Dans cette partie du chapitre, nous abordons trois sujets étroitement liés : l'attitude juste à adopter envers celui qui nous a causé un tort, l'interdit du « double poids » sous tous ses aspects, et la foi dans le fait que les pas de l'homme sont guidés depuis le Ciel. Commençons par ce qui concerne la personne victime d'une injustice, puis poursuivons avec les versets dans leur ordre.
אַל־תֹּאמַר אֲשַׁלְּמָה־רָע קַוֵּה לַיהֹוָה וְיֹשַׁע לָךְ׃ - Ne dis pas : « Je rendrai le mal » ; espère en l'Éternel, et Il te sauvera.
Un homme vient et dit : un tel m'a volé, je n'ai pas de témoins, pas de preuves, aucun indice, aucun moyen de le poursuivre devant un Beth Din - mais le Saint béni soit-Il sait qu'il m'a volé. Et il n'y a rien à faire. Il faut ici une grande emouna pour comprendre que parfois, l'homme doit essuyer des créances irrécouvrables. Certains sont incapables de s'y résigner, et ces personnes manquent généralement de foi. On a ainsi vu le cas d'un homme qui, une année durant, ne cessait de demander au sujet de son débiteur : lui est-il permis de lui crever un pneu ? Peut-il lui dérober une roue de sa voiture ? Une année entière obsédé par cet individu. Il ne s'agissait pourtant pas de dizaines de milliers de shekels ; certes, ces deux mille shekels lui étaient très précieux et il s'agissait d'un homme dans le besoin, c'est tout à fait compréhensible, mais il faut savoir qu'il y a un Maître qui dirige le monde.
Si cette perte m'était destinée de par le Saint béni soit-Il, Il suscitera une situation où je perdrai cet argent sans aucune possibilité de le récupérer. Et si cette perte ne m'était pas destinée, le Saint béni soit-Il fera en sorte que je recouvre mon bien, même si ce n'est pas par son intermédiaire, mais par une autre voie. Car le Saint béni soit-Il dit : « Je hais les voleurs parce qu'ils M'imposent un fardeau » - tu as dérobé à autrui ce qui ne lui était pas destiné à perdre, et tu Me contrains à le lui restituer. Celui qui vit avec cette emouna ne passe pas sa vie à se ronger les sangs : « C'est à cause de lui que j'ai perdu, à cause de lui qu'on m'a ruiné, à cause de lui que toute mon année est gâchée ». Non, monsieur. Le monde a un Créateur, chacun reçoit ce qui lui revient, et nul ne touche à ce qui est réservé à son prochain, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu.
Et peut-être dira-t-on : l'auteur du préjudice serait-il donc un juste ? Certainement pas, c'est un grand impie ! Et d'où le sait-on ? Parce qu'on a fait passer le malheur par son entremise - le dommage a été causé par lui, ce qui prouve sa faute. Mais la vraie question est autre : est-ce à toi de régler les comptes ici ? Es-tu l'agent d'exécution des peines ? N'y a-t-il pas un Créateur au monde, personne pour lui demander des comptes, ne paiera-t-il pas le prix au final ? Le monde serait-il livré à l'abandon ? Pourquoi penses-tu devoir te venger de lui et « lui donner une leçon » ? C'est là un pur manque d'emouna.
On dit toujours à propos des martyrs d'Israël : « Que Hachem venge son sang ». Cette différence entre un homme sans foi et un homme observant les mitsvot apparaît de manière frappante. Un homme laïque dépourvu de foi, dont un proche, un fils ou une fille, a été renversé, que le Ciel nous en préserve, ira au procès, avancera tous ses arguments, criera, ameutera les médias, et ne trouvera ni repos ni paix tant que le coupable ne sera pas condamné à trente ans de prison. À l'opposé, le gardien des mitsvot se concentre sur son deuil. Un malheur est survenu, une tragédie a frappé, mais lorsqu'on tente de l'entraîner au tribunal, il dit : laissez-moi, je n'ai aucun intérêt à aller là-bas, cela ne m'apportera rien, cela ne me rendra pas mon enfant, et je sais qu'il s'agit du décret du Ciel et que c'est ce que le Saint béni soit-Il a voulu. Il s'en remet au Maître du monde. Et même si cet homme était un criminel, et alors ? Si je le fais enfermer trente ans en prison, cela me rendra-t-il mon enfant ? L'homme habité par la foi sait où lâcher prise ; l'homme sans foi poursuit en justice, ne trouve aucun répit jusqu'à lui arracher les deux yeux. Et que cela t'apportera-t-il ?
