Nous abordons la dernière partie du chapitre 12 des Proverbes, composée des trois derniers versets. Trois versets et trois thèmes : quelle est la relation entre le juste et son prochain et ce qui égare le méchant dans sa voie ; quel est le sort de la richesse acquise par la ruse comparée à celle obtenue avec assiduité ; et quel degré de vie atteint celui qui marche dans la voie de la justice. Pour chaque verset, nous suivrons les explications de Rabbénou Yona, du Gaon de Vilna et du Malbim.
יָתֵר מֵרֵעֵהוּ צַדִּיק וְדֶרֶךְ רְשָׁעִים תַּתְעֵם׃ (כו) - Le juste cède plus que son compagnon, mais la voie des méchants les égare.
Rabbénou Yona explique : lorsqu'un différend éclate entre un juste et un homme ordinaire, le juste fait toujours preuve d'une plus grande patience. Même lorsqu'il s'agit de céder de l'argent, c'est là toute la grandeur du tsadik. « Yater méréehou tsadik » : il est prêt à concéder davantage, prêt à faire un pas vers l'autre. En revanche, « et la voie des méchants les égare » : le racha se trompe sur toute la ligne. Pourquoi ? Parce que le méchant est convaincu que l'honneur consiste à sortir vainqueur : j'ai réussi à lui soutirer tant d'argent, j'ai gagné mon procès contre lui, j'ai pris le dessus. Pour le méchant, c'est cela la gloire, et c'est cette vision des choses qui l'induit en erreur. À ses yeux, faire preuve de patience reviendrait à être un naïf : « Tu t'es laissé faire, pourquoi n'as-tu rien dit ? »
En vérité, il y a une grande valeur à ne pas réagir immédiatement, à pardonner et à renoncer à son dû. C'est ce que l'on observe à propos de la tribu de Dan, ainsi nommée parce que pour chaque affaire ils réclamaient un jugement (« dinou lanou din »). Pourtant, l'idéal est de ne pas se présenter devant le tribunal, mais d'être prêt à parvenir à un compromis. Chez le méchant, cela n'existe pas : « Je vais lui faire voir, tu vas voir comment je vais le faire plier ! » Dans la rue, c'est effectivement un motif de fierté, mais lorsqu'on s'adresse ainsi à des bné Torah, que cherche-t-on au juste à prouver ? S'il disait : « Il m'a fait ceci ou cela, et pourtant je lui ai pardonné », nous l'admirerions et le respecterions. Or, il se glorifie d'avoir donné une leçon à l'autre, de l'avoir traîné en justice et de lui avoir soutiré jusqu'au dernier centime. Pour lui, c'est cela l'honneur. Ainsi, « yater méréehou tsadik » : celui qui est prêt à concéder davantage de son bien aux autres démontre sa piété ; tandis que « la voie des méchants les égare » : la démarche du méchant le trompe en lui faisant croire que plus il prend, plus il force l'autre à plier et plus il triomphe, plus grande est sa gloire.
Le Gaon de Vilna l'explique différemment : la voie des justes consiste à agir en toute discrétion, comme il est dit : « et marche humblement avec ton D.ieu ». De là surgit une difficulté pour quiconque souhaite suivre la voie des justes : à quel tsadik s'attacher ? Le juste dissimule ses bonnes actions et cache ses pratiques. Quelle est alors l'alternative ? Il faut l'épier, observer ce qu'il fait, suivre ses pas, scruter sa conduite, et en déduire une halakha ou une règle de comportement supplémentaire. En effet, il n'agit pas en public ni au grand jour ; au contraire, il cache ses mérites. C'est le sens de : « Yater méréehou tsadik ». Tu veux apprendre la droiture de ton prochain ? Le mot « yater » vient de la racine signifiant explorer, scruter (« latour ») ; il faut observer discrètement le juste afin d'apprendre de ses bonnes actions.
