Nous arrivons à la michna de Chamaï, chapitre 1, michna 15. Chamaï était le collègue de Hillel et av beit din (chef du tribunal), et la Guemara témoigne à son sujet qu'il était kapdane, un homme rigide et pointilleux. Beaucoup ont tendance à ne pas apprécier ce genre de personnalité, et ressentent même parfois une certaine distance envers Chamaï en tant qu'homme. Il semble bien que ce soit une erreur, et pas seulement parce qu'il fut l'un des plus grands par son niveau moral et sa grandeur dans la Torah. Certes, Chamaï était rigoureux et ne tolérait pas les bêtises ; mais la michna qui se présente à nous enseigne que ce qu'il prône est plus sérieux encore, et merveilleux, et témoigne d'un homme profond, bon et attentionné. Le fait qu'il fût rigoureux et pointilleux n'enseigne nullement, à Dieu ne plaise, qu'il n'était pas chaleureux, bon et attentionné.
Contexte : Chamaï et son beit midrach :
Chamaï accéda à la direction du peuple d'Israël à l'époque de Hillel, ou un peu avant, et remplaça dans sa fonction un homme du nom de Menahem. Nous ne savons pas grand-chose sur Menahem, le av beit din précédent, si ce n'est qu'il quitta sa charge pour servir le roi (Hérode, ou son père Antipater, qui techniquement n'était pas roi mais gouverneur). Menahem parti, Chamaï prit sa place.
Chamaï avait une yechiva, et c'était un homme de l'élite, comme cela ressort clairement des Avot deRabbi Nathan. Il n'acceptait dans sa yechiva que les meilleurs des meilleurs : des élèves triés sur le volet, brillants et ordonnés, et même assez aisés pour se permettre d'étudier toute la journée sans souci de subsistance. La Guemara établit que les élèves de la maison de Chamaï étaient "mehadedei tefei" - plus aiguisés et plus sages, une élite indéniable. Et malgré cela, la halakha fut tranchée selon la tradition de la maison de Hillel, la yechiva concurrente.
Selon toute vraisemblance, Chamaï dirigeait déjà son beit midrach à Jérusalem lorsque Hillel arriva dans la ville et fonda son propre beit midrach. Hillel était bien plus populaire et accueillait tout le monde, c'est pourquoi le nombre de ses élèves dépassait de loin celui des élèves de Chamaï. Pour cette même raison, la halakha est en général tranchée selon la maison de Hillel : ils étaient la majorité, et la règle est "aharei rabim lehatot" - la majorité l'emporte lors de la réunion du Sanhédrin.
Or, à l'époque de Hillel et Chamaï, le Sanhédrin avait du mal à se réunir. Lorsque Hérode accéda au trône en l'an 37 avant l'ère commune, son premier acte fut l'exécution de quarante-six membres du Sanhédrin. Il retira totalement leur pouvoir aux sages et fit du fait même de fonctionner comme Sanhédrin un danger. C'est pourquoi les occasions où il était possible de se réunir, de débattre, de voter et de trancher étaient rares. Hillel et Chamaï eux-mêmes ne divergèrent que sur trois points seulement, mais leurs élèves, qui selon les termes de la Guemara n'avaient pas suffisamment servi leurs maîtres et n'avaient pas reçu de première main le savoir pratique de leur méthode de décision, multiplièrent les désaccords et les divergences, au point que la Torah faillit devenir comme deux Torot.
La halakha suit donc la maison de Hillel parce qu'ils étaient nombreux, mais pas toujours. La célèbre Guemara dans Chabbat raconte que les élèves de Hillel et de Chamaï se réunirent dans une chambre haute, et là les partisans de Chamaï étaient la majorité : ce jour-là ils décrétèrent dix-huit décrets, et la halakha dans ces cas suit la maison de Chamaï. De plus, il arrivait que Hillel lui-même dût s'asseoir aux pieds de Chamaï, par respect pour Chamaï qui était le plus grand des deux sages.
Parmi les élèves de Chamaï, nous n'en connaissons que peu, quatre en fait :
Rabbi Tsadok ben Yohanan.
