Introduction : la dernière partie du psaume
Voici la dernière partie du psaume 116, dans laquelle le psalmiste passe de la description de la détresse et du salut à la grande question : que fait-on après une délivrance ? Comment réagit une personne qui a été sauvée ? Selon le Malbim, l'ensemble du psaume se rapporte au roi Ézéchias (Hizkiyahu), et la reconnaissance exprimée à la fin porte donc sur le sauvetage de Jérusalem de la main de Sennachérib. Parcourons les versets dans leur ordre.
« Que puis-je rendre à Hachem » - La dette infinie
מָה־אָשִׁיב לַיהֹוָה כׇּל־תַּגְמוּלוֹהִי עָלָי׃ - Que puis-je rendre à l'Éternel pour tous Ses bienfaits envers moi ?
Le sens est le suivant : tous les bienfaits dont Il m'a comblé pèsent sur moi, c'est-à-dire que je me sens tenu en retour de rendre, pour ainsi dire, la pareille au Saint, béni soit-Il. Mais que puis-je Lui rendre ? Je n'ai aucun mérite propre dans ce que le Saint, béni soit-Il, a fait pour moi, tout procède de Sa pure grâce. Tout comme l'a dit Jacob notre père : « Je suis indigne de toutes les bontés et de toute la vérité dont Tu as usé envers Ton serviteur ». De quelle façon pourrais-je rétribuer et rendre à Hachem, ne serait-ce qu'un millième de ce qu'Il a accompli pour moi ?
Le terme « Tagmoulohi » (תגמולוהי) est quelque peu singulier. Le Radak explique qu'il équivaut à « Tagmoulav » (Ses bienfaits), et que cette déclinaison est empruntée à l'araméen, à l'instar de « Élohai » ou « Yadohi ». En d'autres termes : toutes les rétributions bienveillantes qu'Il m'accorde.
Le Malbim explique : le Saint, béni soit-Il, m'a rendu la vie ; or, comment puis-je Lui exprimer ma gratitude après tout le désespoir dans lequel j'étais plongé, après avoir dit « Tout homme est décevant » et avoir traversé une crise immense, alors qu'Hachem m'a sauvé ? Le roi David affirme que le bienfait essentiel n'est pas la vie en elle-même, mais le fait même que le Saint, béni soit-Il, me donne désormais la possibilité de me tenir debout pour Le remercier, pour Le louer pour tout ce qu'Il a fait en ma faveur. C'est le sens du verset : « Car Ta bonté est meilleure que la vie : mes lèvres Te loueront » - ce qui est plus précieux que la vie elle-même, c'est la capacité de se tenir devant Hachem pour Le louer et Lui rendre grâce. C'est pourquoi il poursuit : « Je lèverai la coupe des délivrances et j'invoquerai le Nom d'Hachem », pour remercier Hachem, magnifier Sa bonté et proclamer Sa grandeur : « J'accomplirai mes vœux envers Hachem, en présence de tout Son peuple ». Voilà ce que je peux Lui rendre, et cela dépasse la vie elle-même : la faculté de remercier Hachem, béni soit-Il. En vérité, nous n'avons rien d'autre à Lui offrir en retour.
La force d'un « merci »
Que peut rendre l'homme à Hachem ? « Si tu es juste, que Lui donnes-tu, ou que reçoit-Il de ta main ? » La seule chose dont nous soyons capables est de dire merci. Lorsque quelqu'un me donne quelque chose et que je n'ai aucun moyen de lui rendre la pareille, le maximum que je puisse faire est de lui exprimer ma reconnaissance. C'est cela que je rendrai à Hachem, et c'est ce qui importe plus que la vie : remercier Hachem, « lever la coupe des délivrances » et « accomplir mes vœux envers Hachem, en présence de tout Son peuple » - c'est-à-dire publiquement.
Mais ne nous y trompons pas : je n'ai rien rendu à Hachem et Il n'a rien reçu de ma part, car le Saint, béni soit-Il, n'a nullement besoin de nos remerciements. La gratitude témoigne de la reconnaissance de la valeur du bienfait par celui qui le reçoit. Quand un homme ne dit même pas merci, cela équivaut à sous-entendre : « Qu'as-tu fait de si extraordinaire ? ». En revanche, lorsqu'il dit merci, il affirme : j'apprécie ce que tu as fait. C'est exactement ce qui est attendu de l'homme : apprécier ce que le Saint, béni soit-Il, fait pour nous.
Celui qui s'imagine que le Saint, béni soit-Il, a besoin de ses remerciements et attend qu'on Le loue a une conception bien étriquée du Divin : un dieu dans le besoin. Il se figure qu'Il est comme nous, nourri de compliments, ayant besoin qu'on lui dise combien il est remarquable - or cela signifierait qu'Il est incomplet, car quiconque a besoin d'autrui souffre d'un manque. Quant au Saint, béni soit-Il, aucune notion de manque ne saurait évidemment Lui être attribuée. En louant Hachem, je ne comble aucun de Ses besoins ; je montre simplement que je suis digne de cette bonté, dans la mesure où j'en reconnais la valeur.
