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Chapitre 55 - La fuite devant Avshalom et le conseil d'Ahitophel - 5ème partie

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Introduction : La fin du psaume - La trahison d'Ahitophel

Nous parvenons à la dernière partie du psaume 55, dans laquelle le roi David décrit la douleur de la trahison perpétrée par un homme qui lui était proche et lui paraissait fidèle. Les versets qui suivent traitent de la manière dont cette trahison s'est tramée : par des paroles mielleuses, plus douces que l'huile, alors que le cœur n'était que combat. C'est à partir de cette épreuve que David parvient à l'une des plus grandes déclarations du livre des Téhilim : « Remets ton sort à l'Éternel » - ainsi qu'à sa prière finale concernant les hommes de sang et de fraude.

« Il a porté la main sur ses alliés » - Ceux qui vivaient en paix avec lui
שָׁלַח יָדָיו בִּשְׁלֹמָיו חִלֵּל בְּרִיתוֹ׃ - Il a porté la main sur ceux qui vivaient en paix avec lui, il a profané son alliance.

Rachi explique qu'il s'agit du méchant Ahitophel. « Il a porté la main sur ses alliés » (bichlomav) : sur celui qui était en paix et en parfaite confiance avec lui. David déclare : j'étais tranquille et en paix avec lui, je lui faisais confiance, il était fidèle à mes yeux, et pourtant il a porté la main sur ceux qui étaient en paix avec lui et a fomenté une rébellion contre moi.

Le Radak explique qu'il manque ici un mot sous-entendu, comme s'il était écrit « sur l'homme de sa paix » (iche chlomav), à l'image du verset « Et moi, je suis prière » (vaani tefila), qui signifie : je suis un homme de prière. Autre explication : « ses alliés » au pluriel fait référence à David et à son entourage, au groupe d'hommes qui l'accompagnaient et qui étaient en paix avec Ahitophel, contre lesquels celui-ci a porté la main.

Le Malbim applique lui aussi ce verset à Ahitophel, mais il insiste sur le sens littéral de l'expression « porter la main » : Ahitophel a demandé à poursuivre David en personne - « Laisse-moi choisir douze mille hommes, et je me lèverai pour poursuivre David cette nuit » - son projet était de tuer David de ses propres mains. C'est là le sens de « il a profané son alliance » : il existait pourtant entre nous une alliance et une amitié, et voilà qu'il cherche à porter la main, à venir en personne pour me tuer.

« Les paroles de sa bouche étaient plus douces que le beurre » - Une bouche mielleuse et un cœur plein de guerre
חָלְקוּ מַחְמָאֹת פִּיו וּקְרָב לִבּוֹ רַכּוּ דְבָרָיו מִשֶּׁמֶן וְהֵמָּה פְתִחוֹת׃ - Les paroles de sa bouche étaient plus douces que le beurre, mais la guerre était dans son cœur ; ses propos étaient plus onctueux que l'huile, et pourtant ils étaient des épées dégainées.

Le Radak explique que la lettre Mem du mot « mahmaot » est vocalisée avec un Pata'h et sert de préfixe comparatif, comme s'il était écrit « mé'hem'ot » - sa bouche est plus onctueuse que le beurre. C'est-à-dire : je réalise à présent que toutes les flatteries qu'il m'adressait auparavant n'étaient que du bout des lèvres, tandis qu'en son cœur, il me haïssait et m'était étranger. « Mais la guerre était dans son cœur » (ou-krav libo) : il s'avère maintenant que toutes ses paroles visaient à mener à la guerre ; il cherchait à me rassurer afin de me combattre, et son cœur ne méditait que le combat.

« Et pourtant ils étaient des épées dégainées » (vehema pti'hot) : le Radak explique que le terme « pti'hot » désigne des épées dégainées, et Rachi cite également Mena'hem en ce sens, rapprochant ce mot du verset « et le pays de Nimrod avec ses glaives » (bifté'héha). Dans plusieurs contextes, l'expression « peti'ha » renvoie à l'épée. Autrement dit : ses lèvres étaient certes douces, « ses propos étaient plus onctueux que l'huile », mais ils cachaient des épées prêtes à me transpercer.

