Le psaume 119 est composé selon l'ordre alphabétique, chaque lettre comportant huit versets, et il est entièrement centré sur la Torah et ses commandements. Nous abordons ici la lettre 'Ayin, dans laquelle David HaMélekh s'adresse au Saint, béni soit-Il, avec des requêtes entremêlées : la délivrance face aux oppresseurs et aux insolents d'un côté, et la demande de compréhension et d'étude de la Torah de l'autre. Nous suivrons l'ordre des versets en nous appuyant sur l'explication du Malbim, ainsi que sur les paroles des Rishonim et des commentateurs.
עָשִׂיתִי מִשְׁפָּט וָצֶדֶק בַּל תַּנִּיחֵנִי לְעֹשְׁקָי׃ - J'ai pratiqué le droit et la justice ; ne m'abandonne pas à mes oppresseurs.
Le Radak explique : « J'ai pratiqué le droit et la justice » signifie que je n'ai opprimé personne. Dès lors, mesure pour mesure, Toi non plus ne m'abandonne pas aux mains de ceux qui cherchent à m'opprimer. Le Malbim explique de même : la coutume du Saint, béni soit-Il, étant de rétribuer mesure pour mesure, si j'ai pratiqué le droit, fais Toi aussi justice en ma faveur face aux oppresseurs, et juge ceux qui cherchent à me léser.
C'est ici qu'intervient la célèbre explication du rav 'Hida. Il est dit de David : « Et David faisait droit et justice [tsedaka] à tout son peuple ». La Guémara demande : le droit n'est pas la tsedaka, et la tsedaka n'est pas le droit ! La tsedaka consiste à donner de son propre bien ; le droit exige que la stricte rigueur de la loi s'applique (« que le droit perce la montagne »), sans condescendance ni pitié envers le pauvre lors du jugement : s'il est redevable, qu'il paie. Comment donc concilier les deux ?
En réalité, David rendait scrupuleusement la justice : il condamnait le coupable et acquittait l'innocent. Et s'il s'avérait que le condamné était un indigent n'ayant pas de quoi s'acquitter de sa dette, il ne faussait nullement le verdict en sa faveur, mais lui payait ensuite la somme de ses propres deniers. C'est ce qu'enseigne la Guémara dans le traité Sanhédrin (page 6b) : David s'approchait de lui et demandait : « De combien as-tu été déclaré redevable ? » et il lui remettait le montant nécessaire pour s'acquitter de sa dette. Il se trouvait ainsi avoir accompli à la fois le droit - la loi ayant suivi son cours rigoureux - et la tsedaka, en aidant cet indigent à faire face au jugement prononcé contre lui.
Cependant, souligne le 'Hida, une telle conduite ouvrait la porte à une machination. Deux individus pouvaient se présenter en justice, l'un fortuné et l'autre indigent, alors qu'en vérité aucun litige ne les opposait ; ils s'arrangeaient pour faire croire que le pauvre devait rembourser une somme considérable. Le pauvre sortait alors en pleurant du tribunal de David, et David, ému, lui disait : « Prends cette somme et rembourse-le ». Ensuite, les deux complices allaient se partager l'argent. Toute cette mise en scène n'avait pour but que d'extorquer indûment des fonds au roi David.
Et comment David se prémunit-il contre cela ? C'est à ce propos qu'il déclare : « J'ai pratiqué le droit et la justice » - le droit pour l'un et la charité pour l'autre -, mais « ne m'abandonne pas à mes oppresseurs » : fais en sorte qu'on n'ourdisse pas de complots contre moi, et que la justice et la charité elles-mêmes ne deviennent pas un prétexte pour me tromper et m'extorquer injustement de l'argent.
עֲרֹב עַבְדְּךָ לְטוֹב אַל יַעַשְׁקֻנִי זֵדִים׃ - Sois le garant de Ton serviteur pour le bien, que des insolents ne m'oppriment point.
Que signifie le terme « 'Arov » employé ici ? Il ne s'agit évidemment pas de la plaie des bêtes sauvages ('Arov), bien qu'il s'agisse en apparence du même mot ; aucun commentateur ne l'explique ainsi. Rachi l'interprète comme une expression de délivrance : porte-Toi garant pour moi contre le mal - sois garant que j'observerai Tes préceptes, ou préserve-moi du malheur.
Le Radak, en revanche, explique que « 'Arov » vient de la racine « 'arev » (doux, agréable), comme dans « Et l'offrande de Juda et de Jérusalem sera agréable à l'Éternel », ou « tu t'endormiras et ton sommeil sera doux » - un sommeil agréable. C'est-à-dire une chose bonne, convenable et digne. C'est également ce qu'écrit le Metsoudat Tsion : il s'agit d'une douceur, car tout palais savoure ce qui est agréable. Selon cela, David demande au Maître du monde : bonifie et dispose favorablement Ton serviteur pour le bien, afin que je sois un homme intègre et droit, et alors les impudents ne m'opprimeront pas.