À qui avons-nous envie de faire du bien ? Aux personnes qui apprécient ce que nous leur accordons. Si vous comblez quelqu'un de bienfaits et qu'il se montre méprisant - « Qu'est-ce qu'il m'a donné après tout, je n'en avais même pas besoin » -, vous n'aurez aucune envie de lui redonner. En revanche, envers celui qui apprécie, qui loue et remercie sans cesse, il est agréable de donner encore. C'est d'ailleurs pourquoi les gens donnent souvent plus volontiers à l'extérieur qu'à la maison : chez soi, ce que l'on donne s'accompagne fréquemment de critiques - « Tu ne le fais que maintenant ? Cela fait deux semaines que j'attends ! ». Tandis que le voisin à qui l'on a rendu un petit service ne tarit pas d'éloges : « Tu m'as sauvé la vie, mieux vaut un voisin proche ! ». Une bonne parole incite l'homme à agir, alors que son absence lui ôte toute envie de donner.
Dans le livre Méïr Einé Israël, une autre explication est rapportée au nom du 'Hafets 'Haïm : « Que rendrai-je à Hachem pour tous Ses bienfaits envers moi ? » - Comment pourrais-je ne serait-ce que commencer à rembourser le Saint, béni soit-Il, alors que tous Ses bienfaits reçus jusqu'à ce jour pèsent sur moi comme une dette ? C'est comparable à un homme qui vous ajouterait une dette de cent shekels chaque jour pendant vingt ans, et à qui l'on dirait soudain : commence à payer. Comment commencer à rembourser maintenant, avec vingt ans de dettes accumulées derrière soi ? « Tous Ses bienfaits sont sur moi » - toutes ces dettes pèsent déjà sur moi depuis toujours. Dès lors, il ne me reste plus qu'à remercier Hachem, car pour ce qui est de Lui rendre le bienfait qu'Il m'a accordé, je ne sais même pas par où commencer.
« J'élèverai la coupe des délivrances » - La louange sur une coupe
כּוֹס־יְשׁוּעוֹת אֶשָּׂא וּבְשֵׁם יְהֹוָה אֶקְרָא׃ - J'élèverai la coupe des délivrances et j'invoquerai le Nom de l'Éternel.
Rachi explique : j'apporterai les libations accompagnant les sacrifices de reconnaissance que j'ai voués. Avec le sacrifice de remerciement (korban toda) viennent les libations, c'est-à-dire le vin. Comme il est dit plus loin : « À Toi j'offrirai un sacrifice de reconnaissance » - et avec lui, j'apporterai les libations, cette coupe des délivrances que j'élèverai, et alors « j'invoquerai le Nom de Hachem », je louerai Hachem, conformément aux paroles de nos Sages selon lesquelles on ne chante la louange divine que sur le vin. J'invoquerai et louerai le Nom de Hachem pour les prodiges et les miracles qu'Il a accomplis pour moi.
Le Radak rapporte que certains commentateurs expliquent que le terme « coupe » (koss) ne désigne pas ici un récipient à boire, mais une part, comme dans le verset « Hachem est la part de mon lot et de ma coupe » ; ainsi, « j'élèverai la coupe des délivrances » signifie la part de délivrance que le Saint, béni soit-Il, m'a octroyée - c'est sur elle que j'élève ma voix et chante Sa louange. Mais on peut aussi l'entendre au sens propre : lorsque j'organiserai un festin et une réjouissance, je lèverai la coupe de vin, je louerai et remercierai Hachem publiquement, et je me remémorerai les délivrances qu'Il m'a accordées ; cette coupe sera alors appelée « coupe des délivrances » - la coupe sur laquelle j'évoque les délivrances de Hachem. C'est bien ainsi que lorsqu'un homme organise un repas d'action de grâce (séoudate hodaya), avec viande et vin, et y remercie Hachem, il élève la coupe et formule sur elle sa reconnaissance.
En réalité, pour toute chose comportant une louange ou une élévation, les Sages ont institué de la prononcer sur une coupe : le Kiddouch sur une coupe, le Birkat Hamazone sur une coupe, les fiançailles, le mariage et la 'Houppa sur une coupe, la Brit Mila sur une coupe, la Havdala sur une coupe. Pour chaque événement d'importance, on élève une coupe de délivrances, et à travers la noblesse du vin, on glorifie et célèbre le Créateur, béni soit-Il.
