Introduction : entre réprimande et flatterie
Les deux versets qui se présentent à nous dans ce chapitre 28 traitent d'un même sujet : la différence entre celui qui dit la vérité à son prochain, même lorsqu'elle est désagréable, et celui qui a des « paroles mielleuses » et dit à chacun ce qu'il a envie d'entendre. Le premier verset énonce la règle générale, et le second - comme l'expliquera le Malbim - en donne l'illustration la plus percutante.
מוֹכִיחַ אָדָם אַחֲרַי חֵן יִמְצָא מִמַּחֲלִיק לָשׁוֹן׃ (כח, כג) - Celui qui réprimande un homme trouvera après coup plus de faveur que celui dont la langue est flatteuse. (28, 23)
Deux variantes de lecture dans le verset
Avant d'aborder l'explication, il convient de mentionner qu'ici encore existent deux variantes textuelles, comme le rapporte le Min'hat Chaï. Certains lisent « A'haraï » avec un Pata'h sous la lettre Rech, et d'autres lisent « A'haré » avec un Tséré sous le Rech. De fait, nous constatons que les commentateurs fournissent des explications selon les deux lectures, ce qui montre bien que les uns disposaient d'une version et les autres d'une autre. Le Min'hat Chaï rapporte que dans le grand Tanakh figure « A'haré » avec un Tséré, et qu'il en était de même initialement dans d'anciens manuscrits provenant d'Espagne, avant que le Tséré ne soit remplacé par un Pata'h - et qui sait ce qui est exact, la première graphie ou la plus tardive.
Rachi : la réprimande trouve grâce avec le temps
Des propos de Rachi, il ressort clairement qu'il lisait « A'haré ». Celui qui réprimande un homme pour les fautes qu'il a commises et l'éloigne du péché trouvera « après coup », au bout d'un certain temps, grâce à ses yeux, bien plus que celui qui use de flatteries. C'est ainsi que développe le Gaon de Vilna : celui qui réprimande son prochain suscite avec lui, dans un premier temps, une sorte de conflit. « Tu n'agis pas conformément à la loi, tu n'agis pas convenablement, ce que tu fais est une faute » - c'est une confrontation. Certes, il faut réprimander de manière juste et appropriée, d'une façon qui soit acceptée ; mais au premier abord, on donne l'impression de venir critiquer, chercher des défauts, vouloir du tort. Cependant, « A'haré » - par la suite - il trouvera grâce. Cette réprimande, loin d'engendrer la haine, finira par renforcer l'amour, car avec le temps, l'homme réalisera que ce qui lui avait été dit l'était pour son bien. Il verra aussi que ceux qui ont agi à l'inverse, et qui semblaient avoir la vie plus facile, ont fini par en pâtir. Il se dira alors : quelle chance qu'untel m'ait réprimandé, quelle chance qu'untel m'ait prévenu !
L'exemple classique : nos enfants
L'exemple le plus parlant est sans doute celui des enfants. Un enfant est appelé « na'ar » en hébreu, mot qui renvoie à la racine signifiant « secouer » ou « se défaire » - il cherche à s'affranchir de tout engagement (et parfois aussi à s'agiter, mais au sens simple, il se dérobe aux contraintes). Il a constamment l'impression que son père, ses parents, ses maîtres, le Mashgia'h de la yéchiva, tous cherchent à lui imposer des limites. Ici, on lui dit de ne pas sortir, là de ne pas voyager, ailleurs que ce n'est pas possible. Il vit avec le sentiment d'être brimé et empêché de n'en faire qu'à sa tête ; parfois, il en conçoit de la rancœur et de l'animosité, et parfois, hélas, il en vient même à quitter la voie de la Torah. Mais lorsqu'il mûrit, il s'exclame : comme j'ai été inspiré d'avoir un père qui a su me dire non ; comme il a été heureux que la yéchiva refuse ; comme il est bon que le Mashgia'h s'y soit totalement opposé ! Sur l'instant, c'est désagréable, car on lui pose des limites, mais « celui qui réprimande un homme trouvera par la suite grâce à ses yeux ».
