Le Psaume 66 est un psaume de louange et de reconnaissance dont le titre ne mentionne aucun nom d'auteur. Il n'y est dit ni « De David », ni « Des fils de Kora'h », ni « De Yedoutoun » - mais seulement : « Au chef des chantres, chant, psaume ». Ibn Ezra et le Malbim soulignent ce fait, et c'est à partir de là que le Malbim développe une approche profondément originale. Comme on le sait, le Malbim n'a jamais craint d'ouvrir de nouvelles voies, et nombre de ses commentaires sont novateurs.
לַמְנַצֵּחַ שִׁיר מִזְמוֹר הָרִיעוּ לֵאלֹהִים כָּל־הָאָרֶץ׃ - Au chef des chantres, chant, psaume : acclamez Dieu, toute la terre !
Le Radak explique que ce psaume se rapporte au rassemblement des exilés d'Israël : c'est un chant de louange adressé à Hachem, béni soit-Il, pour l'époque où Il rassemblera nos dispersés. Tous verront alors les prodiges exceptionnels que l'Éternel accomplira pour nous - « Comme aux jours où tu sortis du pays d'Égypte, Je lui ferai voir des merveilles » - et c'est pourquoi toute la terre acclamera Dieu. Le Metsoudat David explique lui aussi que ces paroles concernent l'avènement messianique : jusqu'à présent, chaque nation a ses croyances illusoires, mais lorsque le Machia'h rassemblera les exilés d'Israël et que viendra la délivrance, tous les peuples pousseront l'acclamation royale pour accepter Hachem comme Dieu. « Toute la terre » - et pas seulement le peuple d'Israël.
Le Malbim explique que l'auteur de ce psaume est Ménaché, fils de Hizkiyahou. Hizkiyahou était un Juste, et il eut deux fils, Ménaché et Ravchaké. Au départ, il ne voulait pas mettre d'enfants au monde, car il savait par inspiration prophétique (Roua'h Hakodech) qu'ils deviendraient impies. Et de fait, ils ne tardèrent pas à le confirmer : alors qu'il les portait sur ses épaules pour aller au Talmud Torah, ils commencèrent à se dire entre eux que le crâne de leur père ferait une bonne table pour l'idolâtrie. Voyant cela, le père les projeta tous deux à terre. L'un survécut et l'autre mourut. Celui qui survécut était Ménaché.
Il est écrit au sujet de Ménaché qu'il multiplia les méfaits et remplit Jérusalem de sang d'un bout à l'autre, et le texte biblique mentionne à plusieurs reprises que l'exil survint à cause des péchés de Ménaché. Cependant, Ménaché fit téchouva - non pas au tout dernier instant de sa vie, mais de longues années auparavant, au milieu de ses jours.
Le récit de ce repentir ne figure pas dans le livre des Rois, mais dans les Chroniques : les chefs de l'armée du roi d'Assyrie survinrent, « et ils capturèrent Ménaché au milieu des ronces, le lièrent de doubles chaînes d'airain et l'emmenèrent à Babylone. Dans sa détresse, il implora l'Éternel son Dieu, et il s'humilia profondément ». Nos Sages dans le Ein Yaakov (sur le traité Sanhédrin) expliquent qu'on l'enferma dans un chaudron de cuivre sous lequel on alluma un feu. Dans une telle situation, un homme comprend que la fin est proche ; il commença alors à invoquer toutes ses divinités - et il en avait un grand nombre : dieu d'Amon, réponds-moi ! dieu de Dagon, réponds-moi ! dieux des Philistins, répondez-moi ! dieu de Moav, réponds-moi ! Mais nul ne répondit. Il n'y avait personne à qui parler.
