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Chapitre 28 - Ils fuient sans que nul ne poursuive - 1ère partie

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Introduction

Le chapitre 28 des Proverbes s'ouvre sur une série de versets traitant des rapports de force entre méchants et justes au sein de la collectivité : quel est le pouvoir d'un seul impie de nuire à la multitude, quelle est la force des justes pour protéger jusqu'à l'individu isolé, et à quoi ressemble un pays qui a fauté et perdu ses dirigeants. Nous suivrons l'ordre des versets en nous appuyant sur les commentaires de Rachi, du Gaon de Vilna, du Ralbag et du Malbim, chacun apportant un éclairage singulier sur le texte.

Verset 1 : Le pouvoir d'un seul impie et la force de nombreux justes
נָסוּ וְאֵין־רֹדֵף רָשָׁע וְצַדִּיקִים כִּכְפִיר יִבְטָח׃ - Ils fuient sans que nul ne poursuive, le méchant ; mais les justes ont la pleine assurance d'un jeune lion.

Rachi explique : les méchants fuiront lorsque viendra le jour de leur ruine et de leur déchéance, bien que personne ne les poursuive, comme il est dit dans la Torah : « vous fuirez sans que nul ne vous poursuive ». Autrement dit, l'impie n'a aucune pérennité. En revanche, le juste « a confiance tel un jeune lion » : il a le cœur vaillant et place sa confiance dans le Saint, béni soit-Il, à l'image du lionceau sûr de sa vigueur, à ceci près que le juste met sa confiance dans le Créateur pour le délivrer de toute détresse.

Le Gaon de Vilna abonde dans ce sens : les méchants s'enfuient alors que nul ne les poursuit, et les justes sont confiants comme un jeune lion. Cependant, le Gaon relève une anomalie grammaticale dans le verset : pour les méchants, le verbe « fuient » (nasou) est au pluriel tandis que « méchant » (racha) est au singulier ; inversement, pour les justes, « justes » (tsaddikim) est au pluriel alors que « a confiance » (yivtakh) est au singulier. Si l'on parle d'un impie au singulier, pourquoi ne pas parler d'un juste au singulier ? Et si l'on parle de justes au pluriel, pourquoi ne pas mentionner des méchants au pluriel ? Quelle est la raison de cette alternance ?

Le Gaon de Vilna répond, et telle est également l'approche du Malbim : « ils fuient sans que nul ne poursuive, l'impie » signifie qu'en présence d'un seul impie, la multitude s'enfuit, même sans poursuivant. En d'autres termes, un individu corrompu possède un pouvoir d'influence néfaste si puissant qu'il cause un préjudice immense à la collectivité, contraignant le public entier à fuir sans même être traqué. À l'inverse, « et les justes, tel un lionceau, a confiance » : lorsqu'il y a de nombreux justes, chacun - même l'individu isolé - se sent en sécurité comme un jeune lion. C'est pourquoi le verset n'emploie pas le pluriel « auront confiance » ; s'il l'avait fait, on aurait pu penser que seule la communauté dans son ensemble bénéficie du mérite des justes. Le singulier « a confiance » enseigne que même l'individu peut s'appuyer sur la droiture des justes et être sauvé grâce à eux. Ainsi, le verset tout entier décrit l'état de la société : s'il s'y trouve ne serait-ce qu'un seul méchant, la collectivité tout entière en pâtit et prend la fuite ; mais s'il s'y trouve de nombreux justes, l'homme isolé lui-même en tire profit, plein d'assurance, exempt de toute crainte et de toute frayeur.

Précisément « tel un jeune lion » - Le mérite des pères

Le commentateur rapporte au nom du Gaon de Vilna qu'on lui soumit la difficulté soulevée par le saint Zohar : « et les justes, tel un lionceau, a confiance » - or les justes ne s'enorgueillissent jamais de leur propre droiture, ne tiennent pas pour acquis qu'un miracle doive s'accomplir en leur faveur et ne se fient pas à leurs bonnes actions ! Nous le constatons bien chez Yaakov Avinou, qui craignait constamment « que la faute ne fasse obstacle », redoutant de ne pas en être digne. Dès lors, comment affirmer que le juste est serein et confiant ?