« Et j'invoquerai le Nom de Hachem » - Dans la détresse comme dans le soulagement
Sur les mots « et j'invoquerai le Nom de Hachem », le Radak commente : j'invoquerai le Nom de Hachem tout comme je le faisais au moment de la détresse, puisqu'il a été dit plus haut : « Je rencontrais détresse et tourment, et j'invoquais le Nom de Hachem » - j'agis de même au moment du soulagement. Les maîtres du Moussar en tirent un enseignement fondamental : certains ne remercient et ne louent Hachem que lorsqu'il y a délivrance et bienfaits ; face à l'épreuve, dans le meilleur des cas ils s'abstiennent de se plaindre, et dans le pire, ils récrimineraient. Pour le roi David, il n'en allait pas ainsi : même lorsque détresses et tourments m'atteignaient, j'invoquais le Nom de Hachem. Là aussi, je savais à quelle porte frapper, je savais que cela venait de Lui, et je savais que tout ce que fait Hachem est pour le bien.
C'est là un conseil remarquable que nous avons déjà évoqué : lorsqu'un homme traverse une épreuve, la première chose à faire est de justifier le jugement divin (tsidouk hadine). Un ennui survient, on se coupe, on perd ses clés - certains perdent patience, demandent avec colère qui les a déplacées, s'énervent et mettent toute la maison sens dessus dessous sous l'effet du stress. Arrêtez-vous un instant et dites : Maître du monde, cette contrariété de ne pas trouver mes clés vient de Toi ; je reconnais la justice de Ton jugement et je l'accueille avec amour, car telle est Ta volonté. Ensuite seulement, allez chercher. Très souvent, on assiste ainsi à de grands miracles. Lorsque l'homme justifie le jugement divin, il comprend d'abord qu'il ne s'agit pas simplement de « clés égarées », mais que le Créateur du monde lui a parlé, et qu'il en comprend le langage. Rien ne m'arrive par hasard.
C'est encore plus vrai lorsque quelqu'un nous a blessé, retardé ou irrité. Spontanément, nous aimons chercher des coupables. Regardons les médias : depuis la guerre de Sim'hat Torah, on cherche qui crucifier, il faut impérativement trouver un coupable sur lequel tout rejeter. Mais peut-être portons-nous une part de responsabilité ? Cela ne fait pas vendre dans les médias. Or, ce sont précisément ces mêmes médias qui ont attisé la haine auparavant, qui ont polarisé le peuple et qui ont attiré ce malheur sur nous - car toute cette détresse est née de nos divisions internes, et lorsqu'il y a des déchirements internes, le Saint, béni soit-Il, nous réunit, hélas par de tels moyens. Pourtant, aucun d'entre eux n'a songé un seul instant à faire son autocritique, à se demander si ses propres agissements étaient blâmables. Et si quelqu'un ose dire à un présentateur que les médias créent la division, fût-il un père en deuil, on lui coupe la parole en direct. On peut critiquer tout le monde, sauf eux-mêmes. Dans leur tour d'ivoire, au-dessus du peuple, ils ne se trompent jamais. Tous doivent assumer leurs responsabilités, sauf eux. Personne n'assume sa part dans la polarisation, la haine, la diabolisation et les discours anxiogènes incessants affirmant que le pays allait s'effondrer et sombrer dans le chaos à la suite de la réforme judiciaire. L'homme doit donc savoir : « Je rencontrais détresse et tourment » - face à la détresse et au tourment, rappelle-toi l'origine de tout. Cela vient de Hachem. Et lorsqu'on justifie sur soi le jugement, on attire sur soi d'immenses bontés et une abondance qui permettront à Hachem de nous délivrer de l'épreuve.
« J'accomplirai mes vœux envers Hachem » - Publiquement
נְדָרַי לַיהֹוָה אֲשַׁלֵּם נֶגְדָה־נָּא לְכׇל־עַמּוֹ׃ - J'accomplirai mes vœux envers l'Éternel, en présence de tout Son peuple.
Les vœux que j'avais prononcés lorsque je fuyais - car l'homme, au moment de la détresse, formule des vœux : si Hachem me délivre de cette épreuve, j'offrirai et j'accomplirai, « s'Il me donne du pain à manger et un vêtement pour me couvrir » - ce sont ces vœux-là que j'acquitte à présent.
Que signifie « na » ? Nous avons rappelé à plusieurs reprises qu'il existe à ce sujet une divergence presque constante entre Rachi et le Targoum : Rachi explique la plupart du temps « na » comme une expression de prière ou de supplication, tandis que le Targoum le traduit par « ka'an », maintenant. Ici, le Radak affirme que « na » a le sens de maintenant, bien qu'alors le sens de « negda na » reste obscur. C'est pourquoi il explique que le mot « na » se rattache à « achalem » : « Mes vœux envers Hachem, je les acquitterai maintenant » ; et « negda » se rapporte à « tout Son peuple » - devant tout Son peuple, c'est-à-dire publiquement et aux yeux de tous. Et le he de « negda », précise le Radak, est une lettre surajoutée remplaçant le lamed préfixe, à l'instar de « Yerouchalayma » au lieu de « le-Yerouchalayim ». Ainsi, « negda kol amo » équivaut à « leneged kol amo ».