C'est alors qu'il se souvint que, lorsqu'il était enfant, son père le portait sur ses épaules et lui disait : « Dans ta détresse, lorsque toutes ces choses t'atteindront... tu retourneras vers l'Éternel, ton Dieu ». Il osa alors s'adresser au Ciel avec audace en disant : « Maître du monde, si Tu existes, sauve-moi ! Et sinon, Tu ne vaux pas mieux que toutes les autres divinités » - que la poussière emplisse sa bouche ! Face à un homme qui pose de telles conditions, le Saint, béni soit-Il, aurait été en droit de l'abandonner à son sort. De fait, les anges du service céleste voulurent bloquer sa prière et en fermèrent les portes. Mais le Saint, béni soit-Il, creusa pour lui une brèche sous le Trône de gloire, afin qu'on ne dise pas que la porte est fermée devant les pénitents - car on aurait pu dire : voilà que Ménaché a fait téchouva et qu'elle n'a pas été acceptée. C'est ainsi qu'Il accueillit sa prière et le rétablit dans sa royauté.
Par la suite, Ménaché reconnut qu'Hachem est le vrai Dieu ; il rebâtit l'autel d'Hachem, y offrit des sacrifices de paix et de reconnaissance, et ordonna à Juda de servir Hachem, Dieu d'Israël. Et dans II Chroniques 33, il est dit : « Le reste des actes de Ménaché, la prière qu'il adressa à son Dieu... sa prière et la façon dont Dieu se laissa fléchir, tous ses péchés et ses infidélités... sont consignés dans les paroles des Visionnaires ». Le Malbim demande : où donc sa prière est-elle consignée dans les paroles des Visionnaires ? La réponse est : ici même. « Au chef des chantres, chant, psaume : acclamez Dieu, toute la terre ! » constitue la prière de Ménaché, consignée dans les paroles des visionnaires inspirés par l'esprit de prophétie. C'est ce qu'atteste Ezra, l'auteur du livre des Chroniques (il en écrivit le début, la suite étant rédigée par Néhémie), comme cela a été expliqué dans notre introduction aux cours sur les Chroniques.
Le Malbim divise ce cantique en quatre parties, selon sa règle constante : chaque fois que le mot « Sélah » apparaît, un sujet s'achève et un nouveau commence. Dans notre psaume, le mot « Sélah » figure à trois reprises, ce qui délimite quatre thèmes distincts. La première partie traite de la conduite générale d'Hachem selon les lois de la nature, jusqu'au « Sélah » du verset 4. La deuxième partie concerne la conduite miraculeuse, jusqu'au « Sélah » du verset 7. La troisième partie s'adresse aux nations et décrit ce qu'il a traversé lorsqu'il fut emprisonné, puis l'étape de sa délivrance, jusqu'au « Sélah » du verset 15. Et la quatrième partie, jusqu'à la fin du chapitre, s'adresse à Israël. « Acclamez Dieu » exprime l'acceptation de Sa royauté : car la sonnerie de la terou'ah manifeste l'intronisation du Roi, affirmant qu'Hachem règne sur toute la terre.
זַמְּרוּ כְבוֹד־שְׁמוֹ שִׂימוּ כָבוֹד תְּהִלָּתוֹ׃ - Chantez la gloire de Son Nom, rendez glorieuse Sa louange !
Remarquez que la lettre kaf est sans daguech dans les deux mots - « khevôd », « khavôd » - en raison de leur enchaînement. Rachi explique : chantez pour la gloire de Son Nom, ou proclamez la majesté de Son Nom par le chant et la mélodie. Le Radak explique quant à lui : dans vos psaumes et vos louanges, proclamez que Son Nom est glorifié par la rédemption. En effet, au temps de l'exil, Son Nom est outragé et bafoué parmi les nations, qui raillent : « Où est votre Dieu ? » et « Qu'ils se lèvent donc et vous secourent ! ». Quand Israël est humilié parmi les peuples, le Nom divin se trouve profané, car on s'exclame : voyez, leur Dieu est impuissant et incapable de les délivrer.
C'était très exactement l'argument que Sanhèriv opposait à Hizkiyahu : si vous avez un Dieu, comment ai-je pu conquérir les dix tribus et toute la Samarie ? Votre Dieu n'a pas résisté devant moi, et pourquoi t'imagines-tu qu'Il en serait capable aujourd'hui ? Et il ajoutait : même si je te fournissais des chevaux et des chars, tu ne trouverais pas assez d'hommes pour monter dessus. Il était persuadé que la Judée tomberait entre ses mains comme un fruit mûr, maintenant que la Samarie, bien plus imposante, avait déjà capitulé. Pourtant, c'est finalement le Nom du Ciel qui a été sanctifié, car lorsque le Saint, béni soit-Il, châtie les nations, Son Nom se sanctifie. Et c'est là le sens de « Chantez la gloire de Son Nom, rendez glorieuse Sa louange » : célébrez Hachem, et Sa gloire grandira ainsi, réparant le fait que Son Nom était jusqu'alors, pour ainsi dire, bafoué parmi les nations.
