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Chapitre 11 - Balances trompeuses et rigueur du jugement - 3e partie

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Introduction

Nous poursuivons le chapitre 11 des Proverbes. Les versets qui s'ouvrent à nous traitent de deux types de serviteurs d'Hachem - l'homme intègre (tamim) et l'homme droit (yashar) - et de ce qui sauve chacun d'eux de la faille inhérente à sa voie ; du sort de l'impie à sa mort ; du sauvetage du juste face à l'épreuve ; ainsi que du trait de la flatterie et du dommage considérable qu'elle cause. Nous nous pencherons sur les explications du Malbim, du Gaon de Vilna et de Rabbénou Yona, ainsi que sur les leçons de moussar qui s'en dégagent.

« La droiture des hommes droits les sauvera » - Ce qui manque à l'homme droit et ce qui manque à l'homme intègre

צִדְקַת יְשָׁרִים תַּצִּילֵם וּבְהַוַּת בֹּגְדִים יִלָּכֵדוּ׃ (ו) - La justice des hommes droits les sauvera, mais les perfides seront pris au piège de leur propre malice.

Le Gaon de Vilna explique : l'homme « droit » (yashar) est celui qui chemine avec sa raison uniquement dans le droit chemin, sans dévier à droite ni à gauche ; il place ses traits de caractère sous son regard, les analyse et suit la voie de la rectitude. Cependant, celui qui avance guidé par la seule logique intellectuelle peut précisément dévier avec facilité de la voie de la Torah, car il se fie à son intellect - et l'intellect risque de l'égarer. Qu'est-ce qui le sauve ? La piété (tsidkout). Le fait d'être fermement attaché à Hachem protège l'homme, y compris là où la raison aurait dû suffire.

Il en va ainsi pour ces deux profils. Dans le verset précédent, il est dit de l'homme intègre : « צִדְקַת תָּמִים תְּיַשֵּׁר דַּרְכּוֹ » (« La justice du parfait aplanira sa voie »). Il manque au tamim la ruse - la capacité de lutter avec habileté face au penchant au mal (yetser hara), d'être « rusé dans la crainte divine ». Qu'est-ce qui le sauvera ? Sa piété envers Hachem. Quant à l'homme droit, c'est la simplicité candide qui lui fait défaut : il agit selon sa raison, et ainsi, lorsqu'une notion dépasse son entendement, des objections sur la Torah et des incompréhensions naissent en lui, et il perd l'assurance de sa marche. Le tamim, en revanche, ne cherche ni subtilités ni complications : « On m'a ordonné de faire ainsi, j'agis ainsi ». Parfois, c'est précisément ce qui est requis : faire preuve de simplicité lorsque la raison tente de vous détourner de la voie de la Torah. Qu'est-ce qui sauve l'homme droit ? « צִדְקַת יְשָׁרִים תַּצִּילֵם » - le fait qu'il marche avec Hachem avec piété et droiture morale.

En conclusion : à l'homme droit fait défaut la simplicité, et à l'homme intègre fait défaut la rigueur intellectuelle ; or ce qui sauve chacun d'eux de sa propre lacune est une seule et même chose : s'il chemine avec Hachem dans la piété, il réussira à surmonter les limites de sa propre voie et à échapper au yetser hara.

« Et les perfides seront pris au piège de leur propre malice »

Les perfides constituent l'exact opposé des hommes droits : le yashar avance dans le droit chemin, tandis que le traître falsifie sa voie. Le terme « havat » se rapporte au bris et à la ruine, comme dans l'expression « Malheur sur malheur surviendra » (hôva al hôva tavo). Le traître envers Hachem est celui qui s'appuie sur son propre intellect à l'encontre de la Torah. Ce qui sauve l'homme droit, c'est la piété qui le retient de suivre sa logique jusqu'au bout dans des directions contraires à la Torah ; le traître est totalement dépourvu de cette piété, et c'est un impie - voilà pourquoi « בְּהַוַּת בֹּגְדִים יִלָּכֵדוּ » : une cassure surviendra dans ses entreprises et il subira un dommage irrémédiable, car en se fiant à la seule raison, il est voué à l'erreur.

