Le chapitre 9 des Proverbes est bâti sur une puissante antithèse : d'un côté, « La Sagesse a bâti sa maison » - la femme sage qui érige sa demeure sur sept colonnes, prépare son festin, mêle son vin et envoie ses servantes inviter les hommes à sa table ; de l'autre, « la femme insensée et turbulente » - assise à l'entrée de sa maison, appelant elle aussi les passants, mais pour les conduire « au fond du Chéol ». Dans cette partie, nous examinerons la conclusion des paroles de la Sagesse - le commencement de la sagesse, sa récompense et le gain qu'elle procure - avant d'aborder la description de la femme insensée et ses artifices de séduction.
תְּחִלַּת חׇכְמָה יִרְאַת יְהֹוָה וְדַעַת קְדֹשִׁים בִּינָה׃ - Le commencement de la sagesse est la crainte de l'Éternel, et la connaissance des saints, c'est l'intelligence.
Le mot « commencement » se rapporte également à la seconde partie du verset : le commencement de la sagesse est la crainte de l'Éternel, et le commencement de la connaissance des saints, c'est la bina (l'intelligence). En d'autres termes, comment parvient-on au niveau de la « connaissance des saints », c'est-à-dire à une compréhension limpide des questions de sagesse, à l'image des saints de la terre ? Les saints ont approfondi la sagesse au point qu'elle ne demeure plus pour eux une notion abstraite ou indémontrable ; ils sont capables d'expliquer pourquoi, selon la raison et la logique, les choses doivent être ainsi. C'est précisément pour cela que la bina est requise : observer les choses, les sonder et discerner en chacune d'elles sa dimension intérieure, son contenu et sa profondeur. C'est le sens de « pour connaître la sagesse et l'instruction » figurant au début du livre : ce qui n'était jusqu'alors qu'une sagesse inaccessible et impossible à démontrer devient, après une réflexion approfondie, un niveau de « connaissance de la sagesse », un savoir parfaitement clair.
Prenons un exemple pour rendre les choses plus accessibles à l'esprit. La Torah énonce la loi de la servante hébreuse (ama ivria) : un père vend sa fille mineure comme servante. À l'écoute de cette loi, on s'interroge : quel est ce procédé ? Comment la Torah peut-elle cautionner cela ? À première vue, si l'on me demande si je l'accepte, je répondrai : oui, parce que D.ieu l'a ordonné. Si l'on me demande si je le comprends, je dirai que non. Si l'on cherche à me convaincre que c'est moral, j'aurai bien du mal à l'admettre. Mais j'ai la crainte du Ciel : D.ieu l'a décrété, et je m'y soumets.
Pourtant, lorsque l'on étudie, approfondit et réfléchit, on découvre soudain toute la sagesse renfermée dans cette halakha. En effet, quel genre d'homme est capable de vendre sa propre fille comme servante ? Absolument personne. Et si un tel individu existe, comment le qualifier ? Un être corrompu et malfaisant. Faire commerce de son propre enfant ? La priver de son enfance ? Même un animal éprouve de l'affection pour ses petits, et lui agirait pire qu'une bête ? S'il est évident qu'un tel individu est corrompu, lui laisserait-on un enfant ? Pas le moins du monde. La Torah nous dit alors : si un tel homme se présente pour vendre sa fille, saisis l'occasion, retire-la de là, achète-la. À cette époque, les services sociaux n'existaient pas.
Bien plus encore, comme l'exprime le Sefer Ha'Hinoukh, il faut faire d'elle une dame. La mitsva veut que l'acheteur ou son fils lui assigne le statut d'épouse (ye'oud), « et il agira envers elle selon le droit des jeunes filles ». Cette fillette qui a grandi dans un foyer brisé, dont le père était capable de la vendre : retire-la de cet enfer, et ne va pas croire que tu as fait une affaire à bon compte. Tu lui devras sa nourriture, son vêtement et ses droits conjugaux (ch'era, kessouta ve'onata), exactement tout ce que l'on accorde à une épouse à part entière. Tu l'as achetée comme servante : épouse-la, accorde-lui tous les égards dus à une femme, et fais d'elle une maîtresse de maison. Dès lors, la mitsva s'éclaire d'un jour totalement nouveau. C'est précisément ce que nous disions : on accepte d'abord les lois de la sagesse parce que D.ieu l'a ordonné, sans prétendre être plus moral que le Créateur du monde ; puis, après avoir approfondi, on comprend aussi où réside la véritable moralité. Et les exemples de ce genre abondent.
