Au chapitre 20 des Proverbes (Michlé), nous arrivons à trois versets reliés par un même fil conducteur : le verset sur l'héritage acquis avec précipitation, le verset mettant en garde contre le fait de rendre le mal pour le mal, et le verset sur les deux sortes de poids et la balance trompeuse. Nous les étudierons d'après le Malbim, ainsi qu'avec le Ralbag, le Gaon de Vilna (le Gra), Rabbénou Yona et le Metsoudat David, chacun ouvrant un nouvel angle sur ce grand principe : ce qui est acquis par l'effort est accompagné de bénédiction, tandis que ce qui arrive dans la hâte et par des raccourcis en est dépourvu.
נַחֲלָה מְבֹהֶלֶת בָּרִאשׁוֹנָה וְאַחֲרִיתָהּ לֹא תְבֹרָךְ׃ (כ, כא) - Un héritage acquis trop vite au début ne sera pas béni à la fin.
Le Ralbag, fidèle à son habitude, oriente ces propos vers l'éthique et le Moussar. Il commence par expliquer : sache que bien souvent, l'homme n'a aucun désir de peiner ni de se fatiguer à la tâche. C'est particulièrement vrai à notre époque, où l'on cherche tout dans l'instantanéité. Pourquoi ne travailles-tu pas ? « Parce que je n'ai pas encore trouvé d'emploi convenable ». Et pourquoi ne trouve-t-il pas ? Parce qu'il cherche un poste de directeur général, et qu'aucun ne s'est encore libéré ; et là où un poste était vacant, on n'a mystérieusement pas su reconnaître ses immenses qualités et ses talents. Ou peut-être n'a-t-il tout simplement pas su se vendre, voilà tout le problème. De plus, on s'obstine curieusement à lui demander ses années d'expérience - une question qu'il ne comprend même pas : qu'on lui donne sa chance, il fera ses preuves, et l'expérience viendra ensuite ! On lui propose : commence par le bas de l'échelle, à quatre mille shekels. Allons donc ! Avec mes compétences ? Avec mon savoir ?
Sur ce point, il faut rendre hommage aux nouveaux immigrants de Russie et saluer leur mérite. Beaucoup d'entre eux sont arrivés ici avec de grands diplômes universitaires - et l'on ne parle pas de ceux qui ont acheté un titre contre un paquet de cigarettes, mais de personnes ayant étudié sérieusement - et pourtant, cet homme allait balayer les rues. Gagner sa vie dignement par n'importe quel travail honnête, en attendant qu'un poste adéquat se libère. Mais par nature, l'homme répugne à l'effort. On raconte l'histoire d'un individu qui vit une petite annonce, téléphona et s'enquit des conditions. On lui répondit : le premier mois tant, après six mois telle promotion, et au bout d'un an, tel salaire. Il rétorqua : « Très bien, je commencerai dans un an ! » Commencer au bas de l'échelle ne lui convient pas, débuter avec un salaire modeste ne lui convient pas non plus - et cet homme passe la majeure partie de son temps au chômage. Sachez que le plus souvent, cela découle d'une simple paresse : il n'a pas envie de travailler, pas envie de faire des efforts.
Et lorsque l'homme ne peine pas, ne fait rien pour améliorer sa situation, et que pourtant des biens lui parviennent, par quel moyen est-ce arrivé ? Par héritage. Cet héritage, as-tu peiné pour l'obtenir ? Tu n'as absolument rien fait. Peut-être as-tu abrégé la vie de tes parents de deux ans à force de leur causer du souci - voilà tout l'effort fourni ! Et que se passe-t-il quand on reçoit quelque chose sans effort ? On n'y accorde aucune valeur. Ce qui vient facilement repart tout aussi facilement. Combien d'histoires connaît-on de personnes à qui les parents ont légué une usine florissante et des employés, et dont il ne reste plus rien en peu de temps. Le père avait bâti cette entreprise de ses dix doigts, il en connaissait le prix et la protégeait comme la prunelle de ses yeux ; mais le fils, frivole et inconséquent, pour qui tout est tombé tout cuit dans le bec, s'est mis à jouer un peu d'argent ici, à faire des investissements inconsidérés là, et a tout dilapidé en un rien de temps.
