Le chapitre 5 d'Eikha est une prière : une lamentation finale qui est tout entière tournée vers Hakadoch Baroukh Hou - "Souviens-Toi, Hachem, de ce qui nous est arrivé". À la fin du chapitre, après la description de l'humiliation et de la ruine, viennent les grands versets de consolation et de supplication : "Toi, Hachem, Tu sièges à jamais", "Fais-nous revenir à Toi, Hachem, et nous reviendrons". Dans ce cours, nous poursuivrons à partir du récit bien connu sur Rabbi Akiva et ses compagnons, duquel nous apprendrons à porter un regard juste sur la destruction, pour nous élever ensuite vers les versets qui clôturent la Méguila.
Quelle est l'explication de ces deux récits où Rabbi Akiva rit alors que les Sages pleurent ? Au sein même de l'exil et des ténèbres, Rabbi Akiva voyait la lumière. Il savait que la destruction n'avait pas pour finalité d'être une ruine ou une dégradation stérile, mais bien au contraire : son but et sa raison d'être étaient d'engendrer une réalité nouvelle, une reconstruction émergeant de l'obscurité, une lumière qui jaillit et scintille des ténèbres, à l'image de l'étoile du matin qui se lève au milieu d'une réalité difficile.
La différence entre "Gola" (exil) et "Guéoula" (délivrance) ne tient qu'à une seule lettre : le Alef (א). Si vous êtes avec le Maître du Monde, vous êtes dans la délivrance ; et si vous êtes sans le Maître du Monde, vous êtes dans l'exil. Le Alef représente Koudcha Brikh Hou, le Alef est le Maître de l'univers (Aloufo chel Olam), et selon la Kabbala, le Alef équivaut en guématria à 26 : un Youd supérieur, un Youd inférieur et un Vav au milieu, soit 26, la valeur du Nom ineffable béni soit-Il. Si vous voyez le Maître du Monde ici-bas, vous n'êtes pas du tout en exil mais dans la délivrance : "Approche-Toi de mon âme, délivre-la" - c'est ma délivrance personnelle, la réalité de la proximité avec le Créateur.
De même, le mot "Hourban" (destruction) est composé de deux éléments : "H'ar" - la fureur, la colère ; et "Ben" - le début de la construction (Binyan). Une colère qui n'a pas été conçue pour anéantir, mais pour bâtir, afin de créer une réalité nouvelle. C'est pourquoi nos textes enseignent que le Machia'h naît le 9 Av. Le 9 Av ne serait-il donc pas un jour de deuil et de ruine ? Rabbi Akiva répond : vous ne regardez pas ce jour de la bonne manière. Au sens ordinaire, "Hourban" signifie démolition, mais la destruction du Beth Hamikdach est en vérité une construction, car en déversant Sa colère sur le bois et les pierres, Hakadoch Baroukh Hou a épargné le peuple d'Israël, instaurant une situation à partir de laquelle tout recommencera. C'est de là que naîtra le Machia'h, et c'est en ce jour précis qu'il naît. C'est pourquoi le 9 Av est appelé "Moëd" (fête, rendez-vous fixé) - "Il a proclamé contre moi une fête" - car un Moëd est un temps de réjouissance.
De là s'éclairent aussi les paroles de nos Sages : "Quiconque prend le deuil sur Jérusalem mérite et voit sa consolation". Il n'est pas dit "méritera et verra sa consolation" ou "méritera et verra sa reconstruction", mais quiconque s'afflige convenablement sur Jérusalem et comprend quel était le sens profond de la destruction, mérite et voit dès à présent sa reconstruction. Il comprend comment tout le dessein du Hourban était de bâtir, de sauver un peuple qui méritera par la suite la rédemption.