Le Malbim explique qu'il existe une différence essentielle entre les termes « reshit » et « te'hilat ». Le mot « reshit » participe de la substance même de la chose, comme dans « les prémices (reshit) de ton blé » ou « les prémices de vos pâtes » : il désigne ce qu'il y a de meilleur, tout en faisant partie intégrante du tout. La crainte de D.ieu relève elle-même des lois de la sagesse : craindre D.ieu pour Lui-même, parce qu'Il est tout-puissant, parce qu'Il m'a créé et que tout ce qui existe dans l'univers provient de Lui. C'est là le sens de « Le principe (reshit) de la sagesse est la crainte de l'Éternel », qui correspond à la crainte de Sa majesté (yirat haromemout).
Qu'est-ce que la crainte de la majesté ? Lorsqu'on se présente devant un grand homme, on éprouve aussitôt une forme de saisissement. Non pas par crainte qu'il vous punisse ou vous maudisse, mais parce que le simple fait de se tenir devant lui inspire le respect et la vénération. En revanche, face à un policier, on n'éprouve aucune crainte de majesté, mais bien la crainte du châtiment : on voit déjà s'envoler cinq cents ou mille shekels. La crainte du châtiment est le niveau inférieur de la crainte, et selon l'expression du Rambam, c'est une crainte qui convient aux esprits simples. Et plût au Ciel que nous ayons ne serait-ce que cette crainte du châtiment ! Songez-y : lorsqu'un homme s'apprête à médire (lachon hara), pense-t-il un seul instant à la Géhenne ? Combien nous sommes éloignés ne serait-ce que de la crainte de la punition ! Comment dès lors prétendre avoir atteint la crainte de la majesté divine, en s'abstenant de fauter par seul respect de l'éclat de Sa grandeur bénie ? Et que dire de l'illusion de ceux qui s'imaginent être parvenus à l'amour de D.ieu, degré infiniment plus élevé que ces deux craintes ? Chanter devant le Saint béni soit-Il « Nous T'aimons » - même en tant que chant, ce n'est guère convenable. On peut raconter des histoires à sa femme, mais au Maître du monde ? « Nous T'aimons »... mais où étais-tu hier pour la prière de Cha'harit ? Je t'attendais au Beit Hamidrach ! T'es-tu jamais retenu de commettre une faute par amour ardent pour D.ieu ? Ce sont là des niveaux dont nous ne pouvons que parler. Puissions-nous déjà posséder la crainte de la punition, de sorte qu'au moment de commettre une transgression, l'on recule par effroi de la Géhenne ; et si nous méritons d'atteindre la crainte de Sa majesté, ce sera déjà une réalisation immense.
La crainte du châtiment ne relève pas des règles de la sagesse, car il ne convient pas de craindre Hachem par simple peur de la punition. C'est un niveau inférieur : on fait alors du Maître du monde un être menaçant face auquel on n'a pas le choix, se disant que si l'on n'agit pas, on recevra un coup, et que l'on est donc contraint d'obéir. Ce n'est assurément pas une marque d'honneur envers Lui que de Le dépeindre comme un être terrifiant dont on n'accomplit les commandements que sous le coup de la terreur. De même, celui qui sert Dieu dans l'attente d'une récompense - bien qu'il se situe au-dessus de la simple peur du châtiment - reste à un degré inférieur. En effet, cela revient à dire : « Tant que l'on me rétribue, j'agis ; Maître du monde, si Tu cesses de payer, je cesserai d'agir ». Cela présente le Saint, béni soit-Il, comme un partenaire d'affaires, dans une logique marchande de donnant-donnant et de pur intérêt personnel, et non parce qu'il s'agit de la parole d'Hachem et de la voie juste, où l'on s'efface devant la splendeur de Sa majesté en annulant sa propre volonté devant Sa pensée divine.