Et de là nous passons à « des balances trompeuses ne sont pas bonnes » : ne crois pas que lui rendre la pareille soit la juste conduite. Selon la Torah, telle n'est pas la voie. Mais comme il est dit : « Espère en l'Éternel », pour qu'il ne continue pas à te nuire, « et Il te sauvera », en te préservant également des torts qu'il t'a déjà causés.
תּוֹעֲבַת יְהֹוָה אֶבֶן וָאָבֶן וּמֹאזְנֵי מִרְמָה לֹא־טוֹב׃ - L'Éternel a en abomination le double poids, et les balances trompeuses ne sont pas bonnes.
Le Gaon de Vilna explique : un homme qui possède deux jeux de poids, pesant avec l'un pour lui-même et avec l'autre pour autrui, voilà le « double poids » et ce sont là des « balances trompeuses ». Une telle chose est abominable aux yeux d'Hachem. Dès lors, que signifie l'expression « ne sont pas bonnes » à la fin du verset ? Il y a en vérité deux dimensions : « abomination pour l'Éternel » s'applique au monde futur, car tu as commis un acte abominable devant Hachem passible d'un châtiment terrible ; et « ne sont pas bonnes », sache que même ici-bas, dans ce monde-ci, cela ne te portera aucun bonheur.
Et c'est une réalité. Celui qui cause du tort, qui use de combines, qui agit par tromperie - ces gens finissent par chuter. On peut décider de détourner la retraite d'autrui, et l'on voit soudain tout son empire s'effondrer, les poursuites judiciaires surgir, et l'on finit en prison. Sachez-le bien : la voie de la fourberie n'est pas une voie qui mène au succès, ni une voie tenable à long terme. C'est pourquoi le verset dit « ce n'est pas bon » - même ici-bas, dans ce monde.
Le Gaon de Vilna ajoute, selon sa coutume, une allusion relative au service divin : dans la Avodat Hachem aussi, il arrive qu'un homme possède deux mesures, « deux poids différents ». Devant le monde, il se présente comme un individu intègre et droit, mais la tromperie habite son cœur ; et lorsque personne ne le voit ni ne sait ce qu'il fait, il commet des actes pervertis et corrompus. Un tel homme est une abomination pour Hachem - il a un poids pour sa conduite extérieure et un autre pour sa conduite intérieure.
Et parfois, cela se manifeste de manière flagrante au sein même de son foyer. Un homme qui, aux yeux de l'extérieur, se montre charmant, serviable, apprécié et respecté de tous - tandis que son épouse déplore : grand Dieu, si vous saviez comment il me traite, comme la dernière des servantes ; vous ignorez comment il agit à la maison, tel un mégalomane qui écrase tout le monde et ne respecte personne. Et c'est cet homme que l'on honore tant ? Voilà bien, dit le Gaon de Vilna, ce que signifie « Hachem a en abomination deux poids différents ». Avec cette même noblesse de caractère, cette même crainte du Ciel et ce même respect d'autrui que vous affichez au-dehors, comportez-vous également dans l'intimité, là où nul ne voit vos actes.
Et pourquoi « ce n'est pas bon » également dans ce monde-ci ? Parce qu'on peut tromper une partie des gens pendant un certain temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. En fin de compte, les choses finissent par faire surface, des récits s'ébruitent, et même chez les acteurs les plus doués, dont le jeu semblait parfait, un scandale éclate soudain. Ce n'est qu'une question de temps : la paille finit par dépasser des fentes du mur, et l'on découvre combien de paille s'y cache - aucune piété, aucun service divin, ni « réparations spirituelles » ni kabbale. Cet homme répare surtout son compte bancaire, travaillant au noir sans le moindre reçu et sans la moindre kabbale, et l'opprobre de telles personnes finit toujours par éclater au grand jour, tôt ou tard.