C'est ce qu'écrit le Ramban au sujet du décret "Et vos ennemis qui y habiteront en seront désolés" : c'est une bonne nouvelle, car la terre n'accueillera pas nos ennemis. En apparence, il s'agit d'une désolation effroyable : Hakadoch Baroukh Hou annonce que vous serez exilés du pays et que la terre restera déserte. Mais Hakadoch Baroukh Hou dit : regarde bien, ce n'est pas un coup porté pour briser, mais pour reconstruire. En effet, si la terre restait florissante et prospère, les ennemis viendraient s'y établir durablement, et tu ne pourrais plus revenir en hériter. Hakadoch Baroukh Hou dit : Je veux que tu reviennes ici - et comment pourrais-tu revenir si la terre prospérait entre leurs mains ? C'est pourquoi il est dit : "Et vos ennemis en seront désolés". Cela résonne comme un décret sévère, mais Rabbi Akiva nous enseigne qu'il faut chausser les bonnes lunettes : voir la construction au cœur de la ruine, et discerner dans la destruction la bienveillance d'Hachem à notre égard ainsi que les fondations de ce qui refleurira à partir de là.
Autre explication au comportement de Rabbi Akiva : bien souvent, nous observons un événement et nous le percevons comme néfaste, mais le sceau d'Hakadoch Baroukh Hou est vérité. Que signifie "Son sceau est vérité" ? Prenez un sceau et regardez-le : l'écriture y est inversée ; pourtant, lorsque vous l'apposez sur le papier, l'écriture apparaît à l'endroit. De même, les actes d'Hachem nous semblent très souvent inversés par rapport à ce qu'ils sont en réalité, tout simplement parce que nous n'en faisons pas une lecture juste : nous regardons le tampon sans voir comment l'empreinte ressortira en fin de compte. Il s'avère ensuite que toutes les actions d'Hachem sont bonnes, et qu'elles ne nous paraissaient mauvaises qu'à nos yeux limités.
Remarquez donc ceci : les lettres finales de "Béréchit bara Elohim" (Au commencement Dieu créa) forment le mot Émeth (vérité), mais dans le désordre : Béréchit (Tav), bara (Alef), Elohim (Mem) - ce qui donne Tav-Alef-Mem. Pourquoi ne sont-elles pas dans l'ordre ? Parce que bien souvent, on ne perçoit pas l'ordre des événements ; il faut approfondir pour discerner cet ordre, et en attendant, tout semble mauvais et préjudiciable. Hakadoch Baroukh Hou dit : observe attentivement et tu verras que c'est la vérité, que cela vient de Moi et que tout concourt au bien. Tu ne le constates pas d'emblée de manière directe, mais sache-le bien : il en est ainsi, telle est la vérité et tel est le bien.
Et c'est ce qui est enseigné au sujet de : « Psaume d'Assaf : Ô Dieu, les nations ont envahi Ton héritage ». Comment peut-il s'agir d'un « psaume » ? Nos Sages expliquent : parabole d'un roi qui avait un fils difficile qui refusait de lui obéir. Que fit le roi ? Rempli de fureur contre lui, il entra sous la houppa de son fils le jour de son mariage, se mit à tout taillader, déchirer et jeter aux ordures, jusqu'à tout anéantir et chasser son fils du lieu. Le roi dit alors : « N'ai-je pas bien fait de déchirer la houppa de mon fils ? - Tu as bien fait ! » Pourquoi ? Car au vu de son immense colère, le fils méritait la mort ; or, puisque le roi a assouvi sa fureur sur la houppa, le fils a eu la vie sauve.
Il faut savoir discerner la bonté au cœur même de la colère, le 'Hessed au sein de l'ardeur du courroux. C'est ainsi qu'Assaf s'exprime : je chante sur le fait que des nations ont envahi Ton héritage et l'ont réduit en ruines, car Hachem n'a déversé Sa fureur que sur le bois et sur les pierres ; « Il a allumé un feu dans Sion », mais nous sommes restés en vie, et c'est pour cela que je dois chanter. C'est précisément ce que Rabbi Akiva dit à ses compagnons : vous pleurez sur l'apparence extérieure. Au regard extérieur, on ne perçoit en effet que la destruction, un renard sortant du Saint des Saints. Mais bien au contraire, ne voyez-vous pas combien de bonté il y a dans le fait qu'Hachem ait répandu Sa colère sur le bois et sur les pierres ? Si je n'avais pas vu le Temple détruit, c'est le peuple d'Israël qui aurait été anéanti. Dès lors, lorsque je vois le Temple en ruine, c'est une raison de se réjouir, car le peuple d'Israël a été sauvé ; si, à Dieu ne plaise, Il avait épuisé Ses flèches contre nous, il ne resterait de nous ni survivant ni rescapé.