Le Malbim explique que la connaissance de Dieu s'envisage sous deux angles. Le premier découle de la Création dans sa totalité. Cette réalité, les philosophes la reconnaissaient eux aussi par la seule démarche intellectuelle : les Anciens étaient assez avisés pour comprendre que le monde ne s'était pas conçu tout seul, tant l'intelligence transparaît dans chaque parcelle de la réalité. Dès lors, les nations elles-mêmes croyaient en la « Cause des causes » - l'existence d'une Cause première, principe de tout ce qui est, qui n'est autre qu'Hachem béni soit-Il. Cependant, elles prétendaient que, le Saint, béni soit-Il, étant infiniment transcendant et immense, Il ne saurait Se préoccuper des réalités d'en bas ; Il n'adresserait aucun commandement aux créatures et ignorerait tout de ce monde inférieur. C'est pourquoi ils rendaient un culte aux intermédiaires, aux astres et aux puissances célestes inférieures, plutôt qu'à la Cause des causes elle-même.
De là découle leur conception, souligne le Malbim : le Saint, béni soit-Il, est assurément digne d'honneur puisqu'Il a créé l'univers, mais Il n'inspire aucune crainte. De qui a-t-on peur ? De celui qui détient un pouvoir immédiat sur notre sort. Or, selon leur raisonnement, Lui a façonné le monde, a laissé les clés et S'en est allé. C'est pour cette raison que le psaume débute par « Chantez la gloire de Son Nom, rendez glorieuse Sa louange » : « Sa louange » désigne l'honneur qui Lui revient nécessairement en tant que Cause première de toute existence. Sur cela, aucun désaccord n'existe : même les nations admettent qu'Hachem est à l'origine de tout ce qui peuple l'univers, et à ce titre, Il mérite louanges et célébrations.
אִמְרוּ לֵאלֹהִים מַה־נּוֹרָא מַעֲשֶׂיךָ בְּרֹב עֻזְּךָ יְכַחֲשׁוּ לְךָ אֹיְבֶיךָ׃ - Dites à Dieu : « Que Tes œuvres sont redoutables ! Par la grandeur de Ta force, Tes ennemis Te renient ».
Le Malbim précise : la Création n'impose pas uniquement le respect, elle suscite également la crainte - « Dites à Dieu : que Tes œuvres sont redoutables ! ». Non point selon la conception des nations voulant qu'Il ne soit pas à redouter, mais bien au contraire : Tes actes démontrent que Tu gouvernes, que Tu veilles et que Tu agis selon Ton bon vouloir. Et cela, bien que « par la grandeur de Ta force, Tes ennemis Te renient ».
Voilà une admirable explication du Malbim, et l'on rencontre une réflexion analogue dans le livre Cha'aré Sim'ha. Il existe une formule familière : lorsqu'un employé pose problème dans une entreprise, on lui attribue une fonction plus élevée pour s'en débarrasser, ce que l'on appelle « un coup de pied vers le haut ». Cette promotion n'a pas pour but de saluer ses mérites, mais d'éviter les désagréments liés à sa présence. C'est très exactement ce que les nations du monde font, pour ainsi dire, envers le Saint, béni soit-Il : elles L'élèvent - Hachem est grandiose, inaccessible, suprême - et affirment : tu Le rabaisses si tu t'imagines qu'Il Se soucie de l'épine qui te blesse le pied ! Pourtant, cette exaltation ne découle nullement d'une foi sincère dans la grandeur du Créateur, mais d'un pur calcul de confort : s'Il n'exerce aucune providence, Il ne punit personne, et il n'y a plus lieu de craindre Ses jugements. C'est là tout le sens de « Par la grandeur de Ta force, Tes ennemis Te renient » : c'est au prétexte même de la grandeur de Ta puissance qu'ils renient Ta providence, prétendant que Tu n'as cure de ce qui s'accomplit ici-bas.