« Précieuse est aux yeux d'Hachem la mort de Ses pieux serviteurs »
יָקָר בְּעֵינֵי יְהֹוָה הַמָּוְתָה לַחֲסִידָיו׃ - Précieuse est aux yeux de l'Éternel la mort de Ses pieux serviteurs.
« Précieuse aux yeux d'Hachem » - comme dans « et précieux sera leur sang à Ses yeux » (au sens de coûteux, lourd à payer). Le Radak explique : il est coûteux, pesant pour Lui de faire mourir Ses pieux serviteurs avant leur heure, et puisque je compte parmi Ses fidèles, Hachem a répondu à ma supplication « épargne mon âme » et m'a sauvé, car faire mourir Ses pieux cause pour ainsi dire de la peine au Tout-Puissant. Quant au mot « hamaveta », explique Rachi, il se construit avec un he directif comme « habayta » (vers la maison) ou « ha'houtsa » (vers le dehors) - c'est-à-dire la mort dirigée vers Ses pieux serviteurs.
Le Malbim explique que le psalmiste parachève ici ce qu'il avait entrepris d'exprimer plus haut : « Ce ne sont pas les morts qui loueront Yah, ni ceux qui descendent dans le silence ; mais nous, nous bénirons Yah ». Hachem m'a comblé de bienfaits afin que j'invoque Son Nom et que je Lui acquitte mes vœux. Dès lors, la mort de Ses pieux est coûteuse aux yeux d'Hachem, et Il médite pour ainsi dire des desseins pour qu'aucun de Ses bannis ne soit rejeté loin de Lui, afin de ne pas hâter leur mort - car tant qu'ils vivent, les justes célèbrent Hachem, tandis que « ce ne sont pas les morts qui loueront Yah » ; aussi, ôter la vie à Ses pieux engendre-t-il, pour ainsi dire, douleur et tristesse devant Sa Présence bénie.
« Yakar », les mêmes lettres que « Kéri » - L'enseignement du Baal Chem Tov
Dans le livre « Zeh Ha-Cha'ar », le verset « Précieuse aux yeux d'Hachem est la mort de Ses pieux » est expliqué selon une interprétation du Baal Chem Tov, également rapportée dans les coutumes du saint Rabbi Eléazar Tsvi de Kamarno : « Yakar » (יקר) est l'anagramme de « Kéri » (קרי - souillure involontaire). Il voulait y voir une allusion : une telle faute est « la mort pour Ses pieux ». En d'autres termes, si par malheur le dévoué serviteur, l'homme tsaddik, subit une pollution nocturne involontaire - c'est pour lui comparable à la mort, une souffrance immense et profonde.
Et d'ajouter qu'il est bien connu que cette faute, cette atteinte à la sainteté (pegam ha-kedoucha), provient de la Noukva du Samekh-Mem - comme nous l'avons mentionné dans « Michnat Ha-Guilgoulim » - c'est-à-dire lamed-youd, lamed-youd-tav, qui apparaît à l'homme en songe sous les traits d'une femme pour l'entraîner dans cette impureté. Or, nos Sages enseignent que dans les temps futurs, le Saint, béni soit-Il, punira le Mauvais Penchant et l'éloignera pour avoir délaissé les nations du monde afin d'attaquer exclusivement Israël, et plus particulièrement les talmidé 'hakhamim ; c'est pourquoi il mérite pleinement son châtiment dans le monde à venir.
Soit dit en passant, pourquoi le penchant du talmid 'hakham est-il plus grand que celui de l'homme simple (am ha-arets) ? Certains répondent tout simplement : le penchant du talmid 'hakham est lui-même un érudit ; il ne l'aborde pas avec des arguments grossiers mais avec des arguties subtiles, ce qui le rend bien plus redoutable à combattre ; plus l'homme est grand, plus son penchant est grand. Mais il existe une explication admirable : la règle énonce, comme le rapporte le « Chev Chéma'tata », que lorsque l'homme a « du pain dans son panier » (pat besalo), l'épreuve n'est pas si rude. On parvient à résister lorsqu'on sait que la chose sera permise dans un instant. Un homme sort de la synagogue, se rend à la banque, règle ses affaires, et jusqu'à midi il n'a rien avalé sans en souffrir ; pourtant, un jour de jeûne, dès six heures du matin, il a déjà soif ! Que s'est-il passé ? Un jour ordinaire, il peut boire quand bon lui semble, il ne ressent donc aucune urgence - c'est cela « avoir du pain dans son panier » ; mais un jour de jeûne, où l'interdit pèse sur toute la journée, la soif se fait sentir dès l'aube. L'homme profane a « du pain dans son panier » : pour lui, commettre une faute n'a rien d'un drame absolu, au pire on a trébuché, et par conséquent le penchant ne le presse pas avec tant de violence. En revanche, pour le talmid 'hakham, chez qui la faute est inconcevable, il n'y a aucun « pain dans son panier » ; le penchant le tourmente donc avec une intensité décuplée. Pour qui une chose est absolument prohibée, le désir se déchaîne ; mais pour celui qui se dit « ce n'est pas si grave », le penchant demeure bien plus mesuré.
