Le chapitre 28 des Proverbes traite largement de la différence entre le méchant et le juste, entre ceux qui abandonnent la Torah et ceux qui la gardent, ainsi que de la grande question de la providence divine dans le monde : pourquoi la voie des impies est-elle prospère ? Dans ce cours, nous nous pencherons sur trois versets centraux : « Ceux qui abandonnent la Torah louent le méchant », « Les hommes voués au mal ne comprennent point le jugement », et « Celui qui détourne son oreille pour ne point écouter la Torah, sa prière même est une abomination ».
עֹזְבֵי תוֹרָה יְהַלְלוּ רָשָׁע וְשֹׁמְרֵי תוֹרָה יִתְגָּרוּ בָם׃ (משלי כח, ד) - Ceux qui abandonnent la Torah louent le méchant, mais ceux qui gardent la Torah entrent en lutte contre eux. (Proverbes 28, 4)
Rabbénou Yona, dans les Chaaré Téchouva, compte parmi les catégories de flatterie la deuxième catégorie : le flatteur qui loue un méchant devant les hommes, que ce soit en sa présence ou en son absence. Et cela vaut même lorsqu'il ne justifie pas sa violence et ne fausse pas le droit en sa faveur, mais se contente de dire de lui : « C'est un homme bien ». Il ne dit pas : « Bravo à lui d'avoir volé » ou « Bravo à lui de vendre de la drogue », mais il ignore ses méfaits pour ne s'attacher, soi-disant, qu'à sa personnalité : sachez que c'est quelqu'un d'honnête, un homme bien. C'est précisément à ce propos qu'il est dit : « Ceux qui abandonnent la Torah louent le méchant ».
Rabbénou Yona explique que si cet homme n'avait pas abandonné la Torah, il ne ferait jamais l'éloge de celui qui transgresse ses paroles et viole ses commandements. Comment en arrive-t-on à faire l'éloge d'un tel individu ? Uniquement parce qu'on a soi-même délaissé la Torah. Et que nul ne vienne dire : « Je n'ai dit sur lui que des choses positives - avec toute sa méchanceté, il aide aussi les gens, il a donné à tel endroit et rendu service à tel autre ». Pourquoi chercher à faire des éloges ? Sur des malfaiteurs ? Sur des délinquants ? Vous allez vers des individus dont toute l'activité est tournée vers le mal, et vous tentez de leur trouver des mérites ? Cela ne provient que du fait que cette personne a abandonné la Torah et enfreint ses commandements, et c'est la seule raison pour laquelle elle est capable de vanter et de louer un méchant.
Et il faut bien en comprendre la conséquence : lorsque vous faites l'éloge d'un méchant, les gens cessent de le considérer comme infréquentable. Soudain, il devient présentable dans la société : « J'ai entendu dire qu'il a du bon en lui », « On m'a dit qu'il est aussi... ». C'est ainsi, par exemple, qu'un homme dont toute la ligne de conduite est farouchement antireligieuse vient soudain au Kotel danser avec un Sefer Torah, tandis que son épouse fait la hafrachat 'halla. Qu'y a-t-il réellement là-derrière ? Simplement qu'il a un bon conseiller qui lui a soufflé : « Tu veux accéder au pouvoir ? Cela commence par la base ; le peuple n'est pas contre la Torah, le peuple respecte la Torah ». Dès lors, cet homme a cessé de proférer publiquement des propos antireligieux et s'est mis à parler de sécurité - car c'est ce que le peuple aime entendre - et à virer à droite. Si quelqu'un s'imagine qu'il a changé d'avis, qu'il ne s'y trompe pas : il n'a absolument rien changé, simplement le chemin vers le pouvoir passe parfois par des voies de contournement. Et quiconque vient aujourd'hui lui chercher des mérites, que montre-t-il par là ? Qu'il cherche à louer un adversaire et un ennemi du Saint, béni soit-Il.