Et en réponse à cette attitude, l'auteur du Cha'aré Sim'ha rappelle le verset : « Bien qu'élevé, Hachem regarde les humbles ». Certes, Hachem est élevé (« ram »), mais dans Son élévation même, Il scrute le monde d'en bas. On a déjà eu l'occasion de distinguer « Élevé est Hachem au-dessus de tous les peuples » et « Grand est Hachem et souverainement loué ». Pour les nations, Il est « élevé », tandis que pour nous, Il est « grand ». Ce qui est « ram » est perché dans les hauteurs : la lune est haute, le soleil est haut, une montgolfière est haute. En revanche, de la tour Eiffel, on ne dit pas qu'elle est « haute dans le ciel » mais qu'elle est « grande », car elle s'ancre dans le sol pour s'élever jusqu'au sommet. Nous disons donc « Grand est Hachem » : Sa grandeur commence dès ici-bas, Il veille avec la même attention sur les créatures terrestres. Eux, à l'inverse, L'ont promu vers le haut pour mieux s'éloigner de Lui et permettre à chacun d'agir à sa guise.
Nous avions déjà développé cette réflexion lors de l'étude du Kuzari : certains nous reprochent de rapetisser Hachem, demandant avec ironie si le Maître du monde allait Se préoccuper de nos menus tracas. Il Se consacrerait aux affaires d'envergure, au maintien du cosmos, et non à un banal mal de dos. Mais nous avons répondu que c'est l'inverse absolu : ce sont eux qui Le rapetissent, et nous qui proclamons Sa véritable grandeur. Réfléchissons : quelle est la distance qui nous sépare de l'infini ? L'infini. Et si l'on s'avance de mille kilomètres, quelle sera la distance restante ? L'infini moins mille kilomètres ? Ce serait absurde. L'infini demeure l'infini. En revanche, si je me trouve à un billion d'années-lumière d'une galaxie donnée et que j'avance de cent mètres, ma distance devient un billion d'années-lumière moins cent mètres. Ce n'est qu'au regard de ce qui est borné et limité que les notions de proche et de lointain, de grand et de petit, prennent sens. Mais face à l'Infini véritable, il n'existe ni grand ni petit.
Il en résulte que celui qui prétend qu'il existe pour le Saint, béni soit-Il, de grandes et de petites choses, des détails importants et d'autres qui le sont moins, est précisément celui qui limite le Maître du monde. Quant à nous, nous affirmons qu'Il est infini, et face à l'infini, tout est égal. Dès lors, si Hachem Se soucie de Son monde, Il Se soucie assurément aussi des moindres détails. Pour l'homme, cela peut sembler réducteur, mais pour le Saint, béni soit-Il, c'est tout le contraire : « Qui est comme Hachem notre Dieu, chaque fois que nous L'invoquons ? » Le Saint, béni soit-Il, désire que lorsque l'on rencontre une difficulté, on se tourne vers Lui, qu'on ressente Sa présence et qu'on s'attache à Lui, car c'est ainsi que tout ira bien. Ce lien est désiré par le Créateur, et l'argument prétendant que « cela rapetisse Dieu » ne provient que d'une volonté de se décharger du joug divin : on L'élève en apparence pour mieux se dispenser de Le servir.
Rachi explique : « Combien sont redoutables Tes actes » - combien chacun de Tes actes est redoutable. « Par la grandeur de Ta puissance, Tes ennemis Te renient » - lorsque Tu dévoiles Ta puissance au monde par la peste, l'épée, la famine et les éclairs, les impies, saisis d'effroi, avouent leurs mensonges et leurs transgressions. En d'autres termes, sous l'effet d'une peur immense, l'homme confesse la tromperie et les fautes qu'il a commises.