« Et la voie des méchants les égare » : la voie des méchants, dit le Gaon de Vilna, s'exprime au grand jour. Le méchant fait tout pour le spectacle, pour que tout le monde le voie et l'admire. Quelle en est la conséquence ? L'un fait comme lui, l'autre l'imite, et un troisième lui emboîte le pas. Comme tous leurs actes sont étalés au grand jour, cela égare la multitude. En revanche, le juste accomplit ses bonnes actions dans l'intimité, et quiconque veut apprendre de son compagnon à devenir vertueux doit épier et scruter ses actes. Il est facile d'apprendre des impies, car tous leurs mauvais penchants s'affichent publiquement ; c'est pourquoi tant de gens s'égarent à leur suite et les imitent.
Le Malbim explique : le tsadik ne se fie pas aveuglément à sa propre voie. Il s'examine constamment, se remet sans cesse en question et n'est jamais absolument persuadé d'avoir raison. Le Malbim ajoute qu'il existe une différence entre un tsadik (juste) et un 'hakham (sage) : le sage a reçu la sagesse de ses maîtres, il possède les voies et les fondements de la sagesse tels qu'il les a appris. Le tsadik, quant à lui, agit selon l'habitude : il a observé les autres et agit comme eux, sans avoir nécessairement reçu les voies de la sagesse de ses pères. Telle est la définition du tsadik par rapport au sage : c'est en observant les actes d'autrui et en se mettant en quête de leurs modèles qu'il devient juste. « Yater méréehou » : il explore la piété de son compagnon, et c'est ainsi qu'il devient vertueux.
Selon cette interprétation, précise le Malbim, la lettre Mem de « méréehou » fait partie de la racine, comme dans « 'haver méréehou » : il ne s'agit pas de la préposition « de ses amis » mais d'un Mem radical désignant son compagnon. Il existe une autre possibilité : « yater » dérive du mot surplus, abondance ; l'homme ajoute et enrichit ses propres actions grâce à son vertueux compagnon. Autrement dit : comment puis-je accroître ma propre piété ? « Méréehou » : en observant ce que fait mon prochain, je me dis : moi aussi, je veux accomplir une telle mitsva, moi aussi, je veux atteindre un tel perfectionnement et m'élever à un tel niveau. Dès lors, le Mem est une préposition : c'est à partir de ce qu'il perçoit chez son compagnon qu'il devient un tsadik.
« Et la voie des méchants les égare » : le méchant, lui, a sa propre voie tracée. Il est sûr de lui, il sait ce qu'il fait, il n'a ni doutes ni hésitations, et accomplit tous ses méfaits d'un cœur serein. C'est là tout son malheur : sa route est toute tracée et il ne se remet jamais en question. « Peut-être ai-je tort ? Peut-être ce que j'ai dit est-il faux ? Devrais-je regretter ce que j'ai dit à Untel, ou ai-je mal agi ? » Il ne se pose jamais ces questions. Et s'il y a une erreur, certes il y en a une, mais ce sont les autres qui se sont trompés : « Moi, on peut me faire confiance, je ne me trompe jamais, et même à cet instant où je te parle, je ne me trompe pas, sache-le, j'ai toujours raison ! » Telle est la voie des méchants, et c'est précisément leur démarche qui les égare, car leur principe est de n'apprendre de personne, d'avancer avec une assurance aveugle, de persister dans leurs vanités et de rester convaincus qu'ils ont raison et que le monde entier a tort.
לֹא יַחֲרֹךְ רְמִיָּה צֵידוֹ וְהוֹן אָדָם יָקָר חָרוּץ׃ (כז) - La fraude ne rôtira pas son gibier, mais le bien précieux d’un homme, c’est d’être zélé.
Rabbénou Yona explique : l'homme trompeur ne tirera aucun profit de ce qu'il a chassé, amassé et accumulé par la ruse, et cela ne lui sera d'aucune utilité. Et que signifie le terme « ya'harokh » ? Le Ralbag explique que, de même que celui qui capture du gibier le passe au feu - c'est-à-dire le fait rôtir pour le consommer -, de même, si le gibier a été acquis par la fraude, « il ne le rôtira point » : il n'en viendra jamais à le manger. Autrement dit, celui qui spolie et accumule des richesses par la tromperie n'y trouvera aucune réussite, et n'en tirera ni honneur, ni bénédiction, ni succès.