Rabbénou Yona ajoute : même s'il ne loue le méchant que pour les bonnes actions qu'il possède, c'est encore un mal pernicieux. En effet, en mentionnant le bien sans évoquer le mal, il couvre toutes ses fautes ; il passera pour un juste aux yeux de ceux qui l'écoutent, on lui témoignera du respect, on renforcera son autorité et il triomphera. Si vous racontez ses bonnes actions, à la rigueur, mais énumérez alors aussi tout le mal qu'il commet : « Bien qu'il agisse de telle, telle et telle manière ». Car lorsque vous ne présentez que le versant positif, au contraire, c'est par ce biais qu'il prendra de l'ascendant et deviendra puissant, jusqu'à devenir peut-être Premier ministre. Et Rabbénou Yona a déjà pris soin d'avertir des embûches et des corruptions qui découlent de la domination des méchants. Et ce n'est là qu'un petit exemple, car il existe des méchants bien plus redoutables encore.
À l'opposé de ceux qui abandonnent la Torah, celui qui la garde agit tout autrement : guira be-eina de-satana, une flèche dans l'œil du Satan ! Il ne fait aucun calcul, ne flatte pas, ne cherche pas à lui trouver des éloges, mais le dévoile dans toute sa nudité, comme un récipient vide, tel qu'il est véritablement.
C'est exactement ce qui s'est produit dans l'affaire de la Cour suprême (Bagats). Ce que le public 'harédi clame depuis trente ans, le Premier ministre a fini par le réaliser d'un coup, le jour où l'on a rejeté son plan sur le gaz naturel. C'est alors que l'on comprend que la Cour suprême est devenue comme un Golem qui se retourne contre son créateur. On peut penser que l'on a été élu lors d'élections démocratiques et qu'il existe ici un État démocratique fondé sur la souveraineté du peuple - mais une poignée d'initiés qui se cooptent entre amis (« un ami amène un ami »), mus par un dessein idéologique bien précis, viendra toujours trancher en fin de compte ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Qui les a élus ? Qui a décidé qu'ils siègeraient là ? Et comment se fait-il qu'ils partagent tous les mêmes vues, tous diplômés d'une même université bien précise ? N'y a-t-il donc pas d'esprits brillants dans d'autres milieux ? À l'époque, lorsqu'on voulut nommer Ruth Gavison, qui avait des opinions divergentes, on déclara à son sujet qu'elle avait un dessein différent du nôtre - ce qui signifie : nous avons notre propre calendrier, laissez-nous mener nos révolutions comme bon nous semble, sans y mêler ceux qui pensent autrement. Cooptation entre pairs, sans transparence, sans registres, sans procès-verbaux - et ce sont eux les maîtres du pays.
Le député Gafni l'a déjà souligné : jamais la Cour suprême n'a rendu ne serait-ce qu'une seule décision en faveur des observants des mitsvot. Quant à ce qui touche aux réformistes, il n'y a même pas de débat : Aharon Barak, le fer de lance de toute cette révolution, a reçu le titre de membre d'honneur de la communauté réformiste ainsi que des honneurs et des avantages après avoir quitté ses fonctions. Il n'a même pas cherché à le dissimuler. Un homme qui était censé trancher en toute neutralité s'avère appartenir à une communauté dont toute l'ambition est d'ébranler le judaïsme, ici et dans le monde entier - à tout le moins aurait-il dû éprouver de la pudeur et se dire : « Je suis une personnalité publique, je ne peux pas me permettre cela ». Mais point du tout ; il ne rend de comptes à personne.
