Nous poursuivons l'étude du psaume 119 avec la lettre Guimel. Les trois versets qui se présentent à nous - « Gmol al avdekha » (accorde Tes bienfaits à Ton serviteur), « Gal einaï » (dévoile mes yeux) et « Guer anokhi va'arets » (je suis un étranger sur terre) - forment un ensemble cohérent : le roi David implore d'avoir la vie, et explique aussitôt dans quel but ; il demande que ses yeux s'ouvrent afin de percevoir les merveilles de la Torah ; et il sollicite que sa condition d'étranger en ce monde ne l'empêche nullement d'accomplir les mitsvot. Le trait commun à toutes ces requêtes est évident : chaque demande d'ordre matériel n'est ici qu'un simple instrument au service d'Hachem.
גְּמֹל עַל עַבְדְּךָ אֶחְיֶה וְאֶשְׁמְרָה דְבָרֶךָ׃ (יז) - Comble Ton serviteur de Tes bienfaits, afin que je vive et que j'observe Ta parole.
Rachi commente : « Gmol al avdekha » - accorde-moi de quoi vivre, par le bienfait de Ta grâce. En d'autres termes, agis envers moi avec bonté et donne-moi la vitalité nécessaire, par pure miséricorde. Le Radak précise quant à lui : accorde-moi cette grâce de vivre, non pas dans l'optique de « profiter de la vie » ou de jouir de ses plaisirs, mais bien « afin que je vive et que j'observe Ta parole ». La demande de vie n'a d'autre sens que d'obtenir un jour supplémentaire au service d'Hachem, un jour de plus dans la crainte du Ciel, un jour de plus dans l'accomplissement de Ses commandements.
Le saint Alshikh apporte une nuance pénétrante : il est naturel qu'un maître désire la survie de son serviteur. En apparence, la volonté du maître et celle du serviteur concordent, tous deux souhaitant que le serviteur reste en vie. Toutefois, la divergence réside dans la finalité : le serviteur aspire à la vie pour elle-même, tandis que le maître ne s'intéresse qu'au travail produit. Le maître ne prie pas en disant « De grâce, Hachem, accorde la vie à mon serviteur », mais plutôt « De grâce, Hachem, fais que j'aie un ouvrier ». Si on lui proposait un autre travailleur à sa place, il n'y verrait aucun inconvénient, l'essentiel étant que la tâche soit accomplie. Le roi David déclare alors : je ne suis pas comme les serviteurs ordinaires, qui recherchent la vie mais fuient le labeur. Lorsque j'implore « Gmol al avdekha e'hyeh », ce n'est que pour pouvoir « observer Ta parole ». J'aspire à vivre uniquement pour Te servir, et non pour m'affranchir de cette tâche sacrée.
L'Alshikh ajoute encore : « David, roi d'Israël, est vivant et subsiste » - même après sa disparition, David est qualifié de vivant. On aurait donc pu lui objecter : pourquoi demandes-tu « que je vive » ? Tu vis déjà éternellement, car les justes, même dans leur mort, sont appelés vivants ! À cela David répond : je ne demande pas la vie au sens allégorique ou spirituel, mais au sens le plus littéral. Pourquoi ? Parce que dans ce monde supérieur, l'accomplissement concret des mitsvot n'a plus cours. C'est pourquoi je demande « que je vive » au sens simple, ici-bas, d'une vie terrestre et biologique. Et quelle en est la preuve ? « Et j'observerai Ta parole », afin de pouvoir continuer à réaliser concrètement les commandements divins.
Un fait célèbre est rapporté au sujet du Gaon de Vilna : à ses derniers instants, il pleurait. On lui demanda : « N'est-il pas écrit à propos du Rav : 'Elle rit du dernier jour' ? » Il leur répondit : « Je quitte un monde où, pour quelques sous, on peut acquérir la vie éternelle. Des tsitsit s'achètent pour une somme dérisoire, et l'on peut par eux mériter de contempler la Présence divine, comme il est dit : 'Et vous le verrez'. Tandis que là-haut, 'quand un homme donnerait toute la fortune de sa maison pour l'amour, on ne ferait que le mépriser' ; c'est terminé, on ne peut plus rien investir, rien donner, rien accomplir. » Telle est précisément la prière de David : prolonge mes jours, accorde-moi la vie au sens propre, afin que « j'observe Ta parole », ce qui n'est réalisable qu'en ce bas monde.