Nous avons vu une première explication au sujet du renard : le renard a coutume de se retourner en arrière. Mais le Aroukh LaNer propose une autre explication. À l'époque du Premier Temple, Israël pria pour que le Saint, béni soit-Il, les délivre du mauvais penchant de l'idolâtrie. Ils dirent : Maître du monde, vois combien de malheurs, de catastrophes et de ravages ce penchant a provoqués, causant en fin de compte la ruine du Temple, souillé par le péché d'idolâtrie. La Guémara raconte qu'en définitive, les Sages réussirent à abolir le penchant à l'idolâtrie, et qu'un « guria denoura » sortit du Saint des Saints - une forme semblable à un lionceau de feu. Le prophète Zacharie leur dit : c'est là le mauvais penchant de l'idolâtrie. Et grâce à Dieu, de nos jours, plus personne ne ressent de désir d'adorer des idoles, alors qu'à leur époque, une telle passion existait bel et bien.
Remarquons bien la différence : lors du Premier Temple, c'est un lionceau de feu qui sortit du Saint des Saints, tandis qu'à l'époque du Second Temple, lorsque Rabbi Akiva et ses compagnons s'y rendent et découvrent le sanctuaire en ruine, c'est un renard qui en sort. Pourquoi un lion là-bas et ici un renard ? Le Aroukh LaNer explique : le Premier Temple fut détruit à cause des trois fautes capitales - l'idolâtrie, l'immoralité sexuelle et le meurtre. C'est là le lion de feu : des fautes redoutables, contre lesquelles il était si difficile de lutter, et à cette époque, l'attrait de l'idolâtrie était aussi violent que celui des unions interdites. C'est pourquoi, lorsqu'ils prièrent, il sortit sous la forme d'un lionceau de feu, car le lion incarne la force brute.
Mais au Second Temple, le penchant à l'idolâtrie avait déjà été aboli. Pourquoi donc le Temple fut-il détruit ? À cause de la haine gratuite. Et qu'est-ce que la haine gratuite ? Elle est semblable au renard. Quel est le propre du renard ? La ruse. Et tel est le penchant qui nous est resté : non pas un lion, mais un renard, qui va colporter des propos de l'un à l'autre, séduit celui-ci et cherche à faire chuter celui-là, le tout avec fourberie ; il persuade qu'il faut combattre Untel : « Pourquoi te laisses-tu faire ? Je m'inquiète tellement pour toi, ton honneur me tient à cœur, cela me peine qu'on t'ait offensé » - tout cela par ruse, attisant ainsi les querelles et la haine gratuite. Mais grâce à Dieu, ce n'est pas un lion, ce n'est qu'un renard. Dès lors, pourquoi ne le dominez-vous pas ? Pourquoi ne lui tenez-vous pas tête ? C'est pourtant un penchant que l'on peut maîtriser et vaincre - et c'est pour cette raison même que le reproche à notre encontre est bien plus sévère.
עַל־זֶה הָיָה דָוֶה לִבֵּנוּ עַל־אֵלֶּה חָשְׁכוּ עֵינֵינוּ׃ עַל הַר־צִיּוֹן שֶׁשָּׁמֵם שׁוּעָלִים הִלְּכוּ־בוֹ׃ - « C'est pour cela que notre cœur est souffrant, pour ces choses que nos yeux se sont obscurcis : pour le mont Sion qui est désolé, sur lequel errent des renards. »
On constate que dans les générations passées, on savait porter le deuil. « Pour le mont Sion qui est désolé » - ils pleuraient, ils ressentaient une douleur véritable. De nos jours, un homme se rend au Kotel et s'exclame : « Quel bel endroit, comme c'est bien construit ! » Nous oublions que c'est sur cela même qu'il faut mener deuil, nous oublions que c'est pour cela que notre cœur devrait être souffrant et brisé.
On raconte au sujet du juste Rabbi 'Haïm Sinwani, grand érudit et immense cabaliste, qui fut le rabbin de Houdjra au Yémen, que durant les trente années où il vécut en terre d'Israël, il ne se rendit à Jérusalem qu'une seule fois. À maintes reprises, on tenta de le convaincre de monter à Jérusalem et de prier au Kotel, lieu d'où la Présence divine ne s'est jamais retirée et d'où les prières montent jusqu'au Trône céleste - mais il refusait systématiquement. Il disait : « Aller à Jérusalem représente pour moi un danger de mort. » Et ce n'était nullement à cause des Arabes à la porte de Damas ; ce n'est pas cela qui le retenait.