On raconte l'histoire d'un riche et respectable homme d'affaires dont le fils était d'une oisiveté désespérante, ce que le père ne tolérait absolument pas. Il lui déclara : « Mon cher, si tu ne vas pas travailler, je te mets à la porte. » Le père rentrait à dix heures du soir et trouvait son fils exactement comme il l'avait laissé le matin : endormi. À la fin du mois, le fils vint présenter un salaire à son père, cinq mille shekels : « Père, regarde, j'ai travaillé. » D'où sortait cet argent ? Il était allé pleurer auprès de sa mère, et celle-ci lui avait donné la somme pour qu'il prétende avoir travaillé - « des femmes compatissantes ont fait cuire leurs enfants », une pitié mal placée. Le père eut un doute, prit l'argent et le jeta dans la cheminée allumée. Le fils s'écria : « Père, pourquoi brûles-tu cet argent ? » Le père répondit : « Va travailler, mon fils, sinon je te chasse de la maison. »
Le mois suivant, le fils se dit : « Peut-être ne me suis-je pas absenté assez longtemps de la maison, et c'est pourquoi mon père a eu des soupçons. » Il sortit donc à six heures du matin et ne rentra qu'à minuit, pour faire croire qu'il cumulait plusieurs emplois. Et où était-il allé ? Au distributeur de billets maternel. Il remit la somme à son père, qui la jeta de nouveau dans l'âtre, le fixa du regard et dit : « Va travailler, dernier avertissement. » Le fils comprit qu'il n'y avait plus d'échappatoire : il ouvrit les offres d'emploi, trouva un travail, peina dur et maudit ses journées - mais il n'avait pas le choix, voulant rester chez lui et sachant qu'un héritage considérable était en jeu. À la fin du mois, il s'approcha de son père : « Père, voici cinq mille shekels, j'ai travaillé. » Le père prend l'argent et le jette dans le feu - et sous ses yeux, le fils se précipite vers la cheminée, plonge sa main au milieu des braises, retire les billets et crie : « Père, c'est de l'argent, pourquoi le brûles-tu ? » Le père lui dit alors : « Maintenant, je sais que tu as réellement travaillé pour cet argent. Maintenant, je sais que tu as peiné pour lui - car ce pour quoi l'on a sué sang et eau, on ne peut supporter de le voir partir en fumée sans réagir. »
« L'œuvre de mes mains périt dans la mer » - c'est l'œuvre de mes mains ! Quand un homme s'investit dans quelque chose, il s'y attache de toute son âme. Le Rav Dessler consacre un long développement à cette idée, montrant que c'est aussi le fondement du 'Hessed : lorsqu'on s'investit pour autrui, on s'attache à lui, car le don éveille l'amour. Et il en va de même pour les choses matérielles : ce dans quoi vous avez investi vos efforts, vous vous y liez profondément.
Il en ressort donc, explique le Ralbag, que lorsqu'un homme déploie des efforts pour réaliser des accomplissements matériels, ce résultat lui est infiniment cher. Et la leçon s'applique tout autant au domaine spirituel : si la spiritualité s'acquiert trop facilement, l'homme ne lui accorde aucun prix. On entend souvent parler de cas semblables : « Dans sa jeunesse, celui-là était un prodige ! » Le rav donnait un cours, et lui pouvait le réciter par cœur aussitôt après. Et que faisait-il ensuite ? Il allait se reposer. Alors que nous révisions la Guémara en essayant de comprendre encore et encore, lui partait faire la sieste : « Cher rav, interrogez-moi, que pourrais-je ignorer ? La Guémara a posé telle question, la Guémara a apporté telle réponse... » Et qu'est-il devenu finalement ? Rien du tout, un zéro pointé. Pourquoi ? Ce qui vient facilement repart facilement. As-tu peiné pour cela ? As-tu consenti des efforts acharnés pour l'acquérir ?
Mais les véritables grands de la Torah ne sont pas simplement des esprits doués qui ont lu une fois, tout assimilé et sont allés se reposer. Rav Ovadia Yossef savait par cœur chaque livre qu'il lisait, et pourtant il ne s'accordait pas un instant de répit. Son fils a raconté lors de l'oraison funèbre à Beit Eliyahou que son père leur donnait à manger le midi avec un livre : assis avec son volume, il étudiait une responsa et donnait une bouchée à l'enfant, replongeait dans le texte et donnait une autre bouchée. Il ne remarquait même pas s'ils avaient fini de manger ou non - il était tout entier plongé dans son livre. Quel labeur, quel amour de la Torah ! Son autre fils, le rav Yitz'hak Yossef, a également raconté lors de l'éloge funèbre que leur mère venait l'appeler pour le déjeuner, et qu'il répondait : « Non, je suis au milieu d'une responsa, encore un instant, encore un instant » - jusqu'à ce qu'elle aille éteindre la lumière dans sa pièce pour qu'il vienne enfin manger.