Pourquoi dit-on de l'impie qu'il « tombera » et des perfides qu'ils « seront pris au piège » ?

צִדְקַת תָּמִים תְּיַשֵּׁר דַּרְכּוֹ וּבְרִשְׁעָתוֹ יִפֹּל רָשָׁע׃ (ה) - La justice de l'homme intègre aplanit sa voie, mais l'impie tombera par sa propre méchanceté.

Remarquez la précision des termes : en contrepartie du tamim, il est dit « l'impie tombera » (yippol racha), tandis qu'en contrepartie de l'homme droit, il est dit « ils seront pris au piège » (yilakhédou). Le Gaon de Vilna explique : celui qui marche avec intégrité sans s'aventurer là où les filets du yetser hara sont déployés ne saurait être pris au piège, mais il peut chuter par mégarde, trébucher sur un obstacle. C'est pourquoi l'impie, antithèse de l'homme intègre, tombe lui aussi sans préméditation : il s'égare en raison de la malice qui le rongeait dès l'origine, et cela se nomme une chute.

En revanche, à l'opposé des hommes intègres, l'homme droit suit le bon sens (le sékhel hayachar), et c'est précisément là que l'on peut facilement tomber dans les filets, être capturé dans le piège du penchant au mal. Et cela est déjà considéré comme une sorte d'acte délibéré (mézid), car on s'est laissé guider par son propre intellect. Concernant une personne douée d'intelligence qui agit selon sa raison contre la Torah - parce qu'elle a des objections ou ses propres compréhensions -, on ne peut pas dire qu'elle « est tombée », car une chute se produit par inadvertance. Que s'est-il donc passé ? Elle a été piégée. Son intellect l'a déviée et entraînée vers cette idée, l'a saisie et convaincue que c'était la bonne voie. C'est pourquoi il convient de dire à propos des traîtres qu'« ils seront pris » (yilakhédou), tandis que les hommes droits, grâce à leurs actes de droiture, seront délivrés.

À la mort de l'homme méchant : espoir et attente

בְּמוֹת אָדָם רָשָׁע תֹּאבַד תִּקְוָה וְתוֹחֶלֶת אוֹנִים אָבָדָה׃ (ז) - À la mort de l'homme méchant, tout espoir périt, et l'attente des forces s'évanouit.

Il y a ici « tikva » (espoir) et « to'hélet » (attente). Quelle est la différence entre les deux ? Le Gaon de Vilna explique : l'espoir concerne un événement appelé à se produire bientôt, tandis que la « to'hélet » concerne quelque chose qui ne doit arriver que dans de longues années, à une époque lointaine. Le méchant court après les plaisirs et les convoitises, et s'attend à jouir immédiatement du bien - or, lorsqu'il meurt, cet espoir d'un bien immédiat est anéanti. « Et l'attente des forces s'évanouit » : les « onim » désignent les enfants et la descendance, comme dans l'expression « les prémices de ma vigueur » (réchit oni). Ce qu'il espérait voir de bon pour ses enfants - ce qui constitue une attente à long terme, puisqu'il s'agit de l'avenir de sa progéniture - est également perdu à sa mort. Il n'y a plus aucune chance pour cela non plus, et le méchant ne l'obtiendra pas.

Le Malbim propose une autre explication : celui qui use de « to'hélet » (méya'hel) attend une chose qui se produira avec certitude, comme celui qui attend avec assurance la lumière du matin - il a une promesse sur une chose précise et se contente d'attendre sa venue. Voilà ce qu'est la « to'hélet » : une chose qui arrivera à coup sûr. L'« espoir » (tikva), en revanche, concerne une chose incertaine : on espère qu'elle viendra. C'est le sens du verset : « Fortifiez-vous et que votre cœur prenne courage, vous tous qui espérez (haméya'halim) en l'Éternel » - nous ne faisons pas que nourrir un vague espoir, nous attendons avec certitude. Les méchants n'ont pas de « to'hélet », mais seulement de la « tikva » : ils n'attendent pas la récompense réservée aux justes, ils espèrent simplement réussir dans ce monde, jouir de plaisirs et de bonheur. Et à sa mort, « tout espoir périt » : tout le bien qu'il espérait trouver ici-bas est anéanti à cet instant précis.