Selon cette perspective, il explique le mot « hamaveta » d'une façon remarquable : les lettres finales de « Venika ha-ich me-avon ve-ha-icha ha-hi tissa avonah » (« L'homme sera absous de la faute, et cette femme-là portera son iniquité ») forment précisément le mot « hamaveta » (המותה). Que vient signifier cette allusion ? Lorsque l'homme lutte sincèrement et déploie tous ses efforts pour préserver sa sainteté, et que malgré lui il trébuche et subit cette souillure involontaire - « l'homme sera absous de la faute », et « cette femme-là portera son iniquité ». Qui est « cette femme-là » ? Cette force d'impureté bien connue (la lamed-youd) qui pousse l'homme au péché - c'est elle qui portera toute la gravité de la faute et en subira le châtiment.
Et cela rejoint l'enseignement du saint Ari zal : si un homme est victime d'une pollution nocturne sans y avoir lui-même prêté la main, à Dieu ne plaise, qu'il se lève aussitôt ce jour-là et aille s'immerger au mikvé, sans remettre cette démarche au lendemain. Même si le lendemain est vendredi et qu'il compte de toute façon s'immerger pour Chabbat - non. C'est le jour même qu'il doit s'immerger et faire téchouva, et la faute sera effacée. S'il différait au lendemain, un autre préposé céleste prendrait le dessus, la souillure s'enracinerait en lui pour ainsi dire, et il lui deviendrait beaucoup plus difficile de se purifier et de s'en sanctifier.
« De grâce, Éternel, car je suis Ton serviteur »
אָנָּה יְהֹוָה כִּי־אֲנִי עַבְדֶּךָ אֲנִי־עַבְדְּךָ בֶּן־אֲמָתֶךָ פִּתַּחְתָּ לְמוֹסֵרָי׃ - De grâce, Éternel, car je suis Ton serviteur ; je suis Ton serviteur, fils de Ta servante, Tu as délié mes liens.
Rachi commente : « Ton serviteur, fils de Ta servante » - l'éducation d'un esclave acheté au marché n'est pas comparable à celle d'un enfant né dans la maison du maître. « Tu as délié mes liens » - Tu as ôté de mon cou les entraves et le joug. Le mot « tarbout » désigne l'éducation et la croissance. Un esclave né dans la maison se sent à l'aise dans cette situation, car il a grandi auprès de ce maître ; en revanche, un esclave acheté au marché est assailli de craintes.
Naturellement, tout esclave aspire à être libéré et à devenir un homme libre, et la question est seulement de savoir avec quelle intensité il le désire. Celui qui a été capturé et asservi a une soif immense de liberté, car il a été élevé en homme libre et a grandi comme tel. Yossef ne s'est jamais résigné à son statut d'esclave : il avait grandi en homme libre, pourquoi donc avait-il été jeté dans un puits et vendu comme esclave ? En revanche, celui qui est né esclave, et qui plus est fils d'une servante, esclave de deuxième génération, ne cherche certainement pas à s'affranchir. C'est la seule réalité qu'il connaisse. Bien au contraire, faites-le sortir aujourd'hui dans le monde libre, et il demandera : « Comment vais-je m'en sortir ? Vais-je trouver un travail ? Louer un logement ? Subvenir à mes besoins ? Ici, je suis chez le maître et il pourvoit à tout. » Plus une personne est enracinée dans la servitude, moins son aspiration à la liberté est grande.
David Hamélekh déclare : telle est précisément ma situation. Je ne suis pas comme un serviteur qui cherche à secouer le joug de son maître. « Je suis Ton serviteur, fils de Ta servante » - je suis Ton serviteur et aussi le fils de Ta servante, serviteur de deuxième génération. Dans un tel état, bien au contraire, cette servitude est ce que je désire et ce que je chéris, et je ne cherche nullement à m'en défaire. C'est pourquoi « Tu as délié mes liens ». Le Maharam Alshakar explique, tout comme le Ya'avets : puisque je ne cherche en aucun cas à fuir Ton service, étant un serviteur né dans la maison, Tu peux m'ôter mes chaînes et je circulerai librement chez Toi, sans craindre que je ne m'enfuie.