Baba ben Bouta.
Dostaï, homme de Kfar Yavné.
Yoézer, homme de la Bira.
Aussi grands qu'ils fussent, et bien qu'ils fussent connus pour leur piété exceptionnelle, ils ne jouent pas de rôle particulièrement important dans la chaîne de la tradition.
Les trois choses que dit Chamaï :
"Assé toratekha keva" - fais de ta Torah quelque chose de fixe.
"Emor méat vaassé harbé" (dis peu et fais beaucoup).
"Vehevei mekabel et kol haadam besever panim yafot" - accueille tout homme avec un visage joyeux et souriant.
"assé toratekha kéva" :
Selon le Gaon de Vilna, certains avaient ici une version élargie : non seulement la Torah doit être fixe, mais aussi "oumlakhtekha aray" - le travail doit être une chose occasionnelle, à l'opposé de la fixité. Pour expliquer ces propos, nous trouvons deux approches :
L'approche maximaliste (le Bartenoura) : l'homme doit consacrer son temps, en quantité et en qualité, à l'étude de la Torah, et repousser le gagne-pain et les choses semblables sur le côté. Lorsqu'il sera fatigué de l'étude, il travaillera ; mais toute la vie tourne autour de l'étude autant que possible.
L'approche halakhique (le Mahzor Vitry) : la fixité de la Torah signifie que l'homme consacre chaque jour des moments précis et sanctifiés de sa journée à l'étude de la Torah.
Certains tempèrent quelque peu la première approche : même celui dont la plupart des heures d'éveil sont consacrées au travail peut encore accomplir dans sa vie l'idée de la Torah comme chose fixe, non pas du point de vue de la quantité mais de celui de la qualité. La Torah est le centre de sa vie et son point focal, la force centripète qui le ramène toujours vers elle. Même s'il est contraint de travailler la plupart des heures de la journée, le cœur et l'esprit sont tournés vers l'étude de la Torah, attirés vers elle, investis en elle et aspirant à elle.
La célèbre guémara du traité Chabbat page 31 énumère les questions que l'on pose à l'homme lorsqu'il vient dans le monde de la vérité, et l'une d'elles est : "kavata itim laTorah ?" - as-tu fixé des moments réguliers pour l'étude. Voici l'idée : l'étude est une partie fixe de la routine, et en raison de son importance elle est intouchable. Elle n'est pas repoussée sur le côté, elle est en tête des priorités, et par conséquent tout l'emploi du temps se construit autour d'elle. Comme le disait le Rav Stefansky à propos de son cours de Daf Yomi : il ne s'agit pas du "Daf" mais du "Yomi" - non pas tant du contenu de la page, mais du dévouement constant du temps, jour après jour, à l'étude et à la croissance dans la Torah.
Cette notion de fixité à un moment précis et défini n'est pas la position maximaliste, et c'est donc une chose que chaque homme peut et doit faire. Et c'est ainsi qu'il a effectivement été tranché dans la pratique dans le Michna Beroura (chapitre 155, alinéa 4) : "tsarikh adam léyahed lo et kavoua békhol yom" - l'homme doit consacrer un temps fixe et précis chaque jour à l'étude de la Torah, "chélo yssirénou béchoum paam" - on ne le manque jamais, et tout s'organise autour de lui. "Im éra lo ones chélo yakhol léhachlim hakvious chélo bayom" - si pour une raison quelconque il n'a pas pu accomplir son obligation fixe ce jour-là, "yahalé kémo hov" - qu'il considère cela comme une dette qu'il doit rembourser, car il a pris sur lui une obligation fixe, et c'est pourquoi "yèch léhachlim balayla".