En revanche, « celui qui a la langue mielleuse » est tout l'opposé : c'est celui qui vous dit « tout va bien, fais ce qui te plaît, laisse-toi porter », en se donnant l'allure d'une personne ouverte et compréhensive. C'est ainsi que l'homme sombre dans des chutes et des dérives, pour chercher ensuite comment s'en sortir et s'en sevrer, faute d'avoir trouvé quelqu'un qui dresse à temps des barrières devant lui. Bien souvent, c'est précisément envers celui qui semblait si bienveillant à son égard, qui ne lui imposait aucune limite, qui le comprenait et le comblait, qu'il finit par proférer des malédictions : c'est uniquement à cause de lui que je souffre aujourd'hui ; s'il m'avait remis à ma place à l'époque, s'il m'avait mis en garde contre les dangers, s'il m'avait averti de ce vers quoi j'allais, je ne m'y serais pas aventuré. On s'aperçoit ainsi que la réprimande, si désagréable sur le moment, finira « par la suite » par trouver grâce, tandis qu'avec le flatteur, si agréable autrefois, on mesurera l'ampleur du tort causé.
Le Midrash : Moché face à Bil'am
Rachi rapporte une autre explication homilétique issue de Beréchit Rabba. Nos Sages ont énoncé une règle : partout où il est écrit « A'haré », cela désigne un temps éloigné, tandis que « A'har » indique l'immédiateté. « Et il arriva après ces choses » (A'har) s'entend de ce qui est contigu, alors que « A'haré » renvoie à une longue distance dans le temps. Le Midrash enseigne donc : « Celui qui réprimande un homme après Moi (A'haraï) » - c'est Moché qui a réprimandé Israël après le Saint, béni soit-Il ; et Israël est appelé « Adam » (homme), ainsi qu'il est dit : « Vous êtes des hommes ». Et qu'est-il écrit au sujet de Moché ? « Car tu as trouvé grâce à Mes yeux ». « Plus que celui qui use de flatteries » - c'est Bil'am, qui a adressé à Israël des paroles flatteuses : « Qu'elles sont belles, tes tentes, Ô Jacob, tes demeures, Ô Israël ! », quel éclat, quelle splendeur ! Moché Rabbénou, quant à lui, nous dit : « Prenez garde à vous, de peur que votre cœur ne se laisse séduire », « Alors la colère de l'Éternel s'enflammera contre vous, Il retiendra les cieux », « Vous disparaîtrez bien vite » - des propos sévères, de vigoureuses réprimandes. Et pourtant, c'est lui qui trouve grâce.
C'est là tout le sens du verset : « Les baisers d'un ennemi sont trompeurs, mais fidèles sont les blessures d'un ami ». Le Midrach enseigne : c'est à leur sujet que Chlomo s'est écrié, en opposant Moché à Bil'am, pour marquer la différence. Moché nous adresse des paroles dures comme des tendons, et ce sont là « les blessures d'un ami » ; Bil'am, lui, tient des propos doux et agréables - et quelle en fut l'issue ? Nos Sages enseignent que toutes les bénédictions prononcées par Bil'am se sont muées en malédictions pour Israël, parce qu'elles provenaient d'un cœur mauvais et d'une intention néfaste. Même s'il a usé d'un langage flatteur et mielleux, nous voyons bien que ses paroles n'ont causé que du tort.
L'Ibn Ezra : « Derrière Moi » - à la suite de Mes commandements
L'Ibn Ezra lit le mot « A'haraï » avec un pata'h et l'explique ainsi : celui qui réprimande un homme pour qu'il suive Mes commandements - c'est-à-dire qui exhorte les hommes à marcher derrière Moi - « trouvera grâce », il trouvera grâce aux yeux de tous ceux qui le voient.
Le Gaon de Vilna : on estime un homme de vérité
Le Gaon de Vilna explique : celui qui réprimande autrui, même si cela provoque une dispute, finira par trouver grâce. Pourquoi ? Parce qu'au fond, même si les gens n'aiment guère qu'on leur tienne un langage sévère, ils apprécient un homme de vérité. Lorsqu'on voit que vos paroles émanent d'une vérité sincère, et non d'une volonté de critiquer ou d'une hypocrisie - où vous agiriez de la sorte tout en lui reprochant la même chose, ce qui lui donnerait l'impression que vous cherchez seulement à le prendre en défaut -, alors, en fin de compte, on trouve grâce.
