Dans cette partie du chapitre, le roi Salomon passe à une série de mises en garde pratiques régissant les relations entre l'homme et son prochain : une mise en garde contre le tort causé aux faibles - l'indigent (dal) et le pauvre (ani) - et une mise en garde contre la fréquentation de personnes aux mauvais traits de caractère, au premier rang desquels la colère. Nous examinerons les explications du Gaon de Vilna, de Rabbénou Yona et du Malbim, et nous mesurerons toute la gravité de fautes que le monde a trop souvent tendance à banaliser.
אַל תִּגְזָל דָּל כִּי דַל הוּא וְאַל תְּדַכֵּא עָנִי בַשָּׁעַר׃ - Ne dépouille pas l'indigent parce qu'il est faible, et n'écrase pas le pauvre à la porte.
Le Gaon de Vilna explique - et c'est une distinction que nous avons déjà rencontrée chez le Malbim - quelle est la différence entre un « dal » et un « ani » : le dal est un homme qui était riche et qui a perdu sa fortune. L'étymologie de « dal » provient de la racine évoquant l'épuisement, l'appauvrissement progressif : il possédait des biens, s'est appauvri et en est venu à la détresse financière. Néanmoins, il n'est pas encore un indigent totalement démuni.
Et que nous enseigne le texte ? Sache que cet homme qui était aisé et a perdu ses biens, bien qu'il ne soit pas un indigent absolu, ne va pas le dépouiller, même s'il est affaibli et sans appui. Comme il est écrit : « L'indigent est séparé de son compagnon » - et nous avons déjà expliqué que cela fait référence à l'homme déchu de sa fortune qui, soudain, se retrouve dans la situation de : « Regarde à droite et vois : nul ne me reconnaît, tout refuge m'est refusé, personne ne s'enquiert de mon sort ». Il avait l'habitude d'être entouré d'amis et de relations, croulant sous les appels ; une fois ruiné, il n'y a plus personne à l'horizon. Il appelle, et son correspondant n'est plus joignable : il figure déjà sur la liste des personnes rejetées. Il ne compte plus, il a sombré, on n'a plus besoin de lui. Pourquoi ? Parce qu'il est devenu un dal. Telle est la réalité : « L'indigent est séparé de son compagnon » - les gens s'éloignent de lui, alors qu'auparavant ils recherchaient son amitié et sa compagnie. Nul ne prend sa défense, il n'a plus de proches pour le sauver de tes mains, plus d'amis. Et malgré tout - ou peut-être précisément pour cette raison - ne te permets pas de le dépouiller.
Nous avons dit que le dal conserve encore quelque chose. La plupart de ceux qui ont perdu leur fortune gardent encore un reste : quelques réserves pour les jours difficiles, que personne n'a remarquées et qui n'ont pas été incluses dans son concordat de dettes. Mais quoi qu'il en soit, il a déchu. Le « ani » (le pauvre), en revanche, ne possède absolument rien. Il n'y a rien à lui prendre, et c'est pourquoi le texte ne dit pas « ne dépouille pas le pauvre » : que pourrait-on bien lui voler ? Il dit plutôt : « N'écrase pas le pauvre ». Certes, tu n'as rien à lui voler matériellement, mais tu peux l'écraser moralement : lui parler avec arrogance et insolence, l'humilier. Tu peux le dépouiller de son honneur, et cela, ne le lui prends pas. « N'écrase pas le pauvre à la porte », là où siègent les notables du peuple et les anciens du pays, ne viens pas humilier le pauvre.
Le Malbim explique : « Ne dépouille pas l'indigent parce qu'il est faible ». Certes, il t'est également défendu de dépouiller un homme riche, mais voler un riche relève de l'interdiction générale « Tu ne voleras point » - commandement universel interdisant de voler quiconque, riche ou pauvre. En revanche, pour ce qui est de dépouiller le dal, au-delà de l'interdit global de voler, s'ajoute une mise en garde propre à sa faiblesse : sa situation est si précaire que ton acte est d'une gravité bien supérieure. C'est ce que nous voyons lorsque le roi David a proclamé au sujet de la brebis du pauvre : « Il restituera la brebis au quadruple » et « Cet homme mérite la mort » - or où trouve-t-on un tel jugement dans la loi ? La réponse est : lorsque l'on dépouille un pauvre, la faute est infiniment plus lourde. Quand on vole un homme quelconque, on transgresse « Tu ne voleras point » ; mais quand on dépouille un indigent, c'est incomparablement plus grave, « parce qu'il est faible ».