Rachi rapporte une autre explication : « pti'hot » évoque une malédiction en araméen, comme dans l'expression talmudique « Amémar a rédigé un peti'ha contre lui », c'est-à-dire un acte d'excommunication et d'anathème (chemata). « Et pourtant ils étaient des malédictions » : leur langue et leurs lèvres proféraient en réalité des malédictions. En apparence, leurs paroles étaient plus douces que l'huile, plus onctueuses que le beurre, mais au fond d'eux régnait la méchanceté, et ils appelaient en réalité la malédiction sur moi.

« Remets ton fardeau sur l'Éternel » - À qui s'adresse ce verset ?
הַשְׁלֵךְ עַל ה' יְהָבְךָ וְהוּא יְכַלְכְּלֶךָ לֹא יִתֵּן לְעוֹלָם מוֹט לַצַּדִּיק׃ - Décharge ton fardeau sur l'Éternel et Il te soutiendra ; jamais Il ne laissera chanceler le juste.

Une difficulté se pose ici : jusqu'à présent, David parlait d'eux et de lui-même, et voilà que soudainement, il s'adresse à quelqu'un d'autre sous forme d'injonction. À qui s'adresse-t-il ? Certains expliquent que David se parle à lui-même, ou bien qu'il s'adresse à chaque tsadik : David se fortifie lui-même et se dit : David, remets ton fardeau sur l'Éternel, ne te laisse pas effrayer par eux. Ou bien il s'adresse à tout homme juste : ne crains rien, même si l'on te poursuit, décharge ton fardeau sur l'Éternel ; voici, on m'a poursuivi et j'ai placé ma confiance en Hachem, toi aussi ne t'effraie pas.

Rachi aborde cette difficulté d'une autre manière : c'est ici que l'esprit de prophétie commence à parler. Jusqu'à présent, David décrivait les épreuves qu'il traversait, et le Saint, béni soit-Il, lui répond : David, n'aie pas peur, aie confiance en Moi et Je te sauverai - remets ton fardeau sur l'Éternel.

Que signifie « Yehavekha » ? Le Radak explique : ton fardeau, ta charge. Décharge sur le Saint, béni soit-Il, le poids qui pèse sur toi, ne crains pas les hommes, aie confiance en Hachem et Il te soutiendra. Et pourquoi ? « Car Il ne laissera jamais chanceler le juste » - jamais le Saint, béni soit-Il, ne laissera le tsadik s'effondrer.

Nos Sages racontent qu'ils ignoraient le sens précis de ce mot. La Guémara dans Meguila (18a) rapporte : les Rabbanim ne savaient pas ce que signifiait « Hachlekh 'al Hachem yehavekha », jusqu'au jour où ils entendirent un bédouin dire à un homme : « Prends ton fardeau et pose-le sur mon chameau » ; c'est ainsi qu'ils comprirent que « yehavekha » désigne la charge que l'on porte.

Un conseil de vie : se décharger de son fardeau

C'est un conseil précieux et admirable pour toute personne qui traverse des épreuves et des difficultés. L'homme porte souvent un lourd fardeau sur ses épaules - remets cette charge entre les mains d'Hachem. Ne porte pas seul tous tes soucis et toutes tes peines.

Qu'est-ce qui conduit un homme à l'effondrement ? Pourquoi les personnes observantes et croyantes sont-elles en meilleure santé, même lorsqu'elles ne mangent pas nécessairement plus sainement ou ne font pas particulièrement de sport, et vivent-elles statistiquement plus longtemps ? Au-delà de la dimension spirituelle liée à la promesse de « afin que se multiplient tes jours » et de toutes les mitsvot pour lesquelles la longévité est assurée, les psychologues soulignent que l'homme croyant ne prend pas autant de choses à cœur : il possède le Bitahon, il a foi en Hachem et place sa confiance en Lui, sachant que tout émane d'un décret céleste - il s'en remet totalement à Hachem. Et plus l'homme s'en remet à Hachem, plus il trouve la sérénité.

