Le psaume 18 de Téhilim est un cantique tout à fait singulier : il figure presque à l'identique dans le deuxième livre de Samuel, au chapitre 22. Il nous incombe de comprendre pourquoi ce cantique est répété deux fois, et pourquoi l'on relève des variantes de mots et de lettres entre les deux passages. Commençons par le titre du psaume :
לַמְנַצֵּחַ לְעֶבֶד יְהֹוָה לְדָוִד אֲשֶׁר דִּבֶּר לַיהֹוָה אֶת־דִּבְרֵי הַשִּׁירָה הַזֹּאת בְּיוֹם הִצִּיל־יְהֹוָה־אוֹתוֹ מִכַּף כׇּל־אֹיְבָיו וּמִיַּד שָׁאוּל׃ - Au chef des chantres, par le serviteur de l'Éternel, par David, qui adressa à l'Éternel les paroles de ce cantique, le jour où l'Éternel le délivra de l'étreinte de tous ses ennemis et de la main de Saül.
Rachi explique que David a prononcé ce psaume lorsqu'il fut devenu âgé, après que toutes ses épreuves furent passées et qu'il en fut délivré. Ibn Ezra explique quant à lui qu'il l'a composé lorsque ses hommes lui firent prêter serment de ne plus sortir au combat avec eux, de peur d'éteindre le flambeau d'Israël, car le péril était grand de voir le roi d'Israël périr à la guerre. Ces deux commentaires situent donc la récitation de ce psaume à une époque tardive, dans les vieux jours de David.
A priori, Saül faisait bien partie de ses ennemis, alors pourquoi le mentionner à part ? Rachi l'explique : parce qu'il fut le plus acharné et le poursuivit plus que tous les autres. David a eu de nombreux ennemis, mais l'un d'entre eux fut plus éprouvant que tous. C'est un phénomène fréquent dans le Tanakh, et le Malbim en rappelle d'autres exemples, tel que « Observez le pays et Jéricho » : or Jéricho ne fait-elle pas partie du pays ? C'est simplement que le lieu principal est mentionné séparément. De même ici : le principal persécuteur est nommé de manière distincte.
Fait remarquable : le Malbim n'a pas commenté ce cantique dans le deuxième livre de Samuel (chapitre 22), le réservant pour les Téhilim. Cependant, c'est précisément là-bas qu'il en a rédigé l'introduction. Ainsi, dans Samuel, nous trouvons une introduction sans commentaire suivi, et dans les Téhilim, le commentaire sans cette introduction, les deux textes se complétant mutuellement.
Le Malbim y pose la question suivante : si ce cantique a déjà été consigné dans le livre des Téhilim, pourquoi figure-t-il à nouveau à la fin du livre de Samuel ? Et pourquoi ces variantes de mots et de lettres (telles que « 'hèshkat mayim » face à « 'hachrat mayim », et d'autres similaires) ? Pour répondre, il s'appuie sur les propos du Maharaya - Rabbénou Yits'hak Abravanel, auquel il se réfère très fréquemment.
L'Abravanel affirme : ni selon Rachi, ni selon Ibn Ezra. David composa ce cantique dans sa jeunesse, alors qu'il était encore plongé dans ses détresses, et en fit un hymne englobant toutes les épreuves, de sorte que chaque fois qu'Hachem le délivrait d'un danger, il disposait d'un psaume régulier à chanter. Tel est le sens de « le jour où l'Éternel le délivra » : chaque jour où il était sauvé, il récitait ce cantique. C'était le psaume qui l'accompagnait en permanence.
Et le Malbim ajoute : dans le livre de Samuel, les chants et les louanges de David ne sont pas rapportés. Le livre relate le cours de sa vie, mais ses cantiques n'y figurent pas, à l'exception de ce psaume précisément, car c'était le cantique universel qu'il chantait constamment.
Qu'en est-il alors pour les Téhilim ? Dans sa vieillesse, le roi David rassembla tous ses psaumes et les réunit dans un recueil particulier, destiné à la conduite spirituelle de l'homme dans sa méditation solitaire (« hitbodedout »). En d'autres termes, ce qu'il chantait pour lui-même devint un livre que chacun pourrait réciter face à ses propres souffrances, y trouvant un remède à toutes ses peines. Ce psaume englobe toutes les vicissitudes de l'existence humaine et recèle de merveilleuses vertus (« ségoulot ») en tant qu'œuvre inspirée par l'esprit saint (Roua'h Hakodech), comme le rapporte le traité « Chimouch Téhilim » ; c'est pourquoi il l'a consigné à nouveau dans le livre des Téhilim.