« Mais le bien précieux d’un homme, c’est d’être zélé » : si vous voyez un homme d'honneur, estimé de tous, qui possède une fortune, sachez que ces biens pour lesquels on le respecte ont été acquis honnêtement. S'il les avait amassés par la tromperie, il relèverait de la première partie du verset : « la fraude ne rôtira pas son gibier » - il n'en mangerait pas, n'en profiterait pas et n'en tirerait aucun honneur. Mais s'il s'agit de la fortune d'un homme digne, honoré pour ses biens, sachez qu'il est « zélé », qu'il a bâti sa richesse par son ardeur et non par des voies malhonnêtes, car ces dernières ne lui vaudraient aucun respect.
Une autre explication est avancée : « et le bien le plus précieux d'un homme, c'est le zèle ». Quelle est la richesse la plus précieuse qu'un être humain puisse posséder ? L'assiduité, le dynamisme. La plus grande bénédiction en l'homme, son capital suprême, c'est cette diligence active, car quiconque en est pourvu est voué à réussir.
Rabbi Yerou’ham Leibovitz de Mir, qui possédait une connaissance extraordinaire des profondeurs de l'âme humaine, disait un jour : si l'on examine le dénominateur commun de tous les grands de ce monde - pas uniquement dans le domaine de la Torah, mais dans tous les secteurs : le sport, la science, l'économie, la politique -, on découvre un trait distinctif universel : l'ambition. Celui qui a de l'ambition réussit, et celui qui en manque, qui n'a pas cet élan intérieur, ne réussira pas. L'homme sans ambition est un paresseux : « Je n'ai pas la force », « Pas maintenant », « Ce n'est pas grave », « Même si je fais des efforts, où irai-je donc, tant d'autres sont bien meilleurs que moi » - c'est l'attitude d'un homme résigné, sans ressort. En revanche, celui qui se dit : « Je réussirai avec l'aide d'Hachem, je vais faire des efforts ; certes, il y a de nombreux prétendants, mais je vais réussir, et quiconque redouble d'efforts parvient à de meilleurs résultats », celui-là ira loin et laissera tout le monde derrière lui. Mais sans ambition, l'homme ne réalisera jamais rien. Et quelle est la plus grande richesse qu'un homme puisse acquérir ? Être zélé, posséder cette vigueur, ce moteur intérieur : il n'est pas de capital plus précieux.
Le Gaon de Vilna rapporte les paroles de nos Sages sur la pratique de la chasse. Lorsqu'un chasseur capture des oiseaux, il doit veiller à ce que l'animal ne s'envole pas, sans quoi, le temps d'attraper le suivant, le premier s'est déjà échappé. S'il souhaite tuer la prise sur-le-champ, passe encore ; mais s'il ne sait pas pratiquer la che’hita rituelle et doit l'amener en ville, il ne part généralement pas en expédition avec des cages. L'usage était alors de lui lier les pattes, mais l'oiseau pouvait encore sautiller. C'est pourquoi on lui roussissait les ailes : une fois les pennes brûlées, il lui était impossible de voler. Nos Sages enseignent ainsi : si un homme chasse sans roussir les ailes de l'oiseau, il ne lui restera rien en main, car la proie s'envolera.
