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Chapitre 23 - Le festin du gouverneur et la vigilance face au vin - partie 10

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Introduction : la conclusion du chapitre 23 - la mise en garde contre le vin

Dans la dernière partie du chapitre 23, le roi Chelomo poursuit sa remontrance au sujet du vin. Après avoir dit "Donne, mon fils, ton coeur à moi, et que tes yeux gardent mes voies", il vient avertir : le vin est ce qui t'empêchera de donner ton coeur à Hachem. Les quatre derniers versets du chapitre forment une véritable somme d'avertissements, depuis la séduction initiale de l'apparence, en passant par le venin qui se révèle à la fin, jusqu'à l'image de l'homme ivre qui ne sent même plus les coups qu'on lui inflige. Suivons l'ordre des versets.

Verset 31 : "Ne regarde pas le vin lorsqu'il rougeoie"

אַל־תֵּרֶא יַיִן כִּי יִתְאַדָּם כִּי־יִתֵּן בַּכּוֹס עֵינוֹ יִתְהַלֵּךְ בְּמֵישָׁרִים׃ - Ne regarde pas le vin lorsqu'il rougeoie, lorsqu'il donne son éclat dans la coupe, il coule avec aisance.

Rachi explique : ne pose pas tes yeux sur lui. Et "lorsqu'il donne son éclat dans la coupe, il coule avec aisance" - celui qui pose ses yeux sur la coupe, le monde lui apparaît comme une plaine unie, les transgressions lui semblent une plaine unie, toutes les voies sont droites à ses yeux.

Remarquez qu'il y a ici un keri et un ketiv : le keri est "bakos" (dans la coupe) et le ketiv est "bakis" (dans la bourse). On peut y voir un équilibre réciproque : toi, tu poses tes yeux sur la coupe, et le marchand pose ses yeux sur la bourse - toi tu t'intéresses à la coupe et lui à la bourse, et vous vous faites vivre l'un l'autre. On peut aussi expliquer "il pose son oeil dans la bourse" d'une autre manière : qu'il pose aussi son oeil sur la bourse des autres, afin de leur voler de l'argent pour assouvir son désir. En termes d'aujourd'hui, la chose est très concrète : ce qui était autrefois le vin est aujourd'hui la drogue. Le vin était l'instrument qui attirait l'homme et le rendait dépendant, et il lui était ensuite difficile de s'en sortir. L'une des choses bien connues chez les toxicomanes est qu'ils sont capables de voler même leur propre mère, et ils n'ont aucun scrupule à faire les choses les plus terribles aux personnes qui leur sont les plus proches. Il a besoin maintenant de sa dose, et pour la dose tout est permis et acceptable. Le vin est ici une image : celui qui est habité par un désir n'aura aucun mal, pour l'assouvir, à aller jusqu'au vol.

Rabbenou Yona : ne regarde pas, de peur d'accroître le désir

Rabbenou Yona explique : "Ne regarde pas le vin lorsqu'il rougeoie" - ne fixe pas ton regard sur son aspect rougeoyant. Cette rougeur est ce qui te séduit, comme s'il s'agissait d'un vin bon et de qualité. Et pourquoi ne dois-tu pas le contempler ? De peur d'accroître le désir de multiplier tes libations. Tu te dis "je ne bois pas, je regarde seulement" - et finalement tu bois. C'est le conseil qui revient toujours dans les propos des Sages, et dont nous avons parlé plusieurs fois : ne pas s'approcher du tout de la transgression. Ne dis pas : je m'approcherai mais je ne toucherai pas.

L'ivrogne et la mouche

On raconte l'histoire d'un buveur chronique dont on ne parvenait à limiter la boisson par aucun moyen. Finalement, on le convainquit d'accepter une seule condition : ne jamais boire seul, mais uniquement lorsqu'il y a quelqu'un d'autre avec lui. On pensait qu'ainsi l'autre veillerait peut-être sur lui, et modérerait aussi les quantités et la durée. Il s'y engagea par serment. Un jour, l'envie de boire le prit, une envie vraiment forte. Il regarda autour de lui - personne à un kilomètre à la ronde. Il se dit : en attendant, sortons la bouteille, qu'elle soit prête, quelqu'un viendra et nous lèverons un verre. Il la sortit, et personne ne vint. Il se dit : en attendant, versons, que le verre soit déjà prêt. Et comme il lui est interdit de boire seul, il versa deux verres. Il s'assit et les contempla longuement, attendant d'où viendrait son secours, d'où arriverait le compagnon avec qui il pourrait boire. Soudain il entendit un bourdonnement - une mouche s'était posée sur le verre d'en face. Il sursauta et s'écria : parfait, te voilà ! Lehaïm ! Et il avala une bonne gorgée. Baroukh Hachem, je ne suis pas seul, il y a quelqu'un d'autre. C'est exactement cela. C'est pourquoi on te dit : ne regarde pas le vin lorsqu'il rougeoie - ne commence même pas par un regard. Car dès l'instant où tu poses ton oeil sur la coupe, tu es pris de désir, tu perds le contrôle, et ce n'est plus toi qui te diriges mais le vin qui te domine. Selon les termes de Rabbenou Yona : l'homme voudra désirer et multiplier ses libations dès lors qu'il posera son oeil sur la coupe.

