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Chapitre 12 - L'amour du moussar et la voie de la vie - 5e partie

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Introduction

Dans ce passage du chapitre 12, le roi Salomon poursuit son analyse des voies de la subsistance et du perfectionnement des traits de caractère : qui est l'homme qui bâtit son existence par un labeur droit et assuré, et qui est celui qui court après des voies faciles et vaines. Nous nous pencherons sur trois versets : « Celui qui cultive sa terre » et « celui qui poursuit des vanités », « Le méchant convoite le filet des pervers, mais la racine des justes donne du fruit », et « Dans la transgression des lèvres réside un piège néfaste ». Dans chacun d'eux, on trouve à la fois un sens littéral touchant aux affaires de ce monde, et une allégorie relative à la vie de l'âme, selon la méthode du Gaon de Vilna et du Malbim.

Celui qui cultive sa terre sera rassasié de pain
עֹבֵד אַדְמָתוֹ יִשְׂבַּע לָחֶם וּמְרַדֵּף רֵיקִים חֲסַר לֵב׃ (יא) - Celui qui cultive sa terre sera rassasié de pain, mais celui qui court après des vanités manque de bon sens (11).

Certains pensent qu'il leur serait profitable d'abandonner leur propre champ pour aller en cultiver un autre. On leur dit : tu délaisses ton champ, et plus tard, si l'autre champ vient à te manquer, de quoi te nourriras-tu ? Si tu travailles dans le champ d'autrui, cultive aussi le tien. C'est ce qu'explique le Gaon de Vilna : si ce champ extérieur cesse d'être exploité, tu auras au moins un endroit où revenir, tu disposeras d'un champ qui t'appartient.

Sur cette question de la dépendance envers autrui, il convient de rappeler l'anecdote concernant le rav de Pardes Hanna, le rav Schlesinger. On vint lui proposer de percevoir un salaire du conseil religieux local, ce qu'il refusa catégoriquement. On lui en demanda la raison, et il répondit : tant que je ne reçois aucun salaire, mes décisions halakhiques demeurent équilibrées, mesurées et strictement conformes au Daat Torah. Dès l'instant où j'accepterai une rémunération, je commencerai à agir selon vos désirs. On lui assura : vous n'avez rien à craindre, nous ne vous demanderons rien et nous n'interviendrons jamais dans vos considérations ; c'est vous qui déciderez et trancherez. Il leur rétorqua : pensez-vous vraiment que si je touche un salaire, j'attendrai que vous veniez me dicter ma conduite ? C'est moi qui viendrai spontanément vous demander ce que vous attendez de moi. Dès lors qu'un homme reçoit quelque chose de quelqu'un, il devient son obligé, presque son serviteur soumis. Combien de rabbins d'État a-t-on vus qui, au vu de leur émolument, ont vite compris d'où venait le vent et ce que l'on attendait d'eux : ici, il fallait autoriser des cas douteux, là, veiller à la conversion express d'un officier... chacun sachant de quel côté sa tartine est beurrée et saisissant la direction imposée.

L'allégorie : la terre propre de l'homme

Quelle est l'allégorie de ce verset ? Le Gaon de Vilna explique : on ne peut subsister dans ce monde par la seule Torah. Si l'on demande à quelqu'un ce qu'il a pris au petit-déjeuner et qu'il répond : deux pages de Guémara, et pour le dîner deux pages d'un livre de moussar, c'est fort louable, mais cet homme finira par mourir. Il a impérativement besoin des nécessités de ce monde : manger, boire, se laver et pourvoir à tous ses besoins vitaux. Que fait l'homme sage ? Il mange à satiété pour maintenir sa vitalité, selon ses justes besoins, et agit de même pour toutes les exigences matérielles : il prend le strict nécessaire, et consacre tout le reste de son temps à la Torah et aux mitsvot. C'est là le sens de « cultive sa terre » : « sa terre » désigne son propre corps, dont il assure l'entretien indispensable, et ensuite « sera rassasié de pain », le pain faisant ici allusion à la Torah, comme il est dit : « Venez, mangez de mon pain, et buvez du vin que j'ai préparé ».