Et pourquoi ne lui roussirait-il pas les ailes ? Le Metsoudat David explique : le fraudeur ne brûle pas les ailes de l'oiseau, car celui-ci paraît ainsi plus intact, plus corpulent, et produit un bien meilleur effet au moment de la vente. En revanche, les ailes roussies, l'oiseau a piètre allure et se vend moins cher. L'homme trompeur préfère donc le présenter tout gonflé de plumes. Où retrouve-t-on chez nos Sages l'idée qu'un oiseau au plumage volumineux donne l'illusion de la grandeur ? Dans l'offrande du pauvre : lorsqu'un indigent apporte des tourterelles ou de jeunes colombes, on ne brûlait pas les ailes au préalable, mais on élevait l'oiseau sur l'autel avec ses ailes et ses plumes. Nos Sages demandent : pourquoi agir ainsi, alors qu'aucune odeur n'est plus fétide que celle des plumes qui brûlent ? La réponse est la suivante : pour que le sacrifice du pauvre ait de l'allure, afin qu'il ne voie pas le riche parader avec superbe en pensant : « J'ai apporté un taureau d'une tonne et demie, et toi, qu'as-tu offert ? Deux cents grammes ! » Pour lui procurer un sentiment honorable, on présente l'offrande avec ses ailes et tout son plumage, ce qui donne du volume et un aspect imposant. (Soit dit en passant, le Temple était largement aéré pour évacuer les odeurs, et la ‘Azara - la cour intérieure - n'avait pas de toit. Seuls le Heikhal et certaines salles étaient couverts, mais tous les lieux d'immolation se trouvaient dans la cour, qui était à ciel ouvert, de sorte que toute la fumée montait directement vers le ciel. C'est un détail que beaucoup ignorent.)
Ainsi, le trompeur ne roussit pas les ailes de son gibier, car il souhaite qu'il paraisse grand et beau. Selon le Metsoudat David, c'est une parabole sur celui qui ferme sa main et refuse de donner la tsédaka : il se dit « je ne brûlerai pas les ailes, je ne prélèverai rien de mes biens pour la charité » - mais quel en est le dénouement ? L'oiseau tout entier finit par s'envoler, et tout son argent est perdu. Ce qui préserve la fortune, c'est précisément la tsédaka, conformément à la maxime de nos Sages : « Le sel de la richesse, c'est d'en retrancher » (mela’h mamon ‘hasser) - tu veux saler tes biens pour les conserver durablement ? Diminue-les, donnes-en une part. Il existe aussi la variante « ‘hessed » (la bonté), mais l'idée reste la même.
Et cette même leçon, souligne le Gaon de Vilna, s'applique à l'étude de la Torah. Car le verset ne vient pas simplement nous prodiguer des conseils financiers, mais nous parler de l'essentiel de l'existence : l'engagement dans la Torah. Si un homme chasse et roussit les ailes, c'est-à-dire s'il étudie puis révise, s'il apprend et répète inlassablement, son savoir s'ancre et perdure. En revanche, « la fraude ne rôtira pas son gibier » : celui qui acquiert des connaissances sans en brûler les ailes, sans les réviser ni les approfondir, se berce d'illusions ; c'est un leurre, et rien ne subsistera entre ses mains.
« Et la fortune d'un homme précieux est diligence » - et qu'est-ce que « précieux et diligent » (yakar 'harouts) ? Le Gaon de Vilna explique : « précieux », c'est la Torah ; « diligent », ce sont les mitsvot. Et celui qui détient une véritable fortune - c'est-à-dire la sainte Torah -, comment y est-il parvenu ? Parce qu'il a révisé, répété et réétudié sans relâche. Un tel homme a une fortune entre les mains. Et pourquoi l'appelle-t-on fortune (hôn) ? Observez ce calcul : combien avons-nous de livres de la Torah ? Cinq, soit la lettre Hé (ה). Combien d'ordres de la Mishna ? Six, soit la lettre Vav (ו). Et combien de portes de l'entendement pour saisir tout cela ? Cinquante, soit la lettre Noun (נ). Voilà le mot « Hôn » (הון, 5-6-50). On dit d'un tel homme qu'il possède une fortune : cinq livres de la Torah, six ordres de la Mishna, et il a atteint les cinquante portes de l'entendement dans toutes leurs dimensions. Un homme qui possède tout cela est véritablement « yakar 'harouts » : précieux, car il a mérité la Torah, le bien le plus précieux au monde, auquel rien de ce que l'on désire ne peut être comparé ; et aussi « 'harouts », c'est-à-dire un bien d'une grande valeur qui s'écoule avec empressement. Vous le proposez, et chacun veut vous l'acheter, chacun veut recevoir de vous. Observez un grand maître qui vient dispenser un cours : une simple affichette, et deux ou trois mille personnes affluent. Pourquoi ? Un grand maître enseigne ! C'est cela « 'harouts », une valeur recherchée qui part instantanément, que les gens s'empressent d'acquérir.