Le Gaon de Vilna : c'est la coupe qui embellit le vin

Le Gaon de Vilna relève une précision remarquable. Tu te dis : si le vin est si rouge, son goût est sûrement particulièrement fin. Le Gaon répond : cela n'est pas exact - la rougeur n'est en rien une preuve de la qualité de son goût. Et pourquoi malgré tout t'apparaît-il beau, rouge et éclatant ? "Car il donne son éclat dans la coupe". Remarquez que le verset ne dit pas "car il donne son éclat dans le vin" mais "dans la coupe". C'est la belle coupe, le verre magnifique et limpide, qui donne au vin son apparence éclatante et séduisante. Autrement dit, le "car" est ici une cause : pourquoi te paraît-il rougeoyant ? Parce que tu as posé ton oeil sur la coupe.

Et « il glisse avec droiture » : n'imagine pas qu'à la faveur du vin tu marcheras dans le droit chemin. D'où pourrait venir une telle idée ? Il existe une Guémara qui enseigne : « חמרא וריחני פקחין » - le vin et les aromates m'ont rendu perspicace. Le vin a en effet le pouvoir d'apporter un peu de lucidité et d'éveil d'esprit, mais à des doses infimes seulement ; car quiconque a bu un révi'it de vin ne doit déjà plus trancher la Halakha, de peur de se tromper dans la décision. C'est à ce propos que le Gaon de Vilna prévient : ne dis pas « si un peu de vin m'a rendu perspicace, je vais en boire toute la journée et devenir un grand talmid 'hakham ». Tout cela n'est qu'une ruse du mauvais penchant qui te tend un piège.

C'est ainsi que le penchant séduisit lors du premier péché

Le Gaon de Vilna montre qu'il en fut de même lors de la faute originelle, avec l'arbre de la Connaissance : le penchant aveugla les yeux de la femme. Comment l'a-t-il séduite ? Il lui affirma que cet arbre conférait la sagesse : « La femme vit que l'arbre était bon à manger, qu'il était un délice pour les yeux et précieux pour ouvrir l'esprit ». D'ailleurs, cela correspond parfaitement aux avis qui soutiennent que l'arbre de la Connaissance était une vigne : voilà, avec le vin on devient sage, on acquiert de l'intelligence, « חמרא וריחני פקחין », prends donc un autre verre et qui sait quelle grande sagesse sortira de toi ! L'issue de cette séduction fut que, par ses paroles mielleuses, il l'égara dans de fausses illusions ; elle en mangea - et plongea le monde entier dans les lamentations. Il en va de même ici : le mauvais penchant suscite ton imagination, te montre un vin éclatant, rouge et magnifique, mais ce n'est qu'un mirage dans la coupe. Ne succombe pas, et ne laisse pas ton penchant te faire croire que la saveur du vin et son éclat te mèneront à l'intelligence et au droit chemin, car son issue est extrêmement amère, comme nous le verrons dans le verset suivant.