Et ne croyez pas que personne ne l'avait compris auparavant. Olmert l'avait compris depuis longtemps, et c'est bien pour cela qu'il s'est retrouvé là où il s'est retrouvé. Car chaque fois qu'un ministre de la Justice était nommé et annonçait son intention de faire le ménage, on lui montait un dossier de toutes pièces. Voyez ce qui est arrivé à Ramon, voyez ce qui est arrivé à Néeman. Olmert a été rusé et s'est dit : « Je vais faire appel à une personnalité extérieure, issue du monde universitaire - Daniel Friedmann ». Que pouvaient-ils lui trouver ? Ils n'ont rien trouvé contre lui. Alors ils se sont dit : « Tu crois que nous allons nous en prendre au bâton ? Nous nous en prenons à celui qui le tient ». Et ils ont fait tomber le Premier ministre, multipliant les enquêtes contre lui de tous côtés - et par malheur, les reproches ne manquaient pas, non pas que les autres soient irréprochables ; partout où l'on touche, ce ne sont que blessures, contusions et plaies vives, et plusieurs autres dossiers ont été classés sans bruit. Mais pourquoi s'est-on acharné sur lui jusqu'au bout ? Parce qu'il s'agissait de quelqu'un qui tentait de mener une réforme à la Cour suprême, et qu'on lui signifiait ainsi : « Ne touche pas aux juges ; si tu t'y risques, nous te chasserons ».
C'est là le sens de « ceux qui abandonnent la Torah louent le méchant » : ce sont ceux qui prétendent qu'« il faut préserver la Cour suprême ». Mais « ceux qui gardent la Torah les combattent » - nous ne les avons jamais flattés, nous n'avons jamais saisi la Cour suprême, car nous n'avons jamais espéré obtenir d'elle le moindre secours. Celui qui observe véritablement la Torah ne fait pas de calculs : certes, vous vous prenez pour les maîtres du pays, mais tout ici-bas est éphémère. Nous avons déjà connu Pharaon, qui se prenait lui aussi pour le maître du pays, et cela a fini par lui passer. Nous avons survécu à Pharaon, nous surmonterons aussi la Cour suprême, sans céder à la panique. Chercher à leur plaire et à les flatter n'est le fait que de ceux qui abandonnent la Torah ; quant aux gardiens de la Torah, ils ne craignent pas d'énoncer la vérité sans fard, et ce que vous ressentez aujourd'hui, nous le proclamions déjà il y a bien des années.
Le Gra explique que « ceux qui gardent la Torah les combattent » s'applique aux deux catégories : les observants de la Torah luttent à la fois contre ceux qui délaissent la Torah et contre le méchant lui-même. L'Ibn Ezra, en revanche, considère que cette opposition ne vise que les renégats de la Torah, et non le méchant directement. Selon l'Ibn Ezra, il semble en effet que l'on ne doive pas provoquer le méchant lui-même, mais plutôt s'en prendre à celui qui abandonne la Torah pour chanter les louanges de l'impie.
Le Metsoudat David relève avec précision l'expression « ceux qui abandonnent la Torah » : le texte n'évoque pas des personnes ignorantes, des gens du peuple (amé haarets) ou de simples impies, mais bien « ceux qui abandonnent la Torah » - des hommes qui y étaient attachés autrefois et qui l'ont délaissée. Or, un tel individu est pire que le méchant lui-même. Pourquoi ? Parce que le méchant sait pertinemment que ses actes sont condamnables, et il n'agit que pour assouvir ses pulsions (« lé-téavone ») ; en revanche, celui qui a quitté la Torah relève de celui qui « a appris puis s'est détourné », le cas le plus pernicieux de tous, et il le fait avec une ferveur délibérée. C'est pourquoi c'est précisément lui qui tresse des louanges à la voie de l'iniquité. Le méchant lui-même, si on l'interrogeait au fond de sa conscience, répondrait sans doute : « Mon ami, n'emprunte pas mon chemin, ce n'est pas la bonne voie ». Mais celui qui a rejeté la Torah cherche à se justifier : il échafaude des théories, prétendant que la voie du méchant est la vraie et qu'il convient de la suivre. Il encense le méchant pour légitimer sa propre conduite. Car en vérité, il n'a fui qu'en raison de ses appétits matériels, mais comme il est honteux d'avouer « j'ai quitté la Torah par faiblesse morale », il cherche des mérites et de la grandeur dans les actes du pervers. Cependant, ceux qui gardent la Torah les combattent : ils entrent en conflit avec les impies, refusent toute complaisance et, bien au contraire, s'opposent résolument à eux.