Le Malbim explique que le terme « porte » (cha'ar) désigne le tribunal (Beth Din), comme nous le constatons en de nombreux passages : « Sa belle-sœur montera à la porte » - vers les juges ; Boaz se rendit à la porte - au lieu des Sages, afin qu'ils tranchent la Halakha au sujet de Ruth, pour savoir si elle était autorisée à entrer dans l'assemblée ou si elle relevait de l'interdiction touchant les Moabites et les Ammonites ; « Et Loth était assis à la porte de Sodome » - ce qui enseigne que ce jour-là, ils l'avaient établi juge sur eux. La porte était donc le lieu du jugement. Cela ne signifie pas que les juges siégeaient précisément sur le seuil : quiconque a vu les murailles de Jérusalem comprend que les remparts étaient très épais et que les tribunaux siégeaient dans les salles aménagées à l'intérieur des portes fortifiées. C'est là le sens de « siéger à la porte ».
Selon cette idée, l'Ecriture déclare : n'écrase pas le pauvre à la porte, c'est-à-dire lorsque tu sais que parmi les juges, personne ne lui prêtera attention. Un notable ou un homme puissant peut espérer des faveurs : le juge attend peut-être quelque chose de moi ; en revanche, de ce pauvre, le juge n'a rien à espérer, il n'en tirera aucun avantage. Qui sait, le juge a peut-être un fils qui cherche du travail et il espère un service de ma part. C'est pourquoi : n'écrase pas le pauvre à la porte de la justice, lorsque tu t'imagines que ce pauvre n'a aucun appui au tribunal, et que tu lui intentes un procès ou réclames de lui ce qui n'est pas conforme à la justice.
כִּי יְהֹוָה יָרִיב רִיבָם וְקָבַע אֶת קֹבְעֵיהֶם נָפֶשׁ׃ - Car l'Eternel prendra en main leur querelle, et ravira la vie de ceux qui les dépouillent.
Puisqu'ils n'ont pas la force de se délivrer des mains de celui qui les opprime et les pille, ne crois pas pour autant qu'ils soient livrés au pillage et foulés aux pieds, et que n'importe quel homme vil puisse venir faire d'eux ce qui lui plaît. Non ! L'Eternel défendra leur cause. En effet, le Saint, béni soit-Il, « délivre le pauvre de plus fort que lui, l'indigent et le démuni de son spoliateur ». Quelqu'un entend la supplication des pauvres : « Tu écoutes la plainte du misérable, Tu prêtes l'oreille et Tu sauves ». Ne te dis pas : c'est un miséreux, un indigent, personne ne me demandera des comptes. Non - tu t'es frotté au Maître du monde en Personne.
« Et ravira la vie de ceux qui les dépouillent » : si tu as volé un homme ordinaire, tu es redevable d'argent ; mais si tu as spolié un pauvre, le Saint, béni soit-Il, dépouillera ses spoliateurs de leur âme. Le mot « Kava » exprime la spoliation, comme dans le verset : « vous Me spoliez, la nation tout entière » - à propos de la dîme et de la Térouma, car ils spoliaient Dieu en ne prélevant pas les dîmes et les prélèvements. De même, on trouve dans la Guémara l'expression « Kava'ane pelanya » - un tel m'a spolié, c'est le terme pour le vol en araméen. Celui qui dépouille le pauvre, le Saint, béni soit-Il, le dépouillera de sa vie. Ne va pas croire : j'ai volé, au pire on me contraindra à rembourser de l'argent. Il n'en est rien : tu as spolié, on te dépouillera de ton âme.