La méthode d'illusion du penchant

Les maîtres du Moussar évoquent abondamment ce principe : la méthode de tromperie du Yétser Hara. Il prend chaque faute et la dépeint en rose, la présente avec des couleurs chatoyantes, des néons et des lumières scintillantes, au point d'être persuadé que l'on va y trouver des délices infinis. Or, quatre-vingt-dix pour cent relèvent de la séduction, et dix pour cent seulement de la réalité. C'est exactement ainsi que fonctionnent les agences de publicité. On vous vend des biscuits aux pépites de chocolat, et sur l'emballage, c'est « un délice pour les yeux » ; on ouvre la boîte et l'on se dit : ceux qui sont à l'intérieur n'ont visiblement pas eu la chance d'être pris en photo, sans quoi rien n'explique l'absence totale de rapport avec l'illustration ! Sur l'image, on voit des céréales garnies généreusement de noix de pécan ; on ouvre le paquet et il faut une loupe pour en dénicher une. Récemment, lors d'une course avec un enfant, celui-ci a choisi un sachet de friandises : le sachet mesurait trente centimètres de haut, mais le contenu n'en occupait que sept ou huit, le reste n'étant que du vent. Voyez dans quel 'alma déchikra (monde de mensonge) nous vivons ! C'est exactement le procédé du mauvais penchant. Il montre une pizza que l'on découpe, le fromage fondu qui s'étire, et l'on a le sentiment qu'on ne peut pas s'en passer ; en réalité, la photo était bien plus appétissante que le produit lui-même. C'est pourquoi, après la faute, survient le brisement de cœur : l'homme s'imaginait que la transgression allait le combler, alors qu'elle ne fait que le vider, le laissant déçu, réalisant qu'il a fixé son regard sur la coupe en croyant cheminer droit, alors qu'au final il n'en reste rien - sinon ce qu'annonce le verset suivant.

Verset 32 : « À la fin, il mord comme un serpent »

אַחֲרִיתוֹ כְּנָחָשׁ יִשָּׁךְ וּכְצִפְעֹנִי יַפְרִשׁ׃ - À la fin, il mord comme un serpent, et pique comme une vipère.

L'issue du vin est semblable à la morsure d'un serpent. Tu as cédé à la tentation, tu as désiré, il t'a attiré, et que reste-t-il ? Rabbénou Yona explique : au moment où l'on boit le vin, on ne ressent aucun dommage ; mais sa fin mord comme un serpent, et c'est ensuite que la douleur de la blessure s'intensifie.

Pourquoi l'effet tarde-t-il à se manifester

L'un des phénomènes les moins réjouissants chez les bné yéchiva à Pourim est précisément ce fléau, et cela tient au fait que, Baroukh Hachem, les élèves de yéchiva ne savent pas boire : ils ne sont pas habitués à la vodka, au whisky ou à l'arak, et il n'y a pas d'alcool à la yéchiva. Et que D.ieu préserve, la consommation d'alcool chez les jeunes aujourd'hui est effrayante : des bandes entières devant les boîtes de nuit achètent une bouteille à bas prix dans une épicerie de nuit et l'avalent en travail d'équipe, se passant la bouteille de main en main - « quiconque acquiert pour soi acquiert aussi pour son compagnon » - chacun prend gorgée sur gorgée, avant de tituber vers la boîte de nuit. Nous nous retrouvons avec une jeunesse alcoolique. Mais celui qui ne sait pas boire commet une erreur bien simple : il boit un petit verre et ne ressent rien, en prend un deuxième et ne sent toujours rien, puis continue à boire. L'explication réside dans le fait que l'effet de l'alcool n'est pas immédiat : il faut plusieurs minutes avant qu'il ne passe dans le sang et n'agisse sur le cerveau. Celui qui s'y connaît sait boire très lentement, par petites gorgées, et attendre que l'effet opère. Celui qui l'ignore s'enfile toute la bouteille d'un coup, puis survient le choc brutal : soudain il s'écroule, tient des propos insensés, vomit tripes et boyaux ou gît en pleine rue.

D'ailleurs, le même phénomène existe pour la nourriture. Le Saint, béni soit-Il, a conçu un mécanisme par lequel la sensation de satiété n'apparaît qu'environ dix minutes après que l'estomac a reçu les aliments ; il y a un décalage de dix à quinze minutes avant que l'estomac ne transmette le signal au cerveau. C'est pourquoi une personne interrompue en plein repas par un coup de téléphone ou par quelqu'un qui frappe à la porte et discute pendant dix minutes constatera, à son retour, qu'elle n'a plus faim : c'est exactement le temps qu'il a fallu à l'estomac pour transmettre le message au cerveau. Qu'en résulte-t-il ? Pendant qu'il mange, l'homme ne ressent pas encore la satiété ; il continue donc à manger jusqu'à ce que son estomac soit sur le point d'exploser, et ce n'est qu'ensuite que survient la sensation d'être repu. C'est pour cette raison que des enfants finissent leur assiette en disant : « Maman, j'ai encore faim ! » Il faut leur répondre : attends dix minutes, et si tu as encore faim, je te resservirai. En général, il n'a pas véritablement faim - car si on lui propose une autre tranche de pain, il la refusera ; il désire un gâteau, un fruit ou une friandise. S'il attend un quart d'heure, il s'apercevra soudain qu'il est rassasié. Ce même principe d'un effet retardé s'applique tant à la digestion qu'au vin. Voilà pourquoi « à la fin, il mord comme un serpent » : durant le banquet, l'homme ne perçoit pas les ravages qu'il s'inflige, ce n'est que plus tard qu'il en ressentira les effets.

