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Chapitre 2 - Le choix d'Esther et le salut du roi - 1re partie

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Introduction : Esther emmenée contre son gré

Nous poursuivons avec le deuxième chapitre de la Meguila, où se trouve au centre une idée que le Malbim s'attache à démontrer tout au long de ce passage : l'enlèvement d'Esther vers la maison du roi s'est fait entièrement contre son gré, en opposition totale avec sa volonté. Elle eut trois occasions où elle aurait pu se laisser tenter, et à chacune d'elles, elle persista dans son refus. La première : le luxe et le confort. Un hôtel huit étoiles, des cosmétiques, des soins de beauté, un spa et tout ce qu'on peut imaginer - a priori, une telle perspective aurait pu la séduire, mais le texte vient nous apprendre que cela aussi allait à l'encontre de sa volonté. La deuxième : le statut social. Entrer dans le palais royal, devenir l'épouse du roi qui règne sur cent vingt-sept provinces - c'est une renommée, c'est un honneur immense - et pourtant, cela aussi s'est fait contre son gré. C'est à partir de là que le texte commence à relater le moment où elle est arrachée de chez elle.

La première chose qu'il convient de remarquer est que Mordékhaï l'a cachée pendant une longue période, bien que cela représentât un péril de mort. En effet, dès lors que le roi l'ordonne, et que la parole du roi et son édit imposent de rassembler toute jeune fille, elle aurait dû y aller, et quiconque avait une fille d'une grande beauté était tenu de la présenter. Or, quiconque désobéissait à l'ordre royal était passible de mort. Mordékhaï ne fait pas de calculs : il la garde chez lui et refuse de la livrer de son plein gré.

Huit éléments qui aggravent le danger encouru par Mordékhaï

Le Malbim énumère ici huit éléments qui, ensemble, aggravent la sévérité de l'acte de Mordékhaï aux yeux du pouvoir royal, et nous allons les examiner un à un.

אִישׁ יְהוּדִי הָיָה בְּשׁוּשַׁן הַבִּירָה וּשְׁמוֹ מָרְדֳּכַי בֶּן יָאִיר בֶּן שִׁמְעִי בֶּן קִישׁ אִישׁ יְמִינִי׃ - Il y avait à Chouchan la capitale un homme juif dont le nom était Mordékhaï, fils de Yaïr, fils de Chim'i, fils de Kich, homme de Binyamin.

1. « À Chouchan la capitale » (בְּשׁוּשַׁן הַבִּירָה). Si Mordékhaï avait habité dans une autre province, le danger n'aurait pas été si grand. Il aurait pu prétendre : Mon seigneur le roi, je n'ai pas entendu, je n'étais pas au courant, je ne savais pas que le roi cherchait une femme, je ne l'ai appris qu'aujourd'hui. Mais le verset précise : « Il y avait à Chouchan la capitale un homme juif » - tu résides dans la capitale même, tu es au fait de tout ce qui s'y passe, c'était le sujet de toutes les conversations. Une telle excuse était donc irrecevable.

2. « Il y avait » (הָיָה). S'il avait été nouvellement arrivé à Chouchan, il aurait pu plaider : Mon seigneur le roi, je n'ai de liens avec personne ici, je ne connais personne, je cherche encore à louer un logement, cela ne fait que deux mois que je suis là et je m'acclimate à peine. Cela aurait constitué une sorte de justification. Or, l'Écriture emploie le terme « Il y avait à Chouchan la capitale » - il y résidait depuis des années, parfaitement intégré, connaissant tout le monde, et chaque nouvelle parvenait à ses oreilles. Dès lors, s'abstenir malgré tout de l'envoyer rendait sa faute deux fois plus grave : tu es établi ici depuis longtemps, tu sais combien le décret est formel et absolu, et tu ne l'observes pas.

3. « Dont le nom était Mordékhaï » (וּשְׁמוֹ מָרְדֳּכַי). S'il avait été un individu méprisable et sans envergure, il aurait pu dire, à la manière de David s'adressant à Chaoul : « Qui suis-je pour devenir le gendre du roi ? » Certes, j'ai entendu que le roi cherchait une épouse, mais un homme comme moi ? La fille d'un homme de ma condition deviendrait la femme d'un roi ? Je me suis disqualifié d'avance. À cela, on lui réplique : Non, mon cher, « dont le nom était Mordékhaï » - tu es un personnage éminent, et non seulement éminent mais illustre, dont le nom est universellement réputé. En outre, tu jouis d'une lignée prestigieuse : « fils de Yaïr, fils de Chim'i, fils de Kich » - et nos Sages enseignent que son ascendance remontait jusqu'au roi Chaoul. Un tel homme est pleinement digne de s'allier au roi, et l'échappatoire consistant à dire « je ne m'estimais pas digne » ne tient plus du tout.