De là provient également l'explication de ces variantes : dans les Téhilim, le psaume est destiné à être récité par chaque individu, c'est pourquoi David y a apporté des adaptations afin qu'il convienne à chacun. La version du livre de Chmouel est la transcription exacte de la prière que David prononça pour lui-même, tandis que dans les Téhilim, il s'agit d'ajustements et de modifications qu'il a introduits pour répondre aux besoins de tout un chacun.
Et le Malbim y conclut ainsi : « Le commentaire de ce précieux psaume se trouve auprès de moi dans le livre des Tehilot, car c'est là sa véritable place, et je ne le répéterai pas ici inutilement ; cherchez son séjour et vous y viendrez, si D.ieu est avec moi » - ce qui indique qu'à ce moment-là, son commentaire était encore sous forme de manuscrit et n'avait pas encore été publié, raison pour laquelle il fit dépendre cela de la condition « si D.ieu est avec moi ».
Sur le titre « Au chef des chantres, du serviteur de l'Éternel, de David », le Malbim explique que David rend grâce à D.ieu de l'avoir sauvé de tous ses ennemis lors de ses nombreuses guerres, et tout particulièrement de la main de Chaoul, face à qui le danger était plus grand que face à tout autre. Dans ce psaume, il explicite deux aspects de la conduite du Saint, béni soit-Il, envers lui.
Le premier est la conduite en période de sérénité : lorsqu'il n'y avait ni détresse ni crainte des ennemis, David remercie et bénit pour le simple fait de vivre une époque paisible, un temps exempt de tout mal. Le second concerne la conduite lors des épreuves nombreuses et cruelles. Dans cette partie, il évoque deux sortes de providence et de délivrance : une providence naturelle - un salut par les voies de la nature, que David mérita non en raison de ses actes mais par la force de sa prière ; et une providence surnaturelle - des miracles manifestes dépassant le cours naturel, qu'il mérita grâce à ses bonnes actions. Pour la délivrance miraculeuse, il n'a même pas besoin de prier, car elle lui revient de droit par le mérite de ses actes, puisque D.ieu est avec lui.
וַיֹּאמַר אֶרְחׇמְךָ יְהֹוָה חִזְקִי׃ - Et il dit : Je T'aime, Éternel, ma force.
Tout d'abord, pour ce qui est de la prononciation exacte : comme l'écrit le Radak, le 'heth est vocalisé ici comme un 'hatef kamats. Partout où le 'heth est pourvu d'un cheva, on ne le lit pas avec un cheva muet mais comme un kamats (son « o ») - à l'image du mot « 'hokhmah », et non pas comme certains le prononcent par erreur dans la bénédiction « 'Honen ha-da'at » : « 'h'khma bina vada'at ». Il en va de même ici : « Er'homkha », sur le modèle de « Ezkorkha » - car bien qu'il soit écrit sans vav, on ne lit pas « Ezkarkha » mais « Ezkorkha ».
Rachi explique : « Er'hamkha » signifie « Je T'aimerai », selon le sens de « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », que le Targoum traduit par « vetir'ham », et « re'himaï » désigne ses bien-aimés. C'est-à-dire : je T'aime, Éternel, ma force.
Le Malbim propose une explication différente : « Er'hamkha » signifie « Je Te remplis de miséricorde ». L'explication en est la suivante : la compassion d'un être humain envers autrui procède d'une émotion de l'âme - j'observe sa situation, je suis ému, mon cœur souffre pour lui, et j'ai pitié. Une telle émotion passive ne saurait s'appliquer au Saint, béni soit-Il, qui ne subit l'influence de rien ni de personne. Par conséquent, il est impossible d'attribuer à Sa transcendance la pitié, la cruauté ou tout autre trait de caractère et penchant naturel : tous ces termes ne sont définis que du point de vue de ceux qui reçoivent. Nous recevons une abondance divine de la part d'Hachem, et nous appelons cela : « D.ieu a eu pitié de moi » ; mais il serait inexact d'affirmer que D.ieu S'est « empli de miséricorde », car ce serait L'envisager comme passif, comme si j'avais exercé sur Lui une action et qu'Il Se trouvait modifié par ma cause. Or, le Saint, béni soit-Il, ne subit aucun changement de la part de quiconque. C'est pourquoi « Er'hamkha » signifie : je suis le réceptacle par lequel Tu répands la miséricorde - cette miséricorde n'étant que l'effusion de bienfaits que je reçois, et non un éveil émotionnel de pitié en Sa divinité, ce qui ne saurait exister en D.ieu.