Rabbénou Yona s'interroge : alors que les autres hommes ne sont punis que financièrement, où a-t-on jamais vu que pour un vol d'argent on prenne la vie ? La réponse est : parce que celui qui dépouille un indigent est comparable à celui qui lui ôte la vie.
Un homme aisé qui subit une perte financière, au bout d'un ou deux jours, passe à autre chose. On connaît l'exemple d'un homme dont le frère vivait au jour le jour, dans un dénuement extrême. Il possédait un véhicule absolument indispensable pour ses déplacements, et on le lui a volé. Cet homme, un an plus tard, regardait encore chaque « Subaru » qui passait - pour qui se souvient des anciennes Subaru carrées - en se demandant si ce n'était pas la sienne. De toute évidence, il n'avait pas d'assurance. Une personne ordinaire finit par intégrer au bout d'une semaine que sa voiture a été démontée en pièces détachées quelques heures après le vol, et elle passe à autre chose. Mais chez un homme démuni, lorsqu'on lui dérobe quelque chose, la blessure dure toute la vie ; cela continue de bouillonner en lui, car s'il avait encore cette voiture, il n'aurait pas à marcher à pied ; il est contraint d'user ses forces. Pourquoi ? Parce qu'il n'a rien. Ainsi, lorsqu'on spolie un homme qui n'a rien, il ne s'agit pas d'une simple perte d'argent, mais de son âme même : on lui a ôté sa substance vitale. C'est pourquoi le Saint, béni soit-Il, selon le principe de mesure pour mesure, retirera la vie du coupable : puisque tu lui as dérobé son âme, c'est ton âme que l'on te réclamera.
Rabbénou Yona ajoute une autre explication : cet individu a rejeté toute crainte divine, « L'insensé a dit en son cœur : il n'y a point de Dieu ». Que s'imagine-t-il au fond ? « Cet homme est faible, personne ne lui viendra en aide ». Personne ne l'aidera ? Le Maître du monde ne compte donc pas à tes yeux ? Le Saint, béni soit-Il, ne voit-Il pas ce que tu fais ? C'est précisément à ce propos que nos Sages enseignent que la faute du voleur clandestin (ganav) est plus grave que celle du spoliateur à main armée (gazlane), car le voleur fait comme si l'Œil d'En-Haut ne voyait point : il vient de nuit - pourquoi de nuit ? Pour que les hommes ne le voient pas. Quant au Saint, béni soit-Il, il pense : « Je m'en accommode, peu importe ». Le voleur est plus coupable car il manque de foi. Il en va de même ici : cet homme s'est affranchi de toute crainte de Dieu, et c'est pourquoi il s'autorise un tel acte. Dès lors, il mérite le châtiment : « et ravira la vie de ceux qui les dépouillent ». Il ne s'agit pas d'un simple vol, mais d'une spoliation qui révèle une pourriture intérieure bien plus profonde - le fait d'ignorer totalement le Maître du monde et de ne faire aucun cas de Lui.
Rabbénou Yona enseigne encore : celui qui dépouille le pauvre sait bien que ce dernier n'a personne vers qui se tourner ; or, quand un homme n'a personne vers qui se tourner, il se tourne directement vers le Maître du monde. Si tu sais d'avance qu'à la moindre injustice, il s'adressera directement au Père, et que malgré tout tu n'as rien craint, disant pour ainsi dire au Père : « Peu m'importe », et que tu es allé le dépouiller - un tel impie mérite véritablement qu'on lui ôte la vie. Tu savais parfaitement que son seul défenseur était le Maître du monde, et c'est en pleine conscience que tu as agi : voilà pourquoi une telle sentence est pleinement justifiée.