Un jour, un élève vint, loua un taxi pour le transporter et lui dit : « Notre maître, le taxi attend, partons pour Jérusalem ! » Le rav lui répondit : « Par nos fautes, le Temple est détruit, les Cohanim ne sont plus à leur service, les Léviim ne sont plus sur leur estrade et les Israëlites ne sont plus à leurs délégations - à quoi bon monter à Jérusalem ? » Et il ajouta : « Ne suffit-il pas que chaque nuit je pleure à minuit (il était réputé pour la récitation de Tikoun 'Hatsot, pleurant d'un brisement de cœur immense sur la détresse de la Chekhina, sur l'exil et sur la ruine de Jérusalem) - tu veux qu'en plus je pleure le jour ? Quand je verrai la désolation, les renards qui y errent, la coupole du Rocher, et que je verrai qu'à la place du Saint des Saints, les impies abominables ont érigé une maison de prière pour leur vanité ! » Finalement, on renvoya le taxi et le rav resta à Yehoud. Une autre fois, un élève l'invita à un mariage à Jérusalem - non pas au Kotel, mais à un mariage - et il lui dit : « Une seule et unique fois je suis allé à Jérusalem, et lorsque je l'ai vue dans sa ruine, déserte et abandonnée, mon cœur s'est brisé devant la profanation de la sainteté et du Sanctuaire. C'est un danger mortel pour moi de monter à Jérusalem. J'attends la délivrance prochaine et, lorsqu'elle viendra, avec l'aide de Dieu, nous monterons à Sion dans la joie. »
On raconte aussi au sujet du 'Hazon Ich : sa sœur, la mère de Rabbi Nissim Karelitz, racontait qu'il s'était rendu un jour au Kotel, et qu'en l'apercevant, son esprit fut tellement bouleversé qu'il s'évanouit. Il s'évanouit ! Alors qu'aujourd'hui, nous voyons des gens bavarder et se prendre en photo au Kotel - qui pense seulement à la douleur, à ce dont nous devrions porter le deuil et à ce que nous avons perdu ? On raconte également que lorsque la Légion arabe coupa l'accès à Jérusalem-Est et en fit une zone occupée, cela causa un chagrin immense : il était impossible de monter à Jérusalem et d'aller prier au Kotel, et ceux qui parvenaient à s'y infiltrer le faisaient au péril de leur vie, avec un dévouement absolu. Des Juifs vinrent trouver le 'Hazon Ich et lui demandèrent : « Rabbénou, que faire maintenant ? Il est impossible de prier au Kotel Hama'aravi ! » Le 'Hazon Ich soupira et répondit : « Nous avons déjà totalement oublié qu'il faut aussi prier pour les trois autres murailles ! »
À quoi aspirons-nous ? À ce que le Kotel Hama'aravi nous revienne ? Avons-nous oublié qu'il existe trois autres murs ? Nous nous contentons de peu : nous avons le Mur occidental, d'où la Présence divine ne s'est jamais retirée - mais ce n'est qu'un pan de la muraille extérieure ! Il y a trois autres pans de la muraille extérieure, il y a les quatre murs de l'enceinte intérieure, il y a le Sanctuaire, le Saint des Saints - et qui y pense seulement ? On demanda un jour au 'Hazon Ich pourquoi il ne se rendait pas au Kotel, et il répondit : « J'attends le jour où les quatre murailles seront toutes debout, c'est ce jour-là que j'attends. » Tandis que nous, nous nous contentons d'avoir un Mur occidental, et nous pensons que cela suffit.
אַתָּה יְהֹוָה לְעוֹלָם תֵּשֵׁב כִּסְאֲךָ לְדוֹר וָדוֹר׃ לָמָּה לָנֶצַח תִּשְׁכָּחֵנוּ תַּעַזְבֵנוּ לְאֹרֶךְ יָמִים׃ - Toi, Éternel, Tu sièges à jamais, Ton trône subsiste de génération en génération. Pourquoi nous oublierais-Tu à jamais, nous abandonnerais-Tu pour la durée des jours ?