Mais certains se disent : écoutez, on ne peut pas vivre sans le matériel, l'homme n'est pas un ange, ces choses sont indispensables. Et que font-ils ? Ils délaissent totalement le spirituel, abandonnent complètement le « pain » de l'étude, et ne sont plus que des hommes qui « cultivent leur terre », au sens exclusif de la chair et des besoins physiques. Parce que les nécessités du corps existent, ils se laissent entraîner par elles, délaissent la vie éternelle et poursuivent le vide et la futilité pour assouvir leurs désirs. Or, cette matière n'est même pas véritablement « leur terre », mais celle d'autrui, car tous les plaisirs de ce monde resteront ici-bas et l'on n'en emporte rien dans l'au-delà. Votre véritable terre, c'est votre dimension spirituelle, alors qu'en vous investissant corps et âme dans les parcelles d'autrui, vous abandonnez la vôtre. Que restera-t-il au bout du compte ? Le corps se décompose dans la tombe, et l'homme se retrouve « dépourvu de cœur », vide de tout, pour n'avoir jamais pourvu à ses véritables besoins.

Le Gaon de Vilna propose une autre explication : « cultive sa terre » fait référence au Gan Éden. C'est ainsi que le Zohar commente le verset « Va pour toi, de ton pays » : le Saint, béni soit-Il, dit en quelque sorte à l'âme de quitter sa terre d'origine, le Gan Éden. Le Créateur nous a créés « pour le cultiver et pour le garder » ; à l'origine, cette tâche s'accomplissait au Gan Éden même, où Adam Harichon travaillait. Et que signifie « pour le cultiver et pour le garder » ? Nos Sages enseignent : « pour le cultiver », ce sont les mitsvot positives, « et pour le garder », ce sont les commandements négatifs, les mises en garde. Ainsi, « celui qui cultive sa terre » est l'homme qui accomplit les mitsvot positives et négatives et laboure la véritable terre, la terre céleste. C'est pourquoi il « sera rassasié de pain », il recevra sa récompense, comme l'explique le Zohar sur « elle mangera du pain de son père », c'est-à-dire de la rétribution divine. En revanche, « celui qui poursuit des vanités » ne se soucie nullement de cultiver la terre d'En haut ni d'édifier sa demeure au Gan Éden, mais ne recherche que plaisirs et jouissances éphémères ; il est donc « dépourvu de cœur », privant son âme de toute substance.

« Dépourvu de cœur » : celui qui ne sait pas se maîtriser

Quel est le sens littéral de « dépourvu de cœur » (hassar lev) ? Il s'agit d'un individu dénué de force de décision. Il n'a pas ce que l'on appelle aujourd'hui un caractère ferme, cette capacité à trancher et à s'imposer des choix même difficiles. Il se laisse ballotter au gré de ses humeurs : soudain l'envie lui prend, puis l'envie le quitte, aujourd'hui il n'a pas le courage de se lever pour aller travailler. Combien de temps un employeur gardera-t-il un tel employé ? Bien vite, il se retrouve à nouveau à « poursuivre des vanités ». Cet homme manque d'autorité sur lui-même, il est incapable de se gouverner, et au lieu de chercher sa subsistance selon la voie de « celui qui cultive sa terre », il papillonne dans des futilités qui n'exigent aucun effort suivi. Comme cet homme qui se présentait pour un emploi et s'enquérait du salaire. On lui répondit : le premier mois, c'est trois mille ; au bout de six mois, on passe à quatre mille ; et après encore six mois, vous touchez six mille. Il s'exclama alors : dans ce cas, je reviendrai dans un an et demi, et je commencerai directement à six mille ! Voilà précisément « celui qui poursuit des vanités et manque de cœur » : un être incapable de se dominer et de persévérer.

Deux formes de « poursuite de chimères »

Le Malbim explique : il existe un verset très semblable plus loin dans le livre : « Celui qui cultive sa terre sera rassasié de pain, mais celui qui poursuit des chimères sera rassasié de misère » (Mishlei 28, 19), c'est-à-dire de pauvreté, et il tient à souligner la nuance qui les sépare. Là-bas, la suite est : « L'homme loyal abonde en bénédictions, mais celui qui a hâte de s'enrichir ne restera pas impuni » ; le texte y traite donc d'autre chose. En effet, la « poursuite de chimères » peut s'entendre de deux manières. Il y a celui qui cherche à gagner sa subsistance sans travailler la terre : par le commerce, achetant ici pour revendre là, parcourant les mers et les déserts en quête de bonnes affaires. Cela aussi s'appelle poursuivre des chimères, pourquoi ? Parce que le profit n'y est pas garanti. Vous avez cultivé la terre, elle a produit, et vous avez de quoi manger. En revanche, toutes ces spéculations relèvent de ce que l'on appelle en yiddish du « louft guécheft », des affaires de vent. On gagne ou on ne gagne pas, on se fait dépouiller en chemin ou pas. À l'époque, tout le commerce au long cours par voies maritimes n'offrait aucune certitude de gain.