D'après ce que nous avons expliqué jusqu'ici, et c'est l'explication classique, le Saint, béni soit-Il, ôte la vie aux spoliateurs des pauvres : Réouven a spolié Chimon - et Hakadoch Baroukh Hou ôtera à Réouven sa vie. Rabbénou Yona apporte une autre explication : il faut lire « vekava » séparément - « vekava, ette kove'ehem nafèch », c'est-à-dire que le Saint, béni soit-Il, punira et dépouillera Réouven pour avoir ôté la vie de Chimon. Le mot « nafèch » (la vie, l'âme) se rapporte à Chimon, et non à Réouven : qu'a fait Réouven ? « Kove'ehem nafèch » - il lui a ravi la vie. Selon cela, Hakadoch Baroukh Hou te dépouillera en contrepartie du fait que tu lui as ôté la vie. Cela rejoint ce que disent nos Sages : celui qui dépouille le pauvre est considéré comme lui ôtant la vie. Et pourquoi encourir un châtiment si sévère ? Parce que tu as attenté à une vie ; tu n'es pas un simple voleur, tu es « kove'ehem nafèch » - tu as dérobé leur vie.
Le Gaon de Vilna explique : « Hachem défendra leur cause » - il s'agit ici de la spoliation des pauvres, au sujet de laquelle le Saint, béni soit-Il, intentera un procès à l'homme. Et quant à celui qui frappe le pauvre dans son corps - ce que nous avons vu plus haut : « n'écrase pas le pauvre à la porte » - c'est à cela que répond « et il ôtera la vie à ceux qui les dépouillent ». Selon le Gaon, « kove'ehem » provient de la même racine que « kouba'at koss hatar'éla » (la lie de la coupe d'étourdissement), et le sens est que le Saint, béni soit-Il, leur ravira leur âme, parce qu'ils ont dépouillé le pauvre.
Le Malbim dit : lorsqu'il s'agit de spolier le riche ou de fausser son jugement, on a affaire à un litige financier. Tu as volé le riche - tu as dérobé de l'argent, c'est une question pécuniaire, et le Saint, béni soit-Il, te réclamera tes biens. Comme on le sait, l'argent acquis par le vol, l'argent malhonnête et non casher, finit toujours par se perdre. On ne s'enrichit pas du vol ni de la tromperie, et si l'on voit malgré tout un voleur posséder de tels biens, c'est le signe qu'il devait les recevoir par une voie permise, mais cet insensé est allé les voler.
On a un jour donné une parabole à ce sujet : un homme vit passer un facteur avec des lettres et remarqua une enveloppe qui lui semblait pleine d'argent liquide. Attendant le moment propice, il courut, la lui arracha des mains et s'enfuit. De nos jours, toutes les actions de l'homme sont inscrites dans un livre, ou du moins filmées par des caméras ; bref, on parvint à l'identifier grâce aux images et on le traduisit en justice. Il s'avéra que l'enveloppe contenait effectivement cinquante mille shekels, mais on découvrit autre chose : le destinataire n'était autre que le voleur lui-même ! Cet homme fit de la prison, et finit par se dire : quel idiot j'ai été ! Si j'avais attendu tranquillement à la maison, j'aurais reçu cet argent chez moi, pourquoi suis-je allé le voler ? C'est exactement ainsi qu'agit celui qui s'imagine que le vol lui permettra d'obtenir ce qui lui a été décrété. Insensé : si cela t'a été destiné, tu le recevras ; sinon, tu ne l'auras pas. Ici-bas, on peut encore se demander : « Le policier m'attrapera-t-il ou non ? », mais Hakadoch Baroukh Hou, Lui, t'a attrapé de toute façon. Si tu as acquis quelque chose illégalement, Hakadoch Baroukh Hou dit : Je te le reprendrai. Et si cela t'est resté, alors tu as simplement été stupide : tu es allé voler ce qui allait de toute façon te parvenir. Et cet homme, qui a commis un acte de vol, sera puni par le Ciel comme un spoliateur, et on lui dira : pauvre fou, si tu avais attendu un peu, tu avais un travail qui devait payer, tu devais légitimement toucher cet argent. En fin de compte, on ne tire aucun profit du vol. Mais de quoi s'agit-il encore ici ? D'argent ; on lui retirera de l'argent.
Il en va tout autrement pour l'indigent, explique le Malbim : le pauvre n'a personne pour défendre sa cause, c'est pourquoi Hachem mènera Son combat - et il ne s'agit plus alors d'un procès pécuniaire, mais d'une affaire capitale, qui touche à la vie même, comme nous l'avons expliqué d'après les autres commentateurs.