Et combien elle veillait à ce qu'il ne perde pas un seul instant d'étude : elle payait le vendeur du magasin de chaussures pour qu'il vienne chez eux avec plusieurs paires. Il lui demandait : « Comment, un cordonnier à domicile ? » Elle lui répondait : « Mon mari n'a pas le temps, et il est impossible de marcher avec ses chaussures tellement elles sont usées. » Il venait avec huit ou dix paires, l'essayage durait une minute ou deux, elle le payait en ajoutant un pourboire pour son déplacement - l'essentiel étant que le rav Ovadia n'ait pas à s'interrompre dans son étude. Il en allait de même avec le tailleur et avec le coiffeur : son coiffeur a raconté un jour dans un entretien que la Rabbanite l'avait appelé en disant : « Ses cheveux sont si longs qu'il ne peut plus sortir ainsi ; je lui dis d'aller chez le coiffeur et il me répond : "Je n'ai pas le temps, je n'ai pas le temps." » Il fut l'un des plus grands assidus de la génération. Un homme qui savait tout - et qui pourtant peinait sans relâche. C'est ainsi que l'on se construit. Ce qu'un homme acquiert par l'effort devient une véritable acquisition durable.
C'est là le sens de l'explication du Ralbag sur le verset : « Un héritage obtenu avec précipitation au début » - tu as reçu un héritage, tu ne lui accordes pas de valeur et tu ne le préserveras pas convenablement, car tu n'as fourni aucun effort pour l'obtenir. En revanche, celui qui étudie sans hâte, sans chercher uniquement à « engranger des pages », mais avec profondeur, labeur, réflexion et de toutes ses forces - celui-là sera béni. Il verra dans cet héritage, dans cette étude, bénédiction et réussite. Il en va dans le spirituel exactement comme dans le matériel.
Le Gaon de Vilna va dans le même sens, mais en insistant particulièrement sur l'étude : un homme qui n'étudie pas posément mais dans la précipitation - où l'essentiel est de boucler, de finir, de faire un siyoum de plus, un traité de plus - le Gaon explique que tel n'est pas le but, et qu'il n'en tirera aucune bénédiction. « Et sa fin ne sera pas bénie » - à la fin du traité, il n'en saura même plus le début. Lorsqu'il aura achevé le traité et qu'on l'interrogera sur le premier chapitre, il ne se souviendra de rien. Comme on le disait sur le ton de l'humour : un homme étudie une page de Guémara - quand l'oublie-t-il ? Dès qu'il passe à la suivante ! Sous prétexte qu'« elles doivent toujours paraître nouvelles à tes yeux »...
Et que devient la dernière page, après laquelle il n'y a plus de page suivante ? On ajoutait en plaisantant : remarquez que les éditeurs du Chass ont inséré à la fin diverses supplications et prières, où il est écrit : « Qu'on récite ceci et cela sera bénéfique contre l'oubli » - récite-le donc, et cela t'aidera à oublier aussi la dernière page, et te voilà tranquille, tout le traité est derrière toi ! Les rédacteurs voulaient évidemment dire que cela préserverait de l'oubli, mais la parabole est claire. Le Gaon nous enseigne : le but n'est pas d'expédier ni de courir ; le but est d'étudier et de comprendre véritablement les choses. Si l'étude se fait avec précipitation au début, « sa fin ne sera pas bénie », et il finira par oublier tout ce qu'il a appris.
Le Malbim explique : l'argent provenant d'un héritage ou d'une trouvaille - nos Sages disent qu'il n'y a pas de bénédiction en eux, car seule est bénie une acquisition obtenue par un effort concret et non par hasard. Et où réside la bénédiction ? « Et Je te bénirai dans tout ce que tu feras » - dans ce que l'homme accomplit par ses actes. Comme nous l'avons expliqué, l'homme n'accorde de prix qu'à ce dans quoi il a investi et peiné. C'est d'autant plus vrai pour un héritage perçu avant terme, qui s'apparente à une trouvaille. « Obtenu avec précipitation » signifie avant le moment voulu : un héritage qui n'est pas venu en son temps, mais dont l'héritier s'est précipité pour s'en emparer prématurément. Il est donc dépourvu de bénédiction sous deux aspects : d'une part, parce qu'il s'agit d'un héritage - et un héritage ne porte pas de bénédiction en soi ; d'autre part, parce qu'il a été obtenu avec hâte, avant l'heure. C'est pourquoi « sa fin ne sera pas bénie » - il ne tirera aucun succès durable de ce patrimoine.