Un homme qui garde tous les soucis sur son cœur finit, à un moment donné, par voir son cœur flancher. Les médecins affirment que le facteur principal des ulcères, des maladies cardiaques, des accidents vasculaires cérébraux et d'autres troubles semblables réside dans le stress et la tension nerveuse. Lorsqu'une personne est plus sereine, elle prolonge ses jours. Comme le dit une formule bien connue : ne dis pas au Saint, béni soit-Il, combien tes problèmes sont grands, dis plutôt à tes problèmes combien le Saint, béni soit-Il, est grand ! C'est alors que l'on ressent véritablement sur Qui s'appuyer.

« Et Il te soutiendra » (Véhou yekhalkélekha) - décharge-toi de ton fardeau, et le Saint, béni soit-Il, pourvoira à tes besoins, assurera ta subsistance et prendra soin de toi. Une autre explication rattache « yekhalkélekha » à l'idée de porter et de supporter, comme dans le verset : « Voici que les cieux et les cieux des cieux ne peuvent Te contenir » - ils ne peuvent, pour ainsi dire, Le porter, car Il est infini. De même ici, « yekhalkélekha » signifie qu'Il te portera et te soutiendra.

L'explication du Malbim : c'étaient là les propos d'A'hitofel

Le Malbim explique que David vient décrire ici de quelle manière on l'a trompé. A'hitofel a usé de flatteries, et pour le dire en termes contemporains : il a endormi la vigilance de David, afin que lorsque la révolte éclaterait soudainement, il se retrouve totalement pris au dépourvu. Comment s'y prenait-il ? « Ses paroles étaient plus douces que le beurre » - de sa bouche ne sortaient toujours que des propos flatteurs et rassurants.

Chaque fois que David commençait à pressentir une agitation ou un mécontentement au sein du peuple - et nous avons déjà rappelé que la révolte d'Avshalom a pu réussir en raison de la rancœur populaire suscitée par l'épidémie de peste consécutive au dénombrement d'Israël ordonné par David, ce qui avait provoqué une vive amertume contre lui - auprès de qui allait-il prendre conseil ? Auprès du conseiller par excellence, sans pareil, dont les avis étaient reçus « comme si l'on avait consulté la parole de Dieu ». David raconte : je consultais A'hitofel, je lui confiais qu'il y avait peut-être un certain ferment de discorde dans le peuple, et je lui demandais son sentiment. « Ses paroles étaient plus douces que le beurre » - il ne cessait de me tranquilliser : tu n'as absolument aucun souci à te faire.

Et selon le Malbim, la suite des versets s'enchaîne admirablement : « Ses paroles étaient plus onctueuses que l'huile » - et quelles étaient ces douces paroles ? « Décharge ton fardeau sur Hachem, et Il te soutiendra ; Il ne laissera jamais chanceler le juste ». Tels étaient les propos d'A'hitofel : pourquoi t'inquiéter, David ? Le Saint, béni soit-Il, est avec toi, Il ne permettra jamais que tu t'effondres. Pourtant, son cœur était belliqueux - « et la guerre était dans son cœur » - en son for intérieur s'échafaudaient les plans pour faire aboutir la conspiration. Mais moi, il me berçait toujours de paroles apaisantes : il n'y a rien, tout ira bien, le Saint, béni soit-Il, veille sur toi.

C'est ainsi, dit David, que j'ai été anesthésié : je n'ai pas cherché à percer les dessous de cette révolte, je n'ai pas mené d'enquête et je ne l'ai pas étouffée dans l'œuf. Et que signifie « והמה פתיחות » selon le Malbim ? Au sens littéral : désormais, tout est ouvert et dévoilé au grand jour. Tout ce qui éclate à présent a été manigancé avec perfidie et prémédité par A'hitofel, qui m'a endormi pour que je ne m'aperçoive de rien.

Le verset de conclusion : « Et Toi, ô Dieu, Tu les feras descendre dans le puits de perdition »
וְאַתָּה אֱלֹהִים תּוֹרִדֵם לִבְאֵר שַׁחַת אַנְשֵׁי דָמִים וּמִרְמָה לֹא יֶחֱצוּ יְמֵיהֶם וַאֲנִי אֶבְטַח בָּךְ׃ - Et Toi, ô Dieu, Tu les feras descendre dans le puits de perdition ; les hommes de sang et de fraude n'atteindront pas la moitié de leurs jours, et moi, je me confierai en Toi.