אַל תִּתְרַע אֶת בַּעַל אָף וְאֶת אִיש חֵמוֹת לֹא תָבוֹא׃ - Ne te lie pas avec un homme colérique, et ne fréquente pas l'homme emporté.
On aurait pu interpréter par jeu de mots : « ba'al af » désigne l'orgueilleux, celui qui porte le « nez haut » (altier). Mais aucun des commentateurs ne l'explique ainsi ; voyons donc leur explication. « Titra » provient de la racine « réa » (compagnon, ami), comme dans « et il la donna à son compagnon » (vayitenéha leméréehou), ou à l'instar de « al tit'av lemat'amotav » qui dérive du désir ; c'est-à-dire ne fréquente pas et ne te lie pas d'amitié avec un homme colérique. Si un individu est prompt à s'emporter, n'en fais pas ton ami, éloigne-toi de lui.
Rabbénou Yona enseigne : l'homme doit choisir la compagnie d'une personne patiente. Et les maîtres du Moussar disaient : si tu veux te lier d'amitié avec quelqu'un, mets-le en colère ; s'il reconnaît la vérité au moment même de son emportement, associe-toi à lui, et sinon, délaisse-le. Tu veux savoir s'il fera un bon ami ? Tente de l'irriter : si, au moment où la colère monte, il reste capable de reconnaître la vérité, choisis-le pour compagnon ; sinon, renonce à lui. Selon de tels critères, nous risquons fort de demeurer seuls, sans amis ! Mais celui qui parvient à trouver un tel ami, qui s'incline devant la vérité même quand on l'irrite, qu'il s'attache à lui.
D'ailleurs, on peut tirer de là un autre enseignement. Il existe une controverse bien connue parmi les Aharonim : le principe d'interdiction de « devant l'aveugle tu ne mettras point d'obstacle » (lifné 'ivver) s'applique-t-il ou non aux traits de caractère (middot) ? Certains affirment qu'il ne faut pas rendre à quelqu'un des honneurs excessifs, de peur de susciter en lui de l'orgueil et de le faire trébucher dans la faute de l'arrogance. En revanche, Rabbi Israël Salanter soutient qu'il n'existe aucune notion de « lifné 'ivver » concernant les middot ; bien au contraire, on se doit de lui témoigner tout le respect convenable, et il lui appartiendra à lui de surmonter son orgueil - il n'y a pas d'obstacle interdit en matière de traits de caractère, et chacun doit faire son devoir. La question n'est pas tranchée. Or, d'après Rabbénou Yona, on retrouve la position de Rabbi Israël Salanter : Rabbénou Yona ne dit-il pas que si l'on veut se lier d'amitié avec quelqu'un, il faut aller le mettre en colère ? Pourtant, il est interdit d'irriter son prochain ! La réponse est donc la suivante : il n'y a pas de « lifné 'ivver » pour les middot ; s'il s'emporte, aucune interdiction ne pèse sur celui qui l'a mis en colère - la défense « devant un aveugle, tu ne mettras point d'obstacle » ne s'applique pas aux défauts de caractère. Il y a donc là, semble-t-il, une preuve à l'appui des propos de Rabbi Israël Salanter.
Quelle est la différence ? Le verset a déjà dit "אף" (colère), alors que signifie "איש חמות" ? Rabbenou Yona explique : la חמה est plus intense que l'אף. L'אף est une colère, et la חמה est une colère à haute température. Pourquoi la חמה est-elle plus intense ? Parce que "חמה" vient du mot חימום (échauffement), et c'est là l'origine de l'expression "ויחר אפו" : "חרון" vient du mot échauffement, comme dans "חרבו הנהרים" (les fleuves ont séché) ou "ניחר גרוני" (ma gorge s'est desséchée), qui signifie s'être échauffé. C'est pourquoi on trouve toujours l'ordre "באף ובחמה ובקצף גדול" (avec colère, avec fureur et avec un grand courroux), progressif et croissant. Il y a l'homme qui se met un peu en colère, légèrement irritable, sans hautes températures ; et il y a l'homme à la colère grande et lourde, qui, lorsqu'il s'énerve, te fait bien de te mettre en alerte et de chercher un abri, car tu ne peux pas savoir comment l'histoire va se terminer. Voilà la différence : "אל תתרע את בעל אף" - ne sois pas ami avec un homme colérique ; "ואת איש חמות" - l'homme chez qui l'échauffement et la colère sont grands - "לא תבוא", comme dans "אורח ברגליו לא יבוא", c'est-à-dire ne marche même pas avec lui en chemin. Tu ne peux pas savoir quand son fusible va sauter et où cela peut très mal finir. Son danger est si grand que non seulement tu ne dois pas être son ami, mais même de façon temporaire, en chemin, ne l'accompagne pas.
