Le psaume 72 est celui qui clôt le deuxième livre des Téhilim, et il s'achève par les mots : « Fin des prières de David, fils de Yichaï ». Le Radak explique que le roi David composa ce psaume au sujet de son fils Salomon au moment où il l'intronisa, à la fin de sa vie alors qu'il était alité. Depuis cet instant, aucun événement marquant n'advint qui lui aurait inspiré d'autres psaumes ; c'est pourquoi il s'agit de son dernier psaume, marquant l'achèvement des prières de David, fils de Yichaï. Et si l'on demande : dans ce cas, pourquoi ce chapitre ne conclut-il pas l'ensemble du livre des Téhilim ? Ne serait-ce pas la conclusion la plus appropriée ? La réponse est qu'il convient de clore le livre par des louanges et des psaumes d'allégresse (« Hallelouyah »). C'est pourquoi les psaumes n'ont pas été ordonnés selon la chronologie, et ces chants de louange ont été réservés pour la fin.
לִשְׁלֹמֹה אֱלֹהִים מִשְׁפָּטֶיךָ לְמֶלֶךְ תֵּן וְצִדְקָתְךָ לְבֶן מֶלֶךְ׃ - Pour Salomon. Ô Dieu, donne Tes jugements au roi, et Ta justice au fils du roi.
Rachi explique : « Pour Salomon » - c'est au sujet de son fils Salomon que David formula cette prière. David vit que Salomon allait régner, et il perçut par l'esprit de prophétie (Roua'h Hakodech) qu'il demanderait à Hachem le discernement pour entendre la justice - ni richesse, ni gloire, ni quoi que ce soit d'autre, mais l'intelligence du jugement. C'est pourquoi David devance sa requête et prie : Maître du monde, ce que mon fils te demandera plus tard, accorde-le-lui. « Donne Tes jugements au roi » - la sagesse des lois, la manière de trancher ce que Tu as ordonné dans la Torah, transmets-la à mon fils Salomon. « Et Ta justice » - la capacité de faire triompher un jugement équitable, accorde-la au fils du roi. Et pourquoi cette expression « fils de roi » ? Rachi précise que ces deux désignations se rapportent à Salomon lui-même : il est d'abord qualifié de « roi » en raison de sa royauté, puis de « fils de roi » en tant que fils du roi David.
Rachi rapporte un Midrach : « Donne Tes jugements au roi » - que les épreuves et les souffrances s'achèvent avec moi, et fais preuve de bonté et de justice envers mon fils, afin que la paix règne à son époque. Selon cette lecture, l'ouverture du verset par le Nom « Élohim », qui incarne l'attribut de rigueur (Midat Hadin), s'éclaire parfaitement. Maître du monde, les jugements - qui sont des rigueurs éprouvantes - fais-les retomber sur moi, le roi ; mais « Ta justice », source de paix et de bénédiction, accorde-la au fils du roi, à mon fils Salomon. On pourrait dire, pour ainsi dire : Maître du monde, je suis déjà habitué aux souffrances, et si Tu m'en envoies encore un peu, j'y survivrai ; mais mon fils Salomon n'a pas grandi dans cette adversité. Par conséquent, accorde Ta justice au fils du roi, et s'il faut des épreuves, qu'elles s'abattent sur moi.
Le Radak rapporte également que certains commentateurs appliquent ce psaume au Roi Machia'h, selon le sens de « Mille pour toi, Salomon ». « Donne Tes jugements au roi » - qu'il juge selon Tes lois sans jamais trébucher dans son jugement, mais que sa sentence soit empreinte d'équité, et que le Roi Machia'h soit doté de discernement et d'intelligence. Le deuxième verset vient éclairer le premier : « Il jugera Ton peuple avec équité, et Tes humbles selon la justice » - que le Roi Machia'h ait la force de gouverner le peuple avec justice et droiture. « Et Ta justice au fils du roi » - Tu as confié la royauté à son père, le roi David, et puisque c'est par Ton décret que régnera ce fils de roi, accorde-lui d'être un souverain juste, fortifié dans la rectitude de ses jugements. De même est-il dit du Roi Machia'h qu'il jugera avec droiture les humbles de la terre, et sa manière de juger s'appuiera sur « son intuition dans la crainte d'Hachem » - il jugera pour ainsi dire par le discernement spirituel (« au flair »), et même par sa seule parole : par une sentence verbale, sans recourir à l'action physique.