En revanche, lorsqu'on perçoit chez quelqu'un qu'il n'y a aucune vérité mais seulement de la flatterie, cela devient répugnant et suscite le dégoût. Pourquoi ? Parce qu'on voit bien qu'il s'agit d'un individu qui cherche constamment à plaire, cherchant toujours les mots qui flatteront l'oreille. Comment appelle-t-on un tel personnage ? Un politicien - le maître du faux-semblant. Que va-t-il dire ? Exactement ce que vous voulez entendre. S'il intervient sur une station de radio arabe, il mettrait presque un keffieh, et s'il s'exprime sur une radio 'haredi, on croirait entendre quelqu'un qui porte un shtreimel - simplement par les mots ; et comme les paroles ne coûtent rien, il en use généreusement. Mais qu'il se retrouve devant un public aux convictions opposées, on le verra soudain devenir agressif et virulent. Qui est-il réellement ? Il change de couleur, c'est un caméléon. Estime-t-on un tel individu ? Bien au contraire, on le méprise.
Et observez un phénomène remarquable : celui qui passe son temps à quêter notre approbation suscite naturellement le mépris ; mais celui qui marche avec sa propre vérité force le respect. Lorsque vous cherchez continuellement mon approbation et tentez de me plaire, cela donne le sentiment que vous manquez de colonne vertébrale : vous n'avez pas de vérité propre, pas de ligne directrice, pas de principe de vie ; vous n'agissez que pour être apprécié, pour recevoir des éloges, et vous n'avez aucun scrupule à vous contredire pourvu que vous obteniez une parole bienveillante. Une telle attitude n'inspire que le dédain. En revanche, un homme animé par une vérité - même s'il vient à toucher un point sensible, même si certains aspects chez lui me déplaisent -, je l'estime, car sa conduite procède d'une conviction profonde.
Il existe des observateurs, et même bon nombre de journalistes, qui écrivent au sujet de Satmar avec une forme de respect - non pas qu'ils aient fait techouva, mais parce qu'ils se disent : ils ont une ligne de conduite, et ils la suivent jusqu'au bout. « Je ne reconnais pas l'État » - donc je ne vous demande pas un centime, ne vous ingérez pas dans mon éducation et ne m'imposez rien. On peut ne pas aimer cela, mais on ne peut s'empêcher de le respecter, car l'estime va vers celui qui porte une vérité, va jusqu'au bout de celle-ci et se montre prêt au don de soi pour la défendre. Mais si quelqu'un affirme : « Je ne reconnais pas l'État et donc je ne paie pas d'impôts », tout en réclamant volontiers ses subventions, il faut choisir : reconnaissez-vous cet État ou non ? Lorsqu'une personne vit dans de telles contradictions, elle perd toute crédibilité et toute estime.
C'est précisément ce qu'enseigne le Gaon de Vilna : celui qui reprend son prochain, même s'il entre en conflit avec lui, finira par trouver grâce et se faire aimer, car il le guide sur le droit chemin. On aime bien plus celui qui parle avec sincérité et vérité au fond du cœur que le flatteur aux paroles doucereuses. Ce dernier ne récolte aucune estime réelle ; personne ne lui fait confiance et personne ne l'aime, car on dit de lui : c'est un être sans colonne vertébrale, un opportuniste qui cherche toujours à s'arranger avec tout le monde - ce n'est assurément ni une voie digne ni une ligne de conduite.
Une réserve : ce qui ne peut être entendu
Précisons toutefois un point fondamental : le roi Chlomo n'entend certainement pas qu'il faille aller réprimander celui qui refuse toute remontrance. Face à quelqu'un qui n'accepte pas la critique, la réprimande ne fera souvent que nuire, suscitant hostilité, ressentiment et fermeture. Chlomo ne contredit nullement la règle selon laquelle de même qu'il est une mitsva de dire ce qui peut être entendu, de même est-ce une mitsva de taire ce qui ne peut être entendu. C'est pourquoi l'exemple des enfants s'impose, car leur éducation nous est confiée, et le dilemme y apparaît clairement : d'un côté, on désire le meilleur pour l'enfant, on veut qu'il nous aime, qu'il aime son foyer et s'y sente bien ; mais d'un autre côté, il est des situations où il faut savoir fixer des limites, dire non et stopper net - car céder ne ferait que lui nuire et tout gâcher.