Le « Lé'hem Dim'ah » et le Maharit expliquent : la communauté d'Israël s'adresse au Saint béni soit-Il en disant : Maître du monde, si à Dieu ne plaise nous avions causé un tort à Ton Être même, béni soit-Il, ce serait là une chose impardonnable et sans expiation possible. Mais aucune de nos fautes ne porte atteinte au Saint béni soit-Il : « Si tu es juste, que Lui donnes-tu, et que reçoit-Il de ta main ? » Et lorsqu'un homme commet une transgression, il ne cause aucun dommage à Dieu. Hachem est la perfection absolue du bien, et aucune altération ni aucun manque ne peuvent L'atteindre.
Dès lors, l'assemblée d'Israël déclare : Maître du monde, en vérité, « Toi, Éternel, Tu sièges à jamais, Ton trône subsiste de génération en génération » - les cieux et les cieux des cieux ne peuvent Te contenir, et même si le Temple d'en bas a été détruit, cela ne diminue en rien Ta gloire, béni sois-Tu. Mais si tel est le cas, pourquoi cette si grande colère ? « Pourquoi nous oublierais-Tu à jamais, nous abandonnerais-Tu pour la durée des jours ? » Pourquoi cet exil dure-t-il si longtemps ? Si nous T'avions causé un dommage, on comprendrait que ce soit inexpiable ; mais nous n'avons aucunement porté atteinte au Saint béni soit-Il en Lui-même. Alors pourquoi nous oublier pour toujours et nous délaisser si longtemps ?
הֲשִׁיבֵנוּ יְהֹוָה אֵלֶיךָ וְנָשׁוּבָה חַדֵּשׁ יָמֵינוּ כְּקֶדֶם׃ - Fais-nous revenir vers Toi, Éternel, et nous reviendrons ; renouvelle nos jours comme autrefois.
« Fais-nous revenir vers Toi, Éternel » - commence par nous rapprocher un peu de Toi, puis « et nous reviendrons » - rapproche-nous pleinement, jusqu'à ce que vienne « renouvelle nos jours comme autrefois », ce qui constitue la plus haute proximité avec le Maître du monde. C'est pourquoi le verset marque une césure, pour suggérer cette gradation : à l'image du fils de roi qui s'est rebellé contre son père, et lorsque le père s'apaise envers lui, il ne le fait pas asseoir aussitôt à ses côtés comme au départ.
C'est exactement ce qui s'est passé avec Avchalom : au début, lorsqu'il se révolta et que David l'éloigna, Avchalom demanda à Yoav d'intercéder auprès de David pour qu'il le fasse revenir. David accepta, mais comment le ramena-t-il ? À Jérusalem seulement : qu'il réside à Jérusalem, mais sans voir son visage. Ce n'est que plus tard, après avoir insisté davantage, qu'il put contempler la face de son père (jusqu'à ce qu'il finisse par se révolter à nouveau et périr). Que nous enseigne cet épisode ? Que lorsqu'un éloignement a eu lieu et qu'un rapprochement s'amorce, on ne redevient pas intimes en un instant : la proximité se rétablit peu à peu, pas à pas. De même, nous disons : rapproche-nous un peu de Toi, Éternel, et ensuite nous reviendrons davantage.
Remarquons également : le texte écrit (Ktiv) porte « ונשוב » (ve-nachov) et la tradition de lecture (Kri) enseigne « ונשובה » (ve-nachouvah) - ici encore se manifeste cette progression. Quelle est la différence ? « Nachov » a une forme masculine, tandis que « nachouvah », avec la lettre Hé finale, a une résonance féminine. Certes, il ne s'agit pas ici à proprement parler d'un masculin ou d'un féminin, mais la lettre Hé fait toujours allusion au principe féminin. C'est comme la nuance entre « riv » (querelle, masculin) et « merivah » (dispute féconde, féminin) : nos Sages demandent pourquoi il est écrit « Qu'il n'y ait point de dispute (merivah) », alors que le texte commence par dire « Il y eut une querelle (riv) » ? C'est qu'un terme masculin n'enfante pas, alors qu'un terme féminin enfante. Le « riv » reste limité, mais « qu'il n'y ait point de merivah » : on sait comment cela commence, mais ensuite cela grossit et prolifère, et d'un conflit ponctuel naît un embrasement sans fin. Il en va de même ici par allusion : au début, « ve-nachov », un premier retour modeste, puis « ve-nachouvah » avec le Hé, un retour fécond qui porte des fruits, un repentir bien plus vaste, jusqu'à « renouvelle nos jours comme autrefois ». Et que signifie « comme autrefois » ? On peut l'entendre comme au moment du don de la Torah au mont Sinaï, ou plus encore : comme Adam Harichon avant la faute, le niveau suprême de proximité avec Dieu qu'un homme puisse atteindre.