Le Metsoudat David ajoute : un patrimoine qui échoit à un homme avec précipitation et de manière soudaine, même si son détenteur s'en réjouit au début, sa fin ne sera pas bénie car « le mauvais œil s'en empare », il n'y a en lui aucun signe de bénédiction. Cela s'explique ainsi : quand les gens voient quelqu'un s'élever par le labeur, ils l'acceptent naturellement. Mais lorsqu'on voit un individu devenir soudainement un magnat, cela éveille la jalousie et suscite des interrogations : « D'où sort-il toute cette fortune ? Comment se fait-il qu'il fasse soudain la une des journaux ? » On a pu en voir des exemples frappants : un homme fréquentait la maison d'étude, priait avec le minyan, faisait partie du groupe, travaillait dans les diamants et vivait confortablement ; puis, du jour au lendemain, il est devenu le numéro un du pays, à la tête d'un empire d'affaires. Une telle ascension fulgurante attire immanquablement le regard envieux d'autrui.
On connaît l'histoire d'un homme qui s'était lancé dans la promotion et la commercialisation de logements à Beit Shemesh, et qui est devenu millionnaire en très peu de temps - un jeune homme d'environ trente-cinq ans. Il s'était acheté un 4x4 à un demi-million de shekels, une maison sur trois niveaux avec une synagogue au sous-sol, un étage avec piscine et un immense jardin - et sa propre maison servait de vitrine pour commercialiser les appartements du projet. Un an ou deux plus tard, tout s'est effondré. On n'en connaît pas exactement toutes les raisons ; certains disent qu'il accordait toutes sortes de suppléments dans la construction - des acquéreurs amélioraient la salle de bains, la cuisine, etc. - sans facturer ces travaux convenablement, de sorte que tous ses bénéfices se sont évaporés. Et non seulement ils ont disparu, mais la situation a empiré : il a dû vendre sa villa et s'est retrouvé à vivre dans des conditions bien plus modestes que celles qu'il connaissait avant son ascension.
Il suffisait d'entendre les gens parler de lui pour voir la jalousie suinter de leurs yeux. Que s'est-il passé ? Réjouis-toi pour ton prochain, il a réussi ! Mais pour beaucoup, c'est difficile à accepter : « Nous travaillons dur pendant des années pour gagner notre vie, et lui roule subitement dans un véhicule à un demi-million et habite une villa sur trois étages ! » C'est là un immense danger, car le mauvais œil est d'une grande nocivité.
Autrefois, on savait parfaitement vivre selon ce principe. Il y a une expression que l'on employait beaucoup et que l'on a malheureusement oubliée aujourd'hui : « Pourquoi attirer les regards ? » - ainsi parla Yaakov à ses fils. Tout va bien chez vous ? Allez tout de même en Égypte et achetez-y du blé, pour que personne ne dise : « Vous avez vu les fils de Yaakov ? Nous mourons tous de faim et n'avons rien à manger, alors qu'eux ne manquent de rien. » Fais comme tout le monde, comme tous les nécessiteux qui vont acheter des vivres ; ne cherche pas à impressionner les autres, car tu t'attires des foudres. Il en va de même pour celui dont la situation financière commence à prospérer : ne déménage pas brusquement, n'achète pas soudain une voiture de luxe ; cela heurte le regard des gens, et ils ne s'en réjouissent pas pour toi. Avance pas à pas, progresse avec mesure, sans ostentation.
C'est aussi ce qu'explique le Malbim : ce qui s'obtient par l'effort et le travail assidu est bien accueilli et suscite la bienveillance d'autrui. « Écoute, il a travaillé dur, il a ouvert un magasin petit à petit, en voilà une autre succursale, bravo à lui ! » - on l'apprécie. Mais si le succès survient brutalement, aussitôt surgissent les rancœurs : « Pourquoi lui et pas moi ? » Et pourquoi donc prononcer des paroles négatives sur son prochain ? Hachem lui a accordé cette réussite - dis plutôt : « Je lui souhaite qu'Hachem décuple ses bénédictions, et qu'Il m'en accorde aussi, avec Son aide ! » Pourquoi penser que ce qu'il possède est à tes dépens ? Le Saint, béni soit-Il, donne à chacun ce qui lui revient, et c'est ce qui lui était destiné. Sache te réjouir pour lui. Et sache que si un patrimoine s'acquiert dans la précipitation au début, sa fin ne sera pas bénie ; c'est pourquoi, même si tu as mérité la réussite, avance lentement et évite toute démesure qui susciterait une immense jalousie.