On rapporte au nom du 'Hafets 'Haïm que l'âme descend en ce monde contre son gré, comme l'enseigne la Michna : malgré toi tu as été conçu, malgré toi tu es né, malgré toi tu vis, malgré toi tu meurs, et malgré toi tu es appelé à rendre des comptes. Malgré tout, il est évident qu'on doit l'apaiser et la convaincre pour qu'elle accepte de descendre. Les écrits kabbalistiques précisent en effet que l'âme ne descend qu'après avoir été apaisée et consentante. Elle sait par avance dans quel corps elle sera introduite, sous quelle forme elle viendra, quel sera son Tikoun et quelles épreuves elle devra traverser. Parfois, on veut la faire descendre dans l'opulence, mais elle s'y refuse et plaide : « Maître du monde, toute ma défaillance lors de ma précédente réincarnation n'est-elle pas venue de la richesse, selon le verset : 'Yechouroun est devenu gras et a regimbé' ? Je ne veux pas redescendre dans la richesse ! » Elle demande alors elle-même à naître dans la pauvreté, car celle-ci la mènera à la crainte d'Hachem, au détachement et à l'attente constante du secours divin. Plus tard, l'homme en vient à se plaindre de son sort, oubliant simplement qu'il l'avait lui-même réclamé.
Et par quel argument la convainc-t-on ? Le 'Hafets 'Haïm explique qu'on lui dit : sache qu'ici, sous le Trône de Gloire, c'est véritablement le lieu le plus sublime qui soit, rien ne lui est supérieur ; mais être un serviteur d'Hachem n'est possible que là-bas, en bas. En entendant cela, l'âme s'apaise et consent. Car là-haut, que suis-je ? Je jouis de la splendeur de la Présence divine, mais sous la forme du « pain de la honte », le Saint, béni soit-Il, déversant Ses bienfaits sur moi. En revanche, être un serviteur d'Hachem n'est réalisable que dans le monde d'en bas : descendre, accomplir la volonté divine, surmonter le mauvais penchant, lutter. C'est exactement ce que formule David : Maître du monde, j'aspire à cette vie naturelle ici-bas, non pas pour mener une existence frivole, mais pour « observer Ta parole », car je ne puis être véritablement Ton serviteur que de mon vivant.
Le Alshikh ajoute : le talmid 'hakham, tant qu'il est dans ce monde, "la pluie le retient". C'est une allusion tirée du verset concernant Eliyahou, qui dit à A'hav de courir "avant que la pluie ne t'arrête", après le miracle du mont Carmel et la prière pour la pluie à la suite des années de sécheresse. Ici, l'intention est la suivante : la matérialité empêche l'homme de progresser dans la spiritualité. Que peut-il faire, puisqu'il possède un corps matériel ? Que peut-il faire, puisqu'il a des besoins matériels (il doit manger, il doit dormir) et que ceux-ci l'empêchent d'atteindre les merveilles de la Torah de Hachem ? C'est seulement lorsque son esprit s'élèvera vers D.ieu, dépouillé de matière, qu'il pourra saisir, et c'est là la joie de son chemin : la joie et la compréhension sans les entraves du corps. Et c'est ce que nos Sages ont dit : les talmidei 'hakhamim n'ont pas de repos ni dans ce monde ni dans le monde à venir, comme il est dit "ils vont de force en force", car là il peut vraiment progresser dans la spiritualité sans interruption.
Une question se pose alors : David désire la vie afin de garder la parole de Hachem, et d'un autre côté, le fait même de vivre dans un corps le bloque dans la saisie des merveilles de Hachem. C'est pourquoi le verset poursuit "dévoile mes yeux et je contemplerai les merveilles de Ta Torah" : je demande que Tu écartes de moi l'écran matériel, non pas que je devienne un ange, mais que la matérialité ne me bloque pas de voir les merveilles de la Torah, et que je ne perde pas précisément à cause de la longueur de mes jours ici.
Le Gaon de Vilna explique la raison du sommeil (et j'ai rapporté ces propos dans Michnat HaGuilgoulim) : parce que l'homme est matériel, et qu'étant à l'intérieur d'un corps matériel il est empêché de saisir la spiritualité, le Saint béni soit-Il a donc créé un état dans lequel l'homme dort : la neshama se détache des liens de la matérialité, monte en haut et reçoit la Torah, et le corps matériel ne dérange pas. Et comme on le sait, la prophétie de tous les prophètes, à l'exception de Moshé Rabbenou, se faisait en rêve, pour cette même raison : lorsqu'un homme est plongé dans sa réalité matérielle, terrestre et grossière, comment recevrait-il la parole de D.ieu ? Mais lorsque l'âme se détache des liens de la matière, elle est spirituelle et peut se relier à la spiritualité. Il en ressort qu'il existe une possibilité, ici dans ce monde, d'être matériel et pourtant de se détacher et de se relier à la spiritualité.