C'est ce que rapporte la Guemara au sujet d'un sage qui marchait avec deux hommes ; l'un d'eux se mit en colère contre son compagnon, sortit un couteau et l'égorgea. Le meurtrier lui demanda : ai-je bien agi ? Il lui répondit : tu aurais dû élargir la zone d'égorgement - c'est-à-dire "excellent, tu aurais dû ouvrir comme il faut". Ensuite il vint demander aux sages : peut-être, à Dieu ne plaise, ai-je flatté et encouragé un transgresseur - un homme a égorgé quelqu'un et je lui dis "très bien" ? Ils lui répondirent : non, c'est une question de danger de mort. Car s'il t'avait entendu dire "quelle horreur, comment as-tu pu assassiner un homme", il aurait pensé : celui-ci va aller me dénoncer, et demain on me traduira en justice. Il est donc bon que tu lui aies parlé ainsi, pour échapper à lui. De là, marcher en chemin même avec un homme colérique est une chose dangereuse ; tu ne sais pas où cela va éclater et qui en sera lésé. En revanche, avec un homme irritable - être son ami, non, mais marcher avec lui en chemin, cela passe.
Le Gaon de Vilna relève une précision grammaticale supplémentaire : pourquoi le verset dit-il "בעל אף" et non "איש אף", et "איש חמות" et non "בעל חמות" ? Le Gaon explique : "איש" désigne un dignitaire important, et "בעל" est quelque chose d'ordinaire, comme un simple propriétaire de maison. "אל תתרע את בעל אף" - même si cet homme n'est pas un dignitaire important mais un simple maître de maison, et même s'il ne s'agit que d'un "אף", une colère peu sérieuse, puisque tu sais qu'il possède ce trait, ne sois pas son ami. "ואת איש חמות לא תבוא" - si l'homme est à la fois un dignitaire important et possède une fureur qui brûle en lui, une colère encore plus grande, ne t'approche pas du tout de lui, ne te mêle même pas à lui de façon temporaire.
Le Malbim explique que la distinction entre אף et חמות repose sur le même principe : l'אף est le moindre et la חמה est le plus grand, sauf que la différence tient à ce que la חמה est intérieure et l'אף est extérieur. Cela est très logique. Ceux qui s'en souviennent, nous avons développé ce point lorsque nous avons parlé de ce qui s'est passé chez A'hachvéroch, dont il est écrit "ויקצוף המלך מאוד וחמתו בערה בו" (le roi se courrouça beaucoup et sa fureur brûlait en lui) : le קצף est extérieur, comme l'écume à la surface de l'eau ; de même l'אף est extérieur, car il est dit "כי אש קדחה באפי" (car un feu s'est allumé dans ma colère) - on perçoit le feu et l'échauffement qui sortent du nez. Quand un homme se met en colère, tu vois son nez rougir, il commence à s'enflammer, c'est extérieur. En revanche la חמה est un échauffement intérieur, et c'est pourquoi "וחמתו בערה בו" - à l'intérieur, et non à l'extérieur. Nous avons expliqué là-bas pourquoi il y avait ici une fureur intérieure supplémentaire que le roi ne pouvait pas exprimer extérieurement : tout le monde pensait qu'il était seulement en colère, mais en réalité il y avait ici bien plus que cela, et une partie de la chose tenait à ce qu'il ne pouvait pas leur révéler qu'il avait une colère si terrible, car il aurait alors dévoilé les secrets de son cœur. Nous n'entrerons pas dans ce sujet ici ; ceux qui le souhaitent peuvent l'écouter là-bas dans la Meguila d'Esther.
