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Chapitre 12 - L'amour du moussar et la voie de la vie - Partie 6

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Introduction : la puissance de la parole

Le chapitre 12 des Proverbes traite abondamment de la puissance de la bouche et des voies de la sagesse. Dans ce cours, nous nous pencherons sur deux versets : le premier traite de la valeur de la parole par rapport à l'acte, et le second de la différence entre l'insensé qui suit ses propres yeux et le sage qui écoute le conseil. Ces deux versets réunis nous enseignent un principe fondamental : l'homme ne se mesure pas seulement à ce que font ses mains, mais aussi à ce qui sort de sa bouche et à ce que ses oreilles sont prêtes à accueillir.

מִפְּרִי פִי־אִישׁ יִשְׂבַּע־טוֹב וּגְמוּל יְדֵי־אָדָם יָשִׁיב לוֹ׃ (יד) - Du fruit de la bouche d'un homme, il se rassasie de bien, et le salaire des mains de l'homme lui sera rendu. (14)
Rachi et Rabbénou Yona : ne sous-estime pas la parole

Rachi explique : « Du fruit de la bouche d'un homme » - par la récompense de la bouche de ceux qui étudient la Torah, ils jouissent du bien en ce monde et le capital leur est réservé pour le monde futur.

Rabbénou Yona explique que le verset vient éveiller l'homme à rechercher la justice et à acquérir des mérites par sa parole. On aurait pu penser que seule l'action concrète accomplie par les mains possède une valeur : donner la tsedaka, aider quelqu'un à porter une lourde charge, mettre les téfilines, prendre le loulav - chaque acte physique a une grande valeur. Mais lorsqu'un homme parle, on pourrait se dire : « Après tout, ce ne sont que des paroles, cela ne vaut pas une action concrète ». C'est pourquoi le verset affirme : sache que même lorsqu'un homme ne possède que le fruit de sa bouche, il sera rassasié de bien grâce à cela - pas moins que ce que le salaire des mains de l'homme lui rendra, pas moins que ce qu'il recevrait pour des actes accomplis de ses mains.

Rabbénou Yona apporte des exemples : un homme qui médite la sagesse, parle de paroles de Torah, donne un bon conseil à son prochain, soutient la vérité, sanctifie le Nom divin, détourne la multitude de la faute - comme il est écrit : « La bouche du juste est une source de vie ». Tous ces actes s'accomplissent par la parole. Sont-ils inférieurs aux actes manuels ? Redonner vie au cœur des opprimés et des brisés - est-ce moins bien que celui qui « blanchit les dents plus que le lait », en offrant un sourire chaleureux à son prochain ? Le verset établit une comparaison : de même que l'homme accomplit des actes et en retire une immense récompense, de même est la part et le mérite de celui qui prononce des paroles pures.

D'ailleurs, nos Sages ont déjà enseigné : « Plus grand est celui qui fait faire que celui qui fait ». Si l'un sollicite un don et que l'autre donne l'argent, à qui revient le plus grand mérite ? À l'incitateur. Or, examinons la chose : qu'a fait le donateur ? Une action concrète. Et qu'a fait celui qui l'a sollicité ? Il a parlé. Preuve en est que la parole ne le cède en rien à l'action. Il ne faut donc pas mépriser la parole : « Du fruit de la bouche d'un homme, il se rassasiera de bien ».

« Yachiv » et « Yachouv » : le mal retourne à son auteur

On peut également expliquer que « le salaire des mains de l'homme » se réfère aux fautes de l'homme, pour lesquelles il recevra rétribution et sera puni selon ses actes. Et pourquoi lisons-nous Yachiv (« Il rendra ») alors qu'il est écrit Yachouv (« il reviendra ») ? Cela fait allusion à ce qui est écrit : « De la bouche du Très-Haut ne sortent ni les maux ni le bien » - lorsqu'un malheur arrive, ce n'est pas le Saint béni soit-Il qui l'a envoyé, mais c'est l'homme qui l'a attiré sur lui-même par ses actes. Comme il est dit : « La sottise de l'homme pervertit sa voie, et c'est contre l'Éternel que son cœur s'irrite » - l'homme se nuit à lui-même par ses mauvaises actions, suscite contre lui des forces destructrices, puis s'en prend au Tout-Puissant. Or, « car Il n'afflige pas de bon cœur » - la souffrance éprouvée ne procède pas de la volonté divine. C'est pourquoi le texte écrit (Kétiv) est Yachouv, pour t'enseigner : ce que tu fais retournera vers toi. Ne crois pas que tu as jeté un acte et que tu peux t'en aller ; le tort que tu as semé te poursuivra. Et la lecture orale (Kéri) est Yachiv, car il semble qu'Hachem te rétribue - mais en vérité, c'est ton propre acte qui revient vers toi, et ce n'est pas le Saint béni soit-Il qui t'a infligé un mal étranger.

