Avoda Zara, chapitre 4, michna 7. C'est la dernière michna traitant de l'idolâtrie et de l'interdiction d'en tirer profit, et à partir d'ici nous passerons au sujet du yayin nessekh, le vin des idolâtres. La michna clôt le thème sur un point nettement philosophique, chose très rare dans la Michna, et nous en éclaircirons la raison.
Texte de la michna : "chaalou èt hazkénim beRomi" - des philosophes à Rome interrogèrent les sages d'Israël, les talmidé 'hakhamim qui se trouvaient là.
Le Rambam précise d'emblée qu'il ne s'agit pas de philosophes de l'école aristotélicienne. Aristote précéda cette époque de bien longtemps, et les tenants de sa doctrine, les philosophes grecs et leurs héritiers romains, ne croyaient déjà plus vraiment à l'idolâtrie. Mais il existait de nombreuses écoles, comme les stoïciens, qui croyaient encore à tout le panthéon des divinités, et c'est d'elles que provenaient les questionneurs.
La question des philosophes :
"im ein retsono ba'avoda zara, mipné ma eino mevatla ?" - si le Saint béni soit-Il est tout-puissant et qu'Il ne veut pas de l'idolâtrie, pourquoi ne l'écarte-t-Il pas Lui-même du monde ?
La réponse des sages :
"ilou ledavar chéein tsorekh laolam bo hayou ovdin - haya mevatlo ; haré hén ovdin la'hama velalevana velakokhavim velamazalot - yeabéd olamo mipné hachotim ?" - si les idolâtres adoraient des choses dont le monde n'a pas besoin, le Saint béni soit-Il les supprimerait. Mais ils adorent le soleil, la lune, les étoiles et les constellations, et tous ceux-là furent créés dans un but et pour l'utilité de l'humanité. C'est pourquoi le Saint béni soit-Il dit, sous forme de question rhétorique : vais-Je donc détruire Mon monde à cause de ces insensés ?
Il convient de noter que le Maharal, dans son ouvrage 'Dérekh 'Hayim' sur Pirké Avot (chapitre 3, michna 15), comprend dans cette dernière partie un point distinct : le Saint béni soit-Il ne détruit pas les idolâtres à cause de leur sottise. La raison en est que si le Saint béni soit-Il frappait de la foudre non pas les idoles mais leurs adorateurs, l'humanité perdrait la faculté de choisir. Lorsqu'il existe un châtiment clair et immédiat, l'homme ne choisit plus vraiment, car il n'a pas d'autre possibilité. Le but de la création de l'homme est qu'il puisse prendre des décisions ayant du sens, c'est pourquoi le Saint béni soit-Il laisse la possibilité ouverte.
La seconde objection des philosophes :
"im kén, yeabéd davar chéein tsorekh laolam bo veyania'h davar chétsorekh haolam bo !" - si telle est bien la raison, pourquoi le D.ieu d'Israël ne détruit-Il pas au moins ces choses dont le monde n'a pas besoin ? Un arbre d' achéra, par exemple : le monde subsiste très bien sans lui. Si le Saint béni soit-Il ne veut pas des arbres d'achéra, qu'Il les frappe de la foudre, ainsi que les statues et les figurines qu'on adore, et qu'Il laisse en place le soleil et la lune.
La réponse des sages :
"af anou ma'hazikin yedé ovdéhén chel élou, chéomrim : téd'ou chéhén elohot, chéharé hén lo batlou" - c'est là le pire des scénarios. Cette destruction sélective renforcerait les adorateurs et leur fournirait un argument pour justifier leur adoration du soleil et de la lune : voyez, la foudre a frappé les achéra et les statues alors que le soleil et la lune n'ont pas été supprimés, c'est donc qu'ils sont invulnérables et qu'ils possèdent une force et une puissance qui leur sont propres.
C'est pourquoi le Saint béni soit-Il laisse tout tel quel. Il permet aux hommes de se tromper, et laisse entre leurs mains le choix de reconnaître la vérité et de l'identifier au Saint béni soit-Il, ou non.
Pourquoi le sujet se conclut-il précisément par une discussion philosophique :
Comme nous l'avons dit, c'est la conclusion du thème de l'idolâtrie dans la Michna, et la Michna fait ici une chose tout à fait exceptionnelle en abordant la philosophie. La raison en est la suivante : c'est une question si naturelle qu'il n'est personne qu'elle ne préoccupe.
Même si, au vingt et unième siècle, l'idolâtrie ne nous préoccupe plus autant, car elle n'est pas réellement présente dans nos vies, la question fondamentale demeure : pourquoi le Saint béni soit-Il laisse-t-Il le mal subsister ? Où était le Saint béni soit-Il durant la Choah ? C'est une question légitime qui nous accompagne, et il est impossible de ne pas en chercher la réponse.
L'explication du Maharal convient à cette question sous toutes ses formes : si l'homme n'avait pas le choix de commettre le mal et l'injustice, parce qu'il serait aussitôt frappé par le Ciel, il n'existerait aucun libre arbitre, et l'homme n'aurait pas le pouvoir de mériter son lien avec le Saint béni soit-Il. C'est pourquoi cela correspond à la volonté de Hachem de donner aux hommes le libre arbitre, afin qu'ils prennent les décisions qui leur incombent, jouissent de la récompense et assument les conséquences de leur refus de la vérité.
En résumé : dans cette Michna, on demanda aux sages d'Israël à Rome pourquoi le Saint béni soit-Il n'abolit pas l'idolâtrie. Leur réponse fut double : les objets de culte principaux (le soleil, la lune, les étoiles et les constellations) sont nécessaires à l'existence du monde, et le Saint béni soit-Il ne détruit pas Son monde à cause des insensés ; quant à une abolition sélective des objets de culte dont on n'a pas besoin, elle renforcerait les mains des idolâtres et fournirait une preuve illusoire de la divinité de ceux qui subsistent. Le Maharal ajoute un principe central : le Saint béni soit-Il ne détruit pas les idolâtres eux-mêmes, afin de ne pas priver l'homme du libre arbitre qui est la finalité de sa création, principe qui répond aussi à la question de l'existence du mal dans le monde, à chaque génération.
Dans la partie suivante, nous passerons à un nouveau sujet : le yayin nessekh, le vin des idolâtres.