Nous avons raconté un jour l'histoire du Gaon de Vilna qui se leva un matin et dit avoir vu en rêve deux mille quatre cents explications sur le verset "montez ici dans le Néguev", en une seule nuit. Il les ordonna dans sa tête avant les bénédictions de la Torah, et lorsqu'il vint prier, il les oublia entièrement ; et lorsqu'elles remontèrent dans son esprit au milieu de la prière, il s'interrompit aussitôt et dit : non, je suis en train de prier maintenant. Et lorsqu'il termina la prière, il eut le mérite que ces explications reviennent dans sa tête. Comprenez ce que signifie qu'un homme mérite deux mille quatre cents explications en un seul sommeil. De même le Ari zal dormit une fois d'une sieste de midi, et Rabbi Avraham HaLévi, son élève, s'approcha pour écouter, car il l'entendait murmurer. L'esprit du Ari sentit qu'il y avait des perturbateurs aux alentours et il se réveilla, et il le réprimanda : pourquoi m'as-tu dérangé ? Il lui répondit : j'ai entendu le Rav parler de paroles de Torah et j'ai voulu écouter. Le Ari lui dit : même si j'avais quatre-vingts ans, je ne pourrais pas t'enseigner ce que je viens de recevoir en rêve. C'est-à-dire qu'au moment du sommeil l'homme se détache en quelque sorte et mérite des perceptions spirituelles qui ne sont pas soumises aux limites du temps ; dans un corps matériel nous sommes soumis au temps, et c'est pourquoi là il faut quatre-vingts ans, tandis que dans la spiritualité tout peut se faire en un seul instant.
De même on raconte au sujet du Baba Salé qu'il se leva un matin et demanda : qui est ce Rabbi Yaakov Israël de Bnei Brak ? On lui répondit : il y a quelqu'un, le Steipler, Rabbi Yaakov Israël Kanievsky, qui habite à Bnei Brak. On lui demanda pourquoi il posait cette question, il répondit : lorsque mon âme descend la nuit de la yechiva d'en haut, j'ai entendu un héraut qui disait "faites place à l'âme de Rabbi Yaakov Israël de Bnei Brak", et j'ai voulu savoir qui est cette âme qui monte recevoir la Torah à la yechiva d'en haut au moment où je descends. Les grands hommes et les tsadikim peuvent se trouver dans un dénuement du corps même en étant encore à l'intérieur du corps (au moment du sommeil) et recevoir des secrets divins.
On racontait au sujet de Rav Ovadia Yossef qu'on le voyait parfois se réveiller au milieu de son sommeil, se lever, écrire quelque chose et retourner dormir ; et lorsqu'on l'interrogeait, il répondait qu'une réponse lui était apparue en rêve, ou une question, ou une explication. Et au sujet de Rabbi 'Haïm Kanievsky on raconte qu'un matin il demanda à son petit-fils d'apporter du vin pour les siyoumim. Le petit-fils lui dit : Grand-père, tu n'as pas encore terminé, car ses séances d'étude étaient extrêmement régulières et l'on savait exactement quel jour il terminerait. Il lui répondit : j'ai terminé les sept dernières pages en rêve, et l'on peut déjà apporter le vin. Les grands hommes méritent des perceptions en rêve. J'ai rapporté dans Michnat Ha'Halomot des livres entiers qui furent composés d'après un rêve : "Rississei Layla" de Rabbi Tsadok HaKohen de Loublin, qui repose sur des secrets qui lui furent révélés en rêve ; et Rabbi Yaakov de Marvège posait une question par le rêve et on lui révélait les réponses du Ciel, c'est le "Chéelot ouTechouvot min HaChamayim". Et d'ailleurs, on ne tranche pas la halakha comme lui, car "elle n'est pas dans les cieux", et la halakha est fixée d'après ce qui est décidé sur terre ; mais on y voit comment les choses sont fixées dans les cieux.