Et que signifie « la balance trompeuse » ? Le Gaon de Vilna explique qu'il s'agit ici des repentis, les baalé techouva. Celui qui a mérité de revenir vers le service d'Hachem doit peser ses actes sur une balance. Comment ? Lorsqu'un homme possède un trait de caractère négatif, la façon de le corriger, comme l'enseignent tous les Anciens et comme le rapporte le Rambam, consiste à adopter le trait opposé pendant une certaine période, jusqu'à ce qu'il revienne finalement à la juste voie médiane. C'est semblable à une barre de fer tordue que l'on veut redresser : si on se contente de la remettre droite, elle reprendra sa courbure initiale ; il faut donc la courber légèrement dans l'autre sens, et elle redeviendra alors parfaitement droite.
Ainsi dit le Gaon de Vilna : celui qui avait un mauvais penchant pour la colère doit agir comme quelqu'un que l'on offense et qui n'y prête aucune attention ; il adoptera cette extrémité pendant un certain temps jusqu'à revenir à une mesure équilibrée. Celui qui était cruel fera preuve d'une immense compassion, parfois même envers celui qui ne la mérite pas, puis, peu à peu, il retrouvera la juste mesure de la miséricorde. Et il en va de même pour chaque trait de caractère.
C'est précisément ce qu'ont enseigné nos Sages : Rabbi Yohanan déclare (Chabbat 114a) : quel est le talmid hakham à qui l'on restitue un objet perdu sur simple reconnaissance visuelle (tevi'out ayin) ? C'est celui qui veille à retourner sa tunique. Et l'on s'interroge : est-ce là une qualité si éminente, de veiller à ne pas porter son vêtement à l'envers ? Aujourd'hui, au contraire, certains suivent la mode de porter leurs habits retournés. Quel est donc le sens profond ?
On explique plutôt ainsi : il est écrit « Le Cohen revêtira sa tunique de lin (mido vad) » - le mot « mido » (sa tunique) fait allusion aux midot (les traits de caractère), et le vêtement évoque la personnalité de l'homme. Le talmid hakham qui sait « retourner sa tunique » est celui qui sait inverser ses traits de caractère et agir à leur encontre : même s'il semblait naturel d'agir d'une certaine façon, il adopte le comportement diamétralement opposé. Lorsqu'il souhaite corriger une mauvaise tendance, il prend le contre-pied absolu, afin de s'accoutumer longuement à cette nouvelle conduite, pour revenir ensuite à la voie médiane. Un tel homme est maître de ses pulsions - et c'est à lui que l'on peut restituer un objet perdu sur simple impression visuelle, car la convoitise ne le dominera pas au point de revendiquer l'objet et de prétendre : « Oui, c'est à moi ». En effet, quand on a un doute et qu'on vous demande : « Reconnais-tu cet objet ? Est-ce le tien ? », la nature humaine et l'avidité poussent à affirmer précipitamment que oui. Mais celui qui sait inverser ses penchants est capable d'aller à l'encontre de sa nature, de se surmonter et de reconnaître la vérité : non, ce n'est pas à moi. Voilà un talmid hakham digne et intègre.
Et c'est là le sens de « balances trompeuses » : pèse-toi sur la balance, pour ne pas en arriver à la tromperie. Dirige tes traits de caractère avec un niveau, afin de savoir où te montrer rigoureux et où faire preuve d'indulgence, pour corriger tes traits dans le bon sens. Et si tu n'agis pas ainsi, tu te conduis alors avec des « balances trompeuses ». De quoi s'agit-il ? Le Gaon de Vilna explique : envers autrui, il se montre comme s'il avait déjà parfait ses traits de caractère, tel un saint homme détaché de ce monde, et adopte devant eux une modestie outrée et une humilité excessive, mais son cœur pense tout autrement.
Comme l'a dit un jour l'un des grands d'Israël : il y a des orgueilleux pour qui tous les éloges ne suffisent jamais, et qui veulent qu'on les loue aussi pour leur humilité. C'est-à-dire qu'il est tellement bouffi d'orgueil qu'il feint la soumission et la modestie, guettant que l'on remarque à quel point il est humble, à quel point il est discret, et il en rajoute encore et toujours dans cette fausse modestie - jusqu'à ce que l'on dise : voyez, cet homme a même atteint le niveau suprême de l'humilité ! C'est cela, « une abomination pour Hachem » : devant les autres, tu donnes l'impression d'avoir de nobles traits d'âme, mais ton cœur est tout autre. Cet homme ne soupèse pas ses actes avec droiture ; au contraire, extérieurement il se donne des airs vertueux, mais au-dedans de lui, il prépare son piège.