« Et l'attente des forces (onim) s'évanouit » : le mot « onim » vient ici, selon le Malbim, de la racine d'« onen » (l'endeuillé dont le défunt n'est pas encore enterré). Ses fils en deuil (onénim) nourrissaient une attente - et c'était bien une attente certaine (to'hélet), car ils savaient que leur père possédait des biens et comptaient hériter de sa fortune. Mais même cette attente sera déçue : des étrangers viendront hériter, d'autres s'empareront de ses richesses ou celles-ci se dissiperont dans quelque mauvaise affaire, si bien que l'attente des fils sera elle aussi anéantie.

Le juste est délivré de la détresse, et le méchant prend sa place

צַדִּיק מִצָּרָה נֶחֱלָץ וַיָּבֹא רָשָׁע תַּחְתָּיו׃ (ח) - Le juste est délivré de la détresse, et le méchant prend sa place.

Rabbénou Yona explique : viens et constate la grandeur du juste et l'opprobre du méchant. Parfois, un décret pèse sur le juste, mais c'est le méchant qui est livré à sa place pour subir ce décret, ainsi qu'il est écrit : « J'ai donné l'Égypte pour ta rançon » - l'Égypte a servi de rançon à notre place. « Le méchant sert de rançon pour le juste » : qui sera la rançon du juste, qui en paiera le prix ? Le méchant. C'est ce que dit Salomon : le juste est délivré de la détresse, et qui prend sa place ? Le méchant, qui subit ce que le juste était censé endurer.

Nous en trouvons une illustration dans le livre de Job (Iyov) : lorsque le peuple d'Israël sortit d'Égypte, Satan porta une accusation devant le Saint, béni soit-Il, en disant : « Les uns sont idolâtres et les autres le sont aussi ! » Que fit le Saint, béni soit-Il ? Il lui livra Job. C'est comparable à un chien qui s'apprête à mordre et auquel on jette un os : prends cela et occupe-t'en. Job servit en quelque sorte de rançon à la place du peuple d'Israël. Et pourquoi est-il appelé « méchant » ? Parce que Job était la réincarnation (guilgoul) de Tèrah, et Tèrah était un impie ; c'est pourquoi il fut livré à la place d'Israël. Nous avons déjà expliqué la profondeur de ce sujet plus longuement ailleurs.

Le Gra explique : même si le malheur s'abat sur le juste - ce qui n'est pas dans l'ordre naturel des choses pour un tsaddik -, il s'en sortira malgré tout. Or, l'épreuve décrétée ne revient pas à vide : puisqu'elle a été scellée, elle doit frapper quelqu'un, et c'est pourquoi « le méchant prend sa place » - le malheur s'abattra sur lui au lieu de toucher le juste. Pourquoi le texte emploie-t-il le terme « né'hélets » (délivré / revigoré) ? Il ne s'agit pas seulement d'être sauvé de la détresse, mais aussi du sens de « ve'atsmotékha ya'halits » dans le verset « Tu seras comme un jardin bien arrosé, et Il fortifiera tes os » - ses os seront ragaillardis et pleins de vigueur. « Le juste est délivré (né'hélets) de la détresse » a un double sens : il en est extrait, et de plus, le bien lui sera accordé à la place du malheur.