L'enfant arrive et demande un smartphone, et l'on sait pertinemment que ce serait sa perte. « Mais tout le monde en a un ! » - d'abord, la difficulté commence avec le choix des parents : pourquoi l'avoir placé dans un environnement où tout le monde en possède ? Mettez-le dans un milieu où personne n'en a, et il ne viendra pas formuler de telles revendications. Et s'il y est déjà, comment s'étonner de sa tentation ? Mais au-delà de cela : est-ce parce qu'il s'y trouve déjà qu'il faudrait pour autant lui administrer ce poison ? La situation lui est peut-être très difficile aujourd'hui, mais lorsqu'il mûrira un peu et observera autour de lui les ravages de cette dépendance - et c'est une dépendance redoutable -, il comprendra. On a pu lire que près de 70 % des adolescents se disaient prêts à perdre un doigt plutôt que d'être privés de leur téléphone ; en réalité, ce chiffre atteint sans doute 90 %, car à l'instant où l'on voudrait leur retirer l'appareil, beaucoup diraient : prenez quatre doigts, laissez-m'en un seul pour faire défiler l'écran ! C'est une véritable dérive vers des dépendances terribles ; et lorsqu'il aura grandi et acquis du discernement, il se dira : quelle chance que mon père m'ait préservé de cet engrenage ! Si l'on saisit l'évidence face à la drogue, comment ne pas la comprendre face aux écrans ? Certains êtres sont sous notre responsabilité, et il nous incombe de poser des freins là où c'est nécessaire, même si cela déplaît sur le coup. Moché Rabbénou lui aussi a prononcé des paroles d'une extrême fermeté, mais « plus tard » - au bout du compte, on trouve grâce, car chacun réalise alors que ces réprimandes et ces exigences n'avaient d'autre but que notre bien le plus authentique.
Le Malbim : l'érudit en Torah, Jérémie et les faux prophètes
Le Malbim explique qu'il est dans la nature humaine de ne pas apprécier celui qui vous adresse des reproches, et de préférer de loin celui qui vous répète constamment à quel point vous êtes bon, honnête et vertueux. C'est en soi une chose très négative, comme l'ont enseigné nos Sages : « Si les habitants d'une ville aiment un jeune érudit, c'est parce qu'il ne leur fait pas de reproches sur les affaires du Ciel ». Un talmid 'hakham apprécié de toute la ville ne l'est souvent que parce qu'il s'abstient de réprimander ses concitoyens sur les questions spirituelles. En d'autres termes, lorsque chaque personne vient vous trouver et que vous lui dites : « C'est très bien, aucun problème, c'est parfait » - à l'image de ce rabbin à qui un homme exposait un litige et qui répondit : « Tu as raison », puis vint la partie adverse qui soutenait le contraire et à qui il dit : « Toi aussi, tu as raison », et lorsque sa propre femme intervint en disant : « Comment est-ce possible ? Tu as donné raison à l'un et raison à l'autre ! », il lui répliqua : « Toi aussi, tu as raison » ; Baroukh Hachem, « Ton peuple est fait uniquement de justes ». Un tel homme cherche simplement à plaire à tout le monde.
Il s'avère donc que le flatteur plaît davantage aux gens que celui qui réprimande - mais ce n'est qu'au début. Plus tard, lorsque surviennent la catastrophe et le malheur, on prend conscience que Jérémie, qui prononçait les paroles les plus dures, les plus sévères et les prophéties les plus terribles, était précisément celui qui nous aimait et qui cherchait notre bien. En revanche, les faux prophètes, qui répétaient constamment : « Nous avons un peuple merveilleux, notre jeunesse est formidable, et ne vous inquiétez pas, le Saint, béni soit-Il, ne détruira pas le Beth Hamikdach - c'est Sa maison, pourquoi la détruirait-Il ? Il n'exilera pas non plus Israël, et tout comme Nabuchodonosor est venu, il repartira, et les ustensiles emportés du Temple reviendront » - tout cela n'était que futilité. Ils aimaient ne dire au peuple que des choses agréables et réconfortantes, à la manière des médias qui répètent toujours que tout va bien, sans jamais sonner l'alarme. Au début, cela séduit, mais ensuite, lorsqu'on se retrouve devant un abîme et que surviennent l'exil et la détresse, on maudit celui qui vous a bercé d'illusions et vous a conduit à cette ruine. Car s'il m'avait averti à temps et mis en garde comme il se doit, j'aurais pris garde et me serais préservé. Et c'est là le sens du mot « Après » : à la fin des comptes, au dénouement de toute chose, celui qui réprimande trouvera davantage grâce aux yeux des hommes que le flatteur.