Le Malbim explique pour sa part que l'expression « louent le méchant » découle de la jalousie : ils convoitent le succès du pervers et exaltent ses actes, car il leur sert de modèle. En voyant le méchant prospérer, ils déclarent : voilà comment il faut agir, voilà la ligne de conduite idéale. Mais les gardiens de la Torah savent que ces actions sont néfastes, que l'impie en rendra compte et sera châtié, et ils mènent la lutte contre ceux qui lui tressent des couronnes - ce qui rejoint la lecture de l'Ibn Ezra, pour qui l'opposition vise ceux qui abandonnent la Torah en glorifiant le méchant, et non les impies eux-mêmes.
Le Malbim propose un autre éclairage, prolongeant ce qui a été enseigné précédemment sur « Par la transgression d'un pays, ses chefs se multiplient » : lors d'une rébellion, de nombreux chefs pervers s'arrogent le pouvoir pour dominer la nation, situation bien plus funeste que l'autorité d'un souverain unique. Ceux qui abandonnent la Torah adulent l'impie qui s'est hissé au pouvoir, tandis que les gardiens de la Torah refusent toute servilité : ils soutiendront un combat sans merci contre le tyran et contre tous ses partisans.
אַנְשֵׁי רָע לֹא יָבִינוּ מִשְׁפָּט וּמְבַקְשֵׁי ה' יָבִינוּ כֹל׃ (משלי כח, ה) - Les hommes mauvais ne comprennent pas la justice, mais ceux qui cherchent l'Éternel comprennent tout. (Proverbes 28, 5)
Il ressort du commentaire de Rachi que « ne comprendront pas » signifie qu'ils ne prêtent pas attention, et que le terme « justice » (mishpat) fait référence au châtiment : le Saint, béni soit-Il, exerce Sa justice contre les impies. Les hommes mauvais ne méditent pas et ne s'avisent nullement qu'un jugement est imminent, que des calamités vont s'abattre sur eux, et c'est pourquoi ils ne se repentent point. En revanche, « ceux qui cherchent l'Éternel comprennent tout » : ils discernent le sens de chaque événement futur, qu'il soit heureux ou douloureux, et en tirent la leçon. Des vents de guerre se lèvent-ils ? Scrute la situation, réveille-toi. Mais les hommes mauvais restent aveugles au fait que la justice divine est sur le point, à D.ieu ne plaise, de s'abattre sur eux.
Le Gra offre une perspective différente : « ils ne comprennent pas la justice » signifie qu'ils ne saisissent pas la raison pour laquelle les méchants réussissent en ce monde. Bien au contraire, lorsqu'ils constatent que les décrets d'Hachem semblent extérieurement tourner à leur avantage, ils y puisent un surcroît d'égarement : voilà la preuve que la voie des impies triomphe ! « Pourquoi la voie des méchants est-elle prospère ? » - dont les initiales hébraïques forment le mot Meretz ; l'homme nourrit des doutes et refuse de voir que cette apparente réussite n'a pour but que « de les détruire à jamais ». Qui parvient à le comprendre ? Seuls « ceux qui cherchent l'Éternel comprennent tout » : ils saisissent que tout ce que fait le Saint, béni soit-Il, procède de la justice suprême, que la prospérité accordée au méchant n'est là que pour consommer sa perte, tandis que l'épreuve infligée au juste ne vise qu'à accroître son mérite. Mais les hommes mauvais demeurent incapables de concevoir la justice divine : pourquoi le méchant réussit-il, et pourquoi le juste endure-t-il la souffrance ?