Qu'avons-nous appris ? Que la חמה est une colère intérieure, à la différence de l'אף qui est une colère extérieure. L'homme colérique se venge ouvertement - celui qui se met en colère sur-le-champ se venge sur-le-champ et nuit à celui contre lequel il est en colère. Et le verset te dit : bien que l'homme colérique se venge ouvertement, ne te lie pas à lui. Mais l'homme rancunier, qui garde la fureur dans son cœur, est bien pire : car de celui qui se venge ouvertement, tu peux te garder ; mais de celui qui garde dans son cœur, tu ne sais pas quand il se vengera de toi. C'est pourquoi "לא תבוא" - ne t'approche pas du tout de lui.
De celui qui se venge ouvertement, je peux encore me protéger, j'en tiens compte et je fais attention. Le plus terrible, c'est quand deux mois passent, et que soudain je reçois un coup sans savoir d'où il vient. Je ne sais même pas que c'est le même homme à qui j'avais dit quelque chose il y a deux mois, et qui m'attendait au coin de la rue pour me porter le coup. C'est bien pire : d'où cela vient-il ? Qui est-ce ? Pourquoi m'a-t-il fait cela ? Soudain il sort et voit sa voiture brûlée, et va donc savoir qui, pourquoi et où. Il y a des gens qui te disent "je peux te donner trente raisons", et il y en a qui disent "je ne sais pas, je n'ai fâché personne, je ne vois pas qui" - jusqu'à ce qu'ils se souviennent : il y a deux mois tu lui as dit un mot, et "le créancier a trouvé l'occasion de recouvrer sa dette". Nous comprenons tous que l'homme rancunier est bien pire ; celui qui garde rancune dans son cœur et m'attend au coin de la rue est bien pire que celui que j'ai fâché et qui me donnera une gifle. Qu'il donne une gifle et que l'histoire soit finie, mais qu'il ne m'attende pas au coin. C'est pourquoi : "אל תתרע את בעל אף" - même s'il n'est qu'un homme colérique, à la colère immédiate, ne sois pas son ami ; "ואת איש חמות" - dont la fureur est intérieure, et qui se venge, garde rancune et m'attend - même "לא תבוא", non seulement ne sois pas son ami, mais ne t'approche même pas de lui, ne crée même pas avec lui un lien occasionnel et temporaire, car cette démarche ne peut finalement que te nuire.
פֶּן תֶּאֱלַף אֹרְחֹתָו וְלָקַחְתָּ מוֹקֵשׁ לְנַפְשֶׁךָ׃ - de peur que tu n'apprennes ses voies et que tu ne prennes un piège pour ton âme.
Ce verset est la suite du précédent : ne sois pas ami avec l'homme colérique, et l'homme irritable ne le fréquente pas - et la suite : de peur que tu n'apprennes ses voies, de peur que tu n'apprennes ses manières. Rabbenou Yona explique : si tu es un homme patient et que tu te lies avec le colérique, il te mettra en colère, car rien ne met l'homme en colère comme le colérique. Et c'est vraiment ce qu'il y a de plus irritant - un homme nerveux, il est très difficile de vivre avec lui ; tout le fâche, et cela t'irrite : sa nervosité, son agitation, son bouillonnement à propos de tout.
Le deuxième point, enseigne Rabbénou Yona : lorsque tu le vois constamment en colère, penses-tu ne rien apprendre ? Ne rien intérioriser ? Ne pas agir comme lui ? « De peur que tu n'apprennes ses voies » (« pen té’élaf or’hotav ») - le terme « té’élaf » se rattache à l'apprentissage et à l'enseignement, comme dans « je t'enseignerai la sagesse » (« a’aléfkha 'hokhma ») ; tu apprendras ses manières, tu deviendras colérique à ton tour, et soudain tu t'apercevras que tu réagis exactement comme lui. Il s'avère donc que s'associer à lui représente un grand danger pour toi.