David implore : ces traîtres, fais-les descendre dans le puits de perdition, au Guéhinom. C'est-à-dire qu'au moment où leur corps périra, leur âme ne subsistera pas davantage, elle sera elle aussi anéantie. Il ne suffit pas qu'ils disparaissent de ce monde-ci, ils seront également retranchés du Monde Futur. De plus, la fin de leur corps surviendra par le Karet, ils n'atteindront même pas la moitié de leur existence, car ils n'ont éprouvé aucune crainte de Toi. Et ces châtiments se cumulent : « ils n'atteindront pas la moitié de leurs jours » est une première rétribution, après quoi « Tu les feras descendre dans le puits de perdition ». « Et moi, je me confierai en Toi » - car c'est Toi qui prendras soin de moi, Maître du monde.

L'explication du saint Alshikh : à partir du verset 20
יִשְׁמַע אֵל וְיַעֲנֵם וְיֹשֵׁב קֶדֶם סֶלָה אֲשֶׁר אֵין חֲלִיפוֹת לָמוֹ וְלֹא יָרְאוּ אֱלֹהִים׃ - Que Dieu entende et les humilie, Lui qui siège de toute éternité, Sélah ! Eux en qui il n'est point de renouveau, et qui n'ont pas craint Dieu.

Le saint Alshikh développe une seule explication continue depuis le verset 20 jusqu'à la fin du psaume, et c'est pourquoi nous l'avons réservée pour la fin, afin d'embrasser l'ensemble de sa démarche. Lorsque David fuyait devant Avshalom, il faisait face à trois ennemis majeurs : Doëg, A'hitofel et Shim'i. Doëg et A'hitofel sont célèbres ; quant à Shim'i, c'est lui qui lui jeta de la poussière et le maudit avec fureur : « Sors, sors, homme de sang ! ».

En constatant à qui il est confronté, David demande : « Anéantis, Seigneur, divise leur langue ! » - engloutis-les. Mais qui doit-il engloutir ? C'est ici qu'intervient la remarquable explication de l'Alshikh : non pas tous indistinctement, mais « ceux pour qui il n'y a pas de חליפות (de relève vertueuse) » - ceux dont il ne sortira aucune descendance méritante. En revanche, ceux qui portent en eux une relève, qui doivent donner naissance à des justes, ne les engloutis point.

Et de qui est-il question ? Nos Sages enseignent dans le Midrash que David n'a pas mis Shim'i à mort parce que Mordékhaï et Esther devaient être issus de sa lignée - « fils de Shim'i, fils de Kish » ; certes, il ne s'agit pas de la même personne au sens strict, mais de sa postérité. Et ce n'est qu'à Shlomo que David a ordonné plus tard d'exercer la justice contre lui - à quel moment ? Seulement après que Shim'i aurait déjà eu le temps d'engendrer des enfants, garantissant ainsi la venue au monde de Mordékhaï et d'Esther ; alors seulement on pouvait lui demander des comptes.

C'est pourquoi David implore : Maître du monde, prends ceux qui n'ont point de relève ; mais ceux qui sont appelés à se renouveler et à engendrer des enfants justes, ne les prends pas maintenant, mais seulement plus tard, après qu'ils auront donné naissance à ceux qui doivent naître, afin que viennent en leur temps Mardochée et Esther, et seulement alors Tu pourras les reprendre.

Selon cette approche, l'Alshikh explique les termes du verset : il prie Hachem, « Celui qui siège dès l'origine pour toujours » (yoshev kédem séla) - le Saint, béni soit-Il, qui était, est et sera. « Il siège » - au présent, « dès l'origine » - dans le passé, « pour toujours » - à jamais, dans l'avenir. Tout Lui est dévoilé, et Il sait d'avance qui aura une descendance pieuse et qui n'en aura point ; Il sait qui engendrera des justes et qui n'en engendrera pas. Dès lors : Maître du monde, puisque tout T'est révélé, ne prends que ceux qui n'ont pas de relève - afin d'épargner, en fin de compte, Chimeï ben Guéra.

Pourquoi invoquer l'argument de la « relève », alors que Chimeï a fait téchouva ?