Le Malbim explique : il existe de nombreux empêchements qui pèsent sur l'homme et l'entravent dans la saisie de la perfection. Les voici : la brièveté de la vie ; la limite de celui qui saisit, c'est-à-dire l'étroitesse de notre intelligence ; la profondeur de ce qui doit être saisi, car les choses que nous devons saisir sont profondes, et "tout cerveau ne peut supporter cela", et cela exige une longue réflexion ; et l'abondance des dépenses, ce qui, dans les termes du Malbim, désigne les prémisses, car il y a des sujets qu'il est impossible de commencer à comprendre sans y consacrer de nombreuses introductions. Dans la sagesse de la Kabbale c'est très courant : on apprend d'abord des notions, et ce n'est qu'ensuite que l'on peut parler de telle sefira qui influe sur telle autre ; celui qui ignore totalement ce que sont les notions des sefirot ne peut pas comprendre ce qu'est une sefira qui influe et ce que sont les unions des attributs supérieurs. Et encore : les tracas du temps pour subvenir aux besoins, comme l'a écrit le Rambam dans le Guide des égarés, il faut aller travailler, marier son enfant, lui acheter une maison, faire face à ceci et à cela. Et encore un empêchement : ce que nous voyons dans le monde du mal de la conduite divine, où les réchaïm réussissent et les tsadikim sont méprisés, "pourquoi la voie des réchaïm réussit-elle", question que même des grands et des tsadikim ont posée, et Moshé Rabbenou parmi eux : le tsadik qui souffre, le racha qui prospère.
Face à la brièveté de la vie, David demande "agis envers Ton serviteur, que je vive". Et le Malbim explique en plusieurs endroits que l'expression "gemoul" (agir en retour) vient toujours au sujet d'une action accomplie par élan d'amour ou de haine, non pas une action banale accomplie avec indifférence. Par grand amour je récompense et je te fais du bien, ou par grande haine je fais du mal, comme l'expression courante aujourd'hui "action de représailles". Et ici : puisque mon âme aspire à marcher dans Ta Torah, il convient que Tu agisses envers elle par Ton amour afin que la mort ne m'arrête pas.
Rappelons les propos du Malbim au chapitre 90 sur le verset "apprends-nous à compter nos jours, ainsi ferons-nous venir un cœur de sagesse" : parce qu'à cause de la brièveté de nos jours nous ne savons rien, ni la force de Ta colère ni Ton emportement, et nous mourons sans avoir saisi la perfection, il convient donc que Tu nous fasses savoir comment compter nos jours de manière à y faire venir un cœur de sagesse. "Venavi" est un terme d'introduction, afin que nos jours ne soient pas vides et vains, et non pas comme "leur orgueil n'est que peine et misère". Puisque nos jours sont courts, accorde-nous des jours de vie que nous puissions remplir par la saisie de la sagesse. Et à nouveau, il ne demande pas la vie pour elle-même, mais "et je garderai Ta parole", car par sa force je saisirai la parole de D.ieu.
Dans son ouvrage Roua'h 'Haïm, Rabbi 'Haïm de Volozhin explique que David HaMelekh demande précisément ici de recevoir sa rétribution dans ce monde-ci. De prime abord, cela étonne : tout homme ne souhaite-t-il pas que sa récompense soit préservée intacte pour le Monde futur ? Et quelle est cette rétribution qu'il sollicite ? « Et j'observerai Ta parole » : que je vive en ce monde et que je mérite d'observer les paroles d'Hachem. Et il énonce des paroles sublimes : il m'est plus précieux que toutes les délices des fleuves du Gan Éden et de ses promesses que Tu me laisses ici un jour de plus pour Te servir. Il y a là un dévouement immense : je suis prêt à renoncer à toute cette prodigieuse récompense éternelle à venir, pourvu que je reste ici un jour de plus afin d'accomplir Tes mitsvot. C'est précisément ce qu'ont enseigné nos Sages : « Mieux vaut une heure de techouva et de bonnes actions dans ce monde-ci que toute la vie du Monde futur ». « Comble Ton serviteur de bienfaits pour que je vive » : Maître du monde, accorde-moi ma rétribution ici-bas, dans cette vie, afin que je mérite de garder Ta parole ; là-haut, on ne peut plus être serviteur d'Hachem, on ne peut plus accomplir de mitsvot, on ne peut plus se dévouer corps et âme pour la Torah d'Hachem - cela n'est possible qu'ici-bas.