מֵסִיר אׇזְנוֹ מִשְּׁמֹעַ תּוֹרָה גַּם תְּפִלָּתוֹ תּוֹעֵבָה׃ (משלי כח, ט) - Celui qui détourne son oreille pour ne pas écouter la Torah, sa prière même est une abomination. (Proverbes 28, 9)
Il faut d'abord comprendre une chose : ce qui est considéré comme moral aux yeux de l'un ne l'est pas nécessairement pour un autre, et ce que les hommes jugent moral peut très bien ne pas l'être selon la Torah. Par exemple, on dit parfois de quelqu'un : « Il est si moral, il ne mange pas de viande du tout, car il est incapable de faire du mal aux animaux. » Or, ce n'est absolument pas la vision de la Torah. Il ne s'agit pas de s'y opposer - un homme est libre de ne pas consommer de viande, et l'on a même fait remarquer un jour que de telles personnes rejoignent sans le savoir l'avis de nos Sages : 'Haza"l n'enseignent-ils pas qu'il est interdit à un 'am ha-arets (un ignorant de la Torah) de manger de la viande ? Il a prophétisé sans savoir ce qu'il prophétisait ! Et pourquoi est-il interdit à un ignorant de manger de la viande ? Est-ce sous prétexte que tu es plus fort que la vache que tu as le droit de la manger - vivrions-nous selon la loi de la jungle ? Bien au contraire, la vache remplit son rôle dans le monde : Hachem l'a créée pour qu'elle donne du lait, broute de l'herbe et s'endorme, et elle accomplit sa mission. Mais toi, remplis-tu ton rôle ? Tu as reçu 613 mitsvot, plus sept commandements rabbiniques. L'homme qui n'accomplit pas la finalité pour laquelle il a été créé - le moustique l'a précédé, et il est inférieur au moustique. La vache n'a été créée pour servir l'homme que dans la mesure où celui-ci l'élève par la bénédiction qu'il prononce et par le service divin qu'il accomplit grâce à la force tirée de cette nourriture ; sans cela, il n'en a aucunement le droit.
Il en ressort donc la conclusion suivante : si un homme détourne son oreille pour ne pas entendre la Torah, comment pourrait-il avoir une conduite droite ? Une droiture morale, un derekh erets dans les relations humaines comme envers le Ciel - sans Torah ? À l'évidence, les actes d'un tel homme sont répugnants, car sans la Torah, les actions humaines sont dénuées de valeur véritable et tombent dans l'abomination.
On peut évoquer le cas de ce jeune homme de Beer-Chéva, qui affirmait être vertueux même sans la Torah. On lui demanda : « D'où tires-tu ta morale ? » Il répondit qu'il respectait les Dix Paroles, et qu'au-delà de cela, il ne pensait pas avoir besoin des mitsvot. On commença par lui demander s'il savait que les Dix Paroles prescrivent de garder le Chabbat - ce qui fut pour lui une révélation. On pouvait dès lors se demander : quelles sont donc ces dix paroles qu'il observe, et d'où sortent-elles ? Sans même aborder l'interdit de l'adultère. Quoi qu'il en soit, la question lui fut posée : « Peut-on te poser une question d'ordre moral ? » Il répondit : « Oui, pourquoi pas. » On lui demanda alors : « Suppose que ton amie vienne t'annoncer qu'elle est enceinte : que fais-tu ? » Il réfléchit longuement, puis finit par avouer : « Tu me poses une colle. »
Il n'avait pas l'esprit assez affûté pour percevoir le piège de la question, une énigme insoluble pour la logique humaine. Car quelle que fût sa réponse, elle était attaquable. S'il dit : « Quoi, sous prétexte que j'ai un problème, devrais-je faire avorter et tuer le fœtus ? » - on lui répondra : « Alors tu ne le tues pas lui, mais tu la détruis, elle ? Une jeune fille de dix-sept ans va devoir accoucher, et passer toute sa vie en sachant qu'elle a un enfant quelque part qu'elle n'a pas élevé ? Et si elle l'élève, à dix-sept ans elle devra élever un enfant seule, sa vie est brisée », avec tous les refrains habituels de leur univers. Et s'il répond au contraire : « Bien sûr que je ferais avorter, pour toutes ces raisons », on répliquera : « Est-ce parce que quelqu'un te dérange et entrave ta liberté qu'il faut l'assassiner ? » C'est une question sans issue humaine, à moins d'avoir la Torah. Car seule la Torah possède l'autorité de trancher entre ces valeurs contradictoires : l'interdit de tuer le fœtus l'emporte-t-il sur le confort de la femme et sur le prétendu « droit de disposer de son corps », ou en va-t-il autrement ? Qui peut en décider ? Seul le Saint béni soit-Il. Quiconque tente de fonder une réponse purement humaine ne pourra jamais être certain d'avoir agi avec droiture ni d'avoir accompli un acte véritablement moral. En matière de morale humaine, nul ne peut affirmer de lui-même : « J'ai pris la bonne décision. »
Le Ralbag explique : si l'homme ne peut rectifier sa conduite sans la Torah, peut-être se dira-t-il : « Certes, je ne peux redresser mes voies sans la Torah, mais au moins puis-je prier ! » C'est à ce propos qu'il est dit : « Sa prière même » - non seulement tes actes sont méprisables, mais ta prière l'est tout autant. Et pourquoi ? Précise le Ralbag, parce qu'il est impossible que son intention soit pure et droite dès lors qu'il s'est détourné de la voie de la Torah. De surcroît, le Rambam écrit que lorsque l'homme persiste dans le mal, il prie et l'on rejette sa prière à sa face ; il est haï, méprisable et abominable. Mais dès qu'il fait téchouva, il devient aimé de D.ieu, sa prière est accueillie avec bienveillance. On constate ainsi que non seulement les actes sont corrompus, mais la prière elle-même devient une abomination.