Le Maguid de Doubno et le « Kol Yaakov » expliquent : « Fais-nous revenir à Toi, Éternel, et nous reviendrons » - Maître du monde, ramène-nous tant que nous sommes encore dignes d'être ramenés, tant qu'il reste encore quelque chose à ramener. C'est comparable à un homme pauvre et indigent qui possédait un vêtement digne pour le Chabbat ; ayant eu besoin d'emprunter, il mit son habit en gage. Ce pauvre homme n'était guère opulent, et par conséquent plutôt maigre, de sorte que l'habit était taillé exactement à ses mesures. L'échéance arrive, le créancier patiente encore un peu, puis encore un peu, mais l'emprunteur n'apporte pas l'argent. Que fait alors le créancier ? Il contacte un tailleur pour découdre le vêtement et l'ajuster à ses propres mesures, puisque le gage entre désormais en sa possession.
En apprenant cela, le pauvre accourt en hâte, contracte d'autres dettes, rassemble des fonds de part et d'autre et rend l'argent pour racheter son habit. On lui demande : « Que s'est-il passé à présent, pourquoi cette panique soudaine ? » Il répond : « Tant que l'habit restait intact, je ne m'inquiétais pas - je pourrais le récupérer demain ou après-demain, voire dans un mois, et il serait toujours à mes mesures. Mais dès lors qu'il le découd, c'en est fini, il ne m'ira plus, je l'ai perdu. J'ai donc compris que c'était ma dernière chance de racheter mon vêtement. »
Ainsi dit le Saint, béni soit-Il : il existe un peuple singulier, façonné selon les mesures que le Saint, béni soit-Il, a voulues, d'après les desseins du Maître du monde - « Ce peuple que Je Me suis formé », avec un dessein précis et selon des dimensions particulières, « ils proclameront Ma louange ». Tant que nous préservons notre identité, ce « peuple que Je Me suis formé » selon les mesures originelles avec lesquelles Hachem nous a créés au départ, il y a de l'espoir pour la délivrance. Mais si, sous l'effet de l'exil, « ils se mêlèrent aux nations et apprirent leurs œuvres », et que nous sommes devenus semblables à toutes les nations, le Saint, béni soit-Il, dit alors : les mesures ont changé, ce n'est plus Mon habit, c'est un autre manteau.
Et c'est alors, pour ainsi dire, que le Saint, béni soit-Il, déclare : Je n'ai plus rien à délivrer. Il existe d'ailleurs une opinion selon laquelle les dix tribus ne reviendront pas - idée redoutable. C'est précisément notre propos : dès lors que tu as changé, dit le Saint, béni soit-Il, ce n'est plus Mon vêtement. Et qu'en est-il alors de Ton vêtement ? De ceux qui restent, Je Me taillerai un habit neuf. Ainsi le Saint, béni soit-Il, a-t-Il dit à Moché : « Laisse-Moi, et Je les anéantirai » - et qu'en était-il de la promesse ? « Et Je ferai de toi une grande nation », tu seras la continuité. Le Saint, béni soit-Il, peut assurer la descendance à partir de deux tribus, de Binyamin, de Yéhouda, de la tribu de Lévi, de ceux qui existent encore aujourd'hui. Nous en tirons cet enseignement : si nous subissons une altération, nous ne sommes pour ainsi dire plus le vêtement du Maître du monde et nous ne méritons plus la délivrance.