Le Gaon de Vilna : la récompense de celui qui réprimande, même s'il n'est pas écouté

Le Gaon de Vilna relève une nuance dans le changement de terme : d'abord « du fruit de la bouche d'un Ich », puis « et le salaire des mains d'un Adam ». Quelle est la différence ? Le terme Ich évoque l'autorité et l'importance, comme dans les versets « C'est à vous, hommes (Ichim), que je fais appel », « N'es-tu pas un homme (Ich) ? » ou encore « Qui t'a établi comme chef (Ich) et juge sur nous ? ».

Salomon vient nous enseigner qu'un homme doit toujours réprimander son prochain pour ses mauvaises actions, comme il est écrit dans la Torah : « Tu réprimanderas ton prochain ». Et lorsque tu lui fais des reproches et qu'il corrige ses voies - qui y gagne ? C'est toi. En effet, toutes les mitsvot qu'il commencera à accomplir seront également portées à ton crédit. « Du fruit de la bouche de l'homme » - du fruit de la bouche avec laquelle tu l'as réprimandé - « il sera rassasié de bien ».

Mais que se passe-t-il si tu as parlé encore et encore, et que tes paroles sont tombées dans l'oreille d'un sourd ? La personne n'a pas voulu changer, elle persiste dans ses habitudes comme par le passé et rien n'a bougé. As-tu quand même une récompense ? Le Gaon de Vilna rapporte une idée admirable au nom du saint Ari, et cela est également mentionné au nom du Zohar : si tu as réprimandé autrui et qu'il n'a pas accepté le reproche, ne crois pas que tu repartes les mains vides. Sache que tu prends l'étincelle sainte qui résidait en lui - et c'est là le secret de : « S'il a mérité, il prend sa part et la part de son compagnon au Gan Éden ». Il n'y a aucune situation où tu sois perdant : s'il commence à accomplir des mitsvot grâce à tes paroles, tu obtiens une part du mérite de ses mitsvot ; et s'il ne les accomplit pas, tu prends la bonne part qui était en lui - cette bonne part s'épure et s'attache à toi, tandis qu'il prend la mauvaise part qui était en toi et celle-ci s'attache à lui. Il s'avère donc que l'homme se purifie en réprimandant son prochain, même quand ce dernier n'a rien écouté.

On a pu faire remarquer avec humour qu'il y a là une défense en faveur de ceux qui disent : « Je ne veux pas aller écouter de conférences, je ne veux pas entendre de drachot. » Pourquoi ? Quoi qu'il en soit : faire téchouva, ils n'en ont pas envie, alors pourquoi iraient-ils écouter ? Pour qu'on leur retire leurs mérites et leur bonne étincelle, au point qu'il ne leur reste même plus leur part au Gan Éden ? Pour autant qu'on puisse juger ces personnes favorablement.

Et tel est le verset : « Du fruit de la bouche de l'homme » - même si tu as fait des reproches et que ce fruit n'a en apparence rien produit, et qu'il n'a pas fait téchouva - « il sera rassasié de bien », tu reçois la part de sa bonne étincelle. Et s'il t'a écouté et a commencé à mettre les téfilines, à respecter Chabbat, à prendre le loulav et à accomplir toutes les mitsvot - « et l'action des mains de l'homme lui sera rendue », tu reçois aussi la rétribution des actes qu'il accomplit de ses mains. D'une façon ou d'une autre, tu es gagnant.

« Israël est saint » : le corps de la mitsva et l'âme de l'intention

D'après cela, on a expliqué les paroles de la Guémara : « Israël est saint » - il en est un qui veut donner mais n'a rien, et il en est un autre qui a de quoi donner mais ne le veut pas. Pour le premier, on comprend : il est vraiment à plaindre, son cœur est rempli du désir de donner et de partager mais il n'a rien - on peut bien le qualifier de saint. Mais celui qui a les moyens et ne veut pas donner, peut-on l'appeler saint ? Les Tossafot y soulèvent cette question et expliquent qu'il s'agit d'un homme contraint de donner sans avoir le choix : quelqu'un lui a rendu visite et, n'ayant pas d'autre issue, il a été forcé de lui servir à manger. En fin de compte il a donné, certes à contrecœur - et c'est pourquoi « Israël est saint ». Pourtant cela reste étonnant : un homme qui a donné de cette façon, peut-on l'inclure dans la sainteté d'Israël ?