« Ana » - une expression de reconnaissance
Le Radak apporte une précision : le terme « Ana » est ici écrit avec la lettre Hé (אָנָּה), ce qui relève de la reconnaissance et de la louange, non d'une supplication. C'est comparable au verset : « Ana, ce peuple a commis un grand péché », qui est une formule d'aveu de la faute. Il en va de même ici au sujet de la reconnaissance envers Hachem : je rends grâce à l'Éternel pour les bontés qu'Il a déployées envers moi en tant que Son serviteur.
Et pourquoi dit-il « Ton serviteur, fils de Ta servante » et non « fils de Ton serviteur » ? Le Radak explique : il a mentionné la mère parce qu'elle est l'élément déterminant dans la formation de l'enfant. En effet, sa gestation et les étapes de son développement s'accomplissent dans le ventre de la femme - elle a déjà neuf mois d'avance sur le père -, et c'est là qu'il se développe et prend forme durant le temps imparti ; de plus, après sa naissance, il est nourri au sein de sa mère. C'est pourquoi la nature de la mère s'attache à l'enfant plus que celle du père, et l'enfant incline vers les dispositions de sa mère. C'est pour cette raison qu'au sujet des rois d'Israël, le texte précise « et le nom de sa mère était... ». A priori, que nous importe le nom de sa mère, puisque la lignée se transmet par le père ? Cela vient t'enseigner que ses actes ont été influencés par la mère. Car les actes de l'homme, en bien comme en mal, bien qu'ils relèvent de son libre choix et dépendent de sa conduite, de son étude et de ses habitudes, portent également l'empreinte de sa nature innée.
C'est là, comme on le sait, un grand débat parmi les psychologues : quelle part de nos actes découle de notre nature fondamentale et quelle part de ce que nous avons reçu de nos parents ? Il y a une part innée et des dispositions acquises. De surcroît, ce que nous recevons des parents n'est pas nécessairement inné ; ce sont bien souvent des comportements acquis. Lorsqu'une personne s'emporte pour un rien, on dit « tout le portrait de son père », mais la question est de savoir pourquoi. Il se peut qu'elle ait reçu ce penchant colérique par les gènes, et alors, même si elle grandissait dans une famille adoptive, elle serait colérique ; mais il se peut aussi qu'elle ait vu en permanence cette colère chez son père et qu'elle ne fasse que l'imiter : voyant qu'à la maison on déclenchait un scandale pour une chemise non repassée, une fois adulte, elle reproduit exactement les mêmes scènes que son père. La réalité est qu'une part de la conduite humaine s'acquiert à travers ce que l'on observe au foyer et dans son environnement, tandis qu'une autre découle de dispositions profondes transmises par les parents, sans même qu'il y ait imitation délibérée.
Dès lors, « Je suis Ton serviteur, fils de Ta servante » signifie : je Te sers, Maître du monde, à double titre. D'un côté, je me suis habitué moi-même à Ton service ; de l'autre, ma mère était elle aussi Ta servante, et cela m'est donc également inné, par la nature que j'ai reçue d'elle. Il s'avère ainsi que je Te suis doublement dévoué : de mon propre fait, par l'habitude que j'ai acquise dans Ton service, et de par ma nature même, issue de ce que j'ai hérité de ma mère.
« Tu as délié mes liens » - je Te rends grâce d'avoir ouvert mes entraves, sachant que la délivrance vient de Toi. Et bien que David n'ait pas été littéralement enchaîné, le Radak explique qu'il s'est parfois trouvé comme entravé : au rocher des Divisions (Séla Hamahlékot), où il était déjà cerné et assiégé ; ou encore devant Akhish, roi de Gat, lorsqu'on lui dit : « N'est-ce pas là ce David pour qui l'on chante : Shaoul a frappé ses milliers et David ses dizaines de milliers ? », et qu'il allait être jeté aux fers, mais simula la folie à cet instant même et fut sauvé. À plusieurs reprises, David s'est trouvé comme captif, et c'est pourquoi il dit : « Tu as délié mes liens », Tu m'as sauvé et m'as rendu ma liberté.
Explication du Malbim : la prière de Hizkiyahu
Le Malbim explique qu'ici il commence à prier pour que Hachem le sauve de la main des ennemis qui se dressent contre lui. Et comme on l'a rappelé, selon le Malbim tout le chapitre traite du roi 'Hizkiyahou, et il demande maintenant que Hachem le sauve du roi d'Achour qui assiège Yerouchalayim. C'est à ce sujet qu'il dit : "De grâce Hachem, car je suis Ton serviteur" - il ne convient pas que Tu livres Ton serviteur à un autre maître qui le maltraiterait. Et je ne suis pas comme un serviteur acheté avec de l'argent, mais "Ton serviteur, fils de Ta servante", un serviteur né dans la maison, attaché à Toi. Et s'il en est ainsi, il convient que, de même que "Tu as délié mes liens" par le passé, Tu délies maintenant les liens que le roi d'Achour a placés sur moi et que Tu me sauves du siège.