אַל־תֹּאמַר אֲשַׁלְּמָה־רָע קַוֵּה לַה' וְיֹשַׁע לָךְ׃ (כ, כב) - Ne dis pas : « Je rendrai le mal » ; espère en Hachem, et Il te sauvera.
Le Gaon de Vilna ainsi que Rabbénou Yona expliquent : si un homme t'a fait du tort ou désire te nuire, et que tu as la possibilité de lui rendre la pareille, ne dis pas : « Je rendrai le mal », je me vengerai de ce qu'il m'a fait. Et si tu objectes : « Mais pourquoi ne le ferais-je pas ? Si je ne le remets pas à sa place, il continuera à me nuire ! » - et selon les termes de Rabbénou Yona : « Si je ne l'arrête pas, ce qu'il m'a fait, il l'infligera désormais à d'autres ! » À cela, le verset répond : « Espère en Hachem, et Il te sauvera ». Place ton espoir en Hachem : c'est Lui qui lui demandera des comptes, et c'est Lui qui veillera à lui ôter tout pouvoir de te causer du tort. De plus, du tort qu'il t'a déjà causé, Hachem te délivrera. Il y a donc ici deux dimensions : espère en Hachem pour qu'il ne puisse plus rien te faire à l'avenir, et « Il te sauvera » - Il te délivrera du préjudice dans lequel cet homme t'a déjà plongé.
Rabbénou Yona et le Gra ajoutent : il en va de même dans le service d'Hachem, béni soit-Il. Que l'homme ne dise pas : « J'ai déjà consumé toute ma vie à assouvir mes passions, comme le ferait un mauvais esclave, comment pourrais-je revenir vers Hachem ? La majeure partie de mon existence s'est écoulée dans de mauvaises actions et des égarements, comment pourrais-je faire téchouva aujourd'hui ? Autant aller jusqu'au bout du mal et profiter de ce monde ! Finissons-en, profitons-en au moins pleinement, et advienne que pourra ensuite ! » Vous rendez-vous compte de l'ampleur d'une telle folie ? Ne tiens pas ce raisonnement, mais plutôt : « Espère en Hachem, et Il te sauvera » - fais téchouva et espère qu'Hachem acceptera ton repentir et te pardonnera tes mauvaises actions.
C'est exactement ce que disent nos Sages : « Celui qui a mangé de l'ail et dont l'haleine sent mauvais, doit-il encore en manger pour sentir encore plus mauvais ? » On se dit : après tout ce que j'ai mangé, la mauvaise odeur est déjà là... Alors arrête-toi tout de suite, pourquoi continuer à en manger ? Il en va de même pour celui qui pourrait s'arrêter mais se dit : « Tant pis, j'en ai déjà trop fait, je n'ai certainement plus aucune chance, continuons ! » Il continue à manger de l'ail, aggrave son cas et le tort devient bien plus lourd. Bien plus encore : il recevra pour ce qu'il commet maintenant une punition bien plus sévère qu'auparavant. Pourquoi ? Parce qu'avant, c'était dans ta jeunesse : tu avais vingt ans, le sang chaud, tu peinais à te maîtriser. Mais aujourd'hui, tu as cinquante ou soixante ans, qu'est-ce qui t'excuse désormais ? Au contraire, tu pourrais aujourd'hui plaider : « Maître du monde, dès que la fougue de mes désirs s'est un peu apaisée, je suis revenu vers Toi de tout mon cœur ! » Mais si tu persistes, le Saint, béni soit-Il, dit : tu n'es qu'un rebelle. On voit bien que l'ardeur de tes passions a faibli, et pourtant tu poursuis ta mauvaise voie ; tu ne peux plus prétendre que tu étais contraint par tes pulsions. Pourquoi n'es-tu pas revenu vers Moi à présent ?