Une issue qui s'étend sur des années

On peut expliquer cela de deux manières. La première, comme nous l'avons expliqué, réside dans le fait que l'effet tarde à se faire sentir au moment même où l'on boit. La seconde se situe sur le long terme : un homme se dit : « Je n'ai aucun problème, je bois, je profite et tout va bien », or nous savons que de telles personnes ne vivent pas longtemps. L'une des maladies graves qui les guette est la cirrhose du foie : le foie se détruit et ne remplit plus sa fonction, on attend alors une greffe, et bien souvent l'état de santé du patient ne permet même plus cette intervention. Ce sont des faits bien réels constatés auprès de personnes frappées par ce mal. On boit dans sa jeunesse et l'on se sent bien, puis à quarante ans, on découvre soudain que l'on n'a plus de foie. C'est cela sa « fin », et celui qui n'ouvre pas les yeux à temps y parvient inévitablement.

« Oukhitsef'oni yafrich » - « Et comme une vipère, il pique »

Rachi explique qu'il s'agit d'une expression désignant la piqûre, à l'image de celle de la vipère (tsef'oni). Il rapporte également une autre explication : certains l'interprètent au sens de « il le sépare de la vie » (mafricho min ha'hayim) - le vin sépare l'homme des vivants, c'est-à-dire qu'il le conduit à la mort.

Le Malbim explique que le tsef'oni est une espèce de serpent dont même les excréments sont venimeux et nuisibles, et dont les œufs sont également destructeurs, comme il est écrit : « Ils font éclore des œufs de vipère ». C'est pourquoi le verset distingue deux étapes : au début, le vin inocule son venin, « comme le serpent, il mord », puis « comme le tsef'oni, il sécrète » (yafrich) - de la racine perèch, comme dans le verset « Je répandrai des excréments sur vos visages, les excréments de vos fêtes », terme qui renvoie aux déjections corporelles. Le Malbim ajoute ici une idée remarquable : pourquoi ce serpent est-il appelé « tsef'oni » ? Précisément en raison de cette caractéristique. « Tsef'oni » dérive de l'expression « tsefi'é bakar », les bouses de bovins, désignant ainsi un serpent dont même les déjections sont toxiques. Il en va de même pour le vin : il y a d'abord la morsure, puis le venin demeure à l'intérieur de l'organisme et produit des séquelles pendant de longues années, à l'image du venin du tsef'oni qui continue de nuire - tout comme ces maladies que l'homme s'inflige à lui-même.

Verset 33 : « Tes yeux verront des choses étranges »

עֵינֶיךָ יִרְאוּ זָרוֹת וְלִבְּךָ יְדַבֵּר תַּהְפֻּכוֹת׃ - Tes yeux verront des femmes étrangères, et ton cœur proférera des perversités.

Le Malbim indique que ce verset s'inscrit dans la continuité de ce qui a été enseigné plus haut : « Mon fils, donne-moi ton cœur, et que tes yeux observent mes voies ». Le texte vient donc nous avertir : sache bien que le vin t'en empêchera. Le vin ne te permettra pas d'offrir ton cœur à Hachem, et bien au contraire, par sa faute, « tes yeux verront des étrangères » - tes yeux se tourneront vers l'impudicité et tu porteras ton regard sur des femmes étrangères afin de fauter avec elles. C'est également ainsi qu'expliquent Rachi et Rabbénou Yona.

La nature du vin est de faire tomber toutes les barrières. Tout homme possède des retenues, des limites et des garde-fous, et le vin vient tout brouiller. C'est pourquoi celui qui gardait le silence jusque-là, dès lors que le vin pénètre, ouvre toutes les vannes : il parle sans s'arrêter - « quand le vin entre, le secret sort ». Il en va exactement de même sur le plan moral : chacun s'impose une limite face aux regards interdits et aux barrières de la pudeur, mais dès qu'il a bu, ses yeux vagabondent sans retenue. « Et ton cœur proférera des perversités » - après s'être égaré dans l'immoralité, son cœur en vient à formuler des distorsions, c'est-à-dire des idées d'hérésie contraires aux paroles de la sagesse. On constate donc ici une double déchéance : une faute dans l'action, par les yeux et la débauche, et une faute intérieure, dans le cœur - alors que le cœur a pour rôle d'élaborer une pensée droite et une conception juste du monde, l'homme perd ses repères sous l'effet du vin et se laisse entraîner vers la futilité, l'hérésie et le reniement.