Ce n'est donc pas une étude quand cela nous arrange, quand un moment libre se présente, mais tout le contraire. La première approche a établi que l'étude est toujours le point focal et tout le reste est secondaire ; la seconde approche dit que même pour celui qui a d'autres occupations dans sa vie, l'étude en est une partie centrale, et il lui consacre un temps précis dans sa journée. Et dans les faits, puisqu'il est dit "véhaguita bo yomam valayla", techniquement il convient que l'homme fixe un temps dans son emploi du temps à la fois le matin et le soir, afin d'accomplir cette notion de fixité. Et encore une fois, la quantité n'est pas déterminante : la fixité peut être l'étude d'une seule halakha dans le Kitsour Choulhan Aroukh après Maariv, l'écoute de la halakha quotidienne du Rav, ou l'étude d'une michna dans les Pirké Avot. L'essentiel est que la chose soit fixe - fixe dans l'orientation mentale, et par conséquent aussi dans l'emploi du temps et dans la vie qui tourne autour d'elle comme leur centre.
"emor méat vaassé harbé" :
L'exemple de cette idée est bien sûr Avraham Avinou dans le récit célèbre de l'accueil des trois hôtes, les anges. Il dit "ekha fat léhem" - seulement une petite tranche de pain, et aussitôt il s'avère qu'il a besoin de miches énormes ; et en pratique il n'apporte pas de pain du tout, mais de la langue à la moutarde et des choses semblables. Il a dit peu et fait beaucoup.
Le motif de cela, dans les termes de la psychologie sociale, est que tout homme qui se tient sous le regard du public se concentre sur deux choses : se présenter et convaincre son entourage qu'il est bon et qu'il est capable. Chaque fois que les gens jettent un coup d'œil - ou qu'il lui semble qu'ils jettent un coup d'œil - et voient qu'il n'est pas aussi bon ou capable qu'il voulait qu'ils le pensent, il a honte et il est embarrassé. C'est pourquoi l'homme investit tant dans les apparences sociales. Chammaï dit ici qu'il faut cesser de se concentrer sur le fait de paraître bon et se concentrer simplement sur le fait d'être bon. "emor méat vaassé harbé" signifie : cesse de parler de ce que tu vas faire et comment, et d'annoncer aux gens ce que tu fais, et termine simplement le travail. Harry Truman a dit la célèbre phrase : "il est étonnant de voir tout ce que l'on peut accomplir si l'on ne se soucie pas de savoir qui reçoit le mérite". Voici l'idée : cesser de parler et de convaincre les autres que tu fais la bonne chose, et simplement continuer à aider les gens et à faire la bonne chose.
"véhévé mékabel et kol haadam bésséver panim yafot" :
Le Bartenoura l'explique de manière relativement restreinte, et l'applique en particulier au moment où l'homme accueille un hôte dans sa maison. Qu'il s'agisse d'un hôte ayant besoin de nourriture et d'un lit ou de celui qui demande de l'argent, quel que soit ce qu'on lui donne, si le don se fait avec un visage triste, en colère ou aigri, tout le don est annulé face aux sentiments négatifs transmis par le visage renfrogné. C'est pourquoi il faut donner à chacun avec un visage souriant, et alors celui qui reçoit l'hospitalité, le bienfait ou la charité se sent à l'aise avec la chose, et elle se fait comme il convient et pour le bien de tous.
Le Tiféret Israël l'explique de manière plus large : il ne s'agit pas précisément d'hôtes dans la maison, mais de tout homme. Même lors d'une rencontre fortuite dans la rue, il faut accueillir autrui avec un visage avenant et être agréable dans le contact avec chacun. Peu importe que l'homme soit riche ou pauvre, c'est-à-dire lequel des deux côtés est celui qui donne et lequel celui qui reçoit, et même s'il est dans le besoin et constitue une charge pour nos ressources : il faut esquisser un sourire et l'accueillir comme nous voudrions qu'on nous accueille. Et de même, peu importe qu'il soit juif ou non juif ; tout être humain est un être humain, et il faut accueillir tout homme avec un visage souriant. Cela est bon pour celui qui reçoit, bon pour celui qui donne, et ne coûte rien.