C'est pourquoi les tsaddikim disaient qu'ils auraient accompli Ses commandements même si le Saint, béni soit-Il, avait décrété que chaque pose de téfilines conduisait au Guéhinnom - ils les auraient posés malgré tout. C'est un degré élevé, qui montre que l'on n'agit pas pour le salaire. C'est ce que l'on raconte au sujet du Gaon de Vilna : une année de pénurie, on trouva quelqu'un qui acceptait de lui céder le précieux fruit pour les quatre espèces à la condition expresse que le Gaon lui abandonne tout le salaire de la mitsva. On vint en faire part au Gaon avec une vive appréhension, mais loin de s'en offusquer, il s'en réjouit et déclara : enfin, j'aurai l'occasion d'accomplir une mitsva sans savoir que j'en recevrai une récompense, mais uniquement parce qu'Hachem a ordonné « et vous prendrez pour vous ». Car dans un recoin du cœur, on sait toujours qu'un tel acte est récompensé là-haut par des trésors inestimables, et cette pensée finit par s'immiscer ; or ici, le salaire a été cédé à autrui, et il ne reste plus que l'acte pur d'apporter du contentement à notre Créateur et d'accomplir Sa volonté, sans chercher à se bâtir un Gan Éden ni une haute rétribution dans le Ciel.
Néanmoins, explique le Malbim, si la crainte du châtiment n'est pas le « principe » de la sagesse (réchit 'hokhma), elle en constitue en revanche le « début » (te'hilat 'hokhma). Le terme « réchit » désigne l'élément noble et essentiel, partie intégrante de la chose elle-même ; tandis que « te'hila » ne désigne que le point de départ, et la suite peut être bien différente, mais comme amorce, cela suffit. Selon l'enseignement du Rambam : comment motive-t-on les enfants à étudier ? En leur offrant des friandises et des noix. Mais lorsqu'il grandira, l'enfant devra délaisser les friandises, les noix et les billes pour servir Hachem pour la gloire de Celui qui a parlé et le monde fut, afin de procurer du contentement à notre Créateur. Il en va de même au début du service divin : il existe un châtiment, il existe un Guéhinnom, malheur à moi si j'enfreins la volonté d'Hachem ! En guise de « début », c'est utile ; comme démarreur pour lancer le véhicule, cela convient parfaitement. Mais utilise-t-on le démarreur tout au long du trajet ? Non, il cesse son rôle dès que le moteur tourne. La crainte du châtiment est salutaire au départ, mais elle ne doit pas faire partie intégrante du voyage par la suite.
En revanche, la crainte révérencielle (yir'at haromémout) doit continuer d'accompagner l'homme. En effet, bien que l'amour soit l'idéal suprême, cela ne signifie nullement que celui qui a atteint l'amour doive délaisser la crainte, bien au contraire. Celui qui s'élève jusqu'à l'amour doit impérativement conserver la crainte, car celui qui craint ne se rebelle pas. Lorsqu'un amour immense lie deux êtres, il peut parfois se retourner contre eux : on se permet alors des libertés qu'on n'oserait jamais prendre avec une personne envers laquelle on garde une certaine distance. C'est pourquoi la crainte est tout aussi indispensable : elle empêche l'amour de franchir les limites et de susciter un sentiment de familiarité déplacée envers Celui qui a parlé et le monde fut, ce qui conduirait à un comportement indigne.
כִּי־בִי יִרְבּוּ יָמֶיךָ וְיוֹסִיפוּ לְּךָ שְׁנוֹת חַיִּים׃ - « Car par moi se multiplieront tes jours, et des années de vie te seront ajoutées. »
Ici, le roi Salomon cherche à convaincre en faisant appel au désir de la récompense : cela en vaut la peine, c'est un choix profitable. « Car par moi se multiplieront tes jours » - par la sagesse, par l'accomplissement de la Torah et des mitsvot, les jours heureux de l'homme se multiplieront et des années de vie lui seront ajoutées. Cela renvoie à deux promesses : connaître le bien-être ici-bas dans ce monde, et bénéficier d'une longue existence. Ces deux promesses se vérifient jusqu'à aujourd'hui. Même si l'on peut avoir l'impression que celui qui vit éloigné des commandements mène la belle vie et ne porte aucun joug, lorsqu'on vérifie au bout du compte qui est véritablement heureux ici-bas, on découvre précisément celui qui observe les mitsvot, qui a fondé une famille et la bâtit dans la sainteté, et non celui qui croit profiter de l'existence sans engagement conjugal stable. Il ne fait aucun doute que celui qui vit selon les lois de la Torah et y éduque ses enfants connaît une vie bien plus sereine et comblée. Même si l'autre s'est accordé dix années de plaisirs et de passions passagères, au total, quelle existence est véritablement la plus pleine ?