אֲשֶׁר הָגְלָה מִירוּשָׁלַיִם עִם הַגֹּלָה אֲשֶׁר הָגְלְתָה עִם יְכָנְיָה מֶלֶךְ יְהוּדָה אֲשֶׁר הֶגְלָה נְבוּכַדְנֶצַּר מֶלֶךְ בָּבֶל׃ - Qui avait été exilé de Jérusalem avec la communauté des captifs exilés avec Yékhonya, roi de Juda, qu'avait déportés Nabuchodonosor, roi de Babylone.

4. Mordékhaï faisait partie des exilés. Il est bien connu, relève le Malbim, que lorsqu'un citoyen du royaume pèche et qu'un étranger exilé d'ailleurs pèche également, on traite l'exilé avec une rigueur bien plus grande. C'est l'usage du monde : celui qui est venu de l'extérieur pour s'établir ici et qui enfreint la loi subit une peine bien plus sévère qu'un autochtone de longue date. Par conséquent, Mordékhaï n'avait aucune circonstance atténuante, sa faute étant doublement condamnable du fait même qu'il appartenait aux exilés. Il ne s'agit pas de dire qu'il venait d'arriver - il était là depuis longtemps -, mais le simple fait qu'il ne fût pas originaire du royaume alourdissait inexorablement son jugement.

5. Toutefois, cela aurait pu ouvrir la voie à une autre justification : Mon seigneur le roi, j'appartiens aux exilés - conviendrait-il de prendre une épouse pour le roi parmi des exilés ? Le roi prend pour femme une fille issue de la haute noblesse du pays, et non la fille de quelqu'un qui a été banni d'un autre royaume et rejeté ici ! Les exilés étaient méprisés aux yeux des nations, ainsi que nous le constatons à propos de Yossef, qui déplaça l'ensemble de la population égyptienne et acheta leurs terres. Et pourquoi tout cela ? Afin qu'on ne méprisât pas ses frères en leur lançant : vous êtes de nouveaux venus sans attaches ici. Ainsi, Mordékhaï aurait pu plaider : je ne suis pas d'un rang assez illustre pour que le roi daigne s'allier à moi. C'est à cela que l'Écriture répond : il ne s'agissait pas d'une banale captivité, mais « avec la communauté des captifs exilés avec Yékhonya, roi de Juda ». L'exil de Yékhonya fut celui où partirent les princes de Juda, les personnalités les plus éminentes et respectées, que Nabuchodonosor installa dans son palais comme conseillers royaux - à l'image de Daniel, qu'il éleva presque au rang de divinité. S'allier à des personnalités d'un tel prestige constituait un honneur pour le roi. Il ne s'agissait nullement d'un exil de vignerons et de laboureurs, mais d'une déportation de nobles et de princes de Juda. Dès lors, le reproche demeure entier à ton encontre, Mordékhaï : pourquoi n'as-tu pas présenté ta fille ?

וַיְהִי אֹמֵן אֶת הֲדַסָּה הִיא אֶסְתֵּר בַּת דֹּדוֹ כִּי אֵין לָהּ אָב וָאֵם וְהַנַּעֲרָה יְפַת תֹּאַר וְטוֹבַת מַרְאֶה וּבְמוֹת אָבִיהָ וְאִמָּהּ לְקָחָהּ מָרְדֳּכַי לוֹ לְבַת׃ - Il élevait Hadassa, c'est-à-dire Esther, fille de son oncle, car elle n'avait ni père ni mère ; la jeune fille était bien faite et de belle apparence, et à la mort de son père et de sa mère, Mordékhaï l'avait adoptée pour fille.