Des racines dans la sainteté - "Tehilot Maharits"
Dans l'ouvrage "Tehilot Maharits", on explique la différence entre celui qui a grandi sur les genoux de la crainte du Ciel dès son plus jeune âge, dont la maison l'a éduqué au service de Hachem et à la crainte du Ciel, et celui qui y est parvenu par ses propres forces : c'est la distinction entre un baal techouva et celui qui a grandi dès le départ dans une maison de justes et de craignant Dieu. Celui qui est déjà enraciné dans la sainteté et la pureté est comme un piquet inébranlable, et il pourra facilement dominer le mauvais penchant qui vient l'inciter et le détourner du service de Hachem, car ses racines sont solides depuis la maison paternelle. Il n'en va pas de même pour le second, celui qui a fait techouva : bien souvent nous voyons que de telles personnes trébuchent et retournent à leur état corrompu, puis refont techouva, puis rechutent à nouveau. Et pourquoi ce balancement ? Parce qu'au départ il ne s'est pas enraciné dans la sainteté, et il vient avec des habitudes dont il lui est difficile de se détacher ; certes il est serviteur et certes il s'est efforcé, mais il subsiste toujours la crainte qu'il retombe. Comme celui qui a fumé : il y a toujours le risque qu'il recommence ; celui qui a pris de la drogue : il y a toujours le risque qu'il y revienne, car il en a déjà fait l'expérience. En revanche, celui qui n'a jamais touché à une cigarette, quelle est la probabilité qu'il se mette à fumer à cinquante ans ? Alors que des gens qui n'avaient pas fumé depuis vingt ans, et qui ont traversé des crises, se sont remis à fumer. Une chose à laquelle tu étais habitué auparavant, la déraciner de toi est bien plus difficile.
C'est pourquoi, dit le Rav, le baal techouva doit prier et demander miséricorde pour que le Saint béni soit-Il l'aide à ne pas retomber dans les contrées d'où il est venu. Et c'est là le sens de : "De grâce Hachem" - j'implore le salut face au mauvais penchant. "Car je suis Ton serviteur" - lorsque ce n'est que "moi", que je suis venu de moi-même pour être serviteur devant Toi, c'est une situation difficile, car il subsiste encore en moi les anciennes habitudes et il y a le risque que j'y retourne. Mais "Ton serviteur, fils de Ta servante" - car je ne commence pas maintenant mais je suis déjà enraciné dans la réalité de la Torah - en cela "Tu as délié mes liens", le mauvais penchant ne me ligote plus autant. Et alors je suis assuré que l'eau chaude et l'huile dont ma mère m'a enduit dans mon enfance me serviront dans ma vieillesse, et que je ne cesserai jamais de bénir Hachem à jamais. C'est ce que dit David : chez moi c'est "Ton serviteur, fils de Ta servante", et il est assuré que je continuerai dans la bonne voie.
"Avec 'De grâce Hachem' on peut tout accomplir"
Dans l'ouvrage "Tehilot Chmouel", on rapporte au nom du "Likoutei Yehouda", du fils du Sfat Emet, qui disait au nom de son père : avec "De grâce Hachem" on peut tout accomplir. Les 'hassidim pensaient que l'intention de son père visait "De grâce Hachem, sauve donc", et ils criaient à voix forte "De grâce Hachem, sauve donc", pensant qu'ainsi on peut susciter des délivrances. Le fils dit : mais moi j'ai compris que mon père ne visait pas "De grâce Hachem, sauve donc", mais plutôt "De grâce Hachem, car je suis Ton serviteur". Si tu es dans l'état d'un serviteur, si tu t'annules et te soumets devant l'Omniprésent, par cela on peut tout accomplir.
"À Toi j'offrirai un sacrifice de reconnaissance"
לְךָ־אֶזְבַּח זֶבַח תּוֹדָה וּבְשֵׁם יְהֹוָה אֶקְרָא׃ - À Toi j'offrirai un sacrifice de reconnaissance, et j'invoquerai le Nom de Hachem.
"Un sacrifice de reconnaissance", dit Rachi, ce sont les sacrifices d'action de grâce pour les miracles que Tu as accomplis pour moi. Et le Radak ajoute : je Te rends grâce en offrant le sacrifice, et de plus "j'invoquerai le Nom de Hachem" - je convoquerai la multitude au Nom de Hachem, pour qu'ils viennent avec moi lors du sacrifice et entendent l'action de grâce.