Le Gaon de Vilna explique que les « perversités » (tahpoukhot) sont des idées opposées et sans aucun lien logique entre elles, que l'homme ivre associe pourtant dans son esprit selon une logique qui lui semble évidente. Un homme qui a bu prononce des propos décousus où tout lui paraît cohérent et passionnant, et si on lui demande quel est le rapport, il l'expliquera avec sa propre logique faussée. « Ton cœur proférera des perversités » : le cœur en vient soudain à percevoir des raisonnements dévoyés comme parfaitement droits, et c'est le vin qui l'a ainsi perturbé.

Savoir quand s'arrêter

On a déjà évoqué cette histoire d'un père qui voulut enseigner à son fils l'art de boire. Il lui dit : « Toute la sagesse de la boisson consiste à savoir quand s'arrêter. » Après quelques verres, il lui montra deux personnes au loin : « Tu vois ces deux hommes là-bas ? Dès que tu en verras quatre, cela signifiera que tu vois double : il faudra alors t'arrêter et rentrer à la maison. » Le fils lui répondit aussitôt : « Papa, viens, rentrons tout de suite : ils ne sont pas deux là-bas, il n'y en a qu'un seul ! » C'est le sens de « tes yeux verront des choses étranges » : dès lors que l'on commence à percevoir les choses de manière déformée, il faut comprendre qu'il est grand temps de rentrer chez soi.

Verset 34 : « Tu seras comme un homme couché au cœur de la mer »

וְהָיִיתָ כְּשֹׁכֵב בְּלֶב־יָם וּכְשֹׁכֵב בְּרֹאשׁ חִבֵּל׃ - Tu seras comme un homme couché au cœur de la mer, et comme un homme couché au sommet d'un mât.

On peut expliquer que « couché au cœur de la mer » fait référence aux passagers d'un navire naviguant en pleine mer : lorsque le vent souffle avec force, ils ont pour habitude de s'allonger, car celui qui reste debout risque d'être projeté par les rafales et le roulis du bateau. Le vent secoue alors l'embarcation, qui monte et descend, tandis que l'homme reste couché en bas, attendant que passe la tempête. Tel est le sort de l'ivrogne : le vent le bouscule - non pas un vent extérieur, mais un souffle intérieur, l'alcool qui bouillonne en lui.

« Et comme un homme couché au sommet d'un mât » - tous les commentateurs expliquent que le terme « 'hével » désigne le mât du navire, ainsi nommé parce qu'on y attache les cordages. Quiconque a déjà vu des illustrations de navires anciens connaît le système complexe de voilure, que l'on hissait ou repliait à l'aide de poulies et de cordes, permettant ainsi au navire d'exploiter le vent, ou de carguer les voiles lorsque le vent était contraire. Celui qui est couché au sommet du mât a l'esprit troublé par ce qu'il voit : la mer oscille sous ses yeux, lui faisant perdre toute netteté et toute lucidité. Il en va de même pour le buveur : semblable à celui qui oscille au sommet du mât et voit tout en mouvement, il n'a assurément plus l'esprit clair ni la pensée posée.

Le Malbim, quant à lui, explique que « couché au cœur de la mer » ne désigne pas un homme à bord d'un navire en haute mer (comme l'interprètent la plupart des commentateurs), mais bien un homme littéralement au milieu de la mer : flottant à la surface de l'eau et luttant contre les vagues. Ensuite, il lui semblera être couché au sommet du mât, non pas à cause du trouble visuel, mais à cause de la frayeur : celui qui se trouve en haut du mât craint par-dessus tout de tomber à l'instant d'après, d'autant que le mât tangue sans cesse et que le bateau est en mouvement, et il redoute de faire une chute vertigineuse, d'un sommet élevé vers un abîme profond (mé-igra rama lé-bira amikata). C'est ainsi que l'on trouve ce Sage qui « se suspendit au mât » (tala nafchei bé-iskaria), s'installant au sommet en déclarant que si quiconque lui posait une question dont il ne trouverait pas la source dans la Michna, il se jetterait du mât et mourrait ; ce qui montre bien que l'endroit est si haut que les chances de survie en tombant sont infimes. Le Malbim conclut : ainsi en est-il de celui qui s'enivre, semblable à l'homme perché au sommet d'un mât ; il déchoit de son rang pour sombrer au fond du gouffre et se noyer dans les abîmes de la perdition. Le vin vous précipite dans le vide, exactement comme du haut d'un mât.