On en déduit un enseignement fondamental : certains s'imaginent qu'à l'ère du Roi Machia'h, tous les litiges disparaîtront instantanément. Le texte nous montre qu'il n'en est rien. Le Roi Machia'h vient exercer la justice, ce qui implique qu'il subsistera des différends nécessitant une décision arbitrale. Telle est la supplique : « Il jugera Ton peuple avec équité, et Tes humbles selon la justice » - qu'il ait la force de rendre justice lors de la venue du Roi Machia'h.
Le Radak cite en outre le Midrach Cho'her Tov : « Donne Tes jugements au roi » - de même que Tu juges sans témoins ni avertissement préalable (hatra'ah), fais que mon fils Salomon juge sans témoins ni avertissement. En effet, il n'est pas dit « Donne un jugement au roi », mais « Tes jugements » - selon Ta propre manière de juger, Maître du monde. En quoi consiste la justice divine ? Le Saint, béni soit-Il, n'a nul besoin de deux témoins ni d'investigations approfondies ('hakirah oudrichah) pour juger un homme. David demanda donc que son fils Salomon n'ait pas non plus besoin de témoins ni d'avertissement formel, mais que, grâce à l'immensité de sa sagesse, il perçoive d'emblée la justice et la vérité sans devoir passer par les procédés juridiques ordinaires pour dévoiler la vérité.
Le Saint, béni soit-Il, lui répondit : Par ta vie, c'est ainsi que J'agirai - c'est-à-dire : J'exauce ta prière. Comme il est dit : « Et Salomon s'assit sur le trône d'Hachem ». Est-il concevable qu'un être de chair et de sang siège sur le trône du Créateur, béni soit-Il ? N'est-il pas écrit dans Daniel : « Son trône était des flammes de feu », entouré d'étincelles ardentes ? Que signifie donc « le trône d'Hachem » ? C'est qu'il rendit la justice à l'image de son Créateur, sans témoins ni avertissement préalable. L'exemple parfait en est le jugement des deux femmes, où le roi trancha sans témoins et sans preuves matérielles, uniquement par sa pénétration d'esprit. C'est là le sens de « Salomon s'assit sur le trône d'Hachem » : il jugeait à l'instar d'Hachem, qui lui avait insufflé la sagesse de juger le peuple sans témoins et sans avertissement préalable.
De là découle que la conduite judiciaire du roi diffère de celle d'un tribunal (Beth Din). Un tribunal ne peut faire fi des preuves, des témoins et de l'avertissement préalable - il ne détient pas un tel pouvoir. En revanche, le roi le peut. Voyez ce que déclara le roi David lors de la parabole de la brebis du pauvre : « Cet homme mérite la mort, et il restituera la brebis au quadruple ». Où a-t-on jamais vu qu'un homme ayant dérobé une brebis soit passible de mort ? « Le pauvre n'avait rien du tout, sinon une unique petite brebis qu'il avait achetée et nourrie ; elle grandissait chez lui avec ses enfants, mangeant de son pain, buvant à sa coupe, dormant sur son sein, et elle était pour lui comme une fille. Un voyageur vint chez l'homme riche... qui prit la brebis du pauvre pour l'apprêter à l'homme venu chez lui. La colère de David s'enflamma vivement contre cet homme, et il dit à Nathan : Par la vie de l'Éternel, l'homme qui a fait cela mérite la mort ! Et il restituera la brebis au quadruple, pour avoir commis cet acte et avoir été sans pitié ». Le roi a le pouvoir d'ériger des barrières et de trancher, de décréter qu'un acte mérite la mort même si, selon la stricte loi, la peine capitale n'est pas encourue - le roi dispose d'un pouvoir d'appréciation exceptionnel. Et telle est la prière : que le roi puisse parvenir à la justice, à la droiture et à l'équité grâce à la puissance du jugement que Toi, Maître du monde, Tu lui accorderas.