Et voyez ce que le verset met en regard : « L'homme loyal abonde en bénédictions ». C'est l'homme qui place sa foi en Hachem et sème, car la Guémara enseigne que le terme « émounot » désigne l'ordre de Zéra'im. Cet homme connaîtra une profusion de bénédictions, de la rosée des cieux en haut et de l'abîme tapi en bas. Il a foi et confiance, et c'est le sens de « celui qui cultive sa terre sera rassasié de pain ». En revanche, « celui qui a hâte de s'enrichir » refuse que les choses poussent lentement mais sûrement ; il veut réussir le grand coup d'un seul coup. On lui fait miroiter : investis cinquante mille, prends des emprunts, dans six mois tu auras trois cent mille ; untel m'a montré, tel autre m'a dit, celui-ci a brandi un chèque... Nous connaissons tous ces histoires, toutes ces pyramides financières et ces combines promettant des gains faciles. C'est cela, « avoir hâte de s'enrichir », et c'est à ce propos que l'Écriture déclare : « il sera rassasié de misère », il sera comblé de pauvreté.

Il faut bien comprendre : ne cherchez pas de raccourcis faciles et rapides vers la richesse. Pour gagner sa vie, il faut avancer lentement et sûrement. Et si quelqu'un vous dit : « Mais tu as bien vu untel qui a réussi ? » Oui, j'ai vu untel, mais en face, j'en ai vu dix mille autres qui ont tout perdu. Pourquoi pensez-vous que vous serez justement comme cet untel ? À la roulette ou au casino, il y a toujours un gagnant qui rafle la mise, mais combien de malheureux ont dilapidé leur argent avant lui, y laissant jusqu'à leur chemise ? Tout le monde ne remarque que le gagnant : « Tu n'as pas vu sa photo avec le carton sur le visage, masquant son identité au tirage de la loterie ? » Mais combien de personnes ont englouti leur argent sans jamais rien en retirer !

Le méchant convoite la proie des malfaiteurs
חָמַד רָשָׁע מְצוֹד רָעִים וְשֹׁרֶשׁ צַדִּיקִים יִתֵּן׃ (יב) - Le méchant convoite la proie des malfaiteurs, mais la racine des justes produit du fruit.

Le Malbim précise : dans notre verset, « celui qui poursuit des chimères » n'est pas simplement quelqu'un qui cherche à subsister sans labourer la terre, mais un individu qui veut s'enrichir par le vol, la rapine et la transgression. La suite du verset le prouve : « Le méchant convoite la proie des malfaiteurs ». L'impie refuse de peiner et de travailler, il veut vivre en faisant des prises à la manière des brigands et des scélérats. Que fait-il ? Il guette dans la rue, cherchant qui dépouiller, d'où dérober, et cela s'appelle une chasse de malfaiteurs. Il convoite la « proie des mauvais », cherchant le profit facile par le vol, à la différence du cas précédent où le profit facile était recherché par des moyens licites. Cet individu est « dépourvu de sens » : sa raison ne gouverne pas ses actes et il n'agit nullement selon les lois de la sagesse.

En revanche, celui qui cultive sa terre agit avec droiture : il ne spolie personne et n'extorque personne. Il sème dans la terre, ses semences prennent racine et donnent du fruit, qu'il récolte, vend, consomme et dont il tire sa subsistance. C'est là le sens de « mais la racine des justes produit du fruit » : la racine qu'ils ont plantée dans le sol, ce qu'ils ont semé, c'est ce qui leur procurera nourriture et pain. L'impie recherche le gain facile par le vol, la spoliation et les combines frauduleuses, tandis que le juste sait qu'il faut semer, qu'il faut du temps pour que cela pousse et du temps avant d'en tirer de la nourriture ; mais c'est la voie sûre et juste, bien loin des raccourcis trompeurs qui ne mènent qu'à être « rassasié de misère ».

Le Malbim ajoute que ce verset s'explique également sur le plan spirituel : « celui qui poursuit des chimères », c'est le méchant qui ne cultive pas sa terre, mais convoite « la proie des malfaiteurs », poursuivant toutes les passions et les matérialités de ce monde. Il ne lui restera aucune âme, car il est dépourvu de cœur, et cette âme dont le siège est le cœur, le mauvais penchant la capture dans ses filets. En revanche, celui qui cultive sa terre, qui arrache les épines de son labeur intérieur - c'est-à-dire qui ne suit pas le conseil du penchant au mal mais cultive son âme spirituelle -, verra que « la racine des justes produit » : or, la racine des justes est la sagesse, et il méritera d'atteindre la sagesse au niveau spirituel des justes.