Le Radak, fidèle à sa lecture selon laquelle ce psaume traite de la délivrance future, explique : « Dites à Dieu : Combien redoutables sont Tes actes » - Tu as fait sortir une nation faible du milieu de peuples nombreux et puissants, et Tu es plus grand qu'eux, au point que « par la grandeur de Ta puissance, Tes ennemis Te mentent » - les ennemis mentiront et diront : nous n'avons jamais fait de mal à Israël, nous ne leur avons causé aucun tort. Et quand un homme ment-il ? Lorsqu'il a peur. Les nations verront la toute-puissance d'Hachem, une terreur immense s'abattra sur elles, et elles viendront déclarer : tout ce que nous avons fait, nous ne l'avons fait que pour Israël. Les Perses viendront dire : Maître du monde, la bombe atomique, pour qui l'avons-nous construite ? Uniquement pour Israël. On dit cela sur le ton de l'humour, mais cela permet de bien comprendre : en voyant à quel point leur situation est désespérée, ils se mettront à mentir dans l'unique but d'échapper au châtiment. C'est alors que s'éclairera le sens de « Combien redoutables sont Tes actes par la grandeur de Ta puissance ».
לְכוּ וּרְאוּ מִפְעֲלוֹת אֱלֹהִים נוֹרָא עֲלִילָה עַל־בְּנֵי אָדָם׃ - Venez et contemplez les œuvres de Dieu, Il est redoutable dans Ses desseins envers les fils de l'homme.
Le Radak explique que c'est ce que les hommes se diront mutuellement lorsque viendra la rédemption : « Venez et contemplez ». Et « redoutable dans Ses desseins (nora alila) » signifie redoutable dans Ses actes envers les êtres humains, à l'image du verset sur les desseins et les pas de l'homme ; Hachem agit envers eux selon Sa volonté pour les amener à la crainte. Rachi explique que « nora alila » signifie redoutable, au sens où Sa crainte habite leur cœur et où ils redoutent qu'Il ne trouve en eux une faute, car tous leurs actes sont dévoilés devant Lui. Autrement dit, tous les faits et gestes de l'homme sont sous le regard d'Hachem, ce qui suscite chez lui la crainte révérencielle. Le terme « alilot » s'entend ici au sens de Ses actes et Ses agissements.
Le Malbim ajoute : certes, à travers l'ordre naturel seul, les nations ne reconnaissent pas la main d'Hachem, car la nature renvoie une impression de matérialité et une réalité en apparence dépourvue de divin. C'est pourquoi le verset leur lance : « Venez et contemplez les œuvres de Dieu » - c'est à travers les actions qu'Hachem accomplit envers l'homme que vous comprendrez qu'Il est « redoutable dans Ses desseins », et qu'il ne suffit pas de L'honorer, mais qu'il faut également Le craindre. Pourquoi ? Parce qu'Il a le pouvoir de modifier l'ordre naturel, de bouleverser toute la réalité en un instant et de réaliser des desseins prodigieux.
Pour prendre un exemple contemporain : nous avons vu comment, en l'espace d'un mois, le monde entier a basculé à cause d'une chose que de très rares personnes ont réellement vue. Aucun d'entre nous n'a vu le coronavirus, la Covid-19 ; seuls ceux qui travaillent dans les laboratoires et les hôpitaux ont pu l'observer au microscope. Et pourtant, voyez comment un élément invisible a bouleversé la planète entière ! C'est là tout le sens de « redoutable dans Ses desseins envers les fils de l'homme » : même à travers ce que l'on ne voit pas, on comprend que le Saint, béni soit-Il, est présent dans Son monde et bouleverse les lois de la nature. Dès lors, il faut Le craindre et pas seulement L'honorer, car en un instant, Il peut tout renverser.
Dans son explication des termes, le Malbim précise que les « alilot » (desseins ou actes) sont des actions issues d'une exigence morale : Hachem agit, ordonne et déploie Ses desseins dans Son monde par volonté de redresser l'humanité, d'instaurer la justice et d'empêcher la méchanceté et l'iniquité.
