Edouyot chapitre 3, michna 9. Nous poursuivons notre parcours parmi les grands Tannaïm, et voici que nous arrivons à Rabban Gamliel. À cette époque, Rabbi Yehochoua était le plus grand de sa génération, et Rabbi Tarfon était un ancien vénérable et très avancé en âge. Rabban Gamliel était bien entendu le Nassi, mais il faut se souvenir que la michna que nous avons devant nous a été dite à l'époque où Rabban Gamliel fut démis de sa charge de Nassi et où Rabbi Elazar fut nommé à sa place. C'est pourquoi il apparaît ici à un rang égal à celui des autres Tannaïm et non comme Nassi en exercice, et il avait lui aussi son témoignage et ses opinions propres sur certaines questions : il a établi que certaines choses étaient impures, tandis que les Sages étaient plus indulgents et disaient qu'elles étaient pures.
Nous avons devant nous quatre cas dans lesquels Rabban Gamliel a dit que l'ustensile reçoit l'impureté, et les Sages disent qu'il est pur, et la loi est comme les Sages.
"Kissouy teni chel matachot chel baalei batim" :
À l'époque de la michna, le métal était très cher et difficile à obtenir. Une personne dont un ustensile comportant une partie en métal se brisait conservait le métal pour le réutiliser dans un petit panier, le 'teni', dont le volume était d'environ trois kav, à peu près six litres, et qui avait un couvercle. Ce couvercle était concave, c'est à dire qu'il avait un réceptacle : on pouvait y poser quelque chose qui restait en place et ne roulait pas dehors, comme une bille posée dans le couvercle. On ne sait pas clairement pourquoi telle était la caractéristique du couvercle du panier à métal, mais c'était ainsi.
Le cœur de la nouveauté de la michna : bien que le couvercle puisse retenir quelque chose, il n'est nullement destiné à retenir, mais seulement à couvrir le panier, et les couvercles ne reçoivent pas l'impureté. Le panier reçoit l'impureté, et le couvercle ne la reçoit pas. La question est donc de savoir comment le considérer : comme un simple couvercle qui ne reçoit pas l'impureté, selon l'avis des Sages, ou bien, puisqu'il peut retenir des choses, comme recevant l'impureté, selon l'avis de Rabban Gamliel. Et c'est le sens de l'expression : "kissouy teni chel matachot" - le couvercle du panier destiné à retenir le métal ; "chel baalei batim" - le panier qui se trouve dans les maisons des maîtres de maison.
"Vetoulei hamigradot" :
La racloire (strigil) était un ustensile important à l'époque de la michna et à l'époque romaine : celui qui se lavait au bain public transpirait, s'enduisait d'huile, puis raclait sa peau avec elle afin de retirer d'un seul coup l'huile, la peau et les squames mortes, et de nettoyer son corps. C'étaient des objets personnels importants, et dans les musées sont exposées des racloires qui ont appartenu à certaines personnes.
Étant donné que la racloire servait d'objet privé, et que l'on n'utilise pas la racloire d'autrui, chacun l'accrochait à son propre crochet au bain public, à la manière d'un casier personnel dans une salle de sport, et elle l'attendait jusqu'à sa venue. Le crochet lui même n'est qu'une épingle de métal, et une épingle de métal ne reçoit pas l'impureté, sauf que ce crochet est légèrement recourbé afin que la racloire s'y accroche bien. La question est de savoir si cette légère courbure destine l'épingle à un usage particulier au point qu'elle devienne un ustensile recevant l'impureté, ou si cela ne suffit pas, et qu'il n'y a là qu'une épingle recourbée, insuffisamment façonnée et spécialisée pour être considérée comme un ustensile. Rabban Gamliel rend impur le crochet des racloires, et les Sages le rendent pur.
"Goulmei kelei matachot" :
Il s'agit d'un ustensile de métal, comme des couverts. En général, on utilisait des ustensiles en bois, une cuillère ordinaire était faite en bois, car le métal était très cher et difficile à travailler, et l'on ne fabriquait des cuillères en métal que par prestige, comme les magnifiques ustensiles d'argent. Or un ustensile de prestige n'est pas seulement fonctionnel : on y grave les initiales de son propriétaire ou quelque ornement. La question porte donc sur une cuillère qui remplit déjà parfaitement sa fonction, mais dont le travail n'est pas encore achevé, car les initiales ou l'ornement n'y ont pas encore été gravés : reçoit-elle l'impureté ?
La règle est que l'ustensile ne reçoit pas l'impureté avant l'achèvement du travail, c'est à dire avant que le travail de sa fabrication soit terminé. Cet ustensile de métal n'est nullement achevé, car il faut encore y ajouter les éléments décoratifs, mais du point de vue pratique il est fonctionnel à cent pour cent, et c'est la règle habituelle pour un ustensile : qu'il soit apte à son usage. Seulement, l'acheteur de cet ustensile coûteux demande qu'on y ajoute les ornements. Reçoit-il l'impureté dès maintenant ? Rabban Gamliel dit que oui, et les Sages disent que non. C'est un "goulem" - un produit dont le travail n'a pas été achevé par la gravure et l'ornementation.
"Tavla chene'hleka lichnayim" :
Il s'agit d'un plateau en terre cuite. Il est susceptible de contracter l'impureté parce qu'il possède un réceptacle : c'est un plateau muni d'un rebord tout autour, sur lequel on peut poser des objets qu'il retient. Si le plateau se casse en deux, tout le monde s'accorde à dire que la grande partie continue à contracter l'impureté, car la majorité subsiste et elle fonctionne toujours comme un plateau, même s'il s'agit d'un plateau cassé : trois rebords sur quatre suffisent pour qu'il soit utilisable, et il ne perd jamais son statut d'impureté. En revanche, la petite partie perd son statut, et si son propriétaire souhaite la conserver, il peut la redéfinir et recommencer à zéro.
La question est de savoir quelle est la loi lorsque le plateau se casse exactement en deux moitiés, de sorte que nous avons devant nous deux parties qui paraissent identiques. Tout le monde admet qu'une partie n'est impure que si elle représente plus de cinquante pour cent ; le doute porte sur le point suivant : est-il seulement possible que la cassure soit exactement moitié moitié ? Telle est la racine de la controverse : existe-t-il une réalité de moitié exacte, ou bien dans toute cassure l'une des parties est-elle nécessairement plus grande que l'autre, sans que l'oeil parvienne à le distinguer ?
Rabban Gamliel dit : il est impossible que ce soit exactement moitié moitié. Certes, nous n'avons pas la capacité de savoir laquelle des deux est la plus grande, mais l'écart existe réellement, et il faut donc considérer chacune des moitiés comme si elle représentait plus de la moitié, si bien que toutes deux contractent l'impureté. Les Sages, en revanche, disent : il est tout à fait possible que la cassure soit exactement moitié moitié, et telle qu'elle apparaît, c'est bien ainsi ; aucune des parties ne constitue une majorité, et par conséquent toutes deux sont pures.
Le texte de la Mishnah : leur controverse porte sur un tavla (du même sens que "table", c'est-à-dire le plateau) "chenéhleka lichnayim" - qui s'est cassé en deux moitiés. "oumodim 'hakhamim leRabban Gamliel betavla chenéhleka lichnayim, é'had gadol vé'é'had katan - hagadol tamé véhakatan tahor" - lorsqu'une partie est grande et une partie est petite, les Sages admettent que la grande partie contracte l'impureté, tandis que la petite est pure et ne contracte pas l'impureté, car elle représente moins de la moitié et n'est plus un plateau utilisable mais un plateau cassé.