גּוֹזֵל אָבִיו וְאִמּוֹ וְאֹמֵר אֵין־פָּשַׁע חָבֵר הוּא לְאִישׁ מַשְׁחִית׃ (כח, כד) - Celui qui dépouille son père et sa mère en disant : « Il n'y a pas de mal », est l'associé de l'homme destructeur. (28, 24)
Rachi : voler le Saint, béni soit-Il, et l'assemblée d'Israël
Rachi rapporte l'exégèse de nos Sages : « Celui qui vole son père » - c'est le Saint, béni soit-Il, « et sa mère » - c'est l'assemblée d'Israël (Knesset Israël). Et en quoi les dépouille-t-il ? En faisant fauter la multitude ; car il prive alors le Saint, béni soit-Il, de Ses enfants, et dépouille aussi ces derniers. En effet, le Saint, béni soit-Il, n'a accordé à l'homme les biens de ce monde qu'après récitation d'une bénédiction : avant la bérakha, tout ce qui se trouve au ciel et sur la terre appartient à Hachem, et après la bérakha, « Les cieux sont les cieux de l'Éternel, mais la terre, Il l'a donnée aux fils de l'homme ». Il en résulte que quiconque prend et consomme sans bénédiction vole le Saint, béni soit-Il, ainsi que l'assemblée d'Israël, car il les prive de l'abondance divine. Cependant, Rachi n'applique pas cela à la bérakha, mais à celui qui entraîne la multitude au péché : il vole le Saint, béni soit-Il, en Lui arrachant Ses enfants. Et qui est cet « homme destructeur » ? Rachi précise : c'est Yarov'am, qui a agi de la sorte - il a fait fauter la multitude, a dérobé au Saint, béni soit-Il, Ses enfants, et a privé le peuple d'Israël du plus grand bienfait, l'attachement à Hachem, ce vol ayant finalement conduit à l'exil.
Le Gaon de Vilna : « À qui ai-je pris ? À mon propre père »
Le Gaon de Vilna demande : pourquoi dit-il « Il n'y a pas de mal » ? Parce qu'il se dit : « À qui ai-je pris ? À mon père et à ma mère ! De toute façon, tout me reviendra à la fin, il n'y a donc aucun péché ». Il se sent déjà le maître des lieux, héritant d'eux de leur vivant, et s'estime en droit de se servir. C'est une attitude terrible. Une anecdote l'illustre bien : un enfant un peu naïf rend un jour visite à un camarade, qui lui propose d'aller acheter une glace. « Volontiers, mais avec quel argent ? » L'autre répond : « Aucun problème », s'approche du sac de sa mère, en extrait discrètement l'équivalent de vingt ou trente shekels d'aujourd'hui, et s'en va. Quel choc devant une telle scène : comment peut-on ainsi ouvrir le sac de sa mère et prendre de l'argent sans permission ? Avec le temps, la naïveté s'estompe et l'on découvre que de tels comportements existent, et de bien pires encore. Quoi qu'il en soit, il arrive qu'un individu prétende : « Ce n'est pas un péché » ; il n'irait certes pas voler vingt shekels chez son voisin, mais dans le sac de sa mère, il se dit : « C'est à ma mère, c'est à la maison, c'est à nous ; j'ai pris à mon père, je n'ai commis aucun tort ».
Le Gaon de Vilna : qui est « l'homme destructeur » ?