Verset 35 : « Ils m'ont frappé, je n'ai pas eu mal »

הִכּוּנִי בַל־חָלִיתִי הֲלָמוּנִי בַּל־יָדָעְתִּי מָתַי אָקִיץ אוֹסִיף אֲבַקְשֶׁנּוּ עוֹד׃ - Ils m'ont frappé, et je n'ai pas eu mal ; ils m'ont battu, et je ne l'ai pas su ! Quand me réveillerai-je ? J'en chercherai encore !

Rachi explique : lorsqu'il émerge de son vin, il ne ressent aucun des malheurs qui lui sont arrivés pendant qu'il était ivre. C'est le cas d'Assuérus : il se réveille de son banquet bien arrosé et découvre qu'il est veuf. « Où est ma femme ? » - Tu t'es mis en colère et tu l'as fait exécuter. « Vraiment ? Elle est morte ? » Il tenait tant à elle, et voilà qu'il découvre sa disparition ! C'est d'ailleurs pour cette raison que les Sages d'Israël ont refusé de lui donner conseil : ils se sont dit qu'une fois dégrisé, ayant retrouvé ses esprits, il constaterait qu'il n'avait plus d'épouse, et ils ne tenaient pas à subir sa fureur. Ils l'ont donc renvoyé vers Ammon et Moab, car « Moab vivait en paix dès sa jeunesse... tranquille sur sa lie », et ces nations comprenaient bien ces choses. « Nous sommes en exil, la sagesse des sages s'est perdue et l'intelligence des intelligents s'est dérobée » - car l'ivrogne ignore tout de ce qui lui arrive. « Ils m'ont frappé, je n'ai pas eu mal » : on le frappe et il n'en ressent aucune douleur.

Il en va de même selon Rabbénou Yona : tellement le penchant pour les festins de vin le domine, qu'il ne prête aucune attention à ses ravages ; bien au contraire, il vante les mérites du vin et oublie les souffrances qu'il lui cause. Il en oublie les méfaits pour n'en retenir que les prétendus bienfaits. Et quel est ce bienfait selon lui ? « Ils m'ont frappé, je n'ai pas eu mal ; ils m'ont battu, je ne l'ai pas su » - on m'a roué de coups et je n'ai rien senti ! De plus, grâce au vin, il perd la notion du temps, et s'il a des ennuis, il les oublie, comme on le dit communément d'un homme éprouvé qui noie son chagrin dans l'alcool, car le vin fait tout oublier. Cependant, il ne songe guère au retour brutal à la réalité lors du réveil. « Quand me réveillerai-je ? » - explique Rabbénou Yona, cet homme n'a nullement envie d'émerger de son ivresse ; cette torpeur lui convient parfaitement et il aspire seulement à la prolonger.

Le Gaon de Vilna : « Faisons un essai » - une erreur périlleuse

Le Gaon de Vilna explique que le texte vient ici avertir l'homme : ne dis pas : « Je vais m'enivrer de vin pour voir ; s'il me fait du bien, je m'y attacherai, et s'il est mauvais, je l'abandonnerai aussitôt. » Quel risque y aurait-il à faire un simple essai ? Réfléchissez-y : si votre fils venait vous dire : « Papa, j'ai entendu parler de la drogue, laisse-moi goûter juste une fois, simplement pour savoir ce que c'est », existe-t-il un père sensé qui lui donnerait de l'argent pour cela, ou même son accord pour essayer ? Il en va de même pour la cigarette : « Papa, j'achète juste un paquet, pour voir, une broutille. » Tous les grands fumeurs, ceux qui sont encore parmi nous comme ceux qui nous ont quittés, par quoi ont-ils commencé ? Par « une broutille », à Pourim. Mais ensuite, « tout a basculé » : cela a complètement transformé l'individu, devenu dépendant au point de ne plus pouvoir s'en libérer. Le Gaon affirme : pourquoi ne faut-il pas essayer ? Parce qu'une fois pris dans l'engrenage, même ses méfaits et ses coups vous paraîtront doux - ses coups portés, voire ses régurgitations (dans le double sens en hébreu des coups et des vomissements), si fréquents chez les ivrognes. Même les coups que l'on vous assènera vous sembleront des caresses, et vous ne sentirez absolument rien.