Où voit-on cela ? Chez Haman. Mordékhaï était dans la détresse : « le juste est délivré de la détresse », Mordékhaï fut sauvé ; « et le méchant prend sa place », Haman fut pendu. Et non seulement Mordékhaï fut sauvé, mais il fut « revigoré » (ya'halits) : il reçut la maison d'Haman, fut nommé et élevé aux plus grands honneurs. Autre exemple : on calomnia Khanania, Michaël et Azaria, et Nabuchodonosor décida de les jeter dans la fournaise ardente. « Le juste est délivré de la détresse » : le feu ne les toucha point ; « et le méchant prend sa place » : ce sont les impies qui subirent le coup. Ainsi est-il écrit : « C'est pourquoi, comme l'ordre du roi était pressant » et que la fournaise était chauffée à l'extrême, « ces hommes qui avaient hissé Chadrakh, Méchak et Abed-Négo » - ceux qui avaient conduit Khanania, Michaël et Azaria pour les jeter dans le brasier -, « la flamme du feu les tua » : les étincelles jaillissant de la fournaise ardente les brûlèrent à mort. Les flammes frappèrent au loin ceux qui se tenaient à l'extérieur, tandis que les justes entrèrent au milieu du feu sans subir le moindre mal.

Par sa bouche, le flatteur perd son prochain

בְּפֶה חָנֵף יַשְׁחִת רֵעֵהוּ וּבְדַעַת צַדִּיקִים יֵחָלֵצוּ׃ (ט) - Par sa bouche, le flatteur perd son prochain, mais par la connaissance, les justes en sont délivrés.

Le méchant séduit le juste par des flatteries, usant de paroles doucereuses et mielleuses afin de corrompre son prochain. « Mais par la connaissance, les justes en sont délivrés » - le juste se dégage de l'emprise de ce flatteur corrupteur grâce au Da'at, par la sagesse et la droiture qui l'habitent. Non seulement les justes s'en libèrent, mais comme nous l'avons vu au verset précédent, le flatteur tombe lui-même dans le piège qu'il avait tendu au juste ; ainsi que l'explique le Malbim : le malheur retombe sur celui qui l'avait calomnié.

Le Malbim propose une autre explication : un homme se montre flatteur et s'abstient de réprimander le méchant par pure complaisance. « Vais-je aller lui dire qu'il est impie ? Je préfère lui dire : tu es charmant, tu es un Tsadik, tu es irréprochable, si seulement tout le monde était comme toi ! » C'est là de la flatterie - et par cette attitude, il cause la perte de son prochain. Car si tu l'avais repris, tu l'aurais ramené dans le droit chemin et conduit à la vie du monde futur ; mais en lui répétant constamment qu'il est convenable, intègre et juste, tu as provoqué sa déchéance. Il s'obstinera dans sa voie avec d'autant plus d'assurance qu'un tel lui a garanti qu'il agissait bien. Ainsi, il empêche le fauteur de faire Téchouva et ne fait que lui attirer son châtiment.

Rabbénou Yona : un éloge immérité engendre l'orgueil

Rabbénou Yona évoque ici le vice de la flatterie : le flatteur perd son prochain et lui cause un préjudice, car en lui attribuant un mérite qu'il ne possède pas réellement, il suscite en lui l'orgueil et le range dans la catégorie des abominations d'Hachem, comme il est dit : « Tout cœur hautain est en abomination à Hachem ». À première vue, cela semble étonnant : si je loue une personne pour une qualité qu'elle possède véritablement et qu'elle s'en enorgueillit, n'est-elle pas tout autant « en abomination à Hachem » ? Pourquoi Rabbénou Yona précise-t-il qu'on la loue pour un mérite qu'elle ne possède pas ? Au sens littéral du texte, cela se comprend, car le verset emploie le terme « Hanef » (flatteur), or la flatterie consiste précisément à affirmer ce qui n'est pas vrai ; mais quant au risque de faire trébucher l'autre dans l'orgueil, le danger est identique lorsque la louange repose sur la vérité.