Le Malbim explique lui aussi que David composa cette prière lorsqu'il couronna son fils Salomon, et ce fut sa toute dernière prière, raison pour laquelle il est dit à la fin : « Fin des prières de David, fils de Yichaï ». Et quelle est la distinction entre « jugement » (michpat) et « justice » (tsedakah) ? Le Malbim explique régulièrement que la tsedakah relève du domaine entre l'homme et Dieu (ben adam la-Makom) - la dimension du tsaddik qui accomplit la volonté divine ; tandis que le michpat - « Et voici les lois » - relève du domaine entre l'homme et son prochain (ben adam la-havero), les règles et devoirs régissant la vie en société.
« Ô Dieu, donne Tes jugements au roi » - il s'agit du principe juridique fondamental, universel, le socle de toutes les lois, le niveau à bulle d'après lequel on évalue constamment les règles de droit : cette norme suprême, l'esprit humain ne saurait la concevoir ni la découvrir par lui-même. C'est uniquement auprès de Dieu que se trouvent les fondements du droit, en Lui réside la sagesse absolue. Comme cela a déjà été longuement développé lors de l'étude du livre des Proverbes (Mishlé), dans le domaine des traits de caractère et de la morale, l'homme ne peut déterminer de lui-même quelle est la vertu juste et ce qui ne l'est pas. On voit des pans entiers de la société adhérer à une forme de morale, tandis que d'autres affirment exactement le contraire. Si l'on veut, c'est la droite et la gauche dans notre pays : la gauche est persuadée d'incarner la morale, et la droite tout autant. Alors, où se trouve la justice ? Dans les questions morales et juridiques régissant les relations humaines, une force suprême est indispensable pour fixer des repères absolus.
Nos Sages enseignent qu'au Sinaï est descendu « Anokhi » (Je suis), terme qui dérive de « anakh », le fil à plomb - le niveau vertical absolu. Quiconque désirait vérifier la rectitude de ses repères s'approchait du Sinaï et mesurait selon l'aplomb que la Torah avait fait descendre. En plaçant son propre niveau à côté du fil à plomb divin, de ce « Anokhi », on peut savoir si l'on est droit ou déviant. Mais sans cela, on peut être intimement persuadé d'accomplir les actes les plus moraux qui soient, alors qu'ils sont l'antithèse de la morale, de la Halakha et du droit, et que l'on se conduit en véritable impie.
Lors d'une conférence donnée à Beer-Sheva pour l'organisation Arakhim, un jeune étudiant déclarait : « Je crois aux Dix Commandements et je les respecte ». On lui demanda : « Respectez-vous le Chabbat ? » Il répondit : « Non... » - il ignorait tout simplement que le Chabbat figure dans les Dix Commandements. Cela témoigne de l'ignorance de cette génération, et l'on parle d'une époque vieille de vingt ans. Il poursuivit en expliquant qu'il était quelqu'un de moral et que l'éthique lui tenait profondément à cœur. On lui proposa : « Peut-on vous poser une question morale ? » Il accepta. La question fut formulée - avec toute la délicatesse requise : que feriez-vous si votre compagne vous annonçait un accident, une grossesse imprévue, que feriez-vous exactement ? Il réfléchit longuement et eut l'honnêteté de reconnaître : « Vous me posez une colle ». Et de fait, que faire ? Lui conseiller d'avorter ? On qualifie cela « d'interruption », mais sous prétexte qu'une vie dérange, peut-on l'éliminer ? A-t-on le droit de supprimer un être humain simplement parce que son arrivée ne convient pas ? Et d'un autre côté, lui dire de mener la grossesse à terme ? Une jeune fille de dix-sept ans... on imagine aisément les épreuves qui attendent cet enfant et la vie brisée de la mère. Voilà un dilemme moral insoluble par la seule raison humaine, si la Torah n'apportait sa solution et n'arbitrait quelle valeur prévaut sur l'autre. Sans cela, il y aura toujours des voix pour défendre l'un ou l'autre côté.