Le Midrach sur l'ivrogne et son fils

Le Gaon de Vilna cite à ce propos un Midrach célèbre. C'est l'histoire d'un homme dont le père s'enivrait continuellement. Un jour, le fils aperçut dans la rue un ivrogne affalé par terre en plein délire éthylique, tandis que les passants le frappaient, s'amusaient à ses dépens et se moquaient de lui. Voyant ce spectacle dégradant, le fils courut chercher son père afin de le guérir de son penchant : qu'il voie de ses propres yeux cet ivrogne se roulant dans la poussière et la boue, roué de coups par la foule ! Par chance, il trouva son père dans un rare instant de lucidité, entre deux bouteilles. Le père arriva, contempla la scène, se pencha vers l'homme étendu à terre et lui demanda à l'oreille : « Où as-tu trouvé cette boisson qui t'a mis dans un tel état ? Dis-le-moi, que j'aille m'enivrer de la même façon ! » Le fils s'exclama alors : « Est-ce pour cela que je t'ai fait venir ici ? Pour te dénicher de nouvelles adresses de marchands d'alcool ? Ouvre les yeux et regarde quelle ignominie ! Vois comme tout le monde le frappe, le bafoue et lui crache dessus, pendant qu'il croupit dans son vomi et dans la boue ! » Le père lui répondit : « Mon fils, sache que même ces coups me semblent délicieux. Quand je bois du vin, les coups eux-mêmes ont une saveur douce. » Ainsi enseigne le Midrach : pour l'ivrogne, même les coups sont agréables ; et si vous avez fait l'expérience sans constater cela, c'est probablement que vous n'aviez pas bu assez.

Et c'est ce qui est écrit ici : si l'on s'attache au vin, même ses coups deviennent agréables, au point de dire : quel délice, je garderai mon vin en moi et je m'y accrocherai, ce marché global me convient parfaitement. Car si l'on m'avait frappé ainsi sans être ivre, mon corps aurait souffert et j'en serais tombé malade ; mais sous l'effet du vin, même si l'on m'a frappé - c'est agréable et je n'ai rien senti. « Ils m'ont frappé, je n'ai pas été malade ; ils m'ont battu, je ne l'ai point su ».

Son corps et ses biens

« Ils m'ont battu » (Halmouni) : le Gaon de Vilna l'explique ici par allusion au mot mamon (l'argent) : on m'a aussi volé de l'argent et je ne m'en suis pas rendu compte du tout - il ne s'est pas aperçu que quelqu'un lui faisait les poches. Le verset fait ainsi allusion aux deux choses qui font souffrir l'homme : son corps et ses biens. C'est pourquoi lorsque nos Sages veulent souligner à quel point une chose est chère à l'homme, ils disent : « son argent lui est plus cher que son corps », car ce sont les deux choses auxquelles il tient le plus. Qu'est-ce que l'homme déteste ? Les souffrances - la douleur corporelle est pénible ; et qu'on lui prenne de son argent. Chez certains, leur prendre de l'argent équivaut à leur trancher un membre. On raconte l'histoire d'un homme riche que l'on essayait constamment de solliciter pour la tsédaka sans jamais y parvenir, et l'on disait : il n'y a aucun espoir, il ne donnera pas un sou. Quelqu'un dit : laissez-moi essayer. Il tenta sa chance, sans succès. C'était avant Pessa'h, et il venait collecter pour le Kim'ha dePiss'ha. Il lui dit alors : si je n'ai pas mérité de recevoir de l'argent de ta part, aie au moins le mérite de recevoir un enseignement de halakha de moi. Le riche demanda : quelle est cette halakha ? Il lui répondit : il est écrit dans la halakha qu'un homme doit vérifier ses poches pour y chercher le 'hamets ; mais je veux te dire une halakha qui ne te concerne pas - tu es entièrement dispensé de vérifier tes poches. Le riche s'étonna : pourquoi ? Il lui répondit : parce qu'il est enseigné que l'homme vérifie « jusqu'où sa main parvient », or ta main ne descend jamais dans ta poche, tu es donc totalement dispensé. Tout au plus pour y faire entrer de l'argent, mais jamais pour en sortir. Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'enseigne le Gaon de Vilna : deux choses font souffrir l'homme, l'atteinte à son corps et la perte de ses biens, or cet ivrogne a subi les deux - un dommage physique et un préjudice financier - et il ne ressent absolument rien.

« Quand me réveillerai-je ? » : le Gaon de Vilna explique que sous l'emprise du vin, l'homme s'endort et se dit : quel gâchis de dormir, quand vais-je enfin me réveiller pour pouvoir recommencer à boire ? Et non seulement cela, mais « je le rechercherai encore » - encore, bien plus que ce que j'ai bu auparavant ; ce que j'ai bu jusqu'à présent n'était qu'un début insignifiant, et désormais je veux une quantité bien plus grande.