La réponse, au sens simple, découle de l'enseignement de Rabbi Israël Salanter : l'interdit de « Lifné 'Iver » (ne pas placer d'embûche devant un aveugle) ne s'applique pas aux traits de caractère (Midot). Bien que certains décisionnaires soient d'un avis différent, c'est sa démarche que l'on retrouve ici. En effet, on pourrait objecter : j'ai le devoir d'encourager mon prochain, de lui adresser des paroles apaisantes, de le placer au-dessus de moi avec déférence - ce qui constitue l'une des questions posées à l'homme au Jour du Jugement : « As-tu proclamé ton prochain comme souverain sur toi avec déférence ? » Or, si je le complimente, il risque de s'enfler d'orgueil, et l'on enfreindrait l'interdit : « Tu ne mettras pas d'obstacle devant un aveugle ». Par crainte de cela, certains se montrent extrêmement scrupuleux et ne prononcent jamais un mot d'encouragement envers qui que ce soit, à D.ieu ne plaise, de peur de le faire chuter - pensant être méticuleux dans l'observance des mitsvot...

Mais cette appréhension, affirme Rabbi Israël Salanter, ne doit absolument pas nous freiner, car « Lifné 'Iver » ne concerne pas les Midot. Cet interdit s'applique dans le cadre des interdits alimentaires et des transgressions directes : si je te sers un aliment non cacher, ou si je t'entraîne à voler ou à commettre une faute, j'enfreins « Tu ne mettras pas d'obstacle devant un aveugle ». En revanche, si j'occasionne chez toi de l'orgueil ou une faiblesse de caractère - par exemple si j'ai prononcé une parole qui t'a mis en colère et que tu t'es emporté - je n'ai pas transgressé « Lifné 'Iver ». Il en va de même ici : Rabbénou Yona ne traite que du cas où l'on formule un éloge totalement faux ; là, la question se pose de savoir de quel droit proférer un tel mensonge, et si l'autre s'enorgueillit par ta faute, tu en portes la responsabilité, car son orgueil est né de tes paroles fallacieuses. Mais quand je te dis la vérité, il t'appartient à toi de ne pas « acheter » ce que j'ai dit et de ne pas t'en enorgueillir. De même, si j'ai le devoir de te faire un reproche et que je sais que tu vas t'irriter, on me dit de ne pas craindre « Lifné 'Iver » : c'est à toi qu'incombe le devoir de ne pas te mettre en colère. Je n'ai pas à m'inquiéter de ta colère ou de ton orgueil potentiel ; c'est sur toi que repose l'obligation de ne céder ni à l'un ni à l'autre. C'est en ce sens qu'il est écrit : « mais par la connaissance, les justes en sont délivrés » : le juste échappe au flatteur, il n'adhère pas aux illusions que ce dernier lui vend, et par son discernement, il se protège de ses flatteries.

« Et quand bien même le monde entier te dirait : tu es un Tsadik »

C'est également ce qu'enseignent nos Sages : « Sois un Tsadik et ne sois pas un méchant, et quand bien même le monde entier te dirait : tu es un Tsadik, considère-toi à tes propres yeux comme un impie ». Un homme entend la foule clamer qu'il est un saint homme et se dit en lui-même : après tout, c'est peut-être vrai. C'est pourquoi on lui dit : considère-toi comme un méchant. Car si tu te tiens pour un juste accompli, tu ne chercheras plus à te corriger ni à te parfaire.

D'un autre côté, il faut se garder de l'excès inverse, comme le soulignait Rabbénou Yérouham de Mir : si un homme se regarde perpétuellement comme un impie, il finira par se dire : à quoi bon faire des efforts, à quoi bon lutter, de toute façon je suis mauvais. L'homme doit au contraire bien connaître ses forces, ses aptitudes et les outils que le Créateur lui a donnés, sans pour autant en tirer vanité. Le fait que le Saint, béni soit-Il, ait investi en moi tant de forces est-il une raison de m'enorgueillir ? Bien au contraire, c'est une raison pour laquelle on exigera de moi davantage, car j'ai reçu ce que l'homme de la rue ne possède pas. Ce n'est pas un motif pour se sentir supérieur à lui, mais pour comprendre qu'une mission plus vaste et une obligation accrue pèsent sur mes épaules. D'une part, nos Sages enseignent : « considère-toi comme un méchant », c'est-à-dire ne prête pas foi aux louanges qu'on te tresse, mais redouble d'exigence envers toi-même ; d'autre part, l'homme ne doit pas s'effondrer en se déclarant : « je suis un impie ». La règle demeure celle énoncée par nos Maîtres : que chacun se voie, lui-même et le monde entier, comme à moitié méritant et à moitié coupable, conformément à la décision du Rambam : qu'il accomplisse une seule mitsva, et il fait pencher sa balance ainsi que celle du monde entier du côté du mérite ; qu'il commette une seule faute, à D.ieu ne plaise, et il fait basculer la balance du côté opposé.