Ainsi, lorsque l'homme comprend le but de l'existence, il réalise que ce que l'on qualifie aujourd'hui de « vie » n'en est pas une. On entend souvent : « Il prolongera ses jours, mais quelle sera sa qualité de vie ? » Il convient toutefois de clarifier : quelle est leur conception de la qualité de vie, et quelle est la nôtre ? Pour eux, « faire la fête » ou « profiter de la vie » signifie chercher les plaisirs, les soirées et les divertissements ; et sans cela, quel en serait le sens ? Mais nous savons ce qu'est la véritable vie : un jour de plus où l'on met les téfilines, un jour de plus avec une bénédiction et une parole de sainteté, un jour de plus de prière et d'accomplissement de la volonté d'Hachem - et l'homme n'a pas idée de l'élévation spirituelle immense qu'il s'est acquise dans le monde supérieur, ni de la récompense qu'il s'est attirée.
Et assurément, lorsque les souffrances purifient et expient, un seul jour de souffrances ici-bas n'a aucune commune mesure avec de longs mois de souffrances là-haut. Il est écrit que la « monnaie » de la souffrance en ce monde a bien plus de valeur que les souffrances d'En haut ; c'est pourquoi, même s'il semble à l'homme qu'une telle existence est dépourvue d'espoir, sache que ces épreuves possèdent une puissance d'expiation inouïe. Dès lors, quant à celui qui songerait à débrancher un malade pour abréger ses souffrances - on a déjà rapporté l'histoire de ce professeur qui parcourait son service, voyait des malades en phase terminale et, voulant les soulager ainsi que leur famille, débranchait les appareils pour les rebrancher un peu plus tard ; lorsque l'équipe médicale constatait le décès, tout semblait normal et l'on disait que son heure était simplement venue. Une nuit, l'un de ces défunts lui apparut en rêve et lui déclara qu'il ne lui pardonnait pas. Terrifié, il alla consulter le rav Wolbe pour comprendre ce songe. Le rav Wolbe lui dit : « Il se peut que ce qui t'a été dit soit vrai : il lui restait encore un jour à vivre, et s'il avait vécu ce jour supplémentaire au milieu de ces souffrances, il serait monté En haut pur et immaculé. À présent que tu l'as privé de ces souffrances, il doit les subir là-haut. » Cet homme comprit alors la gravité de ses actes, et il est aujourd'hui devenu ba'al techouva.
Il s'avère donc que ce qu'ils appellent la vie n'a rien de commun avec ce que nous nommons la vie, car le but de l'existence n'est pas ce qu'ils imaginent. Et c'est là le sens des paroles de David HaMelekh : quelle est la plus grande récompense que Tu puisses m'accorder, Maître du monde ? Un jour de vie supplémentaire. Car j'y trouve un jour de plus d'élévation et de proximité avec Toi - et cela, je ne peux l'accomplir qu'ici-bas.
גַּל עֵינַי וְאַבִּיטָה נִפְלָאוֹת מִתּוֹרָתֶךָ׃ (יח) - Dévoile mes yeux, afin que je contemple les merveilles de Ta Torah.
Rachi explique : « Les merveilles de Ta Torah » - les choses qui y sont cachées et qui n'y sont pas énoncées explicitement. C'est-à-dire : dévoile mes yeux pour que je mérite de voir les secrets de la Torah. Le Radak précise quant à lui qu'il s'agit des lois (les 'houkim) dont la raison n'a pas été révélée, ainsi que de l'Œuvre de la Création (Ma'assé Beréchit) qui relève des mystères de la Torah : ces vérités secrètes de la Torah, dévoile mes yeux pour que je parvienne à les comprendre.
Le Malbim met ce verset en regard du second obstacle : la profondeur du concept. La Torah est d'une profondeur infinie, ce qui nous empêche de la saisir pleinement ; face à cela, David demande : « Dévoile mes yeux » - que je saisisse des réalités qui dépassent mes facultés naturelles, par le Roua'h HaKodech et une haute perception spirituelle, au point de pouvoir contempler les merveilles de la Torah. Il faut savoir que le terme niflaot ne désigne pas ici un miracle au sens usuel, comme lorsqu'on dit familièrement « miracles et prodiges ». Le mot peli exprime ce qui est mis à part, séparé, ce à quoi l'intellect n'a pas accès - comme dans : « Pourquoi demandes-tu mon nom ? Il est mystérieux (peli) », ou encore : « Je Te rends grâce de ce que je suis une créature si prodigieuse (niflaïm) », c'est-à-dire que la chose dépasse ma compréhension. De même : « Si un homme prononce expressément (yafli) le vœu de nazir pour Hachem » - il n'y a là aucun prodige, mais yafli découle du sens de séparer et distinguer. Ainsi, la supplication est la suivante : dévoile mes yeux afin que j'accède à ces réalités qui me dépassent, qui sont tenues à l'écart de mon entendement, dissimulées et closes d'un sceau étroit.