Le portrait de Chammaï qui se dégage de la Michna :
En considérant les trois enseignements ensemble, dans une vue d'ensemble, on comprend vers quelle figure Chammaï appelle. Il est certes exigeant, mais tel est son appel : le centre de ma vie est l'étude de la Torah, aussi n'ai-je pas de temps à perdre ; je ne gaspille pas mon temps en paroles, mais j'appelle à l'action - une action abondante pour le monde, pour les créatures, pour ceux qui ont besoin de nous, et avec une pleine disponibilité. Il n'y a pas de temps pour parler, mais il y a tout le temps du monde pour agir et aider les autres. Et non seulement cela, mais faire cela avec un visage souriant et joyeux - non seulement l'action elle-même, mais une action accomplie d'une manière agréable également pour celui qui la reçoit. Ce n'est pas seulement le portrait d'un homme bon, mais celui d'un homme aimé : un homme très sérieux, doté d'un sérieux tourné vers un but, mais non pas un vieillard dur et renfrogné, à Dieu ne plaise.
Les trois enseignements face au verset de Jérémie :
Le Bartenoura explique que les trois enseignements correspondent au verset de Jérémie (chapitre 9, verset 22) : "Ainsi parle Hachem : que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse, que le vaillant ne se glorifie pas de sa vaillance, que le riche ne se glorifie pas de sa richesse" - le sage ne s'enorgueillira pas et ne se vantera pas de sa sagesse, le vaillant de sa vaillance et le riche de sa richesse. Les trois paroles de Chammaï s'adressent donc à ces trois types, pour leur faire savoir que même s'il leur semble avoir réussi dans leur domaine et dans leur champ d'expertise, ils ne doivent pas croire qu'ils ont atteint le but :
Au sage : l'homme instruit et savant est encore ici pour apprendre, et il ne doit pas penser avoir achevé son ouvrage. Au contraire, il doit fixer des moments et consacrer des temps - et selon le Bartenoura, même étudier jour et nuit - de son temps et de la qualité de son temps à l'étude de la Torah. La chose ne s'achève jamais.
Au riche : celui qui possède des moyens risque de rester bloqué dans une situation où il se soucie davantage de paraître bon que de faire le bien. S'il a une richesse à transmettre, il a de quoi donner - et il doit donner. Qu'il cesse de parler et commence à agir ; celui qui a été béni par l'argent ne se glorifiera pas de sa richesse mais l'emploiera à une fin bonne, il diffusera cette richesse et accomplira de bonnes actions pour autrui.
Au vaillant : comme on le sait d'une autre michna dans les Pirké Avot, "Qui est vaillant ? Celui qui domine son penchant" - celui qui se maîtrise et maîtrise ses pulsions. Et il semble que rien ne mette autant à l'épreuve le bon caractère de l'homme, ne le frustre et n'appuie sur ses boutons, que les gens agaçants. Les êtres humains peuvent frustrer, mépriser, importuner et faire perdre du temps, et il est naturel de s'énerver, de se mettre en colère et de perdre patience. Mais celui qui se considère comme vaillant apprendra à être vaillant dans la maîtrise : même avec les agaçants, les importuns, les exigeants et ceux qui font perdre du temps, il reçoit chaque personne avec un bon visage et un sourire, disponible pour eux et patient à leur égard. Et alors, si agaçants soient-ils, il ne les laisse pas l'influencer ; et même s'ils l'influencent, il ne le montre pas - il se maîtrise, il est vaillant, et garde le sourire sur son visage.
En résumé : dans cette michna nous avons appris les trois paroles de Chammaï - "fais de ta Torah une chose fixe", "dis peu et fais beaucoup" et "reçois chaque personne avec un bon visage". Nous nous sommes arrêtés sur les deux approches concernant la fixité de la Torah, l'approche maximaliste du Bartenoura et celle de la fixation de moments tranchée dans la Michna Beroura ; sur l'appel à préférer l'action à la parole, à la manière d'Avraham Avinou ; et sur l'obligation de recevoir chaque personne avec un visage rayonnant, que ce soit chez soi ou dans la rue, riche ou pauvre, juif ou non juif. Et enfin nous avons vu comment les trois enseignements correspondent au sage, au riche et au vaillant du verset de Jérémie - et il en ressort le véritable portrait de Chammaï : un homme sérieux et exigeant, mais bon, attentionné et aimant les créatures.