6. « Il élevait Hadassa ». Il était notoirement connu de tous que tu étais son tuteur ; tu ne pouvais donc pas te défiler en prétendant qu'elle n'était que ta cousine et que tu n'en avais pas la charge. De plus, Esther elle-même jouissait d'une grande renommée : grâce à ses vertus exceptionnelles, toute la communauté la connaissait sous le nom de Hadassa, dont les actes magnifiques exhalaient un parfum aussi suave que le myrte. C'est pourquoi le verset précise « c'est-à-dire Esther » - Esther est cette même Hadassa renommée pour ses nobles traits de caractère. Il s'agissait donc d'une personne très en vue. En outre, elle était la « fille de son oncle », ce qui faisait de lui son tuteur naturel, placé sous sa responsabilité directe. Mordékhaï s'exposait ainsi à un immense danger en la cachant : la responsabilité t'incombe pleinement, et chacun sait que c'est toi qui réponds d'elle.

7. « Car elle n'avait ni père ni mère ». N'ayant plus ni père ni mère, c'est le parent le plus proche qui devient tout naturellement son tuteur légal. Il était donc évident que l'on n'exigerait des comptes que de toi, et de personne d'autre.

8. « La jeune fille était bien faite et de belle apparence ». Quelle différence y a-t-il entre « bien faite » (yéfat to'ar) et « de belle apparence » (tovat mar'é) ? L'une de ces expressions désigne l'éclat du visage, l'autre l'harmonie du corps. Une femme peut être bien proportionnée sans avoir les traits fins - son visage est agréable mais sa stature ne l'est pas -, ou inversement, avoir une silhouette harmonieuse mais un visage ingrat. « Bien faite et de belle apparence » signifie qu'elle réunissait ces deux perfections. Cela ne faisait qu'aggraver la faute de Mordékhaï aux yeux du pouvoir : pouvait-on trouver une candidate plus appropriée pour le roi ? Que réclamait le souverain ? « Des jeunes filles vierges et de belle apparence ». Comment as-tu osé dissimuler une personne qui correspondait si parfaitement aux exigences royales sans la signaler ?

Mordékhaï aurait encore pu prétendre : la jeune fille est majeure, elle a entendu la proclamation et pouvait très bien s'y rendre d'elle-même, je pensais qu'elle le ferait. À cela, le verset réplique : « et à la mort de son père et de sa mère, Mordékhaï l'avait adoptée pour fille ». Si tu l'as prise comme ta propre fille, sortirait-elle de la maison sans ta permission ? Elle est considérée comme ton enfant. Il n'existait donc aucun prétexte ni aucune justification pour expliquer pourquoi Esther n'avait pas été présentée au roi.

Deux décrets : la parole du roi et sa loi

וַיְהִי בְּהִשָּׁמַע דְּבַר הַמֶּלֶךְ וְדָתוֹ וּבְהִקָּבֵץ נְעָרוֹת רַבּוֹת אֶל שׁוּשַׁן הַבִּירָה אֶל יַד הֵגָי וַתִּלָּקַח אֶסְתֵּר אֶל בֵּית הַמֶּלֶךְ אֶל יַד הֵגַי שֹׁמֵר הַנָּשִׁים׃ - Lorsque la parole du roi et sa loi eurent été divulguées, et que de nombreuses jeunes filles eurent été rassemblées à Chouchan la capitale sous la surveillance d'Hégaï, Esther fut emmenée dans la maison du roi, sous la garde d'Hégaï, gardien des femmes.

En sus de tout cela, « la parole du roi et sa loi » avaient déjà été promulguées, ce qui signifie que deux ordres successifs avaient émané du souverain. Dans un premier temps parut l'ordre : « Que l'on cherche pour le roi des jeunes filles » - une simple requête invitant à les amener de bon gré, ce qui correspond à « la parole du roi » (devar hamélekh). Par la suite fut édicté le second ordre : « Qu'on les rassemble » - de force et sous la contrainte, ce qui est qualifié de « loi » (dat). Le roi établit une loi formelle : pas d'échappatoire possible, j'ai ordonné et vous devez obtempérer. Dans une telle situation, quiconque refuse d'obéir à la loi royale est passible de la peine de mort.