Et le second aspect : « et des années de vie te seront ajoutées », ce que l'on peut tout autant constater de nos jours. L'espérance de vie la plus longue en terre d'Israël a été enregistrée à Bnei Brak - bien que l'on n'y pratique pas de sport, si ce n'est peut-être le balancement devant le shtender ; et la nourriture n'y est pas spécialement diététique, le cholent n'étant pas un mets de santé, pas plus que le kugel ou le hareng. Loin de prétendre qu'il ne faille pas manger sainement, le fait demeure pourtant avéré. Et quelle en est la raison profonde ? La Torah promet la longévité (« afin que tes jours se prolongent ») : à ceux qui fréquentent assidûment les maisons d'étude matin et soir, à celui qui pose les téfilines, à celui qui honore son père et sa mère. Et bien que l'essentiel de cette promesse s'applique au monde à venir, « le jour qui n'a pas de fin », cela n'exclut nullement qu'elle s'accomplisse aussi concrètement dans ce monde-ci.
אִם־חָכַמְתָּ חָכַמְתָּ לָּךְ וְלַצְתָּ לְבַדְּךָ תִשָּׂא׃ - « Si tu es devenu sage, tu es sage pour toi-même ; et si tu deviens railleur, tu en porteras seul la charge. »
Lorsque tu étudies les lois de la sagesse et que tu t'en imprègnes pour devenir sage, qui y gagne ? C'est toi. Et c'est là un point fondamental dans le service divin : que l'homme n'agisse jamais avec le sentiment de rendre service à quiconque, comme si le Maître du monde devait lui être reconnaissant pour toutes les mitsvot accomplies « pour Lui ». Que Lui as-tu donc apporté ? A-t-Il besoin de tes mitsvot ? « Que Lui donneras-tu et que Lui ajouteras-tu ? », car le Saint, béni soit-Il, ne manque de rien. Par tes mitsvot, tu ne Lui ôtes rien et tu ne Lui ajoutes rien. Dès lors, qui y a gagné ? « Si tu es devenu sage, tu l'es pour toi-même » - c'est toi qui recevras le bien par cette sagesse.
« Et si tu es railleur, toi seul en porteras la charge » - et si tu tournes en dérision les paroles de sagesse, tu seras le seul à en payer le prix, personne d'autre. Tu ne punis personne par cela. Il y a des gens qui pensent : Hachem m'a fait ceci ou cela, alors j'ai retiré ma kippa. Insensé, qu'as-tu fait ? C'est comme si tu disais : cet ami s'est mal conduit avec moi, j'étais tellement en colère contre lui que j'ai pris un fusil et je me suis tiré une balle dans le pied ! Il t'a mis en colère, et c'est sur toi-même que tu tires ? Il en va de même pour celui qui s'imagine que par sa transgression, il contrarie le Créateur du monde et Lui cause du tort. Qu'as-tu fait au Créateur du monde ? La seule indignation, pour ainsi dire, du Créateur du monde, c'est Sa pitié pour toi : insensé, pourquoi t'es-tu détruit ? Pourquoi t'es-tu fait du tort ? Tu aurais pu te faire du bien, alors pourquoi t'es-tu nui ? Personne ne paiera pour tes fautes, c'est toi seul qui en paieras le prix. Dès lors, cela en vaut-il la peine ?
אֵשֶׁת כְּסִילוּת הֹמִיָּה פְּתַיּוּת וּבַל־יָדְעָה מָּה׃ - La femme insensée est bruyante, elle n'est que naïveté et ne sait rien.