Le Malbim explique que l'homme trompeur est l'antithèse de l'homme diligent. Qu'est-ce qu'un trompeur ? C'est celui qui s'enrichit par la fraude. La preuve en est que la capture d'un oiseau s'opère elle-même par la ruse - non pas que le chasseur soit nécessairement un escroc, mais l'acte repose sur le piège et l'artifice. Comme il est dit : « Telle une cage pleine d'oiseaux, ainsi leurs maisons sont pleines de fraude », passage où l'on retrouve également l'association entre la chasse aux oiseaux et la tromperie.
Dès lors, celui qui ne se fatigue pas pour acquérir des biens par la diligence, l'effort et le travail, mais cherche l'argent facile - et l'argent facile s'obtient par le vol, la tromperie et les combines -, un tel homme est contraint de cacher son gibier afin que nul ne le voie. Car si on le voyait, on lui demanderait : d'où s'est-il procuré tout cela ? D'où l'as-tu volé ? En revanche, celui qui avance avec droiture et intégrité n'a absolument rien à cacher. Nous l'avons déjà souligné : « Elle s'est cachée » (venistera), et quelle en est la suite ? « Et elle s'est souillée » (vehi nitma'ah). Si l'on est contraint de dissimuler, c'est qu'il y a là quelque chose de malsain, une souillure morale. Sinon, pourquoi se cacher ? Que tout soit manifeste ! Mais celui qui cache son argent - afin d'échapper au regard du fisc ou à la curiosité d'autrui, de peur que l'on ne vienne lui demander d'où provient cette fortune et qui il a dépouillé -, l'homme malhonnête est condamné à tout orchestrer dans la clandestinité.
De là découle une interprétation originale du Malbim sur le verset : « Le fraudeur ne rôtira pas son gibier » (lo ya'harokh remiya tsédo) - « ya'harokh » étant ici rattaché au verset « regardant par les treillis » (metsits min ha-'harakhim, les fentes). Ce qu'un homme acquiert par tromperie, l'argent qu'il a pris frauduleusement, il veille à ce que nul n'épie à travers les fentes pour apercevoir son gibier : que personne ne voie l'argent qu'il a amassé, ses profits et ses possessions, car on commencerait aussitôt à enquêter sur leur origine, et l'on découvrirait qu'il a volé ici, spolié là et profité malhonnêtement. Mais « les biens d'un homme diligent sont précieux » (ve-hon adam yakar 'harouts) : une fortune acquise avec assiduité et labeur est une richesse précieuse et féconde - au sens de « la main des diligents dominera » - ; un tel homme n'a nullement besoin de la cacher, il ne craint pas qu'on l'aperçoive et n'en conçoit aucune inquiétude.
בְּאֹרַח צְדָקָה חַיִּים וְדֶרֶךְ נְתִיבָה אַל מָוֶת׃ (כח) - Dans le sentier de la justice se trouve la vie, et sa voie frayée ne mène point à la mort. (28)
Rabbénou Yona explique : bien souvent, des années de vie sont accordées à l'homme pour prix de la tsédaka qu'il a accomplie. C'est un principe clair et évident : « la tsédaka sauve de la mort ». Même pour un scélérat tel que l'impie Nabuchodonosor, dès lors qu'il fit la charité, le malheur fut suspendu et ne l'atteignit pas immédiatement. Comme nous le voyons chez Nabuchodonosor, on lui accorda un répit d'une année entière, ajournant le décret annoncé dans son songe où il était voué à devenir semblable aux bêtes des champs, ainsi qu'il est rapporté dans le livre de Daniel : « Rémous tes péchés par la tsédaka » - rachète-les par la bienfaisance - « et tes fautes en ayant pitié des pauvres ». Ainsi, « dans le sentier de la justice se trouve la vie » : cela lui donne la vie, le protège et le sauve.