Il s'avère donc qu'au début, Mordékhaï ne considéra nullement le gain potentiel : ta fille pourrait épouser le souverain ! Mais il n'y prêta aucune attention et s'y refusa totalement. Ensuite, la question ne porta plus sur un éventuel profit, mais sur un péril mortel encouru s'il refusait de l'amener ; pourtant, même face à ce danger de mort, il resta inflexible, prêt à donner sa vie pourvu qu'Esther ne fût point prise. Plus tard encore, « de nombreuses jeunes filles eurent été rassemblées » - une multitude de jeunes filles venues de l'extérieur affluèrent à Chouchan, et dès lors, la faute de celui qui résidait à Chouchan même et n'envoyait pas sa fille devenait sept fois plus grave : celles-ci venaient de contrées lointaines, et toi qui es sur place, tu n'amènes pas ta fille, d'autant plus qu'elle est d'une remarquable beauté !

Malgré tout cela, Mordékhaï ne céda à aucune de ces pressions, et le texte dit : « Esther fut emmenée » - en dépit de tous ces éléments qui auraient convaincu n'importe qui de la livrer, Mordékhaï refusa d'obtempérer. Ils vinrent tout simplement l'enlever de force, sans que Mordékhaï n'y consente jamais de son plein gré.

La jeune fille plut à ses yeux : quatre faveurs exceptionnelles

וַתִּיטַב הַנַּעֲרָה בְעֵינָיו וַתִּשָּׂא חֶסֶד לְפָנָיו וַיְבַהֵל אֶת תַּמְרוּקֶיהָ וְאֶת מָנוֹתֶהָ לָתֵת לָהּ וְאֵת שֶׁבַע הַנְּעָרוֹת הָרְאֻיוֹת לָתֶת לָהּ מִבֵּית הַמֶּלֶךְ וַיְשַׁנֶּהָ וְאֶת נַעֲרוֹתֶיהָ לְטוֹב בֵּית הַנָּשִׁים׃ - La jeune fille plut à ses yeux et trouva grâce devant lui ; il s'empressa de lui fournir ses cosmétiques et ses portions de nourriture, ainsi que les sept servantes dignes de lui être données de la maison du roi, et il lui assigna, à elle et à ses servantes, le meilleur appartement du harem.

Après toute cette introduction, nous avons vu qu'Esther fut prise de force. Dès lors, elle aurait mérité d'être condamnée à mort : cette femme avait refusé d'obéir à l'ordre du roi au point qu'il fallut la contraindre, transgressant ainsi la loi royale. Mais « la jeune fille plut à ses yeux » - le Saint, béni soit-Il, fit en sorte qu'elle trouve grâce auprès du dignitaire, et celui-ci vit en elle une candidate ayant de très fortes chances de devenir la reine. De ce fait, « elle obtint sa bienveillance » - il lui fit la grâce de ne pas la juger : pour t'être cachée, j'aurais dû te mettre à mort, mais je ne le ferai pas. Et remarquez bien : « la jeune fille plut à ses yeux » ne signifie pas qu'elle lui plut pour lui-même, mais qu'elle lui parut digne d'épouser le roi, comme quelqu'un qui répondait parfaitement aux critères fixés par le monarque.

Voyant cela, il fit pour elle une exception en quatre points et lui accorda des privilèges dont aucune autre jeune fille ne bénéficiait. Premièrement, « il s'empressa de lui fournir ses soins cosmétiques » - pour toute jeune fille venue devant lui, il ne donnait pas les onguents immédiatement, mais attendait le début officiel de la période ; tandis que pour Esther, comme il était certain qu'elle plairait au roi, il hâta ses préparatifs. Et pourquoi ? Parce qu'elle devait accomplir douze mois de soins, comme nous le verrons plus loin - une longue épreuve - et qu'il valait donc mieux commencer au plus tôt. Deuxièmement, « et ses portions d'aliments » - il lui attribua des rations spéciales qui lui étaient réservées, que nulle autre n'avait, et il est même probable qu'il lui envoyait des mets de sa propre table, car s'il s'agissait de la future reine, il était judicieux de s'attirer ses bonnes grâces.