Il existe un Midrach célèbre dans le Tanhouma (Vayéchev) sur le verset « Et Yossef fut descendu en Égypte », qui s'ouvre ainsi : C'est ce qu'énonce l'Écriture : « Venez et contemplez les œuvres de Dieu, Il est redoutable dans Ses desseins envers les fils de l'homme ». Rabbi Yéhoshoua ben Kor’ha déclara : Même les choses redoutables que Tu fais s'abattre sur nous, c'est par un dessein combiné (alila) que Tu les amènes. Et quel est ce dessein ? Viens et vois : lorsque le Saint, béni soit-Il, a créé le monde, dès le premier jour Il a créé l'ange de la mort. D'où le sait-on ? Rabbi Berakhya dit : parce qu'il est écrit « et l'obscurité couvrait la surface de l'abîme » - il s'agit de l'ange de la mort qui assombrit le visage des créatures. Or Adam n'a été créé que le sixième jour, et l'on a fait porter sur lui la cause (alila) d'avoir introduit la mort dans le monde, comme il est dit : « car le jour où tu en mangeras, tu mourras assurément ».
Le mot « alila » est ici apparenté à la notion de cause et de prétexte : Hachem s'est pour ainsi dire appuyé sur un motif - tu as consommé de l'Arbre de la connaissance, et c'est à cause de toi que la mort frappera le monde. Pourtant, l'ange de la mort avait déjà été créé dès le premier jour, il est cette obscurité originelle. Il en ressort que le Saint, béni soit-Il, avait déjà créé l'ange de la mort prêt à agir, mais qu'Il ne l'a mis en action qu'à la suite des agissements de l'homme.
Le Midrash apporte une parabole intéressante : à quoi cela ressemble-t-il ? À un homme qui voulait divorcer de sa femme. Que fit-il ? Il rédigea un acte de divorce chez le scribe, entra chez lui l'acte à la main, et chercha un prétexte pour le lui remettre. Il lui dit : verse-moi une coupe que je puisse boire. Elle lui versa. Dès qu'il prit la coupe de sa main, il lui dit : voici ton acte de divorce. Elle lui dit : quelle est ma faute ? Il lui dit : sors de ma maison, car tu m'as versé une coupe tiède. Cette femme avisée lui répondit : savais-tu donc déjà que j'allais te verser une coupe tiède, au point que tu as rédigé l'acte et que tu l'as apporté à la main ? Autrement dit : celui qui veut divorcer cherche un prétexte.
Comme cette histoire bien connue : certains voulaient s'en prendre à leur voisin. Ils vinrent le saisir : "Pourquoi marches-tu sans kippa ?" et ils le giflèrent. Le lendemain ils se dirent : il faut trouver du nouveau. Nous allons lui demander une cigarette ; s'il dit "avec ou sans filtre", nous dirons sans, il donnera avec, et nous le giflerons. Ils vinrent lui demander une cigarette. Il leur dit : que voulez-vous, avec ou sans filtre ? Ils lui dirent : mais pourquoi n'as-tu pas de kippa ? et ils le giflèrent. Voilà ce qu'est un prétexte : peu importe quoi, si tu ne trouves pas dans ceci tu trouveras dans cela. Ainsi les médias cherchent un prétexte. Je dis toujours : voyez combien les médias nous aiment ; ils n'aiment pas les Arabes comme nous. Chez eux il y a de terribles troubles à l'ordre, des enterrements de masse, et cela leur est indifférent. Mais notre public, combien cela leur fait mal qu'un juif meure, une seule âme d'Israël. C'est pourquoi ils sont avec des caméras en permanence à Bné Brak, à Jérusalem, à Méa Chéarim et à Beth Chémech, pour vérifier et rapporter. Il est émouvant de voir cette sollicitude et ce désir de notre vie, et parfois nous ne l'apprécions pas assez.
Le Midrash poursuit : ainsi parla Adam devant le Saint béni soit-Il : Maître du monde, avant que Tu ne crées Ton monde, pendant deux mille ans la Torah était auprès de Toi comme nourrisson, ainsi qu'il est dit "J'étais auprès de Lui comme nourrisson... et J'étais Ses délices jour après jour" - et nos Sages disent que le jour du Saint béni soit-Il est de mille ans, la Torah a donc précédé le monde. Et il y est écrit "Voici la Torah : un homme quand il meurt dans une tente". Si Tu n'avais pas institué la mort pour les créatures, l'y aurais-Tu écrit ainsi ? En réalité, Tu es venu me chercher un prétexte, pour dire que c'est moi qui ai causé la mort dans le monde, alors que dans Ta Torah, deux mille ans avant que je ne sois créé et que je ne faute, il était déjà écrit "un homme quand il meurt dans une tente" - qu'il existe une notion de mort dans le monde. Car "redoutable est Celui qui suscite les prétextes contre les fils de l'homme".