Cependant, il faut veiller à ne pas en tirer une fausse conclusion : le mauvais penchant pousse l'idée à l'extrême et vient susurrer à l'homme : « Tu commets des fautes indignes, tu ferais mieux de ne pas prier ; Hachem ne veut pas de ta prière et elle est une abomination. » Telle est la ruse du Yetser Hara : faire de nous de faux « tsadikim ». « Que vaut ta prière ? Tu viens de commettre une faute et tu oses prier ? Mieux vaut t'abstenir ! » Il flatte ainsi l'orgueil de l'homme en lui donnant l'illusion d'être une personne de conscience et de haute morale - et c'est ainsi que l'on s'enfonce dans la faute tout en se prenant pour quelqu'un d'honnête. C'est une erreur absolue. Même si l'on a échoué ou fauté dans un domaine, ce n'est aucunement une raison pour ne pas se lever demain matin pour la prière, ou pour refuser d'aller prier à l'instant même. Tout ce qu'un homme peut saisir au vol parmi les mitsvot, qu'il le saisisse ! Tu as commis une faute, c'est un compte à part ; tu accomplis une mitsva, c'en est un autre. Dans le Ciel, on ne pratique pas la compensation automatique ; ce n'est pas une balance comme beaucoup se l'imaginent. Pour chaque mitsva, tu recevras une récompense intégrale, et pour chaque transgression, un châtiment entier à moins de faire téchouva. Par conséquent, que nul ne s'avise de dire : « J'ai fauté, cela ne vaut plus la peine de prier », pour finir par abandonner la prière - ce serait une déduction totalement erronée.
Le Metsoudat David discerne ici le principe de mesure pour mesure : l'homme détourne son oreille pour ne point écouter la Torah - un maître dispense un cours, et lui s'écrie : « Qui est-il pour m'apprendre quelque chose ? Pour me faire la leçon ? » Il méprise la parole d'autrui - par conséquent, le Saint béni soit-Il ne prête aucune valeur à ses propres paroles ; tu te tiens en prière, mais tes mots sont rejetés avec dédain. On trouve une explication semblable : on lui transmet une parole de Torah, une idée spirituelle, et il rétorque : « Non, je connais déjà, laisse tomber. » Il refuse d'écouter. Cet homme se lève ensuite pour réciter la Amida, et le Saint béni soit-Il lui dit pour ainsi dire : « Laisse tomber, j'ai déjà entendu, cela m'est familier ; voilà quarante ans que tu récites la même Amida, rien de neuf. » Il a détourné son oreille de la Torah sous prétexte que « c'est du déjà vu » - sa propre prière est alors traitée comme une vieille rengaine, et elle devient une abomination.