Jusqu'ici, le roi Salomon a dépeint la femme sage et la douceur de son enseignement ; à partir d'ici, il décrit la force opposée, celle qui entraîne vers la sottise. Le Malbim explique : quelle est la différence entre la folie du kessil (l'insensé) et la crédulité du peti (le naïf) ? Le naïf manque de discernement, il n'a ni ruse ni sagesse, et se laisse séduire par n'importe quoi. L'insensé, en revanche, s'écarte délibérément des lois de la sagesse pour suivre les passions de son cœur. L'insensé connaît les lois de la sagesse, et c'est parfois même un grand érudit, une sorte d'« âne bâté de livres » : il est versé dans les textes, il sait que telle chose est interdite selon tel paragraphe du Choul'han Aroukh, et que telle autre est permise de telle façon - il sait tout, mais il choisit de ne pas suivre cette voie.
C'est pourquoi : « La femme insensée est bruyante » - l'insensé est séduit par le tumulte, par le tumulte des passions et du penchant au mal qui bouillonne en lui, et c'est ce qui l'attire à commettre des actes insensés, contraires aux voies de la sagesse. En revanche : « elle n'est que naïveté et ne sait rien » - le naïf est séduit par ce qu'il ignore, par de fausses informations et par la tromperie, car le naïf croit tout ce qu'on lui dit. On lui dit : viens, c'est une excellente affaire - et il s'imagine que c'est bien, que c'est une réussite. Tout ce qu'on lui vend, il le gobe.
וְיָשְׁבָה לְפֶתַח בֵּיתָהּ עַל־כִּסֵּא מְרֹמֵי קָרֶת׃ - Elle s'assied à l'entrée de sa maison, sur un siège, sur les hauteurs de la ville.
Nous avons vu précédemment que « La sagesse a bâti sa maison, elle a taillé ses sept colonnes » - elle possède une maison fondée sur des piliers solides. Face à elle, la folie et la crédulité ne bâtissent aucune demeure ; leur édifice n'est qu'un château de cartes, suspendu dans les airs, dépourvu de tout fondement. Bien au contraire, elles détruisent le monde. Car c'est par la sagesse que le monde est établi : qui maintient le monde en existence ? Celui qui s'adonne à l'étude de la Torah, comme il est dit : « Si Mon alliance jour et nuit ne subsistait pas, Je n'aurais point fixé les lois du ciel et de la terre ». Les colonnes taillées par la sagesse sont les piliers qui soutiennent le monde, tandis que la femme insensée et la femme naïve ne font que le dévaster.
Remarquez d'ailleurs les différences : elle n'a point égorgé ses bêtes ni préparé son vin ; elle n'offre aucune promesse d'épanouissement spirituel ni de bonheur matériel. Elle n'envoie pas non plus de servantes, c'est-à-dire des érudits qui diffuseraient son enseignement, mais elle s'assied elle-même à l'entrée de sa maison. Quelle en est la métaphore ? C'est que les pulsions, les illusions, les mauvais désirs et les aspirations néfastes n'ont besoin de personne pour venir nous convaincre : ils sont intégrés en nous, innés. Non pas depuis la création originelle de l'homme, mais depuis la faute d'Adam Harichon, la faute de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal. Le terme « da'at » (connaissance) évoque une union intime, comme dans « Et Adam connut Ève, sa femme » ; il ne s'agissait pas seulement d'un arbre de connaissance, mais de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal, un arbre qui a fusionné le bien avec le mal. Par cette faute, le Yetser Hara (le penchant au mal), qui était auparavant extérieur à l'homme sous la forme du serpent, est devenu intérieur à lui et partie intégrante de son être.
Et combien la situation est redoutable : cette union ne s'est pas faite à forces égales, le mal s'est révélé plus prégnant que le bien. La preuve en est : lorsqu'un homme est tenté de commettre une faute, il dit : « J'en ai envie », « j'ai envie de ce plat », « j'ai envie ». Mais lorsqu'il regrette et reconnaît que son acte n'était pas convenable, il dit : « J'ai des remords de conscience » - c'est la conscience qui me tourmente. Où se trouve le véritable « moi » ? Le « moi » s'est identifié au mal, pour ainsi dire. Nous nous sommes tellement assimilés au Yetser Hara qui réside en nous que lorsqu'il s'exprime, j'ai l'impression que c'est moi et que c'est ma propre pensée ; en revanche, lorsqu'une voix vient me réprimander, elle m'apparaît comme extérieure : c'est la conscience qui vient me tourmenter.