Le Malbim propose une autre explication : David décrit le bien qui l'attend, et demande une garantie de la part d'Hachem pour que des impudents ne viennent pas lui ravir ce bien qui lui revient. Toi, Maître du monde, porte-Toi garant de ce bien - assure-Toi qu'il demeure entre mes mains ; et s'ils cherchent à me le dérober, arrache-le de leurs mains et restitue ce qui a été spolié, car Tu t'en es porté garant.
C'est précisément là toute l'essence d'une garantie : c'est face à la spoliation que l'on sollicite une caution. Lorsqu'une personne craint l'échec d'une affaire, on la rassure : tu n'as rien à craindre, tu as une garantie. Si l'entrepreneur fait faillite, il y a une caution. La garantie naît toujours de la crainte d'être lésé, et elle assure que même si l'on ne te paie pas, tu recevras ton dû, même si l'investissement ne revient pas, quelqu'un s'est porté garant pour toi. Telle est la supplique ici : puisqu'il est à craindre que des impudents m'oppriment et s'emparent de ce qui me revient de droit, Toi, Maître du monde, sois mon garant, de sorte que s'ils me le prennent, Tu me le rendras.
L'ouvrage Tehilot Maharits offre une autre explication : même si j'ai fauté devant Toi, que les impudents ne m'oppriment pas - ne laisse pas les accusateurs célestes trancher immédiatement mon verdict en toute hâte. Car s'ils prononcent mon jugement sur-le-champ, je n'aurai pas le temps de faire téchouva, alors que je désire ardemment réparer. « Opprimer » (la'ashok) a le sens d'arracher et de saisir immédiatement ; la requête est donc que les accusateurs ne précipitent pas mon jugement avant que j'aie pu me repentir, mais qu'un sursis me soit accordé pour rectifier mes voies. C'est pourquoi il dit d'abord : « Porte-Toi garant de Ton serviteur pour le bien » - sois garant que je reviendrai dans le droit chemin.
עֵינַי כָּלוּ לִישׁוּעָתֶךָ וּלְאִמְרַת צִדְקֶךָ׃ - Mes yeux languissent après Ton salut et après la promesse de Ta justice.
Le Radak renvoie au verset similaire : « Mes yeux languissent après Ta promesse ». L'expression « mes yeux languissent » signifie que mes yeux attendent avidement de voir s'accomplir la chose. Ici : je n'espère aucun secours humain, mais uniquement Ton salut, Maître du monde, afin que Tu me sauves des impudents pour qu'ils ne m'oppriment point. Et qu'est-ce que « la promesse de Ta justice » ? C'est la parole que Tu m'as promise par l'intermédiaire du prophète : que je régnerais, que mes fils régneraient après moi, et que Tu me délivrerais des mains de Saül. Toutes ces promesses, je les attends, tout comme cette parole où Tu as promis de me protéger.
L'Alshich HaKadosh explique en profondeur : la nature d'un esclave est d'aspirer à la délivrance - de sortir de la servitude vers la liberté, « comme l'esclave aspire à l'ombre ». Son ambition est de secouer le joug de son maître. David vient proclamer : je suis Ton serviteur, mais non comme un esclave qui désire recouvrer sa liberté. Ce après quoi mes yeux languissent, c'est « Ton salut » - non pas d'échapper à Ton autorité, mais que la Chekhina sorte de l'exil, que le Nom divin soit complet et qu'il n'y ait plus « de main sur le trône de Yah ». Quant à moi, je ne demande nullement d'être libéré de Ta servitude, bien au contraire : je désire ardemment Te servir.
Et c'est le sens de : « et après la promesse de Ta justice ». De quelle promesse s'agit-il ? Il fut dit à 'Hizkiyahou (Ézéchias), lorsque Sennachérib assiégeait Jérusalem : « Je protégerai cette ville pour l'amour de Moi et pour l'amour de David, Mon serviteur ». Remarquons ce que David perçoit dans cette promesse. Nous y aurions entendu : le Saint, béni soit-Il, protège la ville par mon mérite. Mais David, lui, entend : « pour l'amour de David, Mon serviteur » - Hachem m'a qualifié de serviteur ! C'est cela qui le réjouit : non pas le fait qu'Hachem défende la ville en son mérite, mais le titre dont il a été gratifié - serviteur d'Hachem. C'est après cette parole que languissent ses yeux, car il n'est point pour lui de liberté plus insigne que d'être le serviteur du Saint, béni soit-Il. Et puisque ces paroles ne devaient être prononcées que bien plus tard, à l'époque de 'Hizkiyahou, l'Alshich explique que David les a énoncées par roua'h hakodech : cette parole où Tu diras à l'avenir que je suis Ton serviteur - voilà mon aspiration suprême, non point de m'affranchir de la servitude, mais Ton salut à Toi.