Mais on explique : chaque mitsva qu'un homme accomplit crée un ange. Tu as accompli une mitsva sans intention - tu as créé le corps d'un ange sans âme, car toi aussi, tu as accompli cette mitsva sans âme, sans la kavana. Et si un homme a désiré ardemment faire une mitsva mais n'en a pas eu l'occasion - il n'avait pas d'argent à donner, ou bien il a attendu en vain que des téfilines lui parviennent - il a engendré l'âme d'un ange sans corps, puisqu'il n'y a pas eu d'acte matériel. Que fait le Saint, béni soit-Il ? Comme on le rapporte au nom de Rabbi Zoucha : Il prend le corps issu de celui qui a accompli la mitsva sans intention, et l'âme issue de celui qui a seulement eu l'intention et le désir sans pouvoir agir concrètement, et Il les unit. Et c'est là le sens de « Israël est saint » - ensemble ils sont saints, car de l'action conjointe de ces deux-là est créé un ange complet.

Les quatre espèces : que les unes viennent expier pour les autres

D'après cela, on explique le lien entre le myrte (hadass) et le loulav. Nos Sages, de mémoire bénie, ont enseigné au sujet des quatre espèces : que les unes viennent expier pour les autres. Le myrte a une odeur mais n'a pas de saveur - les mitsvot sans la Torah. Le loulav, issu du dattier, a de la saveur mais n'a pas d'odeur - la Torah sans les mitsvot. Ils se complètent mutuellement. Tout comme le vouloir et l'acte se complètent, de même la Torah de l'un et les mitsvot de l'autre se complètent.

Mais qu'en est-il du saule ('arava) et du cédrat (étrog) ? Le cédrat a le goût et l'odeur et n'a besoin de rien, tandis que le saule ne fait apparemment que recevoir. Dans le cas du myrte et du loulav, chacun a apporté quelque chose et a reçu quelque chose, mais le cédrat semble ne rien recevoir - en quoi cette association lui est-elle avantageuse ? La difficulté réside dans le fait que nos Sages ont dit : « Que les unes viennent expier pour les autres », ce qui implique que tous ont un gain dans cette affaire ; il n'est pas dit « que le cédrat vienne expier pour le saule », mais bien un équilibre réciproque.

Et l'explication repose sur ce que nous avons développé : lorsque le tsaddik réprimande le racha, le cédrat influe sur le saule. Si le saule a répondu favorablement et a commencé à diffuser son parfum et son goût, que le racha a changé - le tsaddik y gagne, car le Saint, béni soit-Il, lui accorde une part dans la récompense de ses mitsvot. Et si le saule n'a pas accepté la réprimande, dira-t-on que le cédrat en sort perdant ? Les commentateurs affirment : le cédrat y a gagné lui aussi. Il y a dans le saule une étincelle sainte qui le fait vivre, et sa bonne étincelle s'attache à l'étincelle sainte du tsaddik. Le tsaddik recueille les mérites de cet homme, et la mauvaise étincelle présente chez le tsaddik - car « il n'est point de juste sur terre qui fasse le bien sans faillir », et lui aussi porte une infime imperfection - passe au saule. Le racha prend sa part et la part du tsaddik au Guehinnom, et le tsaddik prend sa part et la part du racha au Gan Éden. Cette association s'avère donc avantageuse même pour le cédrat. Et l'enseignement à en tirer est que même lorsqu'un homme a agi sans succès apparent, il finira toujours par en retirer un profit.

Le Malbim : la bouche est le fruit de l'homme

Le Malbim explique que l'homme est comparé à l'arbre des champs. Il existe des arbres stériles et des arbres fruitiers, et pour l'arbre fruitier, l'essentiel réside dans le fruit. Et chez l'homme, où sont ses fruits ? Dans sa bouche. Tout comme ce qu'il y a de plus précieux dans l'arbre est le fruit qui en sort, ainsi la chose la plus noble chez l'homme est la parole. C'est là aussi sa supériorité par laquelle le genre humain est devenu l'élite de la création : « Il insuffla dans ses narines un souffle de vie », ce que le Targoum traduit par « un esprit parlant » (roua'h memalela), et c'est en cela que l'homme se distingue des animaux. Ce ne sont ni les branches, ni les feuilles, ni la cime qui constituent le meilleur de l'arbre, mais bien ses fruits ; et de même chez l'homme, la vertu qui le distingue, le domaine où se révèlent sa sagesse et sa grandeur, c'est la parole.