Le Gaon de Vilna répondit : un « kéfir » est un lionceau. Quand on parle d'un « arié », il s'agit d'un lion adulte, tandis que le « kéfir » est le petit. Or, qu'a donc ce jeune lion ? Il a un père lion et une mère lionne, ainsi que des grands-parents. Il demeure paisible et confiant, bien que de nombreux prédateurs soient plus vigoureux que lui, sachant que si l'on tente de l'attaquer, son père le lion viendra à sa défense. Tel est le sens de : « et les justes, tel un lionceau, a confiance ». Lorsque l'on a des justes - des parents ou des ancêtres vertueux -, on avance serein comme un lionceau. Certes, le tsaddik ne s'appuie jamais sur ses propres mérites, mais il possède sans conteste le mérite de ses pères (zekhout avot), et c'est en cela qu'il place sa confiance.

Verset 2 : Par le péché d'un pays, ses chefs se multiplient
בְּפֶשַׁע אֶרֶץ רַבִּים שָׂרֶיהָ וּבְאָדָם מֵבִין יֹדֵעַ כֵּן יַאֲרִיךְ׃ - Par le péché d'un pays, ses chefs se multiplient ; mais grâce à un homme intelligent et avisé, l'ordre subsiste longtemps.

C'est un verset auquel tout le monde repense à chaque formation de gouvernement : on ajoute un ministre par-ci, un autre par-là, pour contenter tel ou tel parti, au point qu'il faudrait un maître charpentier pour rallonger et élargir la table du conseil des ministres afin que chacun y trouve sa place ! Mais quel en est le sens véritable ?

Rachi explique : c'est un malheur pour un pays lorsque ses dirigeants se multiplient, car ils ne courent qu'après leur profit personnel. Pourquoi tant de gens veulent-ils devenir dirigeants ? Parce que chaque poste apporte ses avantages et ses gains : impôts perçus, salaire élevé, courtisans et serviteurs dévoués. Il en résulte que la multiplication des officiers et des ministres témoigne de la faute morale du pays, car ils recherchent le lucre et mènent des actions injustes et indignes. « Ouvéadam mévine yodé'a kène yaarikh » : grâce à un homme intègre, le châtiment tardera à venir, de sorte que l'on n'est pas frappé immédiatement. Selon Rachi, « yaarikh » signifie qu'Hachem diffère la venue de l'épreuve.

Le Gaon de Vilna explique ce verset sous l'angle de la faute et de son châtiment : « Béfécha érets » - ce pays abrite des pécheurs, et quelle en est la sanction ? Hachem y multiplie les ministres. Comme il est écrit : « Mimelokh adam 'hanef mimokché 'am » (Job 34, 30) : si tu vois régner un homme hypocrite, c'est à cause des pièges du peuple, en raison des fautes et des transgressions qu'il a commises. Ce sont ces fautes qui amènent un homme indigne au pouvoir. Par conséquent, chacun fait ce qui lui semble bon, car ses ministres sont nombreux : l'un est lié à tel ministre, l'autre à tel autre, il n'y a plus d'autorité unique ni de direction cohérente - et c'est ainsi que les fauteurs et les impies pullulent et se multiplient.

« Mévine yodé'a » : celui qui comprend que l'essor des impies annonce leur perte

Qu'est-ce qu'un « homme intelligent et instruit » (adam mévine yodé'a) ? Le Gaon de Vilna remarque que ce binôme nous est déjà familier : « L'homme stupide ne sait pas, et l'insensé ne comprend pas cela » (Téhilim 92, 7). Et de quoi s'agit-il là-bas ? De la situation où « les impies croissent comme l'herbe et tous les ouvriers d'iniquité fleurissent » - or ils ignorent et ne comprennent pas que tout cela n'a pour but que « leur destruction éternelle ». L'homme voit les impies prospérer sans saisir que c'est là leur perte ; cela suscite son étonnement : cet individu s'oppose à Hachem, alors pourquoi jouit-il de l'abondance, de la bénédiction et de la réussite ? Mais celui qui comprend et qui sait reconnaît que c'est précisément là sa punition, et que cette floraison n'est que celle de l'herbe.

La parabole est d'une grande justesse : l'herbe est la première à pousser après la pluie. On arrive parfois dans une cour à l'abandon ou dans un champ, et l'on voit des herbes hautes d'un mètre : cela pousse à l'état sauvage et très rapidement. Mais dès les premiers rayons ardents du soleil, tout fane, se dessèche et se transforme en un champ d'épines. L'herbe pousse vite, mais au premier soleil ou face au moindre parasite, tout disparaît. Il n'en va pas de même pour le juste : « Le juste fleurira comme le palmier » (Téhilim 92, 13) - avant qu'il ne fleurisse, il faut une patience infinie ; des années s'écoulent avant qu'il ne grandisse et ne donne des fruits. Mais lorsqu'il a grandi, d'abord il subsiste durablement pendant de longues années, et ensuite ses fruits sont doux et savoureux, bien loin des ronces et des épines qui poussent vite et périssent aussitôt.

