La michna 10 du chapitre 4 du traité Terumot poursuit le même sujet que les michnayot précédentes, à cette différence près qu'ici les rôles s'inversent entre celui qui est strict et celui qui est indulgent : Rabbi Eliézer est indulgent quant à la façon de calculer les cent parts, et Rabbi Yehochoua est strict, contrairement à la michna précédente, où Rabbi Eliézer était strict et Rabbi Yehochoua indulgent. C'est pourquoi la michna s'ouvre par le mot "oubazo", c'est à dire : dans ce cas, Rabbi Eliézer est indulgent.
Le cas :
Un homme possède dix jarres dans lesquelles il conserve ses figues macérées, chaque jarre contenant vingt litrot de figues, soit deux cents litrot au total. Il sait qu'à l'ouverture de l'une des jarres il avait tassé une litra de figues de Terumah, tout en haut, dans la couche supérieure, et qu'elle s'y trouve encore. Mais par la suite ses enfants ont mélangé les jarres dans l'entrepôt, et il n'y a plus moyen de savoir laquelle des dix jarres est celle à l'ouverture de laquelle furent rangées les figues de Terumah.
Deux façons d'envisager le mélange :
Considérer l'ensemble de la quantité : nous avons devant nous dix jarres contenant deux cents litrot de figues, dont une litra de Terumah et cent quatre vingt dix neuf de 'houlin. On obtient un rapport de un pour cent quatre vingt dix neuf, et le mélange est entièrement permis.
Considérer l'emplacement de l'interdit : il n'y a aucun doute concernant les dix neuf litrot inférieures de chacune des jarres, puisque la Terumah ne se trouve que dans la couche supérieure. Il en ressort que le doute ne porte que sur les dix couches supérieures : neuf couches permises et une couche de Terumah, soit une sur dix, ce qui ne suffit pas à annuler.
Rabbi Eliézer est indulgent : l'emplacement ne change rien, et l'on peut joindre toutes les figues au mélange, même si l'on sait que l'emplacement de l'interdit se trouve dans la partie supérieure du récipient.
Rabbi Yehochoua est strict : l'emplacement fait une différence, et l'on ne peut pas joindre les dix neuf litrot inférieures de chaque jarre. Il ne reste que les dix couches supérieures, ce qui ne suffit pas.
Il convient de noter qu'il n'est pas clair, ni pour nous ni pour les commentateurs, pourquoi Rabbi Yehochoua serait strict précisément quant à l'emplacement tout en étant indulgent quant à la couleur et à la forme. Il n'existe pas nécessairement de réponse satisfaisante d'un point de vue analytique à cette distinction, ou du moins la chose n'est pas claire ; c'est aussi ce qui ressort des sources que j'ai consultées. Quoi qu'il en soit, nous accepterons ces enseignements tels qu'ils sont.
Texte de la michna : "Hadores litra ketziot al pi hakad ve'ein yadoua ezo hi".
"Hadores" - de la racine signifiant fouler, et ici au sens de tasser vers l'intérieur. C'est aussi de là qu'en hébreu contemporain un rapace se nomme 'dores', du fait qu'il saisit sa proie de ses serres.
"Litra" - unité de poids romaine de l'époque de la michna, équivalant à peu près à une livre. C'est aussi de là que vient l'abréviation du mot livre dans les langues étrangères (lb), qui a pour origine le mot latin libra signifiant balance, poids ou livre, ainsi que le nom du signe de la Balance (Libra).
"Ketziot" - figues séchées. Le nom dérive de l'instrument appelé 'ketzia', une sorte de couteau qui coupe les pédoncules des figues.
"Al pi hakad" - dans la couche supérieure, à l'ouverture de la jarre précisément.
"Ve'ein yadoua ezo hi" - on ne sait pas dans laquelle des jarres se trouve cette litra, qu'il l'ait oublié ou que les jarres se soient mélangées.
"Rabbi Eliézer omer : roïn otan keilou hen peroudot" - il faut considérer l'ensemble des deux cents litrot comme si elles étaient séparées et mêlées les unes aux autres, et non comme si elles étaient posées seulement dans la couche supérieure des récipients. Le terme 'peroudot' est de la même formulation que le verset de la Meguila au sujet du peuple d'Israël, "mefouzar oumeforad" (dispersé et disséminé). Dès lors, "vehata'htonot ma'alot et ha'elyonot" - les couches inférieures se joignent au compte des cent parts (et en réalité cent quatre vingt dix neuf) et annulent la couche supérieure, cette litra de figues de Terumah.
Rabbi Yehochoua omer : "lo" - étant donné que l'on sait que l'emplacement de la Terumah est dans la couche supérieure, on ne peut pas les considérer comme séparées et mêlées, et l'on ne peut joindre que les couches supérieures de chacune des jarres. Et puisque, dans chaque jarre, la couche supérieure ne contient qu'une seule litra, l'annulation ne pourra avoir lieu que s'il a devant lui cent une jarres : cent couches supérieures permises face à une seule interdite. Dans notre exemple, les dix couches supérieures sont toutes interdites comme meidoumaa (mélange contenant de la Terumah).
Concrètement, les couches inférieures de chacun des dix récipients, dont il est certain qu'elles ne relèvent pas de la Terumah, sont permises à la consommation. Mais tout ce qui comporte un doute, à savoir la couche supérieure de chacun des récipients, où pourrait se trouver la Terumah, doit être prélevé et vendu à un kohen au prix de la quantité totale, déduction faite de cette unique litra qui est de toute façon de la Terumah et ne lui est pas payée.
La halakha : La halakha suit l'avis de Rabbi Yehochoua, comme c'est généralement le cas, et il en va de même dans cette Michna. Bien que l'on ne comprenne pas suffisamment clairement quel est le fondement de la distinction entre l'emplacement, qui compte dans notre Michna, et la forme et la couleur de la Michna précédente, qui ne comptent pas pour parvenir aux cent qui rendent permis.