לִקְרֹא לְעֹבְרֵי־דָרֶךְ הַמְיַשְּׁרִים אֹרְחוֹתָם׃ - Pour interpeller les passants qui vont droit leur chemin.
Elle est assise « sur un siège, sur les hauteurs de la ville », dans un lieu élevé - c'est-à-dire au sein même de l'homme, et les êtres humains sont attirés par elle. Et vers qui lance-t-elle son appel ? Non pas vers les habitants établis de la ville, mais vers les passants : ceux qui ne sont pas encore parvenus dans la ville, qui n'ont pas encore rectifié leurs traits de caractère (middot) ni atteint la maturité d'esprit, ceux qui font encore leur apprentissage sur les sentiers de l'âme et se trouvent à mi-chemin. Et ils « vont droit leur chemin », ils désirent redresser leur conduite et agir avec rectitude - car l'aspiration intérieure de tout homme est de suivre la voie droite. On ne trouvera personne disant : « J'aspire à faire le mal, j'aspire à suivre une voie tortueuse ». « D.ieu a fait l'homme droit » - telle est la notice du Fabricant, c'est ainsi que nous fûmes créés, et l'âme humaine est droite par nature. Or, c'est précisément contre celui qui cherche à redresser sa voie que surgissent toutes les tentations et toutes les épreuves, émanant de son for intérieur.
מִי־פֶתִי יָסֻר הֵנָּה וַחֲסַר־לֵב וְאָמְרָה לּוֹ׃ - « Qui est naïf, qu'il se détourne par ici ! » Et à celui qui est dépourvu de sens, elle dit :
La femme de la naïveté appelle le naïf (péti), car il est possible de le séduire et il y a là un interlocuteur réceptif ; quant à la femme de la sottise, elle appelle celui qui est dépourvu de cœur (hassor lev), sachant qu'il n'a pas la force de maîtriser ses désirs. Nous avons expliqué ce qu'est un homme « dépourvu de cœur » : un être chez qui le cœur n'exerce aucune souveraineté, qui n'a aucun empire sur lui-même - ce que l'on qualifierait aujourd'hui de manque de caractère. Les pulsions l'attirent et il se laisse irrésistiblement entraîner.
מַיִם־גְּנוּבִים יִמְתָּקוּ וְלֶחֶם סְתָרִים יִנְעָם׃ - « Les eaux dérobées sont douces, et le pain pris en secret est agréable ! »
Remarquons bien : la Dame Sagesse offrait de la viande et du vin - « elle a tué son bétail, elle a mêlé son vin » ; mais celle-ci, que propose-t-elle ? Du pain et de l'eau. A priori, s'il y a un banquet organisé par Dame Sagesse composé de viandes et de vin, pourquoi irait-on au festin de la femme insensée et naïve, où le plat principal ne consiste qu'en pain et en eau ?
Et que signifie ce parallélisme : « Les eaux dérobées sont douces, et le pain pris en secret est agréable » ? Le Ben Ich 'Haï explique : « Les eaux dérobées sont douces » se rapporte à la femme mariée (échet ich). Comme la faute y est particulièrement grave, elle est qualifiée de « douce » ; et puisqu'il dérobe une femme à son mari, ce sont des eaux volées, et la saveur du péché y est exacerbée. « Et le pain pris en secret est agréable » fait référence à la relation avec une femme célibataire : la gravité n'égale pas celle d'une liaison avec une femme mariée, mais il doit néanmoins se cacher. Le terme de « pain » (lé'hem) est une métaphore de l'intimité charnelle, comme le dit Joseph à propos de la femme de Potiphar : « si ce n'est le pain qu'il mange », ou comme le dit Yitro : « Appelez-le, pour qu'il mange du pain » - ce qui sous-entendait d'épouser l'une de ses filles, ou encore : « elle a mangé, s'est essuyé la bouche et dit : je n'ai commis aucun méfait ». C'est pourquoi, pour la femme célibataire, le texte ne dit pas « est doux » (yimtakh), mais « est agréable » (yine'am), car il s'agit malgré tout de l'attrait d'une chose défendue.