Le Malbim apporte une explication remarquable : il s'agit de quelqu'un qui refuse d'écouter la Torah, mais pour quelle raison ? Parce que l'heure de la prière est venue, et qu'il souhaite interrompre le cours de Torah pour prier ! On connaît tous ces fidèles qui arrivent entre Min'ha et Arvit : venus uniquement pour Arvit et non pour le cours, ils s'y retrouvent coincés bien malgré eux. Selon leurs calculs scrupuleux, treize minutes et demie se sont déjà écoulées depuis le coucher du soleil et le rabbin s'attarde ; l'un d'eux lance alors d'une voix forte : « Rabbi 'Hanania ! » Et si l'allusion n'est pas comprise, il clame en plein milieu des paroles du maître un tonitruant : « 'Hazak ouvaroukh ! », afin que le rabbin comprenne qu'il importune l'assemblée. D'autant plus que le journal télévisé commence bientôt, ou qu'il a d'autres urgences ; le temps presse, la Torah ne le passionne guère, et il n'hésite pas à couper la parole au maître pour stopper l'étude.
Remarquez bien la nouveauté dégagée par le Malbim : ce principe vaut même si l'intention de l'homme est sincèrement de prier, et non par hâte de retourner à ses futilités. La Guémara dans le traité Chabbat (page 10a) rapporte : Rabbi Yirmeya était assis devant Rabbi Zéra et ils étaient plongés dans l'étude d'une halakha. L'heure de la prière approchait et le temps passait. Rabbi Yirmeya pressait Rabbi Zéra d'interrompre l'étude, car l'heure avançait et le coucher du soleil approchait, risquant d'empêcher la prière de Min'ha. Rabbi Zéra lui appliqua alors ce verset : « Celui qui détourne son oreille pour ne point écouter la Torah, sa prière même est une abomination. » Ainsi, même celui dont le désir de prier est parfaitement sincère, craignant de laisser passer le moment fixé - s'il détourne son oreille de l'étude de la Torah, sa prière même est considérée comme une abomination. Et pourquoi donc ? Parce que la Torah relève de la vie éternelle tandis que la prière concerne la vie temporelle, comme cela a été longuement développé d'après les enseignements du Nefech Ha'haïm.
L'homme doit intérioriser que la Torah est plus précieuse que tout. Intervenir pour dire : « Il faut prier, arrêtez le cours ! » est une démarche foncièrement erronée. Un Sage de la Guémara déclarait déjà : « De ma vie, je n'ai fait lever l'assemblée du Beth Hamidrach » - c'est-à-dire : je n'ai jamais été de ceux qui disent : « Messieurs, c'est fini, il faut s'arrêter d'étudier maintenant, il faut accomplir une mitsva, il faut prier » ou quoi que ce soit d'autre ; jamais je n'ai interrompu le public dans son étude. Interrompre une communauté qui étudie la Torah est d'une gravité exceptionnelle. C'est pourquoi tous ceux qui usent d'artifices et de stratagèmes pour couper court à un cours de Torah sous prétexte de prier tombent sous le coup du verset : « Celui qui détourne son oreille pour ne point écouter la Torah, sa prière même est une abomination. » Si tu es si pressé, va te mettre à l'écart et prie dans ton coin ; il vaut bien mieux prier seul sur le côté que d'interrompre l'étude de toute une assemblée.
Les trois versets que nous avons étudiés s'articulent autour d'un même axe : celui qui a abandonné la Torah perd sa capacité de juste discernement. Il loue le méchant - que ce soit par flatterie ou par envie devant sa réussite - et justifie même ainsi son propre abandon ; il ne médite pas sur la justice d'Hachem et ne comprend pas pourquoi la voie des méchants est prospère ; et sans la Torah, il ne possède aucun repère moral pour trancher les dilemmes difficiles de l'existence, si bien que non seulement ses actes, mais sa prière elle-même s'en trouve entachée. À l'opposé, ceux qui gardent la Torah s'élèvent contre le méchant et ses soutiens sans jamais le flatter ; ceux qui cherchent Hachem comprennent tout - que tout procède de Sa justice, aussi bien le bien accordé au méchant que les souffrances infligées au juste ; et quiconque écoute la Torah et la place au-dessus de tout mérite que sa prière soit, elle aussi, agréée devant HaMakom.