Le Ralbag explique « Poids et poids sont en abomination à Hachem » sur le plan des traits de caractère : n'aie pas deux poids, deux mesures dans ta façon d'agir, en traitant certaines personnes d'une manière et d'autres d'une manière opposée. C'est très fréquent. Il existe une expression : « il l'a pris en grippe ». Il s'agit souvent de personnes ayant une autorité - un patron, un enseignant en classe, peu importe. Il a pris quelqu'un en grippe, et malheur à cette personne : il est sans patience envers elle ; à peine commence-t-elle à parler qu'il l'attaque déjà ; fait-elle un geste anodin, il y trouvera aussitôt des défauts et lui prêtera une intention malveillante.
Voilà, dit le Ralbag, ce qu'est un homme qui use envers ses semblables de « deux poids différents » : envers l'un, il a un premier poids, le traitant avec bienveillance et amabilité, couvrant tous ses défauts et embellissant ses imperfections ; et envers l'autre - malheur ! Il l'a pris pour cible, le guette au tournant, et relève en lui le moindre travers et le moindre manquement. Le texte nous enseigne : il ne convient pas d'avoir dans sa poche deux poids différents ; il convient au contraire d'adopter envers tous une seule et même ligne de conduite, qui est la recherche du bien, de la droiture et de la perfection, sans chercher à nuire aux uns tout en favorisant les autres. Dès lors, tu ne chercheras pas à causer du tort à l'un, à lui faire des croche-pieds et à traquer sans cesse ses faux pas, tout en fermant les yeux pour l'autre et en prenant systématiquement sa défense même sans raison.
On connaît de telles personnes : s'il t'apprécie, c'est extraordinaire, il se dévouera sans compter et te donnera tout ; mais s'il t'a dans le collimateur, prends garde, c'est tout l'inverse. Certaines personnes tombent dans ces extrêmes, et c'est un comportement défectueux. Il faut avoir envers tous la même bienveillance, juger favorablement et faire bon accueil à chaque être humain. Que ton but soit de faire le bien pour tous - c'est ainsi que l'on marche dans les voies d'Hachem. C'est pourquoi le verset dit : Hachem n'agrée point que l'on pèse avec des balances trompeuses, où le poids penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon que l'on est l'acheteur ou le vendeur. Une telle conduite n'est pas digne, elle déplaît à Hachem et constitue une abomination.
מֵיְהֹוָה מִצְעֲדֵי־גָבֶר וְאָדָם מַה־יָּבִין דַּרְכּוֹ׃ - C'est d'Hachem que dépendent les pas de l'homme ; et l'homme, comment comprendrait-il sa voie ?
Et que comprendrait l'homme, dont l'intelligence est bien trop limitée pour concevoir les voies divines ? Il n'a aucune chance de saisir la manière dont le Saint, béni soit-Il, dirige les événements. Tu penses qu'il vaudrait mieux être là-bas - mais Hachem en décide autrement.
Combien d'histoires de ce genre connaissons-nous ! On raconte que le Rav Pogremansky voyageait en train vers une autre ville, un voyage de plusieurs jours, et qu'à un moment donné, ils ne purent continuer alors que Chabbat approchait. Ils s'arrêtèrent et descendirent dans une bourgade isolée au fin fond des steppes russes. Ils se mirent à chercher : peut-être un Juif habite-t-il dans les environs ? Le Rav Pogremansky était accompagné d'un autre talmid 'hakham. On leur dit : il y a un Juif dans la ville, pratiquant de surcroît, vous pouvez loger chez lui pour Chabbat. Ils s'y rendirent : quelle providence, un Juif observant qui leur dressera une table de Chabbat ! Le maître de maison leur demanda : l'un de vous sait-il par hasard pratiquer une circoncision ? Le Rav Pogremansky répondit : oui, celui qui m'accompagne est justement mohel de profession. L'hôte s'exclama alors : ce Chabbat, c'est la Brit Mila de mon fils, le huitième jour ! J'avais prié le Maître du monde : qui va circoncire cet enfant ? Depuis huit jours, je suis bloqué ici dans cette ville reculée sans Juifs - et le Saint, béni soit-Il, m'a envoyé des anges, deux voyageurs qui se sont trompés de route ! Trompés de route ? C'est de là que l'on comprend que « c'est d'Hachem que dépendent les pas de l'homme », et qu'un homme ne se trompe jamais.