De même, le dilemme talmudique des deux hommes cheminant dans le désert avec une seule outre d'eau : l'un doit-il boire ou voir son compagnon mourir ? Ou encore le célèbre dilemme : un conducteur est aux commandes d'une locomotive, cinq personnes se trouvent sur la voie, et il a la possibilité de bifurquer sur une autre voie, où ne se trouve qu'une seule personne. Il ne peut pas freiner. Doit-il dévier et tuer un homme, ou laisser la locomotive poursuivre sa route et provoquer la mort de cinq personnes ? Au regard de la seule logique humaine, sauver quatre vies en sacrifiant une seule semblerait préférable. Et pourtant, la décision halakhique est tout autre : tuer cet homme isolé constitue un acte direct que l'on commet de sa propre initiative, en décidant de le sacrifier pour sauver les autres - qui en donne le droit ? Quant aux cinq, leur mort surviendrait passivement, sans acte délibéré de votre part. Or, sacrifier activement la vie d'un être pour en sauver d'autres heurte le principe talmudique fondamental : « Pourquoi considérer que leur sang serait plus rouge que le sien ? » (Maï khazit dédama didéhou somek tefé midimé). On pourrait multiplier les exemples de dilemmes moraux qui ne trouvent de résolution qu'auprès de Celui qui a créé l'homme et posé les fondations de la morale, du droit et de la justice : Lui seul détient l'autorité de trancher.
C'est pourquoi le Malbim commente : « Ô Dieu, donne Tes jugements au roi » - c'est-à-dire le droit suprême, la morale divine. Les philosophes eux-mêmes ont reconnu que la raison humaine ne peut découvrir la loi suprême, le principe premier de la justice ; cela ne se trouve qu'auprès de Dieu, détenteur de la sagesse absolue. Et c'est de ce fondement divin que découlent toutes les ramifications : toutes les autres lois ne sont que des dérivations et des applications de ce principe initial. C'est précisément ce que Salomon lui-même demanda : « Accorde à Ton serviteur un cœur attentif pour juger Ton peuple », un esprit perspicace capable de comprendre le jugement - afin que le fondement du droit divin soit gravé dans son cœur, tel qu'il émane du Saint, béni soit-Il.
Et que signifie « et Ta justice au fils de roi » ? La tsedaka désigne ici la droiture dans les devoirs envers Dieu (bein adam la-Makom), et celle-ci non plus, l'homme ne saurait la découvrir par lui-même. C'est ce que l'on observe chez le roi des Khazars : chaque matin, il se réveillait avec ce songe répété : « Ton intention est agréable, mais tes actes ne le sont pas », et il redoublait pourtant dans son vain culte, persuadé qu'il ne servait pas assez Dieu ou ne s'efforçait pas suffisamment (comme on peut le constater au début du Sefer HaKouzari). Quelle était son erreur ? Il croyait possible de servir Dieu sans avoir reçu de mode d'emploi, sans directives sur la manière exacte de Le servir. C'est l'erreur commune à toutes les nations du monde, où chacune sert Dieu selon sa propre compréhension - l'islam a Mahomet, le christianisme cet homme-là - tandis que les seuls qui servent Dieu selon ce que Dieu Lui-même a ordonné lors d'un événement unique dans l'histoire, en donnant la Torah devant des millions de témoins, c'est le peuple d'Israël. Tous les autres agissent selon leur propre entendement.
Le Malbim explique : le service divin, la droiture des actions - déterminer l'acte précis par lequel on sert le Créateur - ne peut pas non plus être découvert par l'homme seul. Les voies de l'âme sont innombrables, et l'acte agréé par Dieu reste caché ; nul ne peut en connaître les voies si ce n'est par Dieu Lui-même. Aurions-nous pu concevoir par notre propre logique que le Saint, béni soit-Il, exige de respecter la Chemita ? L'interdiction du Chaâtnez ? La mitsva des Téfilines ? Ce sont des réalités cachées que l'on ne peut recevoir que sous forme d'ordre divin. C'est pourquoi David demande : « et Ta justice au fils de roi » - accorde à Chlomo mon fils la voie de Ton culte, afin qu'il sache comment Te servir, et qu'Hachem le guide selon la conduite appropriée du droit et de la justice.