Dans son livre Roua'h 'Haïm, il explique : l'ensemble de la Création s'est déployé et est descendu de niveau en niveau depuis le Haut vers le bas, et en descendant dans le monde inférieur, elle s'est matérialisée. Toute chose existant ici-bas dans la matière possède sa racine dans la spiritualité - une table, un arbre, ou chaque brin d'herbe au-dessus duquel veille un ange qui le frappe en lui disant : « Grandis ! » - et en descendant dans le monde matériel, elle a revêtu une réalité corporelle. À l'exception d'une seule chose : la sainte Torah. Elle seule est descendue des mondes supérieurs jusqu'ici-bas tout en demeurant dans sa pure spiritualité, sans se matérialiser en rien. Elle est descendue depuis la source de sa racine sublime, de degré en degré et de monde en monde, et malgré cela sa sainteté originelle demeure intacte : même en ce monde-ci, elle est entièrement sainte, et il est interdit de la traiter de manière profane. C'est en ce sens que le Zohar affirme : « Le Saint, béni soit-Il, et la Torah ne font qu'un ». Car la descente des mondes n'existe que de notre point de vue ; mais du point de vue du Créateur, béni soit-Il, il n'existe aucune division ni aucun changement de lieu.
C'est ce que nous avons étudié en détail dans le Nefech Ha'Haïm : toutes les distinctions que nous observons ici-bas - impur et pur, permis et interdit, saint et profane - n'existent que de notre point de vue ; selon notre perception, il existe un lieu saint et un lieu plus saint encore. Mais en Hachem Lui-même, qui est le Lieu du monde, aucun changement ne saurait s'appliquer, car on ne saurait concevoir une « concentration » plus ou moins élevée du Saint, béni soit-Il, et « aucun lieu n'est vide de Lui ». En vérité absolue, la Présence divine (la Chékhina) ne réside pas davantage dans le Saint des Saints que, si vous me pardonnez l'expression, dans un lieu d'aisance. Et aussitôt l'on demande : pourrait-on dès lors y prier ? À Dieu ne plaise ! Car tout ce que nous venons d'expliquer relève de Sa perspective à Lui ; mais de notre perspective, depuis notre regard limité à la matière, il existe dix degrés de sainteté : la terre d'Israël est plus sainte que toutes les terres, Jérusalem plus sainte que le reste d'Israël, puis le Temple, et enfin le Saint des Saints. C'est là toute la différence entre Memalé Kol Almin (la Présence qui emplit tous les mondes) - où tout est en parfaite égalité, le Saint, béni soit-Il, se trouvant partout de façon identique : « Moi, Hachem, Je n'ai pas changé » - et Sovev Kol Almin (la Présence qui transcende tous les mondes), où les mondes existent en tant que tels et où Il les entoure pour ainsi dire de l'extérieur. C'est selon cette perception humaine que nous devons appréhender les choses, et il faut en cela naviguer dans un mouvement perpétuel d'élan et de retenue (ratsô vechov), mais ce n'est pas ici le lieu de développer davantage.
Pour en revenir à notre sujet : la sainte Torah n'a absolument pas changé, elle est demeurée telle qu'en sa source. Dès lors, si nous ne la percevons pas selon sa portée véritable dans le monde supérieur, cela ne provient pas de la Torah mais de nous : nos yeux sont incapables de voir. Quelque chose a changé chez nous, nos yeux se sont obstrués pour avoir été placés au sein d'un corps matériel, et par cette matérialité, nous ne voyons pas avec clarté. Mais la lumière de la Torah elle-même brille comme à l'origine. Et si tout l'empêchement vient de mon côté, que reste-t-il à demander ? « Ouvre mes yeux, et je contemplerai les merveilles de Ta Torah ».
Le « Roua'h 'Haïm » ajoute encore : parfois, un homme peine sur un point précis de la Torah, et après s'être donné du mal et avoir fait de grands efforts, il a le mérite, par la grâce d'Hachem, de le comprendre. Il s'étonne alors : n'était-ce pas pourtant si simple, comment ne l'ai-je pas compris d'emblée ? L'explication est que l'homme est parfois comme frappé d'aveuglement ; il a un blocage et ne peut donc pas comprendre. Or, celui qui étudie la Torah Lishma a le mérite qu'on lui révèle de nombreux secrets. C'est pourquoi David supplie : Maître du monde, ouvre mes yeux - sur ces choses qui sont en soi manifestes mais devant lesquelles mes yeux étaient fermés - afin que je mérite de saisir immédiatement les secrets de la Torah, sans avoir à peiner autant sur des éléments tout à fait clairs, que je ne voyais pas au départ à cause du blocage qui est en moi.