Remarquez bien ceci : c'est pour cette raison précise que le mauvais penchant s'acharne à pousser l'homme à fauter jusque dans sa vieillesse, car il sait que c'est sur cela que portera la sanction la plus lourde, sur le fait que la force du désir a disparu et que l'homme persiste malgré tout dans ses égarements. C'est une première raison. La seconde raison : le mauvais penchant a peur. « Voilà un client sur lequel je travaille depuis cinquante ans ; va-t-il soudain tout annuler, faire téchouva, regretter et me ravir toute ma marchandise ? » Ce n'est pas seulement qu'il perdrait un client : tout le bénéfice accumulé sur lui pendant cinquante ans risque de s'évaporer. C'est pourquoi le mauvais penchant refuse de laisser à l'homme l'opportunité de réparer au moment où la flamme de ses désirs a faibli. C'est à ce propos que l'Écriture déclare : ne dis pas « Je rendrai le mal » - j'ai fait le mal, achevons-le jusqu'au bout, finissons notre vie en complétant ce mal - mais plutôt : « Espère en Hachem, et Il te sauvera », prie Hachem de te sortir du bourbier où tu te trouves en faisant téchouva, et Il agréera ton repentir, jusqu'au tout dernier souffle.
תּוֹעֲבַת ה' אֶבֶן וָאָבֶן וּמֹאזְנֵי מִרְמָה לֹא־טוֹב׃ (כ, כג) - Avoir deux sortes de poids est en abomination à Hachem, et une balance fausse n'est pas une bonne chose.
Le Malbim, ainsi que Rabbénou Yona, expliquent que ce verset est lié au précédent. Si quelqu'un vous a causé du tort dans le commerce - il vous a lésé, trompé, vendu un poids manquant ou une marchandise frelatée - ne dites pas : « C'est ainsi qu'il a agi ? Je vais le payer avec de fausses pièces comme il l'a fait avec moi ». C'est à ce sujet qu'il est dit : « Ne dis pas : Je rendrai le mal », mais espère en Hachem et Il te sauvera et comblera ton manque. Et l'exemple est : « Abomination pour Hachem que poids et poids » - un homme vous a vendu avec un faux poids, a placé sur la balance une pierre plus petite en prétendant qu'il s'agit d'un kilo, alors qu'il n'y a que neuf cents grammes à l'intérieur, et il s'avère qu'il vous a trompé de dix pour cent. C'est une abomination pour Hachem. Et moi, je me dis : « C'est ce que tu m'as fait ? Alors je vais te vendre avec une balance trompeuse, et ainsi je récupérerai le dommage qu'il m'a causé ». Le verset déclare : ce que lui a fait est une « abomination pour Hachem » ; et ce que vous vous apprêtez à lui rendre avec une balance trompeuse « n'est pas bien » (« lo tov »).
Cela permet de résoudre ce qui semblait étonnant dans le verset : « poids et poids » est une abomination pour Hachem, alors qu'« une balance trompeuse » n'est que « pas bien » ? Y a-t-il vraiment une différence entre celui qui a trompé avec de faux poids et celui qui a trompé avec une balance faussée ? En apparence, il n'y a aucune différence, alors pourquoi qualifier l'un d'abomination et l'autre de « pas bien » ? Selon le Malbim, cela s'explique à merveille : ce que lui vous a fait avec de faux poids est absolument abominable, car il a fraudé d'emblée. Mais moi, qui lui rends la pareille avec une balance trompeuse, je ne suis pas à son niveau : je ne suis pas allé tromper quelqu'un délibérément à l'origine, j'ai simplement, comme on dirait aujourd'hui, « récupéré ce qu'il m'avait volé ». C'est pourquoi on ne peut pas qualifier cela d'abomination, car en réalité vous n'êtes pas un voleur, vous avez seulement trouvé un moyen de récupérer ce qu'on vous a pris ; et pourtant, il est dit à votre sujet : « ce n'est pas bien » - c'est interdit. Le Saint, béni soit-Il, nous a d'ailleurs avertis : « Tu n'auras point dans ton sac poids et poids, mesure et mesure » - car l'un comme l'autre sont en abomination à Hachem.