Selon le Gaon de Vilna, celui qui comprend et sait cela, et ne se laisse pas impressionner par la prospérité des méchants, « kène yaarikh » : le mot « kène » a ici le sens de base, de fondement, comme dans « èt kano » que le Targoum traduit par « son socle » (yat bassissé). Le juste doué de discernement et de savoir posera une assise et un fondement solide pour la ville : il luttera contre les fauteurs et contre la prolifération des ministres qui ne cherchent qu'à favoriser leurs courtisans, et il consolidera et affermira les assises de la cité afin d'assurer sa pérennité face à ces impies parvenus au pouvoir par la déchéance morale du pays.

Le Malbim : le verset parle de rébellion

Le Malbim explique que le verset traite d'une rébellion : un pays qui se révolte contre son roi. « Béfécha érets » - le pays trahit son roi et se soulève contre lui, et de ce fait, « ses chefs deviennent nombreux ». On pensait avoir réparé la situation, avoir instauré le calme et la sérénité, mais le résultat n'est autre que la multiplication des gouvernants. Les termes du Malbim sont d'une remarquable précision : le peuple s'imagine secouer le joug d'un seul homme, mais par là même, de nombreux chefs tyranniques s'imposent à lui, le dominant et l'opprimant tous ensemble.

La réalité illustre parfaitement ce principe. Observez ce qui s'est passé en Syrie : il y avait un dirigeant unique, et avec lui régnait le calme, tant pour nous que pour la population locale. Depuis, des centaines de milliers de personnes y ont péri : de sa main, par Daech, par l'Iran qui s'y est infiltré, par la Russie, par la coalition internationale et par tant d'autres. C'est une terre ensanglantée. Tant qu'il y a un seul chef - fût-il insensé, tyrannique et mégalomane -, quelqu'un tient les rênes, il y a un interlocuteur avec qui dialoguer et négocier, quelqu'un qui assume la responsabilité de l'État. La grande crainte du monde entier était que la Syrie ne se morcelle en factions rivales, car par essence, ce pays n'est pas un bloc uni mais une mosaïque de tribus, et ce n'est que par la force qu'Assad père y avait orchestré un coup d'État pour s'emparer du pouvoir. Dès lors qu'on s'est rebellé contre le dirigeant, chacun revendique l'autorité sur sa région et sur sa tribu, et par conséquent, « ses chefs deviennent nombreux ». Il en fut de même en Irak, en Libye et partout où régnait un président unique, despotique mais maître de la situation, contre lequel on s'est révolté.

Pour le terme « yaarikh », le Malbim propose une explication originale : non pas selon Rachi qui y voit le fait de différer le malheur, ni selon le Gaon de Vilna qui y discerne l'affermissement du socle de la ville, mais au sens de guérison et de rétablissement (aroukha ou-réfouah). Un homme intelligent, qui discerne le fondement de la justice, est capable d'endiguer le flot de la révolte et d'apporter la guérison au pays, en faisant comprendre que cette rébellion, loin d'être bénéfique, provoquera une division tragique et destructrice : au lieu d'un seul maître, une multitude dominera le peuple, et au lieu de devoir contenter une seule personne, il faudra en satisfaire des dizaines, ce qui constitue une situation infiniment pire.

Verset 3 : Une pluie torrentielle qui prive de pain
גֶּבֶר־רָשׁ וְעֹשֵׁק דַּלִּים מָטָר סֹחֵף וְאֵין לָחֶם׃ - Un homme indigent qui opprime les faibles est comme une pluie dévastatrice qui ne laisse point de pain.

Rachi explique que « gever rach » désigne un juge ignorant (« dayan am haarets »). Il semble que Rachi s'appuie sur le fait que « gever » connote la grandeur et « rach » la pauvreté : c'est un homme d'importance, un juge, mais indigent en Torah. C'est pourquoi il opprime les faibles, car dans les procès qu'il tranche, il fausse le jugement et ne fait preuve d'aucune modération. Il est alors semblable à une pluie torrentielle après laquelle il n'y a point de pain : lorsqu'on sème, il faut laisser les graines germer pour obtenir du blé ; mais si après les semailles s'abat une pluie torrentielle - selon l'expression de nos Sages, « son champ a été emporté » (« nistahfa sedéhou ») - il n'y a plus aucun pain, car l'averse a emporté les mottes de terre avec les semences et tout le fruit de votre labeur. De même, ce juge indigent, qui dépouille les pauvres par des verdicts iniques, est semblable à une pluie dévastatrice qui ne produit aucun fruit.