Troisièmement, « ainsi que les sept servantes qu'il convenait de lui donner de la maison du roi » - une reine disposait de sept servantes à son service. Vachti elle-même avait sept suivantes, et nos Sages enseignent que c'est ainsi qu'elle savait quel jour on était : elle avait sept servantes, chacune portant le nom d'un des jours de la semaine, et grâce à elles elle savait quel jour elle vivait, car elle ne s'en souvenait pas toujours. Or, Esther n'est pas encore reine ; que viennent donc faire sept suivantes pour elle ? C'est pourquoi le texte précise : « qu'il convenait de lui donner » - celles qu'il conviendrait de lui attribuer à l'avenir. Le dignitaire se dit : celle-ci sera reine, et ce qu'il convient de lui accorder plus tard, elle le recevra dès aujourd'hui. Quatrièmement, « et il lui assigna, à elle et à ses servantes, le meilleur appartement du gynécée » - il ne lui procura pas seulement à elle un traitement de choix, mais aussi à ses servantes ; il leur accorda un rang, un statut et des avantages uniques. Et comment cela se traduisait-il ? Dans la maison des femmes. Comme on le sait, il y a des appartements ensoleillés et d'autres sans soleil, certains ont vue sur la piscine et d'autres sur le réfectoire ; or, il lui donna l'emplacement le plus agréable du palais des femmes, ainsi que la nourriture la plus fine et la plus raffinée.

Esther ne révéla pas son peuple : un second don de soi

לֹא הִגִּידָה אֶסְתֵּר אֶת עַמָּהּ וְאֶת מוֹלַדְתָּהּ כִּי מָרְדֳּכַי צִוָּה עָלֶיהָ אֲשֶׁר לֹא תַגִּיד׃ - Esther ne révéla ni son peuple ni son origine, car Mardochée lui avait ordonné de ne pas les divulguer.

A priori, pourquoi devait-elle dissimuler son peuple et ses origines ? Qu'elle dise simplement : je suis juive. Le Malbim explique qu'ici commence la deuxième étape où Esther refuse de s'associer à tout ce qui touche à la royauté. La première étape s'était manifestée lorsqu'elle avait été enlevée de force de sa maison ; la seconde se déroule à présent, durant les douze mois de soins préparatoires. En effet, après avoir constaté tous les égards dont le dignitaire l'entourait, certain qu'elle régnerait, de tels honneurs auraient dû flatter son cœur et la convaincre : une période faste s'ouvre devant toi, tu devrais t'aligner sur les désirs du pouvoir et te laisser séduire. Mais le texte nous enseigne : sache que malgré tout cela, le cœur de la vertueuse Esther ne fléchit point, et elle refusa de révéler son peuple et sa patrie.

Et pourquoi ? « Car Mardochée lui avait ordonné de ne pas les divulguer » - et le calcul était simple : si elle ne révèle ni son peuple ni sa famille, elle passe pour une enfant trouvée dans la rue. Si l'on propose à un homme un chidoukh en lui disant que l'on ignore qui sont ses parents, de quel peuple elle est issue, de quelle communauté elle vient, que tout est nimbé de mystère, mais que le parti est exceptionnel, que répondra-t-il ? Exceptionnel ? Épouse-la toi-même ! Vais-je me marier sans même savoir qui sont ses parents et d'où elle vient ? Et cela vaut pour un simple particulier ; à plus forte raison pour un monarque, qui doit au minimum savoir à qui il a affaire. C'est pourquoi Mardochée lui dit : ne révèle rien. Elle accomplit ainsi un second don de soi : en dépit de tous les privilèges qu'on lui octroie, elle refuse toujours de révéler son origine et son peuple. Dans quel but ? Pour qu'Assuérus finisse par la rejeter en disant : celle-ci ne me convient pas.

וּבְכׇל יוֹם וָיוֹם מָרְדֳּכַי מִתְהַלֵּךְ לִפְנֵי חֲצַר בֵּית הַנָּשִׁים לָדַעַת אֶת שְׁלוֹם אֶסְתֵּר וּמַה יֵּעָשֶׂה בָּהּ׃ - Et chaque jour, Mardochée allait et venait devant la cour de la maison des femmes pour s'enquérir du bien-être d'Esther et de ce qui advenait d'elle.

Et pourquoi le texte éprouve-t-il le besoin de nous rapporter que Mardochée s'y promenait jour après jour ? Quelle raison avait-il d'errer là-bas, alors qu'elle avait encore douze mois de préparatifs devant elle ? Le Malbim répond : il y avait là aussi un immense danger. Car lorsqu'on cherchait à la choyer, quel message renvoyait-elle ? Que rien de tout cela ne lui plaisait, qu'elle n'était nullement intéressée, que toutes leurs bontés étaient pour elle un fardeau, et qu'elle voulait simplement rentrer chez elle. Pour une telle attitude, elle méritait d'être châtiée : le roi t'a choisie parmi les prétendantes, et toi, tu dédaignes cette faveur ! Mardochée savait pertinemment qu'en lui ordonnant de montrer sa répugnance, il l'exposait à un grand péril ; c'est pourquoi il marchait chaque jour devant la cour du gynécée « pour s'enquérir du bien-être d'Esther ». Et « de ce qui advenait d'elle » : allait-on la punir ou la renvoyer ? Il voulait savoir où mènerait cette attitude. Et malgré tout ce péril, Esther continue de garder le silence.