On dit que la parole est la plume du cœur : lorsqu'un homme parle, on comprend ce qui est inscrit sur son cœur. Vous voyez quelqu'un tenir des propos méprisants, vous comprenez qui il est. Vous voyez quelqu'un prononcer des louanges, des paroles bienveillantes et encourageantes, des mots d'amour et de fraternité envers chaque Juif, parler de paroles de Torah, vous comprenez alors quelle est son intériorité.

La « bouche » mentionnée ici vient exprimer la sagesse. Quand un homme exprime de sa bouche des paroles de sagesse, il produit son fruit ; porter du fruit consiste à faire sortir les paroles de sagesse que le 'hakham prononce de sa bouche. Mais s'il est un arbre stérile, un homme vide de tout, lorsqu'il parle, il ne dit en réalité rien : « Comme un muet et un sourd qui n'ouvre pas la bouche », voilà ce qui est dit de l'insensé. Un arbre stérile, qu'a-t-il à offrir ? De quoi va-t-il vous parler, des actualités ? Du championnat de football ?

De plus, le fruit de la parole perfectionne également le sage lui-même. Quand le sage enseigne des paroles de Torah, il n'est pas seulement utile aux autres : il s'élève lui-même et acquiert un degré supérieur qui le conduit vers la perfection. Nous avons déjà expliqué par le passé que lorsqu'un homme étudie une notion, il la comprend à un certain niveau ; mais lorsqu'il l'explique à d'autres, il élève son niveau de compréhension : les choses s'éclaircissent, se précisent et deviennent bien plus limpides pour lui. Ainsi, le fruit de la parole lui est profitable à lui-même : par le fait même de parler, il a acquis une élévation spirituelle tout en approfondissant le sujet.

Deux échelles : étude et action, salaire, rétribution et restitution

Le Malbim explique : l'homme dispose de deux échelles pour gravir les degrés de la perfection : l'une est l'étude et la sagesse, et la seconde est l'action. Par la sagesse, l'homme se rassasie lui-même : s'exprimer par des paroles de sagesse lui est directement profitable. En revanche, dans l'action, les principaux bénéficiaires sont les autres. Lorsque je donne à autrui, que je le nourris, lui fais la tsédaka ou lui viens en aide, on peut difficilement dire que j'en ai tiré un profit matériel ; bien au contraire, j'ai sorti de l'argent de ma poche et de la nourriture de ma maison pour les offrir à autrui. C'est pourquoi c'est précisément là que le Saint, béni soit-Il, rétribuera l'homme selon ses actes.

Et tel est le sens littéral du verset : « Du fruit de la bouche d'un homme, il se rassasie de bien » - par la parole, j'ai moi-même profité, j'en ai tiré un bénéfice, j'ai approfondi les enseignements, j'y ai gagné. Mais pour « la rétribution des mains de l'homme » - qu'ai-je reçu ? Je n'ai fait que donner, je n'ai fait que dépenser. C'est à ce propos qu'il est dit « Il le lui rendra » : le Saint, béni soit-Il, te le restituera, car pour ce don, tu ne reçois rien et n'en retires aucune contrepartie immédiate en soi.

Le Malbim explicite ensuite la différence entre salaire (sakhar) et rétribution (guémoul). La rétribution est déterminée, selon ses termes, d'après « les émotions et les élans que l'âme éprouve lors de l'accomplissement de l'acte, en vertu des traits de caractère ancrés en elle ». Si un homme donne la tsédaka par amour d'autrui, par compassion et bienveillance, sa rétribution sera mesurée à cette aune. En revanche, s'il a donné de mauvais cœur, simplement parce que les gens regardaient, qu'untel et untel donnaient et qu'il était gêné qu'on voie son refus, et qu'il a jeté sa pièce à contrecœur en faisant la grimace, l'acte est évalué selon la pensée et le mouvement de l'âme au moment du don. Telle est la définition du guémoul : on rétribue l'homme selon les dispositions de son âme. Le salaire, quant à lui, fonctionne différemment : on paie un employé pour son travail, peu importe qu'il soit venu travailler avec joie ou non ; le salaire est versé selon l'acte accompli, tandis que la rétribution dépend de l'intention qui l'anime.

Le Malbim distingue également le salaire et la rétribution de la restitution (hachava). Celui qui restitue rend l'objet lui-même. Vous avez perdu votre appareil photo et on vous le rend : on ne vous en a pas acheté un autre, on vous a rendu le vôtre. En revanche, le salaire et la rétribution consistent toujours en une autre chose en échange de l'acte : j'ai fabriqué des tables, me paie-t-on en tables ? De même pour la rétribution : je vous ai prêté ma voiture pour un temps, ou même donnée en cadeau, me rétribuez-vous en me rendant cette même voiture ? La rétribution est toujours d'une autre nature.