C'est ainsi qu'est expliqué, dans la tradition de Rabbi Yankélé Galinsky et de Rabbi Chalom Schwadron, ce qui est écrit à propos de Hagar : « Elle s'en alla et s'égara ». Que disent nos Sages ? De là, on déduit qu'elle était retournée aux idoles de la maison de son père. Mais d'où le savent-ils ? Le texte dit seulement qu'elle alla et s'égara dans le désert. Pourquoi les Sages ont-ils cru bon de lui imputer la faute des idoles paternelles, d'autant plus qu'Avraham la reprendra pour femme par la suite, ce qui paraîtrait encore plus inconcevable ? Les maîtres du Moussar répondent : un Juif ne s'égare jamais en chemin. S'il se trouve quelque part, c'est qu'Hachem a décidé qu'il y soit, Hachem le veut là-bas. Si le verset dit « et elle s'égara », cela relève de l'idolâtrie. Penser « je me suis trompé de route » relève de l'idolâtrie, car un Juif ne se trompe pas de route : il arrive exactement là où il doit arriver.
Des exemples et des récits de ce genre existent à l'infini. On a déjà rapporté en détail, et l'on rappellera brièvement ici, l'histoire d'un chauffeur de taxi juif à Londres qui conduisait une famille orthodoxe du quartier de Stamford Hill à l'aéroport : un père, son épouse et deux enfants avec tous leurs bagages. En plein chemin - un pneu crevé. Il répare. Puis une seconde crevaison, et il n'avait pas de roue de secours ; il dut donc marcher jusqu'à une station-service. Les passagers perdaient déjà patience, tentaient de faire du stop ou d'appeler d'autres taxis, sans succès. Il revint, répara, et après une demi-heure de retard, reprit la route. Tout à coup, en plein trajet, la benne d'un camion de gravier s'ouvrit, et les gravillons pulvérisèrent tout son pare-brise. Il s'arrêta sur le bas-côté, commença à relever les coordonnées du chauffeur, et les passagers étaient hors d'eux. Il leur dit : que puis-je faire ? Prenez un autre taxi, je ne vous demanderai rien. Mais il n'y avait pas d'autre solution, personne pour les prendre en charge, et ils continuèrent - peut-être parviendraient-ils encore à attraper le vol.
Lorsqu'ils arrivèrent près du terminal, il y avait là une voie d'accès réservée aux véhicules de sécurité. Le chauffeur raconta : « De temps en temps, en cas d'urgence, je coupais par là. Cette fois encore, je m'y suis engagé, et avec la chance qui était la mienne ce jour-là - un policier anglais aux épaules carrées m'arrête, me dresse un procès-verbal pour conduite sans pare-brise et un autre pour avoir emprunté la voie de sécurité. Encore un quart d'heure de retard et toute une série de frais. Je suis arrivé au terminal, et il s'est avéré que l'avion était déjà parti. J'avais un ami sur place, je me suis occupé d'eux et leur ai trouvé un autre vol, sans rien leur demander, puis je suis reparti m'occuper de mon taxi endommagé. »
Sur le chemin du retour, il alluma la radio et apprit qu'un vol Pan Am, reliant l'Angleterre aux États-Unis, avait explosé en plein vol - l'attentat de Lockerbie, pour ceux qui s'en souviennent. Il raconta : « J'en ai eu la chair de poule. C'est cette femme que je devais faire monter dans cet avion ! Et quelle folie était la mienne : regarde combien d'obstacles Hachem a dressés devant toi, et toi tu ne comprends rien, tu appuies sur l'accélérateur en pensant arriver à temps, alors que le Maître du monde voulait les sauver ! C'est alors que j'ai réalisé que les proches ne savaient rien et croyaient qu'elle était à bord. Je suis retourné chez elle, où se trouvaient son mari et ses enfants, j'ai frappé à la porte - et ils étaient pâles comme des linges. Ils avaient déjà appris qu'un avion s'était écrasé et savaient qu'elle avait un billet pour ce vol. Je leur ai dit que non, qu'ils n'avaient pas pris ce vol. Au début, ils ne me croyaient pas, puis lorsqu'ils ont réalisé, j'étais pour eux comme une véritable résurrection des morts, un ange sauveur. » Combien de bonté Hachem dispense-t-Il, et combien l'homme doit méditer : si l'on te retarde, cela vient d'Hachem.
