Voici une nouvelle michna tirée des paroles de Hillel (chapitre 2 michna 8, et dans certaines versions michna 7). Le point fondamental de ses propos : dans le langage d'aujourd'hui, on a coutume de dire qu'on ne peut jamais être trop riche, trop mince ou trop bien habillé. C'est une erreur, dit Hillel. Dans les affaires du monde matériel, il est tout à fait possible que l'homme ait trop d'une bonne chose ; en revanche, dans les affaires spirituelles, plus on augmente, plus c'est louable.
"Hou haya omer" - l'abondance dans les affaires matérielles :
"Marbé bassar marbé rima" - il n'y a rien de répréhensible à manger, à boire et à se réjouir, mais celui qui le fait avec excès et engraisse son corps risque de penser qu'il témoigne ainsi de sa force et de sa robustesse, et il se trompe. De nombreux Richonim soulignent que l'obésité provoque toutes sortes de maladies et n'apporte aucune utilité dans ce monde. Tout ce qu'il a gagné, c'est davantage de chair pour les vers qui dévoreront son corps dans la tombe. Les commentateurs (le Bartenoura et d'autres) rapportent les paroles de nos Sages selon lesquelles le ver qui décompose le corps fait souffrir le mort comme une aiguille dans la chair d'un homme vivant. C'est pourquoi l'homme mangera selon ses besoins et avec mesure, et nous revenons ainsi à la voie droite que nous avons évoquée précédemment, selon l'approche du Rambam et du Bartenoura.
"Marbé nekhassim marbé daaga" - il n'y a rien de répréhensible à ce que l'homme ait ce dont il a besoin, et même être fortuné n'a rien de mauvais. Cependant, l'homme se leurre en pensant que lorsqu'il aura assez, il se sentira enfin sûr et protégé. Au contraire : dès qu'il a plus que nécessaire, aussitôt les gens disent "il en a beaucoup", et cherchent à le confisquer ou à le voler ; et il lui incombe la charge de réfléchir où investir, comment veiller à ne pas tout perdre, et comment faire face aux problèmes que ses biens lui causent à travers le monde. En fin de compte, la différence entre celui qui vaut dix millions et celui qui vaut cent millions ou un milliard ne réside que dans la quantité de soucis : où sont placés ses biens, qu'en faire, qui les prend, et comment gérer les planifications fiscales et autres choses semblables. Que l'homme ne se leurre pas en pensant que l'abondance de biens lui procurera la sécurité ; il n'en est rien, cela n'apporte que des ennuis.
"Marbé nachim marbé kechafim" - selon la Torah, l'homme a le droit d'épouser plus d'une femme (bien que les Achkénazes, et en pratique presque tout le monde aujourd'hui, ne permettent pas plus d'une femme), et il n'y a rien de répréhensible à prendre une femme. Mais l'abondance de femmes n'améliore pas la vie, et que l'homme ne se vante pas d'avoir deux ou trois femmes. "Marbé kechafim" - l'une des 613 mitsvot est l'interdiction de laisser vivre une sorcière, et en réalité la loi est identique pour le sorcier et pour la sorcière. La Torah a employé le féminin parce que les femmes y sont plus enclines que les hommes. La raison en est peut-être que les femmes, et certainement autrefois à l'époque de la michna, étaient une sorte de majorité opprimée qui n'avait pas de pouvoir propre comme les hommes ; et lorsqu'elles cherchaient à obtenir ce qu'elles voulaient, à contrarier leur rivale, la seconde épouse du mari, ou à augmenter le temps passé avec leur mari, elles recouraient à des activités mystiques et à la sorcellerie. Il en ressort que celui qui multiplie les femmes introduit dans sa maison toute cette activité interdite, et l'abondance de femmes n'est en aucune manière une meilleure vie.