Il convient encore de préciser : « Tes jugements » pour le roi, « et Ta justice » pour le fils de roi. Quelle est la différence ? Le Malbim l'explique à la lumière du verset de Yechayahou : « Pour l'affermir et la soutenir par le droit et par la justice ». L'avènement d'un roi et l'établissement initial de son trône s'opèrent par le droit (michpat) - d'ailleurs, lorsqu'Israël vint demander un roi, que demandèrent-ils ? « Et notre roi nous jugera », un roi pour trancher nos litiges. En revanche, pour que la royauté se perpétue dans sa descendance, il doit être un tsaddik. Tous les rois justes ont vu leur dynastie se poursuivre, tandis que celle des impies a été brisée. « Pour l'affermir » : par le droit ; « et pour la soutenir », afin qu'elle ait une continuité : par la justice, car c'est par la droiture que s'établit durablement un trône.
C'est pourquoi « donne Tes jugements au roi » : le droit lui est nécessaire en tant que roi, afin de pouvoir juger le peuple et diriger les relations interpersonnelles ; « et Ta justice » : en tant que fils de roi, car la royauté lui échoit en héritage et sa pérennité dépend de la piété. Nous constatons d'ailleurs chez Chlomo lui-même ce qui advint lorsqu'il y eut une faille dans sa droiture : le royaume fut scindé. David HaMélekh était un tsaddik, Chlomo reçut donc l'intégralité du royaume ; mais lorsque ses femmes détournèrent son cœur, la maison de David ne conserva que deux parts sur douze, et dix tribus passèrent à Yarov'am. Il s'avère ainsi que la continuité royale du souverain à son fils dépend de la piété.
יָדִין עַמְּךָ בְצֶדֶק וַעֲנִיֶּיךָ בְמִשְׁפָּט׃ - Qu'il juge Ton peuple avec justice, et Tes humbles selon le droit !
Le Radak explique : « Qu'il juge Ton peuple avec justice » - qu'il ne favorise pas les grands et les riches en litige avec les pauvres, et qu'il ne cherche pas à s'attirer les bonnes grâces du riche en faussant le jugement en sa faveur, sous prétexte qu'il n'a rien à tirer de ce pauvre alors qu'il est profitable d'entretenir de bonnes relations avec le riche. Et si ce psaume se rapporte au Roi Machia'h, cela correspond à ce qui est écrit : « Il ne jugera point d'après ce que voient ses yeux », mais il tranchera avec justice selon la loi divine.
Le Malbim explique : le droit (michpat) concerne les relations entre les hommes selon la norme établie - le terme nimous signifie ici la loi positive, et non ce que l'on appelle aujourd'hui la politesse ou les convenances. Cette formule apparaît d'ailleurs dans le Midrach : « Quand tu vas dans une ville, conforme-toi à sa coutume (nimoussa) » - adapte-toi à ses lois. Si tu arrives en Angleterre, ne dis pas : « Je n'y entends rien, je ne sais conduire qu'à droite, et mes opinions sont de droite » - là-bas, on roule à gauche, et si tu tiens à la vie, conduis selon l'usage local. Le michpat correspond donc à la règle fixe, tandis que le tsédek découle de l'examen du cas particulier.
Expliquons : lorsqu'on doit trancher un litige, on l'aborde souvent sous l'angle du droit strict : la loi stipule qu'Untel doit telle somme à un autre. Le droit est appliqué, mais la justice n'est pas rendue. Pourquoi ? Parce qu'en réalité, le débiteur est dans un dénuement absolu, n'a rien à donner, et toute l'affaire lui est tombée dessus par cas de force majeure, sans aucune faute de sa part. Si l'on interrogeait « Rabbi Google », il énoncerait aussitôt la lettre de la loi. Mais il existe aussi la justice, et la justice ne se limite pas à ce qui est consigné dans le code des lois ; elle exige de considérer les circonstances du cas : quelle est la véritable équité requise ici ? Le Malbim affirme que l'équité particulière impose parfois de déroger au droit général. Par exemple : si un riche est en litige avec un pauvre, et que selon le droit strict, c'est-à-dire selon la loi formelle, la raison lui donne gain de cause, mais qu'il n'en va pas de même selon la justice profonde, il y a lieu d'inciter le riche à agir au-delà de la stricte rigueur de la loi (lifnim michourat hadin).