Il convient toutefois de préciser : lorsque nous parlons des Séfirot, il est tout à fait légitime de dire qu'elles reçoivent des influences. Le Saint, béni soit-Il, dans Son Essence absolue (Atsmouto), n'est affecté par rien, mais dans les Séfirot, oui - car nous nous inscrivons dans la dimension de « Rendez force à D.ieu », signifiant que par nos bonnes actions, nous insufflons de la force dans la cour céleste ; et cela ne s'applique pas à D.ieu Lui-même, mais aux Séfirot. Lorsque les justes accomplissent leur service divin, cela constitue l'élévation des Mayim Noukvin (les « eaux féminines »), ce qui éveille l'amour d'En Haut, et suscite en retour la descente des Mayim Dekhourin (les « eaux masculines »), l'abondance qu'Hachem déverse. Dès lors, lorsqu'il s'agit des Séfirot, on peut employer des termes d'influence et d'éveil, de dommage causé ou d'éveil de la miséricorde. Ainsi, par exemple, les Treize attributs de miséricorde (Yod-Guimel Mekhilan de-Ra'hamei) ont leur source dans le monde d'Atsilout, dans les degrés d'Atik et d'Arich, des niveaux extrêmement élevés relevant des Mo'hin (les facultés intellectuelles supérieures). Ce sont là des manifestations de miséricorde et de rigueur au sein des Séfirot, mais nullement dans Son Essence bénie.
יְהֹוָה סַלְעִי וּמְצוּדָתִי וּמְפַלְטִי אֵלִי צוּרִי אֶחֱסֶה־בּוֹ מָגִנִּי וְקֶרֶן־יִשְׁעִי מִשְׂגַּבִּי׃ - L'Éternel est mon rocher, ma forteresse et mon libérateur ; mon Dieu, mon roc où je m'abrite, mon bouclier, la corne de mon salut, ma haute retraite.
Rachi explique « L'Éternel est mon rocher » : Tu m'as secouru au Rocher des Divisions (Sèla Hamah'lekot), quand j'étais cerné par Chaoul et ses hommes, sur le point d'être capturé, comme il est dit : « Chaoul et ses hommes encerclaient David ». Il y eut un moment où Chaoul fut à deux doigts de mettre la main sur David : il le poursuivait autour du rocher, et voyant qu'il peinait à l'attraper, il envoya un second détachement pour le contourner et le prendre en tenaille de l'autre côté. David en était arrivé à se dire : c'est fini, il n'y a plus aucun moyen d'échapper. Et au tout dernier instant, on vint avertir Chaoul que les Philistins envahissaient Israël. Chaoul comprit que, si importante que fût la traque de David, le salut du peuple d'Israël face aux Philistins primait, et il quitta immédiatement les lieux pour aller délivrer Israël. Cet endroit fut appelé « Sèla Hamah'lekot », car ils s'y séparèrent en deux divisions (mah'lakot) pour traquer David. C'est le sens de « L'Éternel est mon rocher » : c'est près de ce rocher-là que Tu m'as sauvé.
Le Malbim explique ici les différentes périodes traversées par David, et pour chacune d'elles, la nature du psaume et la forme de la prière correspondante. Il décrit d'abord la période de sérénité, où il ne traversait aucune détresse ; ses chants comportent alors deux aspects : le premier concerne la garde et la protection contre les ennemis, Hachem veillant à ce qu'ils ne s'approchent pas de lui ; et le second est une action de grâce pour sa victoire sur ses ennemis et sa domination sur eux.