Certains résolvent la question en disant : il y aurait sans doute eu une réalité de mort dans le monde même si Adam n'avait pas fauté. Car si un homme prenait son prochain et le broyait, resterait-il en vie ? Que signifie donc "il n'y a pas de mort dans le monde" ? Qu'il n'y a pas de mort naturelle, qu'il n'existe pas de situation où un homme vieillit et meurt. Nous en avons déjà parlé par le passé : naturellement, l'homme n'était pas censé mourir de vieillesse. La raison est simple : des cellules meurent et des cellules se renouvellent en permanence, l'homme se réinvente constamment, et il aurait pu vivre des milliers d'années. Alors pourquoi y a-t-il malgré tout la vieillesse ? Parce qu'il existe un certain gène responsable de la vieillesse : du dessèchement de la peau, de l'affaiblissement du corps, de la fuite du calcium et ainsi de suite. Les chercheurs réfléchissent même à la manière d'isoler ce gène pour que l'homme vive éternellement, mais ils n'ont pas encore trouvé de remède. Quoi qu'il en soit, comprenons que l'homme, naturellement, aurait pu vivre éternellement, mais cela ne signifie pas que celui sur qui s'exercent des actes meurtriers resterait en vie.
Sur ce sujet même, l'auteur du "Sifté 'Haïm", Rav Friedlander, s'est étendu longuement, dans les chapitres sur la foi et la providence, tome I page 235, et il y apporte encore d'autres Midrachim et exemples de choses venues par prétexte. Par exemple, ce par quoi le Midrash a débuté, Yossef : pour la valeur de deux pièces d'argent, une tunique de couleurs de peu de valeur, nos ancêtres furent exilés en Égypte. De là vint la jalousie, et de là s'enchaînèrent les événements. Mais en réalité, quand on y regarde de près, ce n'est pas cela qui a causé l'exil, car l'exil avait déjà été annoncé à Avraham par "et ils les asserviront et les opprimeront dans un pays qui n'est pas le leur". Il s'avère donc que c'est un prétexte. Définissons-le : le prétexte est le "démarreur" qui met la chose en marche. La chose devait de toute façon arriver, mais celui qui l'a déclenchée, c'est toi. Rav Friedlander y explique longuement, selon les paroles du Ram'hal, la combinaison entre la conduite du jugement et la conduite du destin, et je n'entrerai pas ici dans ce sujet car il est vaste ; celui qui le voudra pourra l'écouter dans les cours que nous avons donnés sur le "Sifté 'Haïm".
Le psaume 66 s'ouvre par un appel à toute la terre à acclamer Dieu - selon le Radak et le Metsoudat David, sur le rassemblement des exilés et la délivrance future, et selon le Malbim, c'est la prière de Menaché qui a fait techouva dans la détresse, et c'est "sa prière consignée dans les paroles des voyants". Le Malbim divise le psaume en quatre parties selon les trois mentions de "Séla" : la conduite naturelle, la conduite miraculeuse, l'adresse aux nations avec la description de la détresse et du salut, et l'adresse à Israël. Dans les versets que nous avons étudiés, il a été expliqué qu'il ne suffit pas d'honorer le Créateur comme "cause des causes", mais qu'il faut aussi la crainte : les nations "exaltent" le Nom afin de se dispenser de Sa providence - "dans l'immensité de Ta force Tes ennemis Te renient" - alors que la vérité est que "le Nom est élevé et voit l'humble", et c'est justement celui qui s'en remet à Lui pour le plus petit des petits qui accroît Sa gloire. Et de "Venez et voyez les œuvres de Dieu" nous avons appris que "redoutable est Celui qui suscite les prétextes contre les fils de l'homme" : le Saint béni soit-Il fait tourner le monde par des causes et des raisons, enchaîne les choses par les actes de l'homme, et il est en Son pouvoir de renverser toute la réalité en un seul instant - d'où il faut Le craindre et reconnaître Sa providence dans chaque détail.