Comme dans le célèbre récit talmudique : des portefaix transportaient un tonneau et le brisèrent ; le propriétaire leur réclama réparation. Le juge lui dit : rends-leur leurs vêtements. Ensuite, ils le poursuivirent à leur tour : nous avons peiné toute la journée, et finalement le tonneau s'est brisé, nous n'avons rien reçu. Le juge ordonna au propriétaire : paie-leur leur salaire. Celui-ci s'étonna : est-ce là la loi, que je doive en plus les payer ? Le juge lui répondit : « Afin que tu marches dans la voie des gens de bien ». Nous constatons ainsi qu'il ne faut pas s'en tenir à la stricte rigueur du droit : il y a aussi l'équité, qui prend en compte le fait que ces hommes ont travaillé tout le jour et rentrent chez eux sans de quoi manger. Tu demandes si tu y es légalement tenu ? La Torah prescrit : « Afin que tu marches dans la voie des gens de bien », et cela relève de l'action au-delà de la stricte obligation (lifnim michourat hadin).
En revanche, « et Tes humbles avec justice » - le litige des pauvres, tu le jugeras selon la stricte justice, d'après la loi de la Torah, et que la justice suive son cours sans faiblir ; ne fais pas pencher le jugement au-delà de la stricte loi en raison de leur indigence. En d'autres termes : si l'on prend en considération l'ensemble des circonstances et que l'on conclut qu'il convient d'agir au-delà de la stricte mesure du droit (lifnim michourat hadin) - c'est très bien. Mais si l'on décrète d'emblée que, sous prétexte que l'un est riche et l'autre pauvre, le pauvre a forcément raison et le riche doit obligatoirement perdre son procès - c'est une perversion de la justice, et cela est formellement interdit. La pauvreté en soi ne constitue pas un motif pour déroger à la stricte application de la loi.
Et cela est tout à fait logique : sans cela, le pauvre s'autoriserait toutes les injustices, sachant que face au riche, il sortirait toujours vainqueur du tribunal - « il est pauvre et toi tu es riche ». Pourrait-on concevoir une chose pareille ? Certainement pas. C'est pourquoi la Torah ordonne : « Tu ne feras point dévier le droit de ton indigent dans son litige » - non pas pour lui donner raison au motif qu'il est indigent, ni pour le condamner afin de plaire au riche. On a le devoir de juger selon l'équité ; et s'il existe des circonstances particulières justifiant d'agir au-delà de la stricte rigueur de la loi, c'est alors celles-ci qu'il faut prendre en compte.
Dans le dernier psaume des prières de David ben Yichaï, David prie pour son fils Salomon au moment de son accession au trône : « Ô Dieu, donne Tes jugements au roi, et Ta justice au fils du roi ». Selon Rachi et le Midrach, David demande que les souffrances s'achèvent avec lui et que la bénédiction et la paix soient accordées à son fils ; selon le Radak, il s'agit également d'une prière pour le Roi Machia'h qui jugera avec droiture et équité, ainsi qu'une requête pour que Salomon ait le mérite de juger « sans témoins ni avertissement préalable », conformément au pouvoir royal, ce qui éclaire le verset « Et Salomon s'assit sur le trône de l'Éternel ». Et selon le Malbim : « Tes jugements » désigne le fondement du droit divin régissant les relations d'homme à homme, que la raison humaine ne peut découvrir d'elle-même, et qui est donc indispensable au souverain pour asseoir sa royauté ; « et Ta justice » renvoie aux voies du service de Dieu entre l'homme et le Créateur, qui échappent elles aussi à l'intellect et ne sont transmises que par la parole divine, et desquelles dépend la continuité de la royauté pour le fils du roi. Et dans le second verset : « Il jugera Ton peuple avec justice » fait référence à la prise en compte de la justice propre à chaque situation et même à l'application de la clémence au-delà de la stricte loi ; « et Tes humbles avec droiture » rappelle que la pauvreté ne constitue pas une preuve en soi, et que l'on ne saurait faire fléchir la loi en sa faveur.