Concernant la protection, il commence par : « L'Éternel est mon rocher, ma forteresse et mon libérateur », trois aspects distincts. « Mon libérateur » (mefalti) : Hachem le protège et le délivre des ennemis. « Ma forteresse » (metsoudati) : le moyen habituel de défense consistait à se réfugier dans une place forte, et Hachem est la citadelle vers laquelle on fuit. « Mon rocher » (sal'i) : la forteresse était bâtie en hauteur sur un éperon rocheux, et Hachem est le roc sur lequel repose la citadelle. En d'autres termes : Tu es le rocher, la forteresse, et Celui qui me fait pénétrer sain et sauf à l'intérieur de la citadelle. En clair : je n'ai d'autre appui que Toi, Tu es la protection et le salut sous tous leurs aspects.
Et face au second degré, celui où il domine ses ennemis, il dit : « Mon Dieu, mon roc où je trouve un abri ». Le terme « Éli » (« mon Dieu ») indique une providence qui lui est réservée en propre. Le Malbim explicite ce principe en plusieurs endroits : « Élokim » renvoie à la providence divine sur l'ensemble de la création, tandis qu'« Élohai » exprime la hachgaha pratit, la providence individuelle sur ma personne. C'est pourquoi « Éli tsouri » signifie : il y a ici une providence toute particulière sur moi, et c'est par sa force que je triomphe également de mes ennemis.
Pour vaincre les ennemis, trois éléments sont nécessaires : un bouclier, car lorsqu'un homme part au combat il a besoin de se protéger, et c'est là « mon bouclier » (maguini) ; une corne pour frapper les ennemis, et c'est « la corne de mon salut » (keren yich'i) ; enfin, la force, la puissance et la bravoure pendant la bataille, et c'est « ma haute retraite » (misgabi). Tout cela est énoncé durant la période où David est en paix, sans être pourchassé ni en détresse immédiate - car David menait des guerres même en période de sérénité. Dans ces phases, il rend grâce à Hachem de le préserver de ses adversaires : ma haute retraite, ma forteresse, mon libérateur ; et de plus, de l'aider à les combattre et à l'emporter sur eux : mon bouclier, la corne de mon salut et ma haute retraite.
מְהֻלָּל אֶקְרָא יְהֹוָה וּמִן־אֹיְבַי אִוָּשֵׁעַ׃ - Glorifié, j'invoque l'Éternel, et je suis délivré de mes ennemis.
Rachi explique : avant même que ne survienne la délivrance, je loue déjà Hachem, car je suis certain d'être délivré de mes ennemis. On aurait pu penser qu'il convient de louer après la délivrance, mais David en a la certitude absolue avant même qu'elle ne se produise.
Le Malbim explique : lorsque je ne me trouve pas dans la détresse - et il s'agit bien ici des périodes de sérénité de David - j'invoque Hachem sous le titre de « Glorifié », Lui qui est digne de louange en tout temps. En effet, dans une telle situation, David ne formule pas de prière de détresse ni de supplication. Celui qui traverse une épreuve supplie ; or ici, David ne s'exprime pas sur le ton de la supplication mais par la louange. Je loue Hachem et n'ai nul besoin de prier, car du fait même de cette louange, « je suis délivré de mes ennemis ». C'est un état d'élévation où le salut divin s'accomplit de lui-même, et que me reste-t-il à faire ? Louer et exalter le Créateur.
Le Psaume 18 constitue le cantique d'ensemble de David, qu'il composa dans sa jeunesse au cœur de ses épreuves pour le réciter chaque jour où il était sauvé, avant de l'insérer plus tard dans le livre des Téhilim avec des variantes d'expression, afin qu'il s'adapte à chaque homme dans ses propres tourments. Ce psaume met en lumière deux conduites divines : la conduite des temps de sérénité et celle des temps de détresse, cette dernière renfermant deux formes de Providence - l'une naturelle, par la force de la prière, et l'autre miraculeuse, par le mérite des actes. Dès l'ouverture du psaume, David exprime son attachement suprême : « Je T'aime d'une affection profonde, Éternel, ma force », énumérant trois dimensions de protection (mon rocher, ma forteresse, mon libérateur) et trois dimensions de victoire (mon bouclier, la force de mon salut, ma haute retraite), pour conclure, en ce temps de quiétude, non par une supplication mais par une louange : « Digne de louanges, j'invoque l'Éternel, et je suis délivré de mes ennemis ».