Il ajoute encore : il faut déduire de ce verset que le juste ne laisse jamais son cœur vagabonder vers le vide, et que toutes ses pensées sont vouées à la droiture. Selon ce sens, « tsédaka » ne désigne pas seulement l'aumône matérielle, mais la justice elle-même (tsédek), comme s'il était dit : « dans le sentier de la droiture se trouve la vie ». Le juste qui chemine constamment dans la voie de la rectitude, et dont toutes les pensées sont habitées par la vérité, l'intégrité et le service divin, trouvera la vie sur son chemin. Et le juste, comme nous l'avons enseigné, ne s'autorise pas même une parole futile : « La bouche du juste produit la sagesse ».
À ce sujet, Rabbénou Yona énonce un principe fondamental : la sanction de celui qui laisse son esprit s'égarer dans la futilité est plus sévère que celle encourue pour des propos futiles. Pourquoi ? Parce qu'il gaspille la partie la plus noble de l'être humain, à savoir la conscience intellectuelle (le da'at). Nous avons déjà explicité cette idée d'après l'enseignement du Rambam. Qu'est-ce qui est le plus grave : une faute commise en acte ou une faute commise en pensée ? La Guémara affirme que la pensée est plus pernicieuse. Évidemment, lorsqu'il y a un passage à l'acte, il s'accompagne le plus souvent d'une pensée, ce qui le rend grave à double titre ; mais la question porte sur la comparaison : qu'est-ce qui est pire, un acte sans intention ou une pensée coupable sans passage à l'acte ? La réponse est claire : « Les pensées de péché sont plus nocives que le péché lui-même ». C'est là le sens du commandement : « Tu feras un garde-corps pour ton toit, afin de ne pas mettre de sang sur ta maison si quelqu'un venait à en tomber ». Quel est le toit de l'homme ? C'est sa tête, son cerveau, placé au sommet. Pose-lui un garde-corps afin qu'il ne verse pas dans les égarements étrangers et les mauvaises pensées, « de peur que quelqu'un n'en tombe » - car c'est par une pensée étrangère que l'homme peut faire une chute spirituelle. D'ailleurs, le mot hébreu « Ma'aké » (מעקה, garde-corps) forme les initiales de : Hirhouré avéra kachim mé-avéra (les pensées de transgression sont plus dures que la transgression).
Le lieu le plus sublime chez l'homme est le cerveau, qui correspond spirituellement au Saint des Saints. Or, une profanation commise dans le Saint des Saints est infiniment plus grave qu'une faute dans le parvis (la 'Azara), et plus grave encore qu'une faute sur le mont du Temple, à Jérusalem, en terre d'Israël ou en dehors de la Terre sainte. Plus le lieu est éloigné du sanctuaire de la sainteté, moins la transgression est lourde de conséquences directes. C'est pourquoi le juste se garde non seulement des paroles vaines, mais aussi des pensées stériles : celui qui abandonne son esprit à la vacuité encourt une faute plus lourde que par le bavardage vain, car il altère sa dimension la plus élevée, celle du cerveau et de la pensée pure.
Dans ce même ordre d'idées : la demeure de la Néchama se trouve dans le cerveau, celle du Roua'h dans le cœur, et celle du Néfesh dans le foie. Le foie assure le filtrage du sang, or « le sang, c'est le Néfesh ». Le cœur est le siège de la puissance et de la gouvernance sur l'ensemble du corps, ce qui correspond au Roua'h. Enfin, la dimension suprême est la Néchama - et en vérité, la Néchama ne réside pas dans la matière cérébrale elle-même, mais relève d'une lumière enveloppante (or makif) : elle plane au-dessus de la tête de l'homme et projette des étincelles de sa clarté à l'intérieur de son esprit. C'est en cela qu'elle constitue la part la plus élevée et la plus sainte de l'être humain.