Le Minhat Chaï remarque qu'il existe une variante sans la lettre vav : « gever rach ochek dalim ». Selon cette lecture, le Gaon de Vilna explique : cet homme spolie les pauvres pour s'enrichir, et il est semblable à une pluie dévastatrice - tout comme une averse torrentielle emporte les arbres et les déracine avec violence sans leur être d'aucune utilité, ainsi agit cet individu. Et remarquez la finesse de l'analyse : lui-même restera indigent, dans sa propre maison il n'y aura ni pain ni vêtement, et il ne lui restera rien. Tu penses t'enrichir par l'extorsion ? Tu es toi-même « une pluie torrentielle et il n'y a point de pain ». C'est mesure pour mesure (« mida kenegued mida ») : tu as dépouillé le pauvre, et toi non plus tu n'auras pas de pain.

Le Ralbag : pourquoi précisément la parabole de la pluie

Le Ralbag apporte une précision remarquable : ce n'est pas sans raison que la chose est comparée à la pluie. On aurait pu la comparer à d'autres fléaux - à une tempête ou à un vent impétueux qui disperse les semences. Mais la pluie, par essence, est destinée à faire du bien ; ce n'est que lorsqu'elle tombe en déluge impétueux et torrentiel qu'elle emporte tout, et non seulement elle ne sert à rien, mais elle devient destructrice. D'un vent violent, on peut dire qu'il ne fait que nuire ; mais la pluie vient abreuver la terre et apporter un bienfait. Telle est toute la sagesse de la parabole : l'intention première de la pluie est de faire croître la végétation, mais par l'excès même qu'elle déverse, elle devient elle-même l'instrument de leur ruine.

Et de quoi parle le Ralbag ? Des possessions matérielles de l'homme. L'homme poursuit les acquisitions : une maison, un véhicule, des biens, de la richesse, un nom et des honneurs - autant d'acquisitions illusoires, propres à ce monde-ci. Pourtant, voyez : ces biens sont nécessaires à l'homme ; il lui faut un endroit où habiter, et il doit pouvoir se déplacer lorsqu'un besoin réel se présente. C'est là la pluie modérée qui abreuve la terre et fait croître les plantes. Mais si au lieu d'une pluie bienfaisante s'abat un flot torrentiel, il submerge, arrache et détruit tout. Il en va de même pour les biens matériels : si vous les employez pour vos besoins élémentaires, c'est parfait - vous avez un toit, une subsistance, une épouse et des enfants que vous éduquez dans la Torah, et tout va pour le mieux. Mais si vous cessez de poursuivre la Torah pour vous lancer dans la course aux possessions - toujours plus d'argent, plus de biens, plus de réussite, plus de fortune - elles se transforment en une pluie dévastatrice. Ne croyez pas que si un peu d'eau abreuve les plantes, une grande quantité les abreuvera davantage ; un excès les emportera. La modération est bienfaisante, l'excès est destructeur. Et c'est d'autant plus vrai lorsque l'acquisition s'obtient par l'injustice et la spoliation : si l'on s'était enrichi honnêtement, passe encore ; mais lorsque cela provient de l'oppression, c'est une pluie torrentielle pour une autre raison encore, car ce qui est acquis par la rapine n'est que ruine, et devient l'instrument par lequel l'homme finira par tout perdre.

Pourquoi précisément « opprimer les faibles »

Le Metsoudat David soulève une question : le méchant ne chercherait-il à dépouiller que les indigents ? Bien au contraire, il y a un bien plus grand profit à dépouiller les riches ! Mais le verset décrit la réalité courante : le riche ne laisse personne lui dérober sa fortune et se révèle plus fort que lui. Le riche installe des caméras partout, des murs fortifiés, des portes à verrou, une société de gardiennage pour surveiller son entreprise et sa villa - c'est une forteresse, et il n'est guère aisé de le spolier. En revanche, il est bien plus facile de pénétrer dans un rez-de-chaussée dont la fenêtre est restée entrouverte, pour voler à ce pauvre démuni la pension d'aide sociale qu'il vient tout juste de toucher. Et à propos de caméras, quelqu'un disait : « Je me souviens qu'étant enfant, on entrait à l'épicerie avec une demi-livre et l'on ressortait avec une glace, un esquimau, des bretzels, des biscuits et des friandises - de tout ! Et aujourd'hui ? Aujourd'hui, on ne peut plus faire un pas, il y a des caméras partout. »