Rabbénou Yona : un arbre aux racines abondantes

Rabbénou Yona enseigne : le méchant convoite le profit des détrousseurs et des pervers, il envie ceux qui commettent l'injustice. « Tu as vu le coup qu'il a réussi ? Chapeau, tu as vu comment il a dérobé, comment il les a plumés ! » Il entend parler de gens malhonnêtes qui réussissent et soupire : « Dommage que je n'en aie pas fait autant, dommage que je n'aie pas eu cette chance ! » Mais « la racine des justes produit » : le juste ne convoite nullement les méfaits d'autrui ; bien au contraire, il cherche sa propre racine, voulant semer et récolter par lui-même, et non aux dépens des autres. Et tout comme les vents ne peuvent déraciner un arbre aux racines profondes et nombreuses, les épreuves ne renversent point le juste et ne l'ébranlent pas de sa place. Quant aux impies, leur richesse ne leur sert à rien, car ils n'ont aucune racine, ainsi qu'il est dit : « Celui qui amasse des richesses sans droiture les quittera au milieu de ses jours » (Yirméyahou 17, 11). Vous avez accumulé une fortune, vous avez pour ainsi dire des fruits, mais sans racine : un souffle léger la renverse et il n'en reste rien. Le juste, lui, développe des racines profondes en terre, et tous les vents du monde réunis ne sauraient le déraciner.

Le Gaon de Vilna : ne vous laissez pas tromper par l'apparence extérieure

Qui qualifie-t-on de « méchant » (racha) ? Le Gaon de Vilna explique : il s'agit d'une personne qui transgresse les devoirs de l'homme envers D.ieu (bein adam laMakom). Et il souligne ici un point qui mérite toute notre attention. Ces impies sur le plan religieux, ceux dont la racine même est corrompue, qui agissent par provocation et s'opposent à toute sainteté, présentent souvent une apparence trompeuse d'hommes biens. On les voit polis, avenants, s'exprimant avec élégance ; l'un portera des lunettes rondes et distinguées, mais dès qu'il aperçoit un homme pieux ou un habitant des localités de Judée-Samarie, il le dévorerait tout cru ! Pourtant, d'après ses manières, il a l'air tout à fait respectable. On ne se dit pas qu'il s'agit d'un délinquant dangereux dont il faut s'écarter de peur de recevoir un coup de couteau. Bien au contraire : mielleux, charmant, affable, parlant avec distinction. C'est pourquoi tant d'entre eux parviennent à séduire les médias, car tout est présenté avec une intelligence raffinée, loin des manières de la rue, et même les propos les plus venimeux sont énoncés dans un langage châtié et avec tact.

C'est pourquoi le Gra nous enseigne : comprends bien le sens des paroles de Chlomo, « Le méchant convoite le filet des pervers ». Ne te laisse pas séduire par son apparence ni abuser par l'impression extérieure qu'il dégage. Sache que dans son cœur, il convoite tout ce que commettent les scélérats : leurs spoliations, leurs rapines et toute leur malice. Même si, au dehors, il paraît aimable, ne t'y trompe pas. Une parabole frappante revient souvent à ce sujet : songeons à ceux qui se montraient si pleins de compassion envers leurs voisins de Gaza, clamant qu'il fallait démanteler toutes les localités juives, et qui s'apitoyaient même sur le sort des chiens. Lors de l'expulsion des habitants du Goush Katif, ils s'inquiétaient : qu'adviendra-t-il de ces pauvres bêtes ? On ouvrit des centres d'adoption, on lança des campagnes pour recueillir les chiens abandonnés, quelle admirable pitié ! Mais dans le même temps, avec une insensibilité totale, ces mêmes personnes refusaient d'accorder le moindre regard compatissant à ces familles juives frappées d'un traumatisme si brutal : ils s'opposaient à l'octroi d'aides financières, refusaient qu'on leur attribue des terrains, combattant leurs droits élémentaires. Un peu de miséricorde envers des êtres humains ? Rien du tout. C'est précisément ce que le verset nous révèle : même si cet homme semble déborder d'empathie, n'en crois rien. Sache qu'au fond de lui se cache une embûche ; son for intérieur recèle une grande noirceur, et il convoite en vérité le piège des méchants, aspirant aux procédés des pervers.