On pourrait se demander : pourquoi lier le salut de Chimeï à l'argument de la relève (« 'halifot lamo »), alors que de toute façon Chimeï s'est repenti ? Lorsque David a recouvré sa royauté, qui fut le premier à venir l'accueillir ? Chimeï ben Guéra. Il avait compris que si David reprenait le pouvoir, un sort funeste lui serait réservé : David séparerait sa tête de son corps, car cet homme méritait la mort pour s'être rebellé contre le roi et l'avoir maudit. Que fit-il ? Il s'empressa d'arriver le premier pour exprimer ses regrets à David, ajoutant cet argument : si tu me mets à mort, tous ceux qui s'étaient opposés à toi diront que David règle ses comptes, et ils poursuivront la rébellion ; mais si tu m'accueilles, on dira : regardez, le roi David est magnanime, il est prêt à pardonner même à celui qui s'est rebellé contre lui ! Tu parviendras alors à rassembler tout le peuple derrière toi et à asseoir ton règne. Un calcul des plus habiles, judicieux et couronné de succès, de sorte que David ne lui fit aucun mal.

Et si l'on objecte qu'un roi qui renonce à son honneur ne peut voir son affront effacé, et à quoi servirait alors sa téchouva ? Elle aurait au moins suffi pour prolonger ses jours et laisser à Salomon le soin de régler son compte plus tard. Pourquoi donc fallait-il recourir au motif qu'il devait engendrer une descendance ?

C'est à cela que répond le verset : « Il a porté la main sur ceux qui vivaient en paix avec lui, il a profané son alliance » - il s'en est pris à David avec qui il était en paix, et il était d'ailleurs le maître de son fils Salomon, rompant ainsi tout engagement. Et si l'on dit : n'a-t-il pas apaisé David ? Le texte répond que ce n'était que des paroles de circonstance - dictées uniquement par la panique, car il craignait par-dessus tout d'être mis à mort.

Et c'est la suite du verset : « Les flatteries de sa bouche étaient plus douces que le beurre, mais la guerre était dans son cœur ; ses paroles étaient plus onctueuses que l'huile, mais elles étaient des épées dégainées ». Pourquoi tant d'éloges envers David ? Pour que David finisse par l'accueillir. Mais s'était-il sincèrement repenti et avait-il changé de voie ? « La guerre était dans son cœur » - au fond de lui résidait l'animosité, il voulait combattre David ; seulement, il comprenait que David était désormais le maître, que le pouvoir avait changé de mains, et qu'il n'avait d'autre choix que de composer avec la réalité - sans pour autant faire une véritable téchouva.

Et quelles étaient ces « flatteries de sa bouche » ? Que dit Chimeï à David ? Il lui dit : remets ton fardeau sur Hachem. Même si tu t'es trouvé dans une situation si critique durant cette épreuve, remets ton sort entre Ses mains ; et le fait même qu'Hachem t'ait sauvé prouve que tu es un juste, car « Il ne laissera jamais chanceler le juste ». C'est l'exact opposé de ce qu'il lui criait au début : « Te voilà pris dans ton propre malheur, car tu es un homme de sang ! » - alors, il le traitait de criminel méritant la rébellion de son fils ; et voici que soudain, le ton change : Hachem t'a sauvé, quel juste tu es ! Voilà le beurre flatteur et l'huile onctueuse qui s'écoulent de ses lèvres - mais au fond de son cœur ne règnent que guerre et haine. On ne pouvait donc considérer cela comme un repentir authentique, et s'il existait une raison d'épargner Chimeï, il fallait nécessairement s'en remettre au motif de la relève (« 'halifot lamo ») : c'est uniquement parce qu'un homme juste devait descendre de lui qu'il fut laissé en vie.

« Ils n'atteindront pas la moitié de leurs jours, mais moi, je me confie en Toi » - l'explication de l'Alshikh

Comment relier les deux membres de ce verset ? A priori, quel rapport y a-t-il entre « ils n'atteindront pas la moitié de leurs jours » et « mais moi, je me confie en Toi » ? L'Alshikh offre ici une explication remarquable : il arrive parfois que le Saint, béni soit-Il, abrège la vie décrétée pour un homme et le reprenne avant son heure - et à qui transfère-t-Il ces années de vie ? À celui qui en a besoin, par exemple à celui qui surmonte ses ressentiments (« ma'avir al midotav »), auquel le Saint, béni soit-Il, attribue la vie retirée à d'autres.