Vous pourriez objecter : pourquoi pas ? Cet homme m'a volé, et j'ai l'occasion de récupérer ce qui m'appartient. Je ne vais rien lui voler d'autre, et je ne prends même pas d'intérêts : s'il m'a dérobé cent shekels, je lui reprends cent shekels ; mille, je reprends mille, sans réclamer de dédommagement moral ni de surplus, exactement ce qui me revient de droit. Rabbénou Yona explique : c'est parce que nos Sages ont dit de ne pas entrer dans la cour de son prochain pour reprendre son bien sans autorisation, de peur de passer pour un voleur à ses yeux, mais de lui casser les dents (lui tenir tête avec fermeté) en lui disant : « C'est mon bien que je reprends ».
Ce qui signifie : supposons que vous possédiez chez vous une chaîne stéréo, que vous reconnaissez avec une certitude absolue, sans le moindre doute, grâce à des signes distinctifs évidents - une modification précise que vous y aviez apportée. Un jour, vous passez devant une cour, vous entendez une musique familière, vous regardez et vous apercevez votre appareil. Vous vous dites : « Ah, c'est comme ça ? Je viendrai cette nuit reprendre mon bien ». Cela vous est interdit, de peur de passer pour un voleur à ses yeux et qu'il ne pense qu'un cambrioleur s'est introduit chez lui. Que faut-il faire ? Entrez en plein jour, reprenez-le avec force en disant : « C'est mon bien que je reprends », afin de ne pas passer pour un voleur. Remarquez bien : tout cela ne s'applique que dans le cas de l'objet précis lui-même, que les gens reconnaissent et savent être le vôtre, où la vérité est manifeste, montrant que vous ne venez pas en voleur mais reprenez votre propriété.
En revanche, s'il m'a volé une somme d'argent et que je vois maintenant l'opportunité de lui prendre sa chaîne stéréo ; ou s'il a volé mon appareil pour le vendre, et que j'aperçois chez lui une somme d'argent que je pourrais dérober et m'éclipser : cela vous est formellement interdit. Et quelle en est la raison ? Imaginez que chacun ait le droit de se faire justice soi-même : le monde entier deviendrait un repaire de voleurs, où chacun prétendrait seulement « reprendre ce qu'on lui a pris » - à Dieu ne plaise, on ne vole pas, on ne fait que récupérer ! Vous avez une réclamation ou un litige contre lui ? Il se peut que vous ayez raison à cent pour cent, mais il existe un cadre légal pour exposer ses arguments et faire valoir ses droits. Il est impensable que chacun se fasse justice lui-même, et qu'on s'introduise chez son prochain en disant : « Il me devait cent, nous avions un accord... ». Qui dit que vous avez raison ? Vous en êtes sûr ? Venez régler cela devant un Beth Din. Ne venez pas réclamer et saisir des biens même s'ils vous sont dus, à moins qu'il ne s'agisse de l'objet matériel précis lui-même, qu'il vous est permis de reprendre - et même alors, pas en catimini, mais de manière droite et directe.
C'est ce que déclare l'Écriture : « Abomination pour Hachem que poids et poids » - ce qu'il vous a fait est détestable aux yeux d'Hachem ; « et une balance trompeuse n'est pas bien » - ce que vous lui rendez par un moyen détourné vous est interdit. Et comment récupérer votre bien ? Par l'intermédiaire du Beth Din : intentez-lui une action en justice.
Ces trois versets enseignent un même fondement : la bénédiction ne repose que sur ce pour quoi l'homme s'est investi d'efforts. « Un héritage acquis à la hâte au début » - un héritage ou une trouvaille obtenus sans labeur et avant l'heure ne comportent aucune bénédiction, et le mauvais œil s'y attache même ; il faut donc progresser pas à pas sans susciter la jalousie. Il en va de même dans la Torah : une étude précipitée, dont le seul but est de terminer rapidement, a pour fin que l'on ne se souvient même plus du début, alors que seule une étude approfondie et laborieuse constitue une véritable acquisition. « Ne dis pas : Je rendrai le mal » - ne rendez pas le mal à celui qui vous a nui, mais espérez en Hachem pour qu'Il vous délivre du tort subi et de l'angoisse de l'avenir ; et dans le service divin également, ne dites pas « je vais parachever le mal » et ne persistez pas dans la faute comme celui qui continue à manger de l'ail dont l'odeur empeste, mais espérez en Hachem qu'Il agrée votre techouva. Enfin, « Abomination pour Hachem que poids et poids, et une balance trompeuse n'est pas bien » - tromper délibérément est une abomination, et « récupérer sa créance » par la voie détournée de la ruse est également interdit ; votre bien, vous le reprendrez de façon droite, ou vous le réclamerez devant un Beth Din.