Et le troisième point, poursuit Rabbénou Yona : le trait de caractère de la colère cessera de te paraître méprisable, puisque tu seras habitué à côtoyer un homme toujours emporté. Quand on fréquente régulièrement de telles personnes, la colère ne semble plus être un défaut. C'est une réalité psychologique : plus un homme fréquente des gens chez qui un certain comportement est courant, plus il s'y sent à l'aise, et cette attitude devient peu à peu légitime à ses yeux - alors même qu'elle lui paraissait auparavant négative et détestable.
« Et que tu ne prennes un piège pour ton âme » (« velaka'hta mokech lenafchékha ») - quelle en sera la conséquence ? Tu acquerras un trait de caractère qui deviendra un piège pour toi-même. Un « mokech » au sens d'un obstacle contre lequel on bute en marchant, c'est-à-dire une pierre d'achoppement sur laquelle on trébuche et tombe.
Le Gaon de Vilna explique que l'expression « de peur que tu n'apprennes ses voies » se rapporte à l'« homme coléreux » (« ba’al af ») : devant un homme enclin à la colère, tu observes son comportement et tu t'imprègnes de ses voies, comme nous l'avons expliqué. En revanche, « et que tu ne prennes un piège pour ton âme » se rattache à « et avec un homme violent tu n'iras point » : en restant aux côtés d'un homme rongé par le ressentiment, tu attires un piège sur ton âme. Pourquoi ? Parce que cet individu bouillonne intérieurement. Tu te dis peut-être : « Mais avec moi, il est correct » - certes, avec toi il est correct, jusqu'au jour où sa fureur se tournera aussi contre toi. Il apparaît donc que fréquenter un homme rancunier et colérique le conduira tôt ou tard à s'emporter contre toi et à perdre patience à ton égard.
Le Gaon ajoute encore : lorsque tu l'entendras s'emporter contre quelqu'un sans aucune raison, ou même punir un tiers sans motif, simplement parce qu'il a perdu ses nerfs et qu'il est hors de lui - que feras-tu ? Tu te diras : « C'est mon ami, je ne veux pas lui faire de reproches ». Et qu'arrive-t-il alors ? « Et que tu ne prennes un piège pour ton âme ». Lorsque l'on voit commettre une injustice qu'on aurait la possibilité d'empêcher et que l'on se tait, on attire sur soi la faute. Il s'avère qu'en fréquentant un homme colérique, tu le verras accomplir des actes inadmissibles tout en gardant le silence, et cette faute te sera également imputée.
Et le Malbim propose une explication semblable à celle du Gaon : « De peur que tu n'apprennes ses voies » - tu finiras par imiter ses manières ; « et que tu ne prennes un piège pour ton âme » - par là même, cette fréquentation deviendra pour toi une source de chute.
Nous avons appris à travers ces versets deux avertissements majeurs. Le premier : porter atteinte aux plus faibles - dépouiller le pauvre et opprimer l'indigent au tribunal - ne constitue pas un simple délit pécuniaire, mais une faute dont le Saint, béni soit-Il, prendra Lui-même la défense : « et Il ravira la vie de ceux qui les dépouillent » (« vekava et kove'éhem nafèch »). En effet, voler le pauvre équivaut à lui ôter la vie, et quiconque compte sur le fait que l'indigent n'a personne pour le défendre se départit de toute crainte divine et ignore Celui qui entend véritablement le cri du miséreux. Le second avertissement concerne la colère : « Ne te lie pas d'amitié avec un homme coléreux » - ne deviens pas le compagnon de celui qui s'emporte ; « et avec un homme violent tu n'iras point » - de celui qui bouillonne intérieurement, garde rancune et attend son heure, éloigne-toi absolument, même d'un simple accompagnement temporaire. Et la raison en est : « de peur que tu n'apprennes ses voies et que tu ne prennes un piège pour ton âme » - il suscitera ta propre colère, tu apprendras de ses manières, la colère cessera de te paraître répréhensible, tu garderas le silence face à ses méfaits, et tu finiras par te forger une embûche contre laquelle tu trébucheras inévitablement.