David déclare donc : on aurait pu penser que je demande qu'ils n'atteignent pas la moitié de leurs jours afin d'hériter moi-même de leurs années - car le roi David ne devait pas vivre du tout, étant né non viable, sans existence décrétée d'emblée. C'est pourquoi il précise : point du tout ! « Ils n'atteindront pas la moitié de leurs jours » - et moi, je me fie à Toi, Maître du monde, pour pourvoir à ma vie. De fait, nous constatons que David reçut des années d'Adam, d'Abraham et des saints Patriarches - mais nullement de ses ennemis. Ce n'est pas leur vie que je convoite, et ma prière pour qu'ils n'atteignent pas la moitié de leurs jours n'a nullement pour but de récupérer leurs années.

Le Malbim sur le dernier verset

Le Malbim explique : « Et Toi, D.ieu, Tu les feras descendre dans la fosse de perdition » - bien que ce ne soit pas Toi, Maître du monde, qui leur donnes la mort, puisqu'ils se sont eux-mêmes donné la mort, c'est Toi qui les feras descendre au puits de perdition, c'est-à-dire que Tu les priveras de la félicité éternelle et les précipiteras au Géhinnom. « Les hommes de sang et de fraude n'atteindront pas la moitié de leurs jours » - en se suicidant, il a pour ainsi dire cherché à diviser ses jours : une moitié ici-bas dans ce monde, et le reste à recevoir dans le Monde futur. L'Écriture déclare : ils ne partageront point leurs jours ; mais de même que son sort fut funeste dans ce monde-ci, il en sera de même pour lui dans le Monde futur. « Et moi, je me confie en Toi » - certain que Tu ne m'accorderas que le bien.

Allusions du Rav Mazouz

Concluons par un enseignement du Rav Mazouz, chez qui les guématriot sont incontournables. « N'atteindront pas la moitié de leurs jours » (לא יחצו ימיהם) a la même valeur numérique que « politique » (פוליטיקה) - ce qui s'accorde remarquablement avec la suite du verset : « hommes de sang et de tromperie », le sang (damim) renvoyant aussi à l'argent, car tout leur intérêt réside dans l'argent et la tromperie.

Autre allusion : les initiales de « Lo ya'hatsou yéméhém Véani Evta'h bakh » (לא יחצו ימיהם ואני אבטח בך) forment le nom de Yoav (יואב). Cela vient suggérer que Yoav également, bien qu'il ne fût pas ici un acteur central comme A'hitofel ou Doëg, fait l'objet de la prière de David : qu'il soit lui aussi compté parmi ceux qui n'atteindront pas la moitié de leurs jours. Comme on le sait, David a dû faire face à de rudes épreuves avec Yoav - « et les fils de Tsérouya sont plus durs que moi » -, et il saisit cette occasion pour l'inclure également parmi les hommes de sang et de duplicité.

En conclusion :

La conclusion du psaume met à nu les ressorts de la trahison : une bouche plus onctueuse que la crème mais un cœur belliqueux, des paroles plus douces que l'huile dissimulant glaives et malédictions - et selon le Malbim, des propos rassurants destinés à endormir la vigilance de David pour qu'il ne réprime pas la rébellion dans l'œuf. Or, c'est précisément face à ces manigances flatteuses que retentit cette parole grandiose : « Remets ton fardeau sur l'Éternel, et Il te soutiendra » - remets ta charge sur le Saint, béni soit-Il, ne porte pas tes tourments tout seul, et rappelle à tes épreuves combien le Saint, béni soit-Il, est grand. Le Alshikh enseigne que David n'a réclamé le jugement que contre « ceux pour qui il n'y a point de mutation », tandis que celui qui doit engendrer des justes tels que Mordékhaï et Esther est épargné pour l'heure. Et David conclut en montrant qu'il ne convoite nullement les années des impies, mais s'en remet à Hachem seul : « Et moi, je me confie en Toi ».