Le juste réprimande et le flatteur cajole - qui choisir comme compagnon ?

Rabbénou Yona propose une autre explication : « et par la science des justes ils sont délivrés » - ils délivrent leurs prochains. Pourquoi ? Parce que le Tsaddik réprimande les hommes, à l'opposé du flatteur. L'hypocrite flatteur dispense à chacun des éloges immérités, provoquant en lui la corruption, l'orgueil, et l'empêchant de se corriger. Le juste fait exactement le contraire : il va trouver son prochain et lui montre ce qu'il doit rectifier - et son compagnon en est sauvé, car le Tsaddik le répare. En d'autres termes : quand tu te choisis un ami, choisis un ami vertueux qui saura pointer tes défauts, et ne choisis pas un ami complaisant qui te répète constamment à quel point tu es bon, droit et honorable. Car « par la science des justes ils sont délivrés » - c'est de cela que tu seras sauvé : du mauvais penchant, de l'orgueil, du Guéhinnom ; tandis que par les paroles du flatteur, on court à la ruine.

Et c'est ainsi que des Tsaddikim cherchaient véritablement des gens pour venir les reprendre. Rabbi Akiva disait : je témoigne sur moi-même que, maintes fois, Rabbi Yohanan ben Nouri s'est plaint de moi devant Rabban Gamliel, lui tenant des propos très durs à mon sujet - et je témoigne sur moi-même que non seulement je ne lui en voulais pas, mais qu'à chaque fois qu'il disait du mal de moi, mon amour pour lui redoublait. Pourquoi ? Parce que je savais que son intention était pure, que Rabbi Yohanan ben Nouri voulait me perfectionner et ne cherchait nullement à me dénigrer. C'est là une disposition d'esprit qu'il convient d'adopter lorsqu'on reçoit une réprimande : même si l'autre n'avait pas une intention bienveillante - est-ce que cela peut t'être utile ? Est-ce que cela va t'aider à te corriger ? S'il a dit une chose profitable, sois attentif au message et accepte la critique.

On raconte que le 'Hazon Ich marchait dans la rue, et que quelqu'un vint lui faire la morale : sans le reconnaître, voyant simplement un Juif âgé, il lui lança : « Au lieu de faire les cent pas et de vous promener, lisez donc un peu de Téhilim ! » Or le 'Hazon Ich était obligé de marcher pour sa santé. Quand il repassa un peu plus tard, l'homme lui redit : « Vous n'avez pas compris ? Je vous ai dit de vous asseoir et de lire des Téhilim au lieu de tourner en rond toute la journée ! » Le 'Hazon Ich le remercia, et évita désormais d'emprunter ce chemin. Quelque temps plus tard, le fils de cet homme tomba malade. On lui conseilla : « Il y a un grand Rav arrivé de l'étranger, va le consulter » - c'était avant que la renommée du 'Hazon Ich ne soit établie. Il s'y rendit, reconnut le vieil homme et faillit s'évanouir. Il lui demanda pardon et implora son indulgence, mais le 'Hazon Ich le rassura : « Il n'y a aucun mal. Que m'avez-vous dit après tout ? De lire des Téhilim ! Eh bien, depuis ce jour, je m'astreins chaque jour à lire un peu de Téhilim, parce qu'un Juif m'a fait cette réprimande. » Voilà ce qu'est un homme d'envergure : un grand homme comprend que si quelqu'un vient lui faire un reproche, il faut regarder ce que l'on peut en tirer et ce que l'on peut corriger. Qui sait si le Ciel ne l'a pas envoyé tout exprès ?