Et plus l'atteinte portée par l'homme touche des sphères élevées, plus le dommage est grand. Définissons les choses ainsi : entre un Tsadik qui commet une faute et un impie qui commet une faute, lequel cause le plus grand dommage ? Assurément le Tsadik, car il se tient dans des mondes supérieurs, et là-bas, une faute ou un manquement, fût-il infime, est considéré comme une faille majeure. À propos de Moché Rabbénou, il est dit : « Puisque vous n'avez pas cru en Moi » ; mais Moché manquait-il de foi ? Un homme qui s'entretient avec le Saint, béni soit-Il, et dont il est dit « dans toute Ma maison, il est fidèle », comment peut-on dire de lui « vous n'avez pas cru en Moi » ? C'est qu'au niveau où il se trouve, la faute la plus subtile, pour laquelle les commentateurs se sont épuisés à trouver une explication, est déjà considérée chez lui comme un manquement. De même, une atteinte portée à la partie de la Néchama, à l'esprit, est infiniment plus grave qu'une atteinte portée au corps, au plan physique. Et il faut le souligner à nouveau : lorsqu'un homme porte atteinte à son corps, il porte généralement aussi atteinte à son âme, car il n'agit pas sans conscience mais avec discernement, ce qui ne rend pas la faute moins grave.
Le Malbim rappelle la distinction qu'il a déjà enseignée entre Derekh, Ora'h et Netiva. La « Derekh » est la grande voie principale, celle qui mène d'une ville à l'autre. L'« Ora'h » est la bifurcation qui quitte la route principale pour rejoindre les villages et les bourgades. Quant au « Netiv », c'est le sentier des particuliers, emprunté par quelques individus isolés - un chemin privé au sein du bourg, comme une allée menant au domaine d'un homme.
La droiture (Tsedaka), qui relève des mitsvot entre l'homme et l'Omniprésent, est appelée « Ora'h ». Pourquoi ? Parce que celui qui se conduit avec justice et marche avec droiture devant Hachem, béni soit-Il, se démarque de la masse. Ce n'est pas la voie de la multitude, et tout le monde ne l'emprunte pas. Les Tsadikim ne sont pas de parfaits isolés, mais ils ne forment pas le grand nombre. C'est pourquoi le verset ne dit pas qu'il « marche sur la Derekh », car la Derekh est destinée à la multitude, or la multitude n'est pas composée de justes - mais il avance sur l'Ora'h des justes, une voie que peu empruntent. Et sur cet Ora'h - « בְּאֹרַח צְדָקָה חַיִּים » : il acquerra la vie, tant la vie de ce monde-ci que celle du monde futur, comme il est écrit : « que l'homme accomplira et par lesquels il vivra ».
Mais le verset ajoute : sache que la justice possède aussi un Netiv. Et qu'est-ce qu'un Netiv ? Une sente réservée à des êtres d'exception, solitaires, comme il est dit : « Un sentier que l'oiseau de proie ne connaît point ». Et qui sont ceux qui ont marché sur ce sentier ? Moché Rabbénou, Élie le prophète, Pin'has - des hommes qui se sont sanctifiés au point d'égaler les anges du service divin, et dont la justice s'apparente à celle des créatures célestes, s'étant spiritualisés par leur piété à l'égal des anges. Ici, même parmi les Tsadikim, la plupart n'y ont pas accédé, seuls les plus éminents d'entre eux y sont parvenus. Voilà pourquoi il ne s'agit plus d'un Ora'h mais d'un Netiv, réservé à de véritables exceptions : des hommes ayant atteint le niveau des êtres célestes au point que l'ange de la mort n'a aucune prise sur eux - ils sont entrés vivants au Gan Éden comme Élie, ou sont morts du baiser divin comme Moché Rabbénou, ayant réussi à élever le corps et à le hisser aux degrés les plus sublimes.