Nous avons déjà parlé du fait que, pour le sacrifice de reconnaissance, on offrait quarante pains, et qu'on devait les terminer le jour même. Un homme peut-il consommer quarante pains ? Un homme mange un pain et c'est fini. Force est donc de constater que tu dois organiser une grande fête et amener des gens qui mangeront les quarante pains, afin de ne pas en venir à du notar. Et pourquoi faut-il une fête ? Parce que c'est un sacrifice de reconnaissance, et tu dois raconter le miracle qui t'est arrivé. Et c'est ce qui est dit ici : "À Toi j'offrirai un sacrifice de reconnaissance", et alors "j'invoquerai le Nom de Hachem" - je convoquerai de nombreuses personnes pour qu'elles viennent avec moi lors du sacrifice et participent au repas, afin que je raconte et Le loue au sein de l'assemblée du peuple, et que je raconte à la multitude les miracles et les prodiges que Hachem a accomplis avec moi.
"Dans les parvis de la maison de Hachem" - une action de grâce pour Yerouchalayim
נְדָרַי לַיהֹוָה אֲשַׁלֵּם נֶגְדָה־נָּא לְכׇל־עַמּוֹ׃ בְּחַצְרוֹת בֵּית יְהֹוָה בְּתוֹכֵכִי יְרוּשָׁלָ͏ִם הַלְלוּ־יָהּ׃ - Mes vœux envers Hachem, je les acquitterai en présence de tout Son peuple. Dans les parvis de la maison de Hachem, au milieu de toi, Yerouchalayim. Hallelou-Ya.
Le Malbim explique selon sa démarche que ces versets se rapportent au cas de Hizkiyahou : « À Toi j'offrirai un sacrifice de reconnaissance » pour le miracle par lequel Tu m'as sauvé de Sanhèriv qui assiégeait Jérusalem, lorsqu'un ange de Hachem vint et frappa cette nuit-là cent quatre-vingt-cinq mille chefs d'armée - c'est pour cela qu'il convient de rendre grâce et de louer. Et je proclamerai le Nom de Hachem une seconde fois : « et j'invoquerai le Nom de Hachem ». « J'accomplirai mes vœux envers Hachem, en présence de tout Son peuple » - en regard du bienfait dont Hachem a gratifié l'ensemble de Son peuple par cette délivrance, c'est pour cela que j'acquitterai mes vœux et offrirai les sacrifices. Et je le ferai « dans les parvis de la Maison de Hachem, au milieu de toi, Jérusalem », car cela concerne le Beth Hamikdach et toute la ville de Jérusalem, assiégée par Sanhèriv. Il apparaît donc que je rends grâce pour Jérusalem et pour les parvis de la Maison de Hachem qui ont échappé à la conquête, et mes vœux sont des sacrifices de reconnaissance pour le salut de tout Israël, de Jérusalem et du Beth Hamikdach.
Rachi explique : « Mes vœux » - les sacrifices que j'ai voués, je les apporte à présent et je les offrirai dans les parvis de la Maison de Hachem, au milieu de toi, Jérusalem. « Betokhéki » - équivaut à « betokhekh » (en ton sein). Le Radak précise que la lettre Youd est ajoutée par élégance de style, et cite des exemples comme à son habitude : « Hasoléa'h lekhol avonékhi » (Lui qui pardonne toutes tes fautes), « Harofé lekhol ta'halouayékhi » (Lui qui guérit toutes tes maladies), et ainsi en est-il de « betokhéki Yérouchalaïm ». Le Metsoudat David commente quant à lui : vous qui vous tenez dans les parvis de la Maison de Hachem au cœur de Jérusalem - louez Hachem en apprenant le miracle qui a été accompli pour moi.
En conclusion : la fin de ce chapitre constitue une véritable leçon de reconnaissance. « Que rendrai-je à Hachem » - l'homme n'a aucun moyen d'acquitter sa dette envers son Créateur, et tout ce qui est en son pouvoir est de Lui rendre grâce ; or cette faculté elle-même, comme le souligne le Malbim, est le bienfait suprême : « Car Ta bonté vaut mieux que la vie, mes lèvres Te loueront ». La reconnaissance ne répond pas à un besoin du Créateur, mais témoigne de l'estime de celui qui reçoit ; c'est pourquoi elle s'exprime publiquement : la coupe des délivrances, le sacrifice de reconnaissance, les vœux acquittés en présence de tout Son peuple, dans les parvis de la Maison de Hachem. Parallèlement, David nous enseigne que l'expression « et j'invoquerai le Nom de Hachem » s'applique indifféremment dans la délivrance comme dans la détresse - pour justifier le décret divin et reconnaître la source de tout ce qui advient. Et par-dessus tout, la clé pour trouver grâce auprès du Ciel demeure : « De grâce, Hachem, car je suis Ton serviteur, fils de Ta servante » - un serviteur né dans la maison, qui ne cherche nullement à secouer le joug ; et c'est dans cet effacement absolu que l'on peut tout obtenir.