Et cette réalité, explique le Malbim, échappe bien souvent à l'homme : parfois, il fait face à un contretemps sur son chemin et s'imagine que c'est pour son malheur, alors qu'en vérité « c'est d'Hachem que viennent les pas de l'homme », et « comment l'homme comprendrait-il sa voie ? » - que peut comprendre l'homme dont l'entendement est bien trop limité pour saisir les desseins divins ?
Des récits de ce genre, on pourrait en raconter pendant des jours : des personnes qui ont subi des contretemps inexplicables, manquant le bus qu'elles prenaient quotidiennement, et précisément ce matin-là, à huit heures, un terroriste est monté dans ce bus et s'est fait exploser, faisant des dizaines de victimes. Pendant douze ans, cet homme avait emprunté cette même ligne chaque jour, et ce matin-là, un contretemps incompréhensible survint, ce qui le mit hors de lui - le chauffeur démarra sous son nez, le vit pourtant lui faire signe de la main mais continua sa route sans s'arrêter, alors que chaque matin il lui disait « bonjour » et que le chauffeur le connaissait comme un habitué. Quelle colère l'habitait - jusqu'au moment où il comprit : mon cher monsieur, c'est votre vie que vous venez de recevoir en cadeau.
L'homme doit savoir qu'en fin de compte, l'issue de toute action vient d'Hachem. « Comment l'homme comprendrait-il sa voie ? » - que peut comprendre l'homme à ce qui constitue le bon chemin pour lui ? Il vous appartient de choisir la meilleure voie selon vos critères, mais en disant toujours : Maître du monde, fais ce qui est bon à Tes yeux ; moi, je fournis l'effort requis, et Toi, fais ce qui est le meilleur pour moi.
מוֹקֵשׁ אָדָם יָלַע קֹדֶשׁ וְאַחַר נְדָרִים לְבַקֵּר׃ - C'est un piège pour l'homme que de profaner ce qui est saint, et de ne réfléchir qu'après avoir fait des vœux.
Rachi explique : lorsqu'un homme trébuche et se prend au piège des fautes - de la racine signifiant un piège d'oiseleur (« pa'h yakouch ») -, il altère sa sainteté. L'homme possède une sainteté acquise par les mitsvot, « qui nous a sanctifiés par Ses commandements », et lorsqu'il commet une faute, il se dépouille de cette sainteté. Et que signifie « yala » ? Rachi précise : comme dans « ils boiront et perdront la tête (ve-lo'ou) », où le Targoum traduit par « ve-yistal'amoun », une expression qui désigne le trouble, la folie et l'égarement de l'esprit. La faute introduit le trouble, la folie et l'égarement dans toute la sainteté qui réside en l'homme.
« Et après des vœux, examiner » - et alors, après avoir commis des fautes, que lui reste-t-il à faire ? Chercher des sacrifices et prononcer des vœux pour implorer pour son âme. N'eût-il pas mieux valu, dès le départ, marcher sur la voie de la vérité ? N'eût-il pas mieux valu, dès le début, ne pas commettre de telles sottises, qui obligent ensuite à chercher des vœux et des offrandes pour obtenir l'expiation ?
Les versets que nous avons étudiés nous placent sur une même ligne directrice : ne prends pas en main la gestion des comptes de ce monde - « Ne dis pas : je rendrai le mal ; espère en Hachem et Il te sauvera ». « Deux poids différents » ne se trouvent pas seulement au marché : ils sont dans la poche de celui qui mesure pour lui-même avec une mesure et pour autrui avec une autre, dans le cœur de celui qui paraît intègre à l'extérieur mais est corrompu à l'intérieur, et dans l'attitude de celui qui réserve à l'un sa bienveillance et à l'autre la persécution. Face à cela se dresse le véritable travail sur les traits de caractère (les midot) - peser avec une balance juste, savoir où se montrer exigeant et où faire preuve d'indulgence, et devenir celui qui « retourne sa tunique » et maîtrise sa nature. Et par-dessus tout, la foi : « C'est d'Hachem que viennent les pas de l'homme, et comment l'homme comprendrait-il sa voie ? » - un Juif ne s'égare jamais en chemin, et tout contretemps provient d'Hachem. Enfin, celui qui préserve sa sainteté sans se laisser prendre au piège de la faute n'aura nul besoin, par la suite, de courir après des vœux pour obtenir son expiation.