Et que signifie « Il est le compagnon de l'homme destructeur » ? Nous retrouvons cette expression à propos de l'homme adultère : « Celui qui commet l'adultère avec une femme est dépourvu de sens ; c'est un destructeur de son âme, voilà ce qu'il fait ». Ainsi, qui est qualifié de destructeur ? Celui qui s'égare avec une femme. Mais quel est le rapport entre celui qui dépouille son père et sa mère et l'homme immoral ? Le Gaon de Vilna explique : la Guémara enseigne que quiconque tire profit de ce monde sans bénédiction est considéré comme ayant volé son père et sa mère. Or, remarquons bien : « Une fiancée sans bénédiction est interdite comme une femme en état de nida » ; or, la nida relève du retranchement spirituel (kareth), que Dieu nous en préserve, et quiconque transgresse un interdit passible de kareth détruit son âme - celle-ci se trouve retranchée de ses racines célestes. Tel est le sens du verset : celui qui dépouille son père et sa mère en prétendant qu'il n'y a pas de faute, cet homme qui mange sans bérakha, est le compagnon de l'homme destructeur, à l'image de celui qui s'unit à une femme sans mariage légitime.
Et que signifie pécher avec une femme non mariée ? Il agit sans bénédiction : il n'y a pas eu de bénédictions nuptiales, il ne l'a pas introduite sous la 'houppa. Et il se rassure en se disant : « Qu'ai-je fait de mal ? Ce n'est pas une femme mariée, mais une femme libre ». C'est à propos d'un tel homme que l'Écriture déclare : « Il est dépourvu de sens » et qualifié d'« homme destructeur ». En effet, une fiancée sans bérakha demeure interdite à son époux comme une femme en état de nida, et celui qui a des rapports avec une femme en état de nida détruit son âme et se coupe de sa racine supérieure. Il en ressort que quiconque s'unit à une femme sans bénédiction est véritablement un destructeur. Dès lors, celui qui dépouille son père et sa mère, assimilé à celui qui mange sans bérakha, est comparable à celui qui s'unit à une femme sans les bénédictions du mariage : il détruit son âme. D'après le Gaon de Vilna, il se pourrait même que le verset tout entier traite du cas d'une fiancée sans bénédiction ; car en disant « Quiconque tire profit de ce monde sans bénédiction », il semble interpréter ce passage talmudique non pas au sujet de celui qui mange un fruit sans bérakha, mais de celui qui prend femme : celui qui cohabite avec elle sans bénédiction - sans les Chéva Bérakhot - est considéré comme le compagnon de l'homme destructeur, car il détruit son âme, comme s'il avait commis l'interdit de la nida.
Compagnon de Yarov'am ben Nevat
Nos Sages disent : il est le compagnon de Yarov’am ben Nevat, qui lui aussi a dépouillé son père et sa mère. Le Saint, béni soit-Il, est appelé « Père » - et qu’a-t-Il fait, ce Père ? Il a exilé Ses enfants. Et l’assemblée d’Israël, la sainte Présence divine (la Chekhina), est appelée « Mère », comme il est dit : « C'est à cause de vos péchés que votre mère a été répudiée ».
Cette notion apparaît également dans la Kabbale. Nous faisons référence au Saint, béni soit-Il, sous les aspects de « Dekhoura » et « Noukva » (le masculin et le féminin) - non pas, à Dieu ne plaise, qu’il existe une telle chose dans l'Essence divine, mais il s'agit de la dimension des Sefirot, comme cela a déjà été expliqué en détail. « Koudcha Berikh Hou » correspond dans les Sefirot au Partsouf de Zeïr Anpin, l'ensemble des six Sefirot : Hessed, Guevoura, Tiferet, Netsa’h, Hod, Yessod - c'est l'aspect masculin (Dekhoura). « Ouchekhinteh » - c'est le Noukva, la Sefira de Malkhout, qui est la sainte Chekhina. Et lorsque l'on dit « Lechem Yi’houd », il s'agit d'une union, c'est-à-dire d'un flux spirituel qui descend du niveau supérieur du Saint, béni soit-Il (le masculin), vers le Noukva (la Malkhout), flux qui engendre des fruits spirituels d'où provient l'abondance dans notre monde inférieur. Il s'avère donc qu'il est l'associé de Yarov’am ben Nevat, qui a dépouillé le Saint, béni soit-Il, et Sa Chekhina - le Saint, béni soit-Il, qui est appelé notre Père, et la sainte Chekhina, qui est appelée notre Mère.