D'où la profondeur du verset : « Et la rétribution des mains de l'homme, Il la lui restituera ». Le Saint, béni soit-Il, lui restitue Lui-même ce qu'il a donné aux autres, de telle sorte qu'il ne manque absolument de rien. Vous avez donné et offert, et du Ciel on vous rétribue selon votre intention, non pas par autre chose, mais par la chose même. « Prélève la dîme afin de t'enrichir » : ce par quoi tu as été généreux, c'est cela même qu'Il te restituera, par une restitution intégrale. L'homme avait l'impression d'avoir perdu quelque chose, et on lui dit : non, mon cher, tu n'as rien perdu du tout, il ne te manque absolument rien de ce que tu possédais au départ.

דֶּרֶךְ אֱוִיל יָשָׁר בְּעֵינָיו וְשֹׁמֵעַ לְעֵצָה חָכָם׃ (טו) - La voie de l'insensé est droite à ses yeux, mais celui qui écoute le conseil est sage. (15)
Rabbénou Yona : l'insensé ne doute pas de lui-même

Rabbénou Yona énonce une idée souvent développée par les maîtres du Moussar : l'insensé (l'évil) ne doute jamais de lui-même. Pour lui, il est toujours évident que ce qu'il fait est juste ; jamais il ne se ravise en se disant : « Peut-être n'ai-je pas agi convenablement ? », « Peut-être n'ai-je pas agi avec sagesse ? » - après tout, il a le monopole de la sagesse, comment se pourrait-il qu'il ait manqué de discernement ? L'insensé n'a nul besoin de conseillers ; il est son propre conseiller, il comprend tout par lui-même. Quelqu'un lui dit : « Ce que tu fais est une folie », et il répond : « Ne m'explique rien, tout va bien, je sais ce que je fais. »

On pourrait a priori s'étonner : il ne s'agit pas ici d'un sot (le kessil), mais d'un insensé (l'évil) - comment sa voie peut-elle lui paraître droite ? C'est que chez cet homme, le désir incline le cœur. Sous l'emprise de sa passion, il commet toutes les erreurs possibles sans même s'apercevoir qu'il agit sous l'impulsion du désir et non de la raison. S'il écoutait les avis d'autrui, il gagnerait en sagesse, car autrui est objectif : il n'a pas votre désir et peut donc formuler un conseil désintéressé. Mais vous, vous analysez la situation à travers le prisme de votre convoitise et dites : « Cela en vaut la peine », parce qu'il s'y trouve quelque chose qui vous attire. Vous n'analysez pas rationnellement les risques majeurs encourus, ni le fait qu'une autre option, en apparence moins séduisante, serait bien meilleure. Dès lors qu'un homme est animé par un désir, sa pensée cesse d'être objective et sa décision ne l'est plus non plus.

« Le pot-de-vin aveugle les yeux des sages »

À l'inverse, « celui qui écoute le conseil est sage ». Remarquez bien : le sage a de solides arguments, il a du répondant et pourrait se dire : « Je suis sage, je peux me fier à mon propre jugement. » Pourtant, il écoute le conseil des autres, car il sait que « la corruption aveugle les yeux des sages » - et non pas seulement ceux des sots. Si le pot-de-vin aveugle les yeux des sages, à plus forte raison ceux des insensés. La Torah n'a pas dit : « Prends garde, le pot-de-vin risque de fausser le jugement de l'insensé », mais bien : même si tu es sage, le parti pris altérera ton jugement.

Et qui est ce « sage » ? Ce n'est pas quelqu'un que vous et moi qualifierions de sage. Si le Rambam disait de quelqu'un qu'il est sage, nous y verrions un génie hors du commun. Si le roi Salomon, le plus sage de tous les hommes, l'appelait sage, ce serait un homme à la sagesse inégalée. Et si le Créateur du monde affirme qu'il est sage, qui pourrait seulement l'imaginer ? Or, c'est précisément de ceux-là que la Torah déclare : la corruption aveugle les yeux des sages - des sages que la Torah elle-même désigne ainsi. Dès lors qu'il y a parti pris, tout s'effondre : la lucidité s'égare.

Et qu'est-ce qu'une corruption, un cho'had ? Il ne s'agit pas uniquement du juge à qui l'on glisse une enveloppe. La séduction des passions, l'influence des mauvais traits de caractère constituent elles aussi une forme de corruption. « Je tranche ainsi parce que cela me tente davantage, parce que cela m'attire plus, parce que cela me parle davantage » - tout cela est un parti pris aveuglant. C'est pourquoi le sage se méfie de lui-même et se dit : prends garde, toute ta sagesse ne te sera d'aucun secours, une simple bribe de complaisance personnelle faussera ton discernement. Voilà pourquoi les justes et les sages doutent constamment d'eux-mêmes.