גֵּר אָנֹכִי בָאָרֶץ אַל תַּסְתֵּר מִמֶּנִּי מִצְוֺתֶיךָ׃ (יט) - Je suis un étranger sur la terre, ne me cache pas Tes commandements. (19)
C'est ce rideau séparateur qui constitue un obstacle aux perceptions spirituelles. Mon âme a le statut d'un étranger : elle se trouve dans un lieu qui ne lui est pas naturel, au sein d'un corps matériel qui l'empêche d'acquérir ces perceptions. C'est là « l'insuffisance du sujet percevant ».
Rabbénou Ba'hyé explique la comparaison avec l'étranger : tout comme l'étranger n'a pas d'entourage - de compagnons, de lien social, de personnes pour l'accompagner - l'homme est fondamentalement seul. En apparence, il possède des biens, des amis, une maisonnée et une famille ; pourtant, ils finiront par le déposer dans sa tombe et s'en aller. Ils l'accompagnent jusqu'à un certain point, puis s'en séparent. Il n'a d'autre compagnie que le Saint, béni soit-Il, et nul autre pour lui faire miséricorde que la bonté d'Hachem. Je suis comparable à un étranger : seul, avec pour seul appui le Saint, béni soit-Il.
Le saint Chlah trouve ici une allusion : « Guer Anokhi » (« Je suis un étranger », mais aussi « Le converti a entendu le Anokhi ») - les âmes des prosélytes étaient elles aussi présentes lors du don de la Torah au mont Sinaï et ont entendu le « Anokhi » : « Je suis l'Éternel ton D.ieu », « Tu n'auras pas d'autres dieux devant Ma face ». « Guer Anokhi ba-arets » - les âmes des futurs convertis sont descendues sur terre, et le prosélyte a lui aussi entendu le « Anokhi ». Le Gaon de Vilna explique qui ils sont : lorsque le Saint, béni soit-Il, fit le tour des nations - « L'Éternel est venu du Sinaï, Il s'est levé pour eux de Séïr, Il a resplendi depuis le mont Paran... » - Il leur proposa la Torah, mais les peuples refusèrent en demandant ce qui y était écrit : « Tu ne voleras point », « Tu ne tueras point », « Tu ne commettras point d'adultère ». Le Gaon de Vilna affirme : il est impossible que parmi toutes ces nations, il ne se soit pas trouvé quelques individus pour dire : « Cela nous convient parfaitement, nous sommes preneurs ! » Et que sont devenus ces individus ? Ce sont précisément les âmes des convertis, qui se convertissent de génération en génération - ces âmes solitaires au sein des peuples qui étaient prêtes à recevoir la Torah.
L'ouvrage « Téhilot Maharits » explique, d'après la Guémara, que l'homme fut créé à la fin de l'œuvre de la Création afin d'entrer directement au banquet, tout étant déjà préparé devant lui. Car si l'homme était accaparé par sa subsistance, quand étudierait-il la Torah ? S'il est préoccupé à longueur de journée par son gagne-pain, comment pourrait-il se consacrer à l'étude ? Que fit le Saint, béni soit-Il ? Il lui arrangea tout d'avance : lorsque l'homme apparaît, le bétail, les animaux sauvages et les arbres sont déjà prêts - viens, assieds-toi et mange, assieds-toi et étudie.
La Guémara enseigne également : ce monde ressemble à un jour de marché. Si, le jour du marché, un individu flâne, se promène et admire le paysage, les marchandises se vendront, d'autres feront leurs achats, et il se retrouvera finalement les mains vides. Il y a une foire, une occasion d'affaires, et lui, au lieu de commercer, se balade en contemplant les panoramas de la ville ; il est évident qu'il ne pourra pas gagner sa vie ainsi. De même, ce monde ressemble à un vestibule, et David déclare : je suis comme un étranger sur la terre, mon séjour est temporaire, c'est aujourd'hui le jour de marché, et il faut mettre à profit chaque instant pour l'étude de la Torah et la pratique des mitsvot. Si je dois passer mon temps à courir après ma subsistance du matin au soir, combien de Torah pourrai-je acquérir ? Quelles perceptions spirituelles pourrai-je atteindre ? C'est pourquoi il implore : « Ne me cache pas Tes commandements » - ne m'accable pas par les soucis matériels, qu'il n'y ait pas cet obstacle d'être sans cesse en quête de nourriture, car quand trouverai-je alors du temps libre pour la crainte du Ciel, l'étude du Moussar et la sanctification de soi ? Puisque je suis un étranger sur la terre, accorde-moi une subsistance avec largesse afin que je sois disponible pour me consacrer à la Torah et aux mitsvot.