Le Ralbag : l'accoutumance au vol
Le Ralbag explique : cet homme, qui vole en pensant que tout finira de toute façon par lui appartenir, « est le compagnon d'un destructeur » - car il prend l'habitude de voler, et c'est là le plus grave. Lorsqu'on s'habitue à commettre une faute, il n'y a plus de limites ; on ne peut plus dire « là-bas ce sont mon père et ma mère, et ici c'est quelqu'un d'autre » - on a pris le pli de voler, et demain ce sera aux dépens d'un étranger, et plus seulement de ses parents. Dès lors, « il est le compagnon d'un destructeur », c'est-à-dire que cet individu causera du tort aux autres par ses actes et les dépouillera ; et par le fait même de les voler, il les détruit.
Le Malbim : le verset dans la continuité du flatteur
Le Malbim explique que ce verset s'inscrit dans la continuité directe du précédent. Nous y avons vu : « Celui qui reprend autrui trouvera finalement plus de grâce que le flatteur », et il propose ici une parabole illustrant l'homme aux paroles doucereuses. Quelle est cette parabole ? Celle d'un individu qui dépouille son père et sa mère, ce qui constitue l'acte le plus abject : il comporte le vol, déjà répréhensible en soi, et de surcroît envers ses propres parents, à l'égard de qui il aurait dû éprouver de la reconnaissance, veiller sur leurs biens et les honorer - or il est allé jusqu'à les voler. Le vol en lui-même est grave, mais commis envers ses parents, il l'est sept fois plus. Et le Malbim affirme : sache que tel est le flatteur - même face à celui qui dépouille son père et sa mère, il déclare « ce n'est pas un crime ».
Cette explication est remarquable, car elle s'enchaîne parfaitement avec le verset précédent. Qu'est-ce qu'un flatteur aux paroles mielleuses ? C'est quelqu'un qui, par sa flatterie, vous dit : « Mais non, tout va bien, tout ce que tu fais est convenable, c'est parfaitement permis, il n'y a aucun problème ». Une telle personne est capable de dire « ce n'est pas un crime », même à propos de celui qui dépouille ses parents ; elle use de flatterie pour minimiser les fautes les plus graves et prétend : « Il n'y a pas de mal, tout est en ordre, ce que tu as fait n'est pas si terrible ». Et ce flatteur « est le compagnon d'un destructeur » : il devient le complice et l'associé du voleur qui s'est corrompu. Car en l'encourageant, il s'associe à lui ; par ses éloges et ses paroles cajoleuses, il l'a incité à persévérer dans ces voies, devenant ainsi solidaire de tous ses méfaits.
Le Malbim ajoute encore : il est le compagnon du destructeur venant châtier le pécheur et lui infliger sa rétribution. En d'autres termes, non seulement il s'est lié à cet homme, mais il devient aussi l'associé de l'ange exterminateur chargé d'exiger des comptes - et cet ange destructeur viendra lui rendre visite à lui aussi. En clair : Celui qui punira le voleur punira également le flatteur qui lui assurait « tes actes sont irréprochables ». Dès lors que cet individu a causé la perte de son prochain, comment pourrait-il s'en sortir indemne, sans le moindre châtiment ?
En conclusion :
Ces deux versets nous enseignent une seule et même vérité sous deux angles différents. « Celui qui reprend autrui trouvera finalement plus de grâce que le flatteur » - la réprimande est difficile à entendre sur le moment et ressemble à de l'hostilité, mais avec le temps, il apparaît clairement que celui qui corrige est le véritable ami. Ainsi en fut-il de Moché face à Bil'am, de Jérémie face aux faux prophètes, ou encore du parent qui pose des limites à son enfant. Les hommes respectent l'homme de vérité qui va jusqu'au bout de ses convictions, et méprisent le flatteur perpétuellement en quête de séduction. Et « Celui qui dépouille son père et sa mère en disant : ce n'est pas un crime » est la parabole conclusive : c'est le pécheur qui se justifie lui-même, et c'est aussi le flatteur qui proclame « ce n'est pas un crime », même devant la pire des abominations. En fin de compte, il s'avère être le complice et l'associé du destructeur, et le flatteur devra rendre des comptes tout comme le pécheur lui-même.