Trois récits sur la remise en question de soi

On a déjà évoqué l'histoire de Rabbi 'Haïm Ozer Grodzinski, qui devait un jour se rendre à la grande assemblée de l'Agoudath Israel, un rassemblement rabbinique majeur qui se tenait dans une grande ville. Il se fit alors cette réflexion : « Qui sait, peut-être que l'unique raison pour laquelle je m'y rends est que, la dernière fois, j'ai vu dans une boutique un parapluie qui me plaisait beaucoup ; je n'avais alors pas d'argent et je m'étais dit que je l'achèterais lors de mon prochain passage. Qui sait si tout le motif de mon voyage actuel ne repose pas sur ce parapluie ! » Qui d'entre nous oserait concevoir un tel soupçon à son propre égard ? Il s'agissait pourtant d'un congrès de sommités de la Torah et de décisions capitales pour le peuple d'Israël. Mais l'être humain est ainsi fait : parfois, la moindre futilité le touche et l'anime à son insu. L'homme médiocre ne s'en rend pas compte ; le grand homme, lui, se scrute et s'interroge.

Le Saba de Slobodka fit un jour cette remarque : il était alors d'usage d'organiser un michmar à la yéchiva la nuit du jeudi au vendredi, pour étudier toute la nuit, et l'on servait du café et des gâteaux. Il déclara : « Qui sait si nous ne restons pas étudier toute la nuit simplement pour les gâteaux et le café ? » La Torah, dont il est dit que « tous tes désirs ne l'égalent pas », et toi tu la mettrais en balance avec du café et des gâteaux ? Telle est la nature humaine. Et si l'on ne doute pas de soi-même, c'est le signe d'une situation spirituelle très alarmante, car le sage se méfie constamment de ses mobiles. Si l'on ne se remet pas en question, on bascule à Dieu ne plaise dans la première partie du verset : « La voie de l'insensé est droite à ses yeux » - il est convaincu d'agir pour la gloire du Ciel, certain de la pureté de ses intentions, persuadé de ne jamais faillir. Il est toujours sûr de lui. Seul le juste se remet constamment en question.

On rapporte aussi à propos de Rabbi Aharon Leib Shteinman qu'il se trouvait un jour dans un avion survolant la frontière entre les États-Unis et le Canada, d'où l'on apercevait les chutes du Niagara. Le Rav était assis à une place d'où la vue était impossible, et on lui dit : « Rav, vous pouvez venir à l'avant de l'appareil pour observer les chutes, vous recueillir, réciter la bénédiction et remercier Hachem pour les merveilles de la Création. » Le Rav se leva et commença à avancer, puis, à mi-chemin, fit demi-tour, revint à sa place et se rassit. On lui demanda : « Pourquoi le Rav n'est-il pas venu ? » Il répondit : « En chemin, je me suis posé la question : pourquoi y vas-tu ? Pour louer et glorifier le Créateur devant les prodiges de la Création, ou simplement parce que tu es curieux de voir ces fameuses chutes du Niagara dont tout le monde parle ? » Entendons-nous bien : aller observer ce spectacle par simple curiosité ne constitue en rien un interdit. Mais le juste scrute la vérité au fond de lui et refuse de se leurrer ; le Rav ayant perçu l'amorce d'une illusion intérieure, il préféra regagner sa place.

C'est précisément l'enseignement du roi Salomon : l'insensé ne doute jamais de lui-même. En revanche, le sage, malgré toute sa sagesse, déclare avant de trancher : « Viens, j'aimerais ton avis : on m'a posé telle question et j'hésite entre ces deux options. J'ai mon opinion, mais je tiens à savoir ce que tu en penses. » Certes, je suis sage - mais écouter autrui m'apportera un surcroît de discernement et une réflexion plus approfondie. « Celui qui écoute le conseil est sage ».

Le Gaon de Vilna : l'œil et l'oreille, celui qui dispense et celui qui reçoit

Le Gaon de Vilna explique : l'insensé fait aussitôt ce qui lui monte au cœur, et cela lui paraît droit à ses yeux. Mais le sage n'entreprend rien sans avoir d'abord consulté un homme sage, car il sait que « chaque pensée de son cœur n'est que mauvaise tout le long du jour » et que « le penchant du cœur de l'homme est mauvais dès sa jeunesse ».