Le Malbim : quand les indigents l'emportent dans leur révolte

Le Malbim poursuit la ligne d'explication amorcée au verset précédent. Nous y avions vu que la révolte contre le roi n'apporte rien de bon, mais entraîne au contraire « la multiplicité de ses princes », de sorte qu'au lieu d'un seul gouverneur, plusieurs vous dominent. Ici, le Malbim ajoute : il arrive parfois que même ces nombreux seigneurs apparus après la chute du roi ne parviennent pas à diriger le peuple, mais que les plus démunis - les indigents parmi le peuple - prennent le dessus par leur révolte. Il n'y a alors plus de roi ni de princes : en somme, chacun fait ce qui lui semble bon à ses yeux. Les dirigeants pensaient s'emparer de la royauté, mais ils n'y parviennent pas toujours, car le peuple s'écrie : « Ai-je fait une révolution pour te subir à sa place ? J'ai fait une révolution pour le pouvoir du peuple, pour être libre, pour que personne ne me dicte ma conduite ! »

Le Malbim analyse avec finesse la nuance entre « rach » (l'indigent) et « dal » (le pauvre) : le rach est dans une situation plus précaire que le dal. Le rach ne possède absolument rien ; c'est le terme générique désignant le dénuement total - selon la formule liturgique : « Comme des pauvres et des indigents, nous frappons à Tes portes » (« kedalim ou-kherachim dafaknou daltékha »). Le dal, en revanche, est celui qui possédait de l'argent et qui a perdu de ses biens, et sa situation reste parfois relativement supportable. Il s'avère donc que ces indigents (« rach »), qui forment la masse populaire, s'en prennent aux personnes affaiblies (« dal ») pour les dépouiller.

C'est très exactement ce qui s'est produit lors de la révolution bolchevique en Russie. Les classes les plus modestes, ces travailleurs éprouvés par l'existence qui subissaient le joug terrible des tsars, des financiers et de l'aristocratie, encouragés par les meneurs de la révolte, sont allés piller les riches, confisquant leurs biens et incendiant leurs demeures et leurs châteaux. Dès que l'occasion leur en a été donnée, ils ont fait la révolution, et les nantis ont dû fuir, parfois avec pour seul bien les vêtements qu'ils portaient sur le dos, parfois en sauvant de justesse leur propre vie, et parfois sans même y parvenir, assassinés sur place. Ce fut un chaos effroyable : on pénétrait dans les maisons armé de fourches et de haches, tuant et massacrant. L'abîme entre les classes sociales était immense, et s'exerça une terrible vengeance contre tous ceux qui avaient exercé sur eux une domination sans partage.

Il s'avère donc que la situation ne s'arrête pas à « nombreux sont ses princes » : il se peut que le pays continue à fauter, que les indigents dépouillent ceux qui sont affaiblis, et que chacun cherche à dominer son prochain. Dès lors, cela ressemble à une pluie torrentielle - pareille à des eaux tumultueuses dont on ne peut endiguer la crue, car la masse populaire se comptait par millions et devenait impossible à contenir - jusqu'à ce que tout soit emporté et qu'il n'y ait plus de pain.

En résumé :

Nous avons appris dans ces versets trois fondements majeurs. Le premier : un seul impie suffit à mettre en fuite toute une communauté sans que nul ne la poursuive, tandis que de nombreux justes protègent même l'individu isolé, et le juste est plein d'assurance comme un jeune lion - non pas par son propre mérite, mais par le mérite des pères. Le deuxième : « Par la faute d'un pays, ses princes sont nombreux » - la prolifération des gouvernants est le châtiment que subit la terre pour ses péchés ; or, quiconque comprend et sait que la prospérité des impies ressemble à l'herbe qui se fane promptement, c'est lui qui affermira les assises de la cité et assurera sa guérison, saisissant que rejeter le joug d'un roi unique attire en retour une foule de tyrans oppresseurs. Et le troisième : celui qui opprime les pauvres est semblable à une pluie torrentielle - une force initialement conçue pour faire prospérer la terre, mais qui s'est muée en puissance dévastatrice, au point que l'oppresseur finira lui-même sans pain. Il en est de même pour les biens de ce monde : dans la juste mesure, ils constituent une pluie bienfaisante qui désaltère ; dans l'excès et la spoliation, ils se transforment en un déluge qui ravage tout.