Le Malbim poursuit : lorsqu'un tel homme se dépouille de son corps, où parvient son âme ? Dans le monde des anges, le monde des âmes. Et là-bas, lorsqu'il est ainsi détaché de son enveloppe corporelle, s'agit-il d'un Netiv, d'un Ora'h ou d'une Derekh ? Là-haut, être dépouillé du corps est la norme commune ; par conséquent, dans ces hauteurs, il se trouve déjà sur la « Derekh », puisque tous les anges et les êtres célestes y partagent cet état. Mais toute sa grandeur réside dans le fait d'avoir su atteindre ce niveau tout en étant encore revêtu d'un corps. Concernant Élie le prophète, il est écrit qu'il laissa son corps dans l'un des lieux célestes et spirituels avant de poursuivre son ascension, car avec le corps matériel lui-même, il est impossible d'atteindre le sommet absolu ; il en fut de même pour Moché Rabbénou. C'est pourquoi, là-haut, on les qualifie déjà d'êtres « sur la Derekh », mais ici-bas, dans ce monde matériel, cela s'appelle un « Netiv » : car parvenir ici à un tel degré de sainteté, élever le corps à une pureté telle qu'il n'a même pas besoin, à sa mort, d'en être séparé - « J'ai vu les hommes d'élite, et ils sont peu nombreux ». Par rapport au reste des créatures humaines, on dit alors qu'il marche sur un sentier d'exception.
C'est précisément ce qu'énonce le verset : « בְּאֹרַח צְדָקָה חַיִּים » - celui qui marche sur l'Ora'h, qui n'est pas la route commune suivie par tous, mais qui agit en Tsadik sur cette voie de traverse, mérite la vie dans ce monde-ci et la vie dans le monde futur. « וְדֶרֶךְ נְתִיבָה אַל מָוֶת » - quant à celui qui appartient au Netiv, à l'élite clairsemée des justes, et qui de là a rejoint la « Derekh » d'en haut pour côtoyer les anges et les saints célestes dans les cieux, où l'absence de corporéité constitue désormais la voie commune, chez lui règne « אַל מָוֶת », la mort ne l'atteint nullement. Car pour le premier, le texte promet « la vie », c'est-à-dire la vie dans ce monde-ci, après quoi il quittera ce monde pour jouir de la vie dans le monde futur. Mais celui qui a atteint ce stade supérieur du Netiv, frayé par une poignée d'élus, parvient pour ainsi dire dans le monde futur avec son corps, et alors « אַל מָוֶת » : même la mort n'a point d'emprise sur sa dépouille, en raison de son immense sainteté et de son élévation spirituelle.
Les trois versets qui clôturent le chapitre dépeignent trois degrés d'élévation. « יָתֵר מֵרֵעֵהוּ צַדִּיק » : le Tsadik sait céder le pas, s'examine lui-même et recherche la discrète conduite vertueuse des justes dissimulés, tandis que l'impie, sûr de sa démarche, accomplit tout ostensiblement pour le paraître, et cette voie trompeuse l'égare tout en égarant ceux qui l'imitent. « לֹא יַחֲרֹךְ רְמִיָּה צֵידוֹ » : les biens amassés par la fraude sont dépourvus de bénédiction, leur détenteur est contraint de les cacher à tous les regards, et ils finissent par s'envoler comme un oiseau dont les ailes n'ont pas été roussies ; à l'inverse, les biens acquis par un labeur assidu forment une richesse précieuse qu'il n'est point besoin de dissimuler - et par-dessus tout la richesse véritable : l'assiduité dans l'étude de la Torah, la révision constante et l'approfondissement, qui constituent le trésor précieux de l'homme diligent (« יָקָר חָרוּץ »). « בְּאֹרַח צְדָקָה חַיִּים » : la droiture prodigue la vie et préserve de la mort, et quiconque voue toutes ses pensées à la rectitude sans laisser son cœur à l'oisiveté mérite la vie dans ce monde-ci et dans le monde futur, tandis que les êtres d'élite ayant foulé le Netiv accèdent au privilège suprême où même la mort n'a aucun pouvoir sur eux.