Et le Gra remarque avec précision : chez l'insensé, c'est la vue qui est mise en avant - « droite à ses yeux », tandis que chez le sage, c'est l'écoute qui est soulignée - « et celui qui écoute le conseil ». Quelle est la différence ? L'œil et l'oreille font allusion à la Torah écrite et à la Torah orale. La Torah écrite dépend de l'œil : on lit dans le texte, « apportons le livre et regardons ». En revanche, la Torah orale dépend de l'écoute de l'oreille, car elle se transmettait de bouche à oreille ; aujourd'hui, la Torah orale a également été mise par écrit, mais à l'époque où elle ne l'était pas, elle ne parvenait que par l'oreille.

Or, comme on le sait, les éléments du monde se partagent entre dokhra et noukva, principe masculin et principe féminin. Dans les notions abstraites, cela signifie que le dokhra est toujours celui qui donne et influence, tandis que la noukva est celle qui reçoit et subit l'influence. Si nous appliquons cette distinction à l'œil et à l'oreille : l'œil correspond au principe de dokhra et l'oreille à celui de noukva. Et ce n'est pas seulement parce que l'œil est saillant tandis que l'oreille est en creux, ce n'est pas pour une raison purement anatomique, mais parce que l'œil est celui qui surveille : par le regard, on observe ce qui se passe chez autrui, ce qui constitue une position d'autorité et d'influence - c'est moi qui supervise ici, je veille sur tout le monde. L'oreille, en revanche, est de nature réceptive (noukva) : c'est par elle que je reçois d'autrui ce que vous avez dit, je l'absorbe et l'intègre. L'oreille n'exerce pas d'influence - je ne peux pas agir sur vous par le biais de ma propre oreille, mais seulement recevoir ce que vous me transmettez.

Qu'y a-t-il de plus profitable pour l'homme : être dans la position de noukva ou dans celle de dokhra ? Assurément dans celle de noukva, car il est alors en situation de récepteur, il s'enrichit et progresse ; alors qu'en tant que dokhra, il donne aux autres mais reçoit moins d'eux. « Sois la queue des lions plutôt que la tête des renards » : la tête des renards est un dokhra, elle commande et donne l'impulsion, mais à qui ? À des renards. Mieux vaut être la queue des lions et se trouver en posture de noukva, car en étant la queue, on reçoit l'influence de ceux qui nous sont supérieurs.

On demanda un jour à un rabbin de prononcer un discours dans une assemblée où se trouvaient d'autres rabbins et orateurs. Il leur dit : « D'autres rabbins sont présents, je préfère qu'ils prennent la parole. » On lui demanda : « Pourtant, le Rav a l'occasion d'apporter son enseignement et d'en acquérir le mérite, pourquoi refuser ? » Il leur répondit : « Voyez-vous, lorsque je parle, je ne fais que répéter ce que je sais déjà ; mais lorsque j'écoute, j'apprends des choses nouvelles. » Tel est le principe de la noukva : lorsqu'on se place en récepteur, on reçoit, on s'abreuve à la source. Mais si l'on donne, on ne dispense que de ce que l'on possède déjà, sans rien ajouter à soi-même. Ne nous méprenons pas : il ne s'agit pas de renoncer à enseigner ou à transmettre, la récompense de celui qui donne est immense et tout cela est remarquable. Mais si l'on se demande ce qui est préférable lorsqu'on a le choix entre donner un cours ou aller en écouter un : va écouter un cours. En écoutant un cours, tu as reçu - à condition, bien sûr, qu'il s'agisse d'un maître authentique auprès de qui l'on peut véritablement apprendre.

Selon cette perspective, le verset prend un sens magnifique : « La voie de l'insensé est droite à ses yeux » - l'insensé trouve bon de se complaire dans la posture de « ses yeux », celle du dokhra, de celui qui s'impose et prétend guider. Il s'empresse aussitôt d'être parmi ceux qui dispensent leur avis. Le sage, lui, ne cherche pas à se poser en dispensateur, bien au contraire : « mais celui qui écoute le conseil est sage », il désire être parmi ceux qui reçoivent. Telle est la voie de la sagesse : savoir se faire récepteur plutôt que de vouloir s'imposer.

Le Malbim : une voie d'abord unie, puis semée d'épines

Le Malbim explique qu'il existe un chemin qui paraît droit au commencement, mais qui mène finalement à la perdition ; et il existe une voie inverse, qui déborde d'épines, de ronces et d'embûches au départ, pour déboucher sur une plaine unie. La voie par laquelle l'homme se laisse entraîner par ses pulsions - le vin, la chair, les plaisirs des sens et les jouissances - est une voie d'abord facile et agréable, tout en plaisirs ; mais au bout du compte, cet homme s'expose à abréger ses jours, et il devra ensuite, dans le monde d'en haut, payer un lourd tribut pour toutes ces jouissances terrestres. La seconde voie paraît plus ardue au premier abord : l'homme y dédaigne les voluptés, s'éloigne des désirs de ce monde et affronte des épreuves, mais son terme est l'éternité, une félicité et une élévation de l'âme inconcevables. Son début est semé d'épines, son terme est une plaine sereine.