« Mais la racine des justes donne » : la nature du don

À l'inverse, « la racine des justes donne ». Celui dont la racine est vertueuse, c'est-à-dire un juste fils de juste, issu d'une lignée et d'un tronc de tsaddikim, possède une nature authentique encline à donner et à combler autrui. Pourquoi cette insistance sur la « racine » des justes ? Le Gaon de Vilna explique que si l'homme est un juste fils d'impie, ou un ba'al techouva, il est certes devenu vertueux, mais il n'a pas nécessairement acquis cette perfection spontanée du don, il ne s'élève pas encore pleinement au niveau de « il donne ». En revanche, celui qui puise sa force dans une racine de justes, tsaddik fils de tsaddik sur plusieurs générations, porte indubitablement en lui cette vertu sublime de générosité et de bonté profonde de cœur.

On vint un jour trouver le Rav de Brisk pour lui dire : « Rabbi, votre jeune fils martyrise cruellement des chats, il leur lance des pierres ou fait je ne sais quoi ! » Le Rav de Brisk leur répondit : « Non, c'est impossible, ce n'est pas mon fils. » Ils insistèrent : « Comment cela ? Nous l'avons vu de nos propres yeux ! » Il répéta : « C'est absolument impossible. » On lui demanda alors comment il pouvait en être si sûr : s'agissait-il d'un esprit d'inspiration prophétique (Roua'h HaKodech) ? Il leur expliqua : « Si vous aviez connu mon père et l'immense mesure de miséricorde qui l'habitait, vous comprendriez qu'il ne peut pas avoir un tel petit-fils. » On mena une enquête et l'on découvrit qu'il s'agissait bel et bien d'une méprise : c'était l'enfant d'un autre que l'on avait pris pour le fils du Rav.

Il vaut la peine de méditer sur cette racine. La générosité du Rav de Brisk était prodigieuse. Sa porte demeurait constamment ouverte ; parfois, venant se coucher, il trouvait un inconnu endormi dans son propre lit. Il ne le réveillait pas pour le renvoyer, mais posait une couverture sur le sol et dormait par terre. Dans son salon, les gens préparaient café et thé, mangeaient et buvaient, et quiconque cherchait du travail ou proposait ses services y placardait des annonces : on demande un technicien, un plombier propose ses services, cordonnier dans telle rue de Gueoula. Qui peut imaginer une telle pratique de l'hospitalité (hakhnassat or'him) ? De même, à propos du Beith HaLévi, le patriarche de la dynastie de Brisk, l'histoire est célèbre : un hôte n'avait pu être accueilli dignement et avait dû dormir dans le couloir ; par la suite, le Beith HaLévi refusa de se pardonner jusqu'à ce qu'il le fît venir chez lui, en lui disant : « C'est chez moi que tu recevras la véritable hospitalité. » Cet homme séjourna chez le Beith HaLévi, contempla ce qu'était l'hospitalité pure, retourna dans sa ville et devint un aubergiste réputé pour accueillir tous les voyageurs de la région, acquérant une renommée admirable. C'est bien ce que disait le Rav de Brisk : une telle bonté animait mon grand-père et mon père, il est inconcevable qu'il sorte de moi un fils animé d'une telle méchanceté, capable de lever le petit doigt contre un chat. C'est là « la racine des justes donne » : lorsque la droiture provient de la racine, sa nature intime est de donner et de dispenser aux autres, sans la moindre trace de malignité.

Dans la faute des lèvres se trouve un piège funeste
בְּפֶשַׁע שְׂפָתַיִם מוֹקֵשׁ רָע וַיֵּצֵא מִצָּרָה צַדִּיק׃ (יג) - Dans la transgression des lèvres réside un piège funeste, mais le juste sort de la détresse.

Le Gaon de Vilna l'explique ainsi : l'homme qui désire nuire à son prochain dissimule ses intentions et veille à ce que nul ne les découvre, afin de préserver l'effet de surprise ; car si la victime en était informée à l'avance, le juste saurait se tenir sur ses gardes et prendre ses précautions. Mais le Saint, béni soit-Il, ne livre pas le juste au pouvoir du méchant : Il fait en sorte que l'impie trébuche dans ses paroles et trahisse d'une façon ou d'une autre ses sombres projets, permettant ainsi au juste d'être sauvé. C'est le sens de « dans la transgression des lèvres réside un piège funeste » : le pervers qui cherche à opprimer le juste et à lui porter préjudice faute par inadvertance dans son langage, se prend au piège de ses propres mots et laisse échapper son dessein ; la nouvelle parvient alors aux oreilles du juste, et « le juste sort de la détresse », averti à temps pour ne pas succomber au complot.