À partir de là, fait observer le Rav 'Haïm Shmuelevitz, on mesure à quel point l'homme désire franchir les barrières : plus la clôture est élevée, plus il éprouve de saveur à la briser. Plus une chose est interdite à l'homme, plus le défi de braver l'interdit grandit, attisant la convoitise précisément pour ce qui a été prohibé. Le Rav 'Haïm Shmuelevitz consacre un enseignement entier à ce principe à propos de Chim'i ben Guéra : le roi Salomon lui ordonne de ne pas sortir de Jérusalem sous peine de mort, et Chim'i finit par en sortir pour un motif dérisoire - des esclaves en fuite - encourant ainsi la mort. Où est la logique ? Dès l'instant où l'on lui a dit : « Tu ne sortiras pas de Jérusalem », il s'est senti étouffer à chaque instant, et Jérusalem est devenue à ses yeux une prison dont il devait impérativement s'évader. Il en va de même pour « les eaux dérobées sont douces » : dès l'instant où une chose vous est interdite, elle devient aussitôt savoureuse, et l'on aspire à elle précisément parce qu'on s'est vu opposer un refus. Telle est la nature humaine, et c'est aussi là tout le principe de la récompense : l'essentiel du mérite repose sur ce qui fait l'objet d'un refus, car cet interdit engendre un renouveau du penchant au mal (yetser hara) que l'homme doit alors surmonter.
וְלֹא־יָדַע כִּי־רְפָאִים שָׁם בְּעִמְקֵי שְׁאוֹל קְרֻאֶיהָ׃ - Et il ne sait pas que là sont les ombres des trépassés, que ses convives sont dans les profondeurs du Chéol.
Il ignore que ce qu'il accomplit en cet instant est un poison mortel, un meurtre pour l'âme humaine. Et vers où l'appelle-t-elle à travers ce pain du secret et ces eaux dérobées ? Vers les profondeurs du Shéol. Car la faute engendre le retranchement (karet) et la perdition de l'âme. Certes, l'impie semble marcher ici-bas comme n'importe quel homme, mais si nous pouvions ouvrir les yeux, nous verrions qu'il est considéré comme mort. Les saints livres comparent cela à la queue du lézard qui, une fois coupée, continue de frétiller : ce que l'on observe chez l'impie en ce monde ne sont que des soubresauts, mais en vérité, il est retranché de sa racine céleste et n'a plus aucun lien. Ici-bas, la chose n'est pas visible ; à sa mort, cela apparaîtra clairement - non pas à nos yeux, mais pour quiconque se trouve dans le monde spirituel, qui pourra constater combien il est totalement coupé de la sainteté.
C'est pourquoi les impies, même de leur vivant, sont appelés morts, tandis que les justes, même après leur mort, sont appelés vivants - car le Tsaddik est constamment relié à la Source de la vie, qui est Hachem béni soit-Il ; et celui qui se détache de la Source de vie s'attache en réalité à la mort. Le saint Zohar nomme cela le Sitra d'mota, le domaine du monde de la séparation (alma d'perouda) - séparé de la sainteté, sans la moindre dimension de vie. C'est le sens de : « Il ne savait pas que là sont les ombres » : il s'imagine qu'il s'agit d'un pain clandestin, savoureux et agréable, sans savoir qu'elle le mène tout droit à la perdition et au Shéol.
La fin de ce chapitre place notre choix sous une lumière d'une grande netteté. D'un côté se tient la Sagesse : la crainte d'Hachem comme point de départ - la crainte du châtiment comme simple déclencheur, et la crainte de Sa grandeur comme fondement et principe essentiel - puis, par la bina et l'approfondissement, jusqu'au « savoir des saints », où les commandements de la Torah deviennent limpides et droits dans l'esprit de l'homme, à l'exemple de la loi de la servante hébreuse. Et la récompense l'accompagne : « Car par moi se multiplieront tes jours », en ce monde et dans le monde à venir, et par-dessus tout : « Si tu es devenu sage, c'est pour toi que tu l'es devenu », car tout le profit t'en revient. De l'autre côté se tient la femme insensée assise à l'entrée, incarnation du penchant au mal en nous, qui séduit l'insensé par le tumulte de ses désirs et le naïf par l'illusion, et qui attire précisément les passants qui vont droit leur chemin par la douceur interdite des « eaux dérobées » - pour finalement les conduire aux profondeurs du Shéol. Qu'Hachem nous accorde le mérite d'écouter la voix de la Sagesse, amen ve-amen.