Et qu'est-ce qu'un evil (un insensé) ? Le Malbim le distingue toujours du kessil (le sot). Le kessil n'est pas nécessairement un homme stupide ; il peut être très instruit, voire professeur, mais il ne vit pas en accord avec la sagesse qu'il possède : il sait pertinemment qu'une chose est néfaste, et pourtant il la commet. L'evil, quant à lui, est caractérisé par un esprit sceptique : « Peut-être », « Qui l'a dit ? », « As-tu des preuves ? », « Comment savoir ? », « Rien n'est certain », « Rien ne nous y oblige ». Quoi qu'on lui dise, c'est peut-être vrai, peut-être faux : chez lui, tout reste dans le doute.

Le Malbim enseigne : l'evil met en doute les lois de la sagesse. Il doute sans cesse de la véracité de ce qu'on lui dit, se demandant si le Créateur attend véritablement cela de lui ; il n'y adhère pas et refuse d'écouter les conseils. On lui indique : voici la marche à suivre, voici le bon conseil et la voie droite, mais cette voie lui paraît fausse, tandis que la sienne lui semble droite. Et pourquoi s'en remet-il à ce qu'il voit ? Parce que le chemin dont l'aboutissement est fait d'épines et de ronces est, à son début, une plaine agréable, plaisante et remplie de voluptés. On l'avertit : au bout, il y a des épines, des douleurs et des tourments. Et lui répond : « Rien n'est moins sûr, je ne sais pas, pour l'instant je ne vois qu'une plaine agréable. » C'est là « la voie de l'insensé est droite à ses yeux » : il contemple un chemin qui paraît droit au commencement, s'imagine que tout va bien et s'y engage, s'égarant ainsi de la voie de la raison pour aller « reposer dans l'assemblée des ombres », comme le dit le roi Salomon au chapitre 21.

« Mais celui qui écoute le conseil est sage » - le sage est celui qui conduit sa vie selon les voies de la sagesse et de la Torah. Il ne s'engage pas dans le chemin qui paraît droit à ses yeux mais écoute le conseil de la sagesse, laquelle l'avertit : ne te laisse pas séduire ; ce chemin paraît splendide, droit et agréable, semé de jardins et de vergers, mais son issue sera amère. Bien qu'il voie sous ses yeux une apparence contraire, il ne se fie pas à sa simple vision comme le fait l'insensé. La sagesse lui indique que l'autre voie est certes rude au début - elle exige don de soi, dépassement et maîtrise des penchants -, mais que l'honneur et la récompense viendront au terme, débouchant sur une éternité de félicité et de bonheur. Il écoute le conseil dispensé par la sagesse et choisit la véritable route, prouvant par là même sa sagesse : savoir se conformer aux conseils avisés plutôt qu'à l'apparence immédiate des choses.

En conclusion :

Les deux versets se complètent mutuellement. « Du fruit de la bouche de l'homme, il se rassasie de bien » nous enseigne que la parole est le fruit de l'homme, par lequel il s'accomplit lui-même et aide son prochain à s'accomplir : paroles de Torah, bon conseil, réprimande et encouragement - leur salaire n'est en rien inférieur à celui des actes accomplis de ses mains, et celui qui réprimande y gagne, qu'on l'ait écouté ou non. Et « le salaire des mains de l'homme, Il le lui rendra » - pour ce don où tu semblais n'avoir fait que perdre, le Saint, béni soit-Il, te restitue la chose elle-même, selon la disposition de ton âme et ton intention, au point qu'il ne te manquera rien. De même, « La voie de l'insensé est droite à ses yeux, mais celui qui écoute le conseil est sage » nous enseigne que l'insensé est sûr de lui, suit ses yeux et ses désirs sans jamais douter de lui-même, tandis que le sage sait que la partialité aveugle même les yeux des sages ; c'est pourquoi il se méfie de son propre jugement, écoute, accepte et prend conseil - transformant son oreille en un réceptacle. Telle est la voie de la sagesse : être parmi ceux qui reçoivent, choisir un chemin dont le début est difficile mais dont la fin est une plaine unie, et ne pas se laisser guider par ce qui paraît évident aux yeux à l'instant présent.