"Marbé chefahot marbé zima" - la chifha est une servante, et en réalité une servante cananéenne qui est comme une esclave pour son maître. À l'époque de nos Sages, beaucoup possédaient des esclaves comme aide à la maison et pour tous les travaux, et c'était chose courante. L'attitude de la Torah envers l'esclavage est un sujet de discussion à part entière : d'un commun accord, elle ne le regarde pas d'un bon œil, mais elle ne l'interdit pas non plus. Entretenir une armée de servantes était une sorte de symbole de statut et un moyen d'alléger la vie de toutes ses femmes, et l'on pourrait penser que la situation s'en trouve améliorée ; mais en réalité elle empire, car cela multiplie la débauche, l'immoralité et le manque de pudeur. Les jeunes filles n'ont pas d'occupation, et dès lors se produisent dans sa maison des espiègleries. Il en ressort que même si l'idée d'entretenir toute une équipe pour la gestion de la maison paraît séduisante, elle s'accompagne d'autres problèmes. Il y a ici aussi un sens secondaire, un autre angle des choses : l'homme lui-même risque de s'y laisser entraîner, et l'abondance de servantes résidant dans sa maison risque d'engendrer des problèmes le concernant lui aussi.
"Marbé avadim marbé gazel" - plus l'homme multiplie les esclaves et les serviteurs, plus le vol augmente. Nos Sages disent que Canaan, l'ancêtre des esclaves, ordonna à ses fils d'aimer la débauche et le vol, l'immoralité et le larcin, à la manière des gangs et de la mafia de notre époque. Ici aussi, l'idée d'entretenir un immense domaine avec des mains laborieuses pour tous les travaux peut paraître excellente, mais elle a des conséquences secondaires négatives : pour le quartier, pour le bien-être de la maison, et même pour l'homme lui-même, qui risque de se laisser entraîner vers la malhonnêteté, en particulier la malhonnêteté financière. À nouveau, ce qui paraît excellent engendre en réalité des problèmes d'un autre genre, et il est effectivement possible que l'homme ait trop d'une bonne chose.
L'approche du Bartenoura - une progression graduelle :
Le Bartenoura explique l'ordre de la michna comme une progression graduelle, semblable à ce qu'on appelle aujourd'hui l'inflation du train de vie : l'homme s'habitue à être glouton, à manger et à boire avec excès, il goûte à ce qu'on appelle la belle vie, et dès lors il doit la financer, et de "marbé bassar" il passe à "marbé nekhassim". Une fois enrichi, la Halakha ne permet d'épouser plus d'une femme qu'à celui qui en a les moyens ; à l'époque de la michna, les femmes n'avaient pas coutume de travailler mais dépendaient de leur mari, et l'homme riche attire les femmes, et il peut ainsi se targuer de la multitude de ses épouses, comme on le voit encore aujourd'hui dans les sociétés primitives. Les femmes ne veulent pas des travaux de la grande maison et réclament de l'aide, et l'on introduit des servantes pour qu'elles vivent une vie facile, et celles-ci apportent avec elles d'autres problèmes, tout comme les esclaves. Une chose en entraîne une autre, et une fois l'homme aspiré dans la voie de la dépendance matérielle, la situation ne fait que se dégrader : il passe ses journées à gérer ses problèmes matériels, et avant même de s'en rendre compte, il a consumé une vie entière à s'occuper de son corps et non de son âme.
L'abondance dans les affaires spirituelles :
"Marbé Tora marbé hayim" - plus l'homme investit de temps dans sa Torah et son étude, plus il multiplie la vie. Les commentateurs expliquent les deux aspects de la chose : une longue vie même en ce monde, selon les mots du verset "car ils sont ta vie et la longueur de tes jours", ainsi que la vie dans le monde à venir. La Torah est une bonne chose, et quiconque la multiplie ne fait qu'ajouter.
"Marbé yechiva marbé hokhma" - il s'agit du sage qui siège avec des élèves devant lui ("yechiva" désigne le grand nombre de ceux qui étudient devant lui). Plus ses élèves sont nombreux, plus sa récompense grandit : ils posent davantage de questions, et de ce fait les choses lui apparaissent avec plus de clarté. Ils s'instruisent de lui parce qu'il les enseigne, et lui s'instruit d'eux, car ils posent des questions merveilleuses, l'affinent et lui éclairent les choses sous divers angles, et tous en tirent profit. C'est pourquoi quiconque multiplie les élèves est louable.