Le Malbim développe son explication selon un principe qu'il applique à de nombreux versets : il existe une différence fondamentale entre la langue (lachone) et les lèvres (safa). La langue représente la parole intérieure réfléchie, tandis que les lèvres désignent la parole extérieure, ces propos proférés sans réflexion préalable ni profondeur, ce que l'on nomme couramment parler « du bout des lèvres ». Selon les termes du Malbim : seules ses lèvres remuent, sans intelligence ni discernement. Or, lorsqu'un homme s'exprime de la sorte, ses lèvres lui tendent des pièges. N'ayant pas réfléchi avant de parler, il prononce des mots qui attirent sur lui des malheurs. À quoi cela ressemble-t-il ? À un homme s'adressant à un roi et laissant échapper une parole inconvenante, à l'instar d'Ourie le Héthien qui déclara : « et mon seigneur Joab ». Il n'a pas pris garde : s'il avait réfléchi, il n'aurait pas qualifié Joab de « mon seigneur » en présence même du roi. C'est aussi le cas d'un justiciable au tribunal à qui échappe un mot imprudent, que le juge saisit au vol avant de rétorquer : « Eh bien, d'après vos propres aveux, je constate que vous êtes coupable ; vos propos ont trahi votre faute. »

Il en va tout autrement du juste. Toutes ses paroles sont empreintes de justice et de droiture, et jamais ses lèvres ne profèrent rien d'inconvenant, comme il est écrit : « Les lèvres du juste nourrissent une multitude » et « Les lèvres du juste connaissent ce qui est agréable ». Même lorsque le juste prononce des paroles légères en apparence, sache qu'elles recèlent une profonde sagesse et qu'il ne trébuche jamais dans ses propos. La Guémara enseigne au sujet des justes, sur le verset « qui donne son fruit en sa saison et dont la feuille ne se flétrit point » : son « fruit », c'est la Torah qu'il étudie, ce qui est sublime ; mais « sa feuille ne se flétrit point » nous apprend que même la simple conversation ordinaire des érudits (si'hat 'houlin chel talmidé 'hakhamim) exige étude et réflexion pour en pénétrer le sens profond. Ce sont là les feuilles, distinctes du fruit lui-même. Ainsi, non seulement la langue des justes - leurs déclarations mûrement pesées - mais également leurs propos les plus spontanés « nourrissent une multitude », guident les foules et « connaissent ce qui est agréable ».

De là, le Malbim poursuit son commentaire sur notre verset : même lorsque le juste se trouve déjà plongé dans la détresse, c'est par ses lèvres qu'il s'en extrait, car même par son expression la plus spontanée, « le juste sort de la détresse ». Ce qui, chez un autre homme, ne serait que « transgression des lèvres » et piège funeste devient chez le juste tout l'inverse : ses paroles les plus simples renferment une sagesse et une pertinence salutaires, capables de le délivrer de l'angoisse.

En conclusion :

Trois versets, et un même fil conducteur les unit : la voie sûre est celle du labeur intègre. « Celui qui cultive sa terre » est celui qui ne prend de la matérialité que le strict nécessaire et revient au véritable pain, à la Torah et au travail de la terre supérieure des mitsvot positives et négatives ; il sera donc rassasié de pain et de récompense. « Celui qui poursuit des chimères » est celui qui ne maîtrise pas son cœur : tantôt il court après des gains faciles et risqués, pressé de s'enrichir, pour finalement « être rassasié de misère », tantôt il convoite « le piège des méchants », cherchant à s'enrichir par la rapine et la violence, et finit dépourvu de sens et vidé de tout, car il n'a pas de racines. « La racine des justes donnera » : le juste sème avec patience dans sa terre, ses racines sont profondes et aucun vent au monde ne peut le déraciner ; et celui qui est issu d'une racine de justes a pour nature de donner et de dispenser le bien. Ne te laisse pas abuser par l'apparence avenante de l'impie, car en son cœur, il convoite les actes des malfaiteurs. En contrepartie, les lèvres mêmes du tsadik le protègent : ce qui est pour d'autres un piège s'avère chez lui empreint de sagesse, même dans un simple propos de circonstance, et Hakadoch Baroukh Hou fait en sorte que ce soit précisément la faute des lèvres de l'impie qui tire le tsadik de sa détresse.