Le rav Mazuz explique « Je suis un étranger sur la terre » selon les enseignements des kabbalistes : le saint Ari explique que pour parfaire son âme, l'homme doit accomplir la totalité des 613 mitsvot. Et puisqu'aucun homme ne peut les accomplir toutes au cours d'une seule vie, la réincarnation (le Guilgoul) a été instaurée dans ce but : on se réincarne tour à tour sous différents traits, à maintes reprises, jusqu'à les avoir toutes accomplies. C'est le sens des paroles de David : « Je suis un étranger sur la terre » - mon séjour ici est temporaire, aujourd'hui sur terre et demain dans la tombe ; dès lors, « ne me cache pas Tes commandements » - ne provoque pas une situation où je ne pourrais accomplir toutes les mitsvot et devrais me réincarner à nouveau pour les réaliser ; révèle-moi plutôt Tes commandements afin que je puisse, durant ce court séjour terrestre, accomplir tout ce dont je suis redevable.
Et si l'on demande : n'y a-t-il pas, de toute façon, des mitsvot qui ne dépendent pas de l'homme, comme le commandement de donner un guet (acte de divorce) à sa femme - qui est certes une mitsva positive de la Torah, mais après laquelle on ne court pas -, ou les mitsvot réservées aux Cohanim alors que lui-même n'est pas Cohen ? A cela, le saint Ari explique (comme cela est enseigné au sujet des réincarnations) que c'est précisément pour cela qu'existe le principe du Ibbour (l'imprégnation d'une âme) : l'homme n'a pas nécessairement besoin de revenir dans une réincarnation complète (guilgoul), mais son âme peut descendre et s'adjoindre à un autre être humain de son vivant, entrant en lui au cours de sa vie - un homme pouvant porter jusqu'à quatre âmes simultanément -, et à ce moment-là, elle s'associe au mérite des mitsvot qu'il accomplit. Ainsi, si cet homme s'apprête à donner un guet à son épouse, l'âme à laquelle cette mitsva manquait s'unit à lui à cet instant précis, en acquiert le mérite avec lui, et peut ensuite partir si elle le désire, ou rester pour mériter avec lui d'autres mitsvot encore. Et quand repart-elle ? Dès que l'homme commet une faute, car il est insupportable pour une âme de demeurer dans un corps en train de fauter. Toutefois, tout cela ne vaut que pour les mitsvot circonstancielles ; en revanche, pour les mitsvot impératives, comme les téfilines, le Chabbat et leurs semblables, un Ibbour ne saurait suffire. Pour celles-ci, il faudra véritablement revenir en guilgoul pour les réparer - car tu avais la possibilité de les accomplir, alors pourquoi ne l'as-tu pas fait ?
Les trois versets que nous venons d'étudier forment une seule et même prière d'une remarquable précision. « Donne ce bienfait à Ton serviteur : que je vive » - face à la brièveté de la vie : je demande ici-bas une vie naturelle, non pas pour en tirer profit, mais afin d'« observer Ta parole », car on ne peut être le serviteur d'Hachem que dans ce monde-ci ; et comme le formule le Roua'h 'Haïm, un jour supplémentaire de service divin m'est plus précieux que toutes les délices des fleuves du Gan Éden. « Dévoile mes yeux pour que je contemple les merveilles de Ta Torah » - face à la profondeur insondable du savoir divin : la Torah n'a aucunement changé en descendant dans ce monde, ce sont seulement nos yeux qui sont voilés par la matière, et toute la prière consiste donc à demander que cet écran s'efface pour mériter d'en percevoir les secrets cachés. « Je suis un étranger sur la terre » - face aux limites humaines et aux vicissitudes du temps : je ne suis ici que de passage, solitaire, comme un homme au jour du marché ; c'est pourquoi, ne me dissimule pas Tes commandements, ni par les tourments de la subsistance, ni en me privant de l'opportunité de les accomplir. Nous en tirons un enseignement fondamental sur le prix inestimable d'un seul jour dans le monde du Saint, béni soit-Il : une seule heure de repentir et de bonnes actions dans ce monde-ci vaut mieux que toute la vie du Monde futur.