grâce à l'étude assidue, et compris qu'elle est le fondement du monde, son maintien et sa réparation.
Le Radak explique également au sujet de « Tu les as fondés pour toujours » : les mitsvot n'ont pas de terme fixé dans le temps. Les chrétiens prétendaient que les mitsvot n'avaient été données que pour une période limitée et qu'une fois celle-ci révolue, il n'était plus nécessaire de les accomplir. C'est à cela que David répond : je vois que les commandements d'Hachem sont fondés sur la justice et la droiture, et c'est pourquoi ils ne sont pas limités dans le temps - car la justice est éternelle. La justice ne change pas, et la vérité ne change pas ; on ne saurait affirmer qu'aujourd'hui la vérité est d'une certaine façon et qu'autrefois elle était différente. La vérité est éternelle et immuable.
C'est pourquoi le sceau du Saint, béni soit-Il, est la vérité. Toute vertu peut être contrefaite : si Son sceau avait été l'humilité, on aurait pu feindre une fausse humilité. Mais une « fausse vérité » n'est aucunement une vérité - c'est un sceau impossible à falsifier. Et c'est ce que dit le roi David : les mitsvot d'Hachem sont de l'essence même de la vérité, et c'est pourquoi « Tu les as fondés pour toujours » - elles ne changent jamais et possèdent une existence éternelle. Cela se rattache au verset précédent, « et tous Tes commandements sont vérité » : puisque tous les commandements d'Hachem sont vérité, il s'ensuit que « jadis, j'ai su par Tes témoignages » - les commandements que je connais depuis toujours sont éternels et ne seront jamais abolis.