"Marbé etsa marbé tevouna" - plus l'homme multiplie les conseils qu'il sollicite et interroge les autres sur les enseignements qu'ils ont tirés de la vie, plus grandit sa compréhension. C'est une voie de sottise que de n'apprendre que de ses propres erreurs, alors qu'on peut aussi apprendre des erreurs d'autrui. C'est pourquoi que l'homme n'hésite pas à demander conseil à beaucoup, et il méritera ainsi de comprendre les voies de la réussite dans la vie et d'acquérir une compréhension toujours plus large du monde qui l'entoure.
"Marbé tsedaka marbé chalom" - plus l'homme multiplie les dons de tsedaka, plus grandissent sa paix et sa quiétude dans son monde et dans sa vie. Au niveau élémentaire, les gens l'aiment davantage, le respectent, et lui causent moins de tracas. Mais au-delà : la société a de nombreux maux, et lorsque des personnes sont dans le besoin, cela pèse sur tout le système, remplit le cœur de tristesse et de désespoir, et pousse les gens à commettre des actes qu'ils ne commettraient pas autrement. Garantir l'existence de la tsedaka crée un filet de sécurité qui protège les nécessiteux (et de nos jours il existe parfois un filet de sécurité gouvernemental). Beaucoup de crimes sont commis par désespoir ; et lorsqu'il existe dans la communauté un système de tsedaka bien établi qui ne laisse personne dans le désespoir, la paix et la prospérité se multiplient. Il en ressort que la chose est bonne pour la communauté et bonne aussi pour le donateur lui-même.
"Kana chem tov kana leatsmo" :
Ce sujet est quelque peu différent. Les acquisitions que l'homme acquiert dans le monde matériel ne sont à lui que de manière temporaire. Il y a un midrach qui souligne que tous les mots désignant l'argent, comme "zouz", ont pour sens le mouvement et le départ, pour t'enseigner que ce qui vient facilement s'en va facilement. Il en va ainsi en toute chose : le sort des gens monte et descend sans cesse, il y a des riches et il y a des pauvres. Ce que l'homme possède aujourd'hui, il risque de le perdre demain : la chose peut se briser ou être volée, et lui-même peut tomber dans des jours difficiles. Il en ressort que ce qui lui appartient n'est pas nécessairement vraiment à lui. Il n'en va pas de même pour la réputation, pour le bon nom, pour la manière dont les gens le perçoivent et pour son intégrité. Ceux-là, il les a acquis pour lui-même, et ils sont à lui pour toujours et nul ne peut les lui prendre. Il restera toujours quelqu'un d'un excellent caractère, un homme respecté et digne de respect. Et même s'il est contraint de prendre ses affaires et de fuir, en arrivant dans son nouveau lieu son bon nom le suivra, à la différence des biens qu'il a été forcé de laisser derrière lui.
Et enfin : "Kana lo divré Tora, kana lo hayé haolam haba" - celui qui a acquis les paroles de la Torah et a intériorisé la Torah en lui, s'est acquis la vie pour le monde à venir. On connaît la fameuse histoire de cet homme qui vint trouver le Rabbi de Kotzk et dit : "Rabbi, j'ai étudié le Chass dix fois". Le Rabbi lui répondit : "Je me réjouis que tu sois passé à travers le Chass, mais quelle part du Chass est passée à travers toi ?". Voilà l'idée qui est devant nous : le Chass et la Torah sont destinés à influencer l'homme, à le construire, lui, son âme et sa personnalité. Une fois qu'il les a acquis et qu'ils sont à lui pour toujours, ils sont son billet d'entrée pour le monde à venir, et nul ne peut les lui prendre. Il aura une excellente part dans le monde à venir grâce à la Torah qu'il s'est acquise, dont il est le propriétaire et qu'il a gagnée par ses propres actes.