Les douze mois de soins et l'introduction d'Esther auprès du roi

וּבְהַגִּיעַ תֹּר נַעֲרָה וְנַעֲרָה לָבוֹא אֶל הַמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ מִקֵּץ הֱיוֹת לָהּ כְּדָת הַנָּשִׁים שְׁנֵים עָשָׂר חֹדֶשׁ כִּי כֵּן יִמְלְאוּ יְמֵי מְרוּקֵיהֶן שִׁשָּׁה חֳדָשִׁים בְּשֶׁמֶן הַמֹּר וְשִׁשָּׁה חֳדָשִׁים בַּבְּשָׂמִים וּבְתַמְרוּקֵי הַנָּשִׁים׃ - Et lorsque venait le tour de chaque jeune fille de se rendre auprès du roi Assuérus, au terme des douze mois prescrits selon la règle des femmes - car c'est ainsi que s'accomplissait le temps de leurs soins cosmétiques : six mois avec de l'huile de myrrhe et six mois avec des aromates et les produits de beauté féminins.
וּבָזֶה הַנַּעֲרָה בָּאָה אֶל הַמֶּלֶךְ אֵת כׇּל אֲשֶׁר תֹּאמַר יִנָּתֵן לָהּ לָבוֹא עִמָּהּ מִבֵּית הַנָּשִׁים עַד בֵּית הַמֶּלֶךְ׃ - C'est dans ces conditions que la jeune fille se rendait auprès du roi : tout ce qu'elle demandait lui était accordé pour l'accompagner depuis la maison des femmes jusqu'au palais du roi.
בָּעֶרֶב הִיא בָאָה וּבַבֹּקֶר הִיא שָׁבָה אֶל בֵּית הַנָּשִׁים שֵׁנִי אֶל יַד שַׁעַשְׁגַז סְרִיס הַמֶּלֶךְ שֹׁמֵר הַפִּילַגְשִׁים לֹא תָבוֹא עוֹד אֶל הַמֶּלֶךְ כִּי אִם חָפֵץ בָּהּ הַמֶּלֶךְ וְנִקְרְאָה בְשֵׁם׃ - Le soir elle venait, et le matin elle retournait au second harem, sous la garde de Chaachgaz, eunuque du roi et gardien des concubines. Elle ne retournait plus auprès du roi, à moins que le roi ne la désirât et qu'elle ne fût appelée par son nom.
וּבְהַגִּיעַ תֹּר אֶסְתֵּר בַּת אֲבִיחַיִל דֹּד מָרְדֳּכַי אֲשֶׁר לָקַח לוֹ לְבַת לָבוֹא אֶל הַמֶּלֶךְ לֹא בִקְשָׁה דָּבָר כִּי אִם אֶת אֲשֶׁר יֹאמַר הֵגַי סְרִיס הַמֶּלֶךְ שֹׁמֵר הַנָּשִׁים וַתְּהִי אֶסְתֵּר נֹשֵׂאת חֵן בְּעֵינֵי כׇּל רֹאֶיהָ׃ - Quand vint le tour d'Esther, fille d'Avihail, oncle de Mordékhaï qui l'avait adoptée pour fille, d'aller vers le roi, elle ne demanda rien, si ce n'est ce que lui indiqua Hégai, eunuque du roi et gardien des femmes. Et Esther trouvait grâce aux yeux de tous ceux qui la voyaient.
וַתִּלָּקַח אֶסְתֵּר אֶל הַמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ אֶל בֵּית מַלְכוּתוֹ בַּחֹדֶשׁ הָעֲשִׂירִי הוּא חֹדֶשׁ טֵבֵת בִּשְׁנַת שֶׁבַע לְמַלְכוּתוֹ׃ - Esther fut conduite auprès du roi Assuérus, dans sa maison royale, au dixième mois, qui est le mois de Tévet, la septième année de son règne.
וַיֶּאֱהַב הַמֶּלֶךְ אֶת אֶסְתֵּר מִכׇּל הַנָּשִׁים וַתִּשָּׂא חֵן וָחֶסֶד לְפָנָיו מִכׇּל הַבְּתוּלוֹת וַיָּשֶׂם כֶּתֶר מַלְכוּת בְּרֹאשָׁהּ וַיַּמְלִיכֶהָ תַּחַת וַשְׁתִּי׃ - Le roi aima Esther plus que toutes les femmes, et elle obtint grâce et faveur devant lui plus que toutes les jeunes filles. Il posa la couronne royale sur sa tête et la fit reine à la place de Vachti.