Le Malbim souligne que le terme essentiel de ce verset est « 'Imrat » - la promesse, la parole. J'attends avec une langueur infinie, ce qui implique une longue durée et une espérance prolongée : tant Ton salut - la délivrance concrète - que la parole de Ta justice - les promesses que j'ai reçues de Toi. Comme il est dit ailleurs : « Mon âme languit après Ton salut, j'espère en Ta parole » : vers cette parole par laquelle Tu m'as promis la royauté, afin que le pouvoir ne s'interrompe jamais de ma descendance. Vers ce salut qui viendra de Toi, et vers cette promesse que Tu as faite.
עֲשֵׂה עִם עַבְדְּךָ כְחַסְדֶּךָ וְחֻקֶּיךָ לַמְּדֵנִי׃ - Agis avec Ton serviteur selon Ta bonté, et enseigne-moi Tes décrets.
Le préfixe comparatif kaf dans « Ke'hassdekha » (selon Ta bonté) vient signifier : tout comme les bontés que Tu as accomplies envers moi jusqu'à ce jour, agis de même envers moi à présent. C'est là une expression de foi, et il est enseigné que l'homme apprend des bontés passées d'Hachem pour se fortifier en vue de l'avenir. Dès lors que j'ai déjà vu la main bienveillante d'Hachem sur moi, Lui qui m'a délivré et sauvé, j'ai de quoi espérer et de quoi avoir confiance. Telle est la requête : agis envers moi selon la bonté manifestée par le passé, et puisque les impies ne viendront plus me tourmenter, je pourrai m'investir dans Tes décrets ; agis également envers moi afin que je mérite de comprendre Tes mitsvot.
Le Malbim souligne que le point central ici réside dans les « 'houkim » (les décrets). L'étude des décrets concerne les enseignements cachés, les raisons profondes de la Torah et ses mystères, les secrets du Roi de l'univers, et envers cela, le Saint, béni soit-Il, n'a aucune obligation selon la stricte rigueur de la justice. Ce que la Torah a détaillé devant nous, les choses révélées, Hachem s'est pour ainsi dire engagé à nous le dévoiler ; mais ce qu'Il n'a pas révélé, Il n'a nulle obligation de nous l'enseigner. Par conséquent, s'Il nous découvre cela aussi et éclaire nos yeux sur les décrets, cela relève de la pure bonté. C'est pourquoi le verset dit : « Agis avec Ton serviteur selon Ta bonté » - et alors Tu m'enseigneras également les 'houkim, les dimensions cachées de la Torah.
עַבְדְּךָ אָנִי הֲבִינֵנִי וְאֵדְעָה עֵדֹתֶיךָ׃ - Je suis Ton serviteur, donne-moi l'intelligence, et je connaîtrai Tes témoignages.
Le Radak explique : je suis Ton serviteur, je ne désire l'étude que pour Ton seul service, c'est pourquoi « donne-moi l'intelligence » - afin que je connaisse l'essentiel des enseignements et leurs motifs. Ibn Ezra propose une autre explication : que le salaire de mon service soit que Tu m'accordes l'intelligence. Un serviteur qui attend une rétribution de son maître, qu'espère-t-il ? De l'argent et de l'or ; et en ce monde, de la part d'Hachem, une subsistance abondante, la santé et la vie. Mais David vient et proclame : ce n'est pas cette récompense que je demande. Comme salaire de mes mitsvot et de mon service, je demande : donne-moi l'intelligence. Que je mérite de comprendre une question d'étude supplémentaire, que je mérite de pénétrer un passage encore obscur. C'est là la plus grande récompense que l'on puisse recevoir en ce monde.
Le Malbim souligne que le point essentiel ici est la notion de « 'édot » (témoignages). Or, nous avons déjà expliqué que les témoignages désignent les récits de la Torah qui viennent attester la grandeur du Créateur du monde. Par conséquent : je suis Ton serviteur, donne-moi de comprendre Tes témoignages pour que j'en aie une connaissance claire. Et pour cela, je n'ai pas besoin d'une faveur gracieuse, car Tu y es pour ainsi dire tenu du fait même que je suis Ton serviteur : je veux Te servir, et pour cela j'ai besoin des témoignages de la Torah attestant la main d'Hachem - la manière dont le Saint, béni soit-Il, récompense ceux qui croient en Lui et punit ceux qui se rebellent. J'en ai besoin pour savoir comment Te servir, car un maître explicite à son serviteur sa conduite manifeste afin que ce dernier connaisse sa voie et ses attentes.