L'explication du Gaon de Vilna : pourquoi les hérétiques paraissent-ils si aimables ?

Le Gaon de Vilna explique : le terme « corrupteur » (*mach'hit*) désigne celui qui pervertit autrui dans les fautes envers D.ieu (entre l'homme et l'Omniprésent), comme il est écrit : « Car toute chair avait corrompu sa voie ». Et celui qui cherche à détourner son prochain et à le corrompre agit « par une bouche flatteuse », par la flagornerie et avec des paroles plus douces que l'huile. En effet, on ne peut convaincre quelqu'un d'agir d'une certaine façon qu'en s'adressant à lui avec douceur et affabilité.

Remarquez bien ce que déclare le Gra : c'est pourquoi la plupart des hérétiques sont naturellement avenants, car ils séduisent le cœur de leur prochain pour le corrompre. Les hérétiques - et sans doute à leur époque cela était-il encore plus marqué qu'aujourd'hui - sont extrêmement aimables, chaleureux et semblent pourvus de belles vertus morales. Pourquoi ? Parce que c'est l'unique moyen d'attirer autrui et de le prendre au piège ; s'ils apparaissaient sous les traits de personnes malhonnêtes ou sous un jour négatif, personne ne s'approcherait d'eux. C'est pourquoi le christianisme déploie des paroles plus douces que l'huile : des gens si gentils, si dévoués, se réclamant de la « religion de l'amour ». Pourtant, chacun sait combien de personnes cette religion dite d'amour a envoyées au bûcher, combien elle a brûlé, massacré, provoqué de pogroms et de tortures - les atrocités de l'Église catholique furent effroyables. Mais en apparence, ils se montrent si bienveillants et leurs paroles sont plus douces que l'huile.

C'est ce qu'énonce le Gra : celui qui désire égarer son prochain a besoin d'une bouche flatteuse, d'une langue mielleuse et persuasive, et c'est par ce moyen que « par une bouche hypocrite, le pervers ruine son prochain » - il parvient à corrompre son compagnon. « Mais par la science des justes ils sont délivrés » : seuls les justes, constamment attachés aux mitsvot et connaissant les voies divines, s'aperçoivent que le flatteur cherche à les éloigner du service d'Hachem et que l'hérétique veut les conduire au bord de l'abîme. Ils comprennent que ses paroles, si douces semblent-elles, ne sont qu'un piège à miel, un filet tendu ; grâce à cette clairvoyance, ils s'en délivrent et évitent le piège que l'hypocrite leur tendait par sa flatterie.

En conclusion :

Les versets étudiés nous enseignent plusieurs principes fondamentaux. L'homme droit est sauvé par son intégrité du danger inhérent à l'intellect, et l'homme intègre est préservé par sa piété du manque de discernement dans la crainte de D.ieu ; quant au perfide, qui s'appuie sur sa propre logique contre la Torah, il ne fait pas que « trébucher », il est « capturé » dans le filet de son propre intellect. Toute l'espérance de l'impie est confinée à ce monde-ci, et à sa mort, son attente périt avec lui, de même que les espoirs de ses descendants. Le juste est délivré de la détresse et s'en trouve même béni, tandis que le méchant prend sa place - à l'image de Mordékhaï et d'Aman, ou de 'Hanania, Michaël et Azaria. Enfin, face au flatteur qui, par des propos plus doux que l'huile, corrompt son prochain, nourrit son orgueil et le détourne de la Techouva, se dresse le Tsaddik qui réprimande pour élever et corriger. D'où cet enseignement pratique : choisir un ami capable de nous dire la vérité, accueillir les reproches avec joie à la manière de Rabbi Akiva, ne pas prêter foi aux éloges complaisants, et savoir reconnaître en même temps les forces que le Saint, béni soit-Il, a déposées en nous - non comme un motif de vanité, mais comme une exigence et une responsabilité accrues.