Les questions du Malbim sur ce passage

Sur ces versets, le Malbim soulève une série de questions. Premièrement, pourquoi fallait-il une préparation de douze mois ? Un peu de maquillage, un peu de fard, et que l'on procède directement au choix - pourquoi donc douze mois ?

Deuxièmement, « C'est ainsi que la jeune fille venait vers le roi » - s'agit-il de la suite du verset précédent ou du début de la proposition suivante ? On peut en effet comprendre : « six mois avec de l'huile de myrrhe, et six mois avec des aromates et les soins cosmétiques des femmes - et c'est ainsi que la jeune fille venait vers le roi », c'est-à-dire après avoir suivi tous ces soins. Mais on peut aussi comprendre différemment : « et c'est ainsi que la jeune fille venait vers le roi : tout ce qu'elle demandait lui était donné pour l'accompagner depuis le harem ». La question est donc de savoir si cette expression se rapporte à ce qui précède ou à ce qui suit.

Troisièmement, pourquoi lui accorde-t-on tout ce qu'elle demande ? Elle n'est encore qu'une simple prétendante, il suffirait donc de l'envoyer auprès du roi - pourquoi ce besoin de lui donner tout ce qu'elle réclame ?

Quatrièmement, pourquoi le texte rappelle-t-il ici sa généalogie : « Esther, fille d'Avihail, oncle de Mordékhaï qui l'avait adoptée pour fille » ? Nous nous souvenons parfaitement qu'elle est la fille d'Avihail, que Mordékhaï est son oncle et qu'il l'a adoptée pour fille ; il n'y a pas d'autre Esther ! Il aurait suffi de dire : « Quand vint le tour d'Esther d'aller vers le roi ».

Cinquièmement, pourquoi n'a-t-elle rien demandé, et pourquoi est-il si important pour le texte de souligner ce détail comme un élément essentiel de l'ensemble du récit ?

Et sixièmement, le texte ne nous a-t-il pas déjà appris qu'elle trouvait grâce ? Pourquoi revient-il alors souligner qu'elle « obtint grâce et faveur » ? De plus, que signifie « plus que toutes les femmes » et que signifie « plus que toutes les jeunes filles », et pourquoi ces deux précisions étaient-elles nécessaires ?

En résumé : dans ce chapitre, le Malbim nous guide d'une main assurée pour démontrer que la prise d'Esther ne s'est nullement faite de son plein gré. Mordékhaï a risqué sa vie en la cachant, et huit éléments mentionnés dans le texte aggravent son acte aux yeux du pouvoir : son lieu de résidence à Chouchan, son ancienneté dans cette ville, son nom et sa lignée, son appartenance aux exilés et plus particulièrement aux exilés notables de Yékhanya, son rôle d'éducateur connu comme tel, le statut d'orpheline d'Esther, sa double beauté, et le fait qu'elle fût véritablement comme sa propre fille. Lorsqu'elle fut enlevée de force, elle méritait d'être condamnée à mort, et seule la grâce divine fit qu'elle trouva faveur auprès d'Hégai, au point qu'il lui accorda quatre avantages particuliers. Pourtant, elle ne se laissa point séduire : suivant le conseil de Mordékhaï, elle cacha son peuple et sa patrie, et risqua de nouveau sa vie afin de ne point plaire au roi, tandis que Mordékhaï allait et venait chaque jour pour savoir ce qu'elle devenait. C'est à ce point précis que le Malbim pose devant nous ses questions sur les douze mois de soins cosmétiques, sur l'expression « et c'est ainsi », sur « tout ce qu'elle demandait », sur le rappel de sa généalogie, sur le fait qu'« elle ne demanda rien » et sur le redoublement de la grâce - questions auxquelles nous répondrons par la suite.