Il s'ensuit que le Malbim établit une distinction limpide entre les deux versets : dans le verset précédent, je demandais une chose intérieure et cachée - les 'houkim - que Tu n'es nullement tenu de me faire connaître, et c'est pourquoi je disais « Agis avec Ton serviteur selon Ta bonté », fais-moi une grâce et révèle-moi cela aussi. Mais ici, au sujet de Tes témoignages, il s'agit de ce qui m'est nécessaire pour le service lui-même, et là je n'implore pas de grâce particulière : je suis Ton serviteur, et un serviteur a besoin que son maître lui enseigne ce qu'il doit faire afin de le servir convenablement. D'où la formulation : « Je suis Ton serviteur, donne-moi l'intelligence, et je connaîtrai Tes témoignages ».
Il convient d'ajouter une précision dans l'explication de ce verset. La plus haute vertu spirituelle réside en effet dans le principe de « Na'assé VéNichma » (nous ferons et nous écouterons) : l'homme accomplit les yeux fermés, avant même d'avoir entendu les explications, les raisons et les justifications ; il agit uniquement parce qu'Hachem l'a ordonné, même sans comprendre. En revanche, celui qui dirait au Maître du monde : « Explique-moi et ensuite j'accomplirai », rejetterait pour ainsi dire le joug de son Maître, comme pour signifier : ce que Tu ordonnes, si mon esprit l'approuve, je le ferai, sinon non. « Na'assé VéNichma » est l'effacement de l'intellect devant la volonté divine : je ne me fie pas à ma seule raison, mais à tout ce que Tu ordonneras, Maître du monde, car je suis Ton serviteur et je l'accomplis.
Or, David semble demander ici : « et je connaîtrai Tes témoignages » - je désire entendre et comprendre. Et si l'on cherche à comprendre, cela pourrait sembler relever d'un refus du joug, comme si l'on disait : si je ne comprends pas, je n'accomplirai pas. C'est pourquoi David prend les devants et écarte d'emblée cette idée en deux mots : « Je suis Ton serviteur ». Point. Maître du monde, je suis Ton serviteur, et en tant que serviteur, je souhaite approfondir Tes mitsvot et les comprendre avec justesse, mais je ne subordonne pas la pratique à la compréhension. Je Te servirai, que je comprenne ou que je ne comprenne pas. Telle est la déclaration première.
Et une fois que j'accomplis, bien au contraire, il convient d'approfondir les mitsvot. « Na'assé VéNichma » est l'affirmation fondamentale : avant tout, je fais. Mais remarquez bien qu'il n'est pas dit « nous ferons et c'est tout », mais « nous ferons et nous écouterons » - après avoir agi, je désire maintenant comprendre afin d'approfondir. Je ne conditionne pas l'action à la compréhension, mais après l'action, je demande des explications. C'est là toute la grandeur : accomplir dans la profondeur et l'intelligence, et non pas selon une routine superficielle de « commandement d'hommes appris par cœur ». C'est le sens de ses paroles : « Je suis Ton serviteur » - avant tout j'agis ; et à présent, « donne-moi l'intelligence, et je connaîtrai Tes témoignages ».
Dans la strophe de la lettre ’Ayin, le roi David formule deux requêtes qui se complètent mutuellement. D'un côté : « J'ai agi avec droiture et justice » - et en vertu du principe de mesure pour mesure, ne m'abandonne pas à mes oppresseurs ni aux complots qui risquent d'être tramés contre moi ; « Sois garant du bien de Ton serviteur » - sois garant que le bien qui me revient demeure entre mes mains, et accorde-moi un sursis pour faire téchouva avant que les accusateurs ne précipitent mon jugement ; « Mes yeux se consument d'attendre Ton salut » - ce n'est pas le salut de l'homme que j'espère, ni de m'affranchir de Ton service, mais bien Ton salut et cette parole par laquelle Tu m'as appelé « Mon serviteur ». Et de l'autre côté : « Agis avec Ton serviteur selon Ta bienveillance, et enseigne-moi Tes statuts » - la révélation des secrets de la Torah relève d'une pure grâce à laquelle Tu n'es pas tenu, tandis que « Je suis Ton serviteur, donne-moi l'intelligence pour que je connaisse Tes témoignages » - la compréhension des témoignages est indispensable à l'accomplissement même du service. Et par-dessus tout : d'abord « Je suis Ton serviteur », une acceptation inconditionnelle du joug divin, et seulement après « donne-moi l'intelligence » - pour approfondir et connaître.