Le Malbim : deux étapes dans la perte de sensibilité

Le Malbim explique qu'il y a ici une gradation progressive. Au départ, « ils m'ont frappé, je n'ai pas été malade » - j'ai senti qu'on me frappait, mais cela ne m'a pas rendu malade pour autant. « Ils m'ont battu » (halmouni) - selon son approche, il ne s'agit pas d'argent mais d'un coup bien plus violent qu'un coup ordinaire, car assommer est plus rude que frapper - et pourtant « je ne l'ai point su » : non seulement je ne suis pas tombé malade, mais je ne l'ai même pas senti. La première fois, j'en avais encore conscience sans en être malade, et la seconde fois, sans doute après s'être alcoolisé davantage, je n'ai plus rien senti du tout. Et alors : bien que plongé dans un sommeil permanent, je ne pense qu'à me réveiller - non pas pour me détacher du vin, mais pour que « je le recherche encore », pour en redemander encore et encore.

Et comment est-il concevable qu'un homme ne ressente rien ? Nos Sages s'y sont déjà arrêtés à propos du verset « Donnez des liqueurs fortes à celui qui périt » : à celui qui était condamné à mort, on faisait boire du vin (mélangé à d'autres substances, mais l'essentiel était le vin), et dès qu'on le lui faisait boire, il ne savait plus ce qui lui arrivait et perdait sa lucidité. Cela permettait de le conduire à l'exécution sans qu'il ne se débatte ni ne hurle. C'est ce qui est dit ici : ils m'ont frappé, je n'ai pas été malade ; ils m'ont battu, je ne l'ai point su - parce que j'avais bu du vin. Le vin trouble l'esprit, et par conséquent l'homme n'a même pas conscience qu'il vit ses derniers instants en montant à l'échafaud. Telle est la réalité du vin : celui qui noie son amertume dans le vin perd totalement son équilibre intérieur, et même si on le frappe ou qu'on le met à mort, il ne ressent rien et ne prend pas la mesure de la menace.

D'autre part : la valeur du vin

Concluons ce chapitre sur une note positive : le vin a aussi sa nécessité. Nos Sages enseignent que le vin est requis pour les mitsvot : toute mitsva importante a été instituée sur une coupe de vin - le Kiddouch sur le vin, la Havdala sur le vin, les Kidouchin et la 'Houppa sur le vin, la Brit Mila sur le vin, les Chéva Berakhot sur le vin, le Birkat Hamazone sur le vin. Et pourquoi ? Parce que le vin est une chose noble et précieuse, par laquelle le raisin s'est bonifié pour devenir une boisson d'exception ; et lorsque nous voulons bénir, remercier et louer Hachem, nous le faisons sur une coupe de vin. De plus, lorsqu'un homme boit avec mesure et convenablement, c'est également bon pour la santé, comme l'ont montré de nombreuses recherches prouvant qu'un petit verre de vin par jour est bénéfique et préserve des troubles cardiaques et des maladies ; et cela comporte aussi une mitsva et la valeur de louer Hachem. Mais lorsque l'homme se laisse asservir par le vin, tout ce qui a été décrit ici s'applique dans toute sa rigueur.

En conclusion : la fin du chapitre 23 est une description d'une précision saisissante du processus de déchéance dans la passion. Tout commence par le regard - « Ne regarde pas le vin quand il rougit », car le penchant colore la faute d'un éclat étincelant et flatteur, et c'est la beauté du verre qui embellit son contenu ; cela se poursuit par l'illusion trompeuse qu'« il coule avec rectitude », tout à fait comme la séduction de l'arbre « agréable pour acquérir l'intelligence » lors de la faute originelle. Puis survient le dénouement funeste, « comme un serpent il mord, et comme une vipère il pique », car le poison ne se fait pas sentir sur le coup, mais il agit à retardement et continue de ravager pendant des années. De là, « tes yeux verront des étrangetés et ton cœur dira des perversités », car le vin abat toutes les barrières et corrompt aussi bien les actes que la pensée ; et « comme celui qui est couché au cœur de la mer, et comme celui qui est couché au sommet d'un mât », l'homme bascule de sa grandeur vers les profondeurs de l'abîme. Et la phase finale est la plus effroyable de toutes : « ils m'ont frappé, je n'ai pas été malade » - la perte même de la sensibilité, au point que les coups lui paraissent doux et qu'il n'espère que son réveil pour en demander encore. En contrepartie, le vin en lui-même est noble et précieux, et toutes les mitsvot ont été instituées sur lui - à la condition absolue que l'homme soit le maître du vin, et non le vin le maître de l'homme.