C'est pourquoi nous disons : « Fais-nous revenir à Toi, Éternel, et nous reviendrons » - tant que nous sommes encore dignes de faire retour, tant que subsistent en nous les traits du vêtement premier, tant qu'il est encore reconnaissable comme l'habit du Maître du monde. N'attends pas que nous soyons souillés, n'attends pas que nous soyons perdus parmi les nations. Et de fait, le Saint, béni soit-Il, n'a pas attendu : au moment où le peuple d'Israël était sur le point de s'assimiler en Europe, le Saint, béni soit-Il, a suscité l'oppresseur pour dresser une barrière et nous signifier de la manière la plus éclatante que le peuple d'Israël ne disparaîtra pas. Et si, à Dieu ne plaise, Israël risque d'en arriver là, la nation étrangère lui rappellera : tu es juif, prends garde. Quelqu'un te réclame encore, Quelqu'un s'intéresse à toi, et c'est le Maître du monde.
Le livre « Alon Bakhot » explique : « Fais-nous revenir à Toi, Éternel, et nous reviendrons » - Maître du monde, si nous nous sommes éloignés sous le poids des épreuves et de l'exil, nous Te demandons d'accomplir Ta part afin de nous ramener par la téchouva, et nous reviendrons alors de notre plein gré. Or, on pourrait objecter : si c'est Hachem qui nous ramène, quelle valeur cela a-t-il ? Ce serait une téchouva forcée, le libre arbitre serait anéanti et cela n'aurait aucun mérite ! À cela nous répondons : nullement - « Fais-nous revenir », même si cela doit se faire avec force ; et ce n'est pas une contrainte, car « nous reviendrons » exprime notre volonté intérieure d'accomplir Ta volonté, et qui nous en empêche ? Le levain dans la pâte, le penchant au mal.
La chose ressemble à celui qui refuse de donner un acte de divorce (guet), et qu'on fustige jusqu'à ce qu'il déclare : « Je le veux ». Le Rambam demande : n'est-ce point là un guet contraint, où la bouche et le cœur ne sont pas en accord, puisqu'il l'a donné malgré lui ? Il répond : il n'en est rien. Sache qu'au plus intime de lui-même, tout membre d'Israël désire faire le bien, mais son penchant au mal l'en empêche. Que fait-on ? Quelques coups portés au mauvais penchant, et celui-ci s'efface. Que reste-t-il ? Le cœur, et le cœur en lui-même désire accomplir le bien. Lorsqu'il finit par donner le guet, qui disait « je refuse » ? C'est ton penchant au mal qui refusait, mais toi, au fond, tu le veux réellement. On constate ainsi qu'on ne l'a point forcé, mais qu'on a plutôt dévoilé à nouveau son être intérieur, qui est sa véritable volonté.
De même ici : Maître du monde, fais-nous revenir. Par des châtiments ? Les châtiments à eux seuls ne mènent à rien, et ce n'est point là une véritable téchouva. Mais au plus profond de nous-mêmes, nous désirons faire Ta volonté, et c'est pourquoi « nous reviendrons » - Tu verras comment cela nous amènera à nous éveiller de notre propre mouvement pour Te servir, car dans notre for intérieur, nous désirons ardemment servir Hachem.
Remarquons d'ailleurs que le texte porte parfois l'allusion de « Fais-nous revenir à Toi, Éternel, et nous reviendrons » (vénachouv) sans la lettre hé - pour t'enseigner que même si la téchouva n'est pas parfaite, nous Te demandons malgré tout de l'agréer. Même s'il ne s'agit pas d'un retour absolu (« vénachouva ») mais d'un « vénachouv », un repentir incomplet - Maître du monde, accueille notre téchouva. C'est ainsi qu'explique le « Alon Bakhot ».
Autre explication, selon ce que nous avons développé plus haut : « Vénachouva » peut s'entendre comme « et que revienne le Hé ». La Présence divine (Chékhina) est évoquée par la lettre hé du Nom divin, et « la Chékhina est en exil ». Quelle est donc notre véritable supplique ? Nous prions pour la douleur de la Chékhina, afin qu'elle sorte de l'exil. Telle est donc la requête : « Fais-nous revenir à Toi, Éternel » - et que revienne le hé, que la sainte Chékhina, figurée par le hé inférieur, la seconde lettre hé du Nom ineffable, béni soit-Il, retourne à sa source. Bien au contraire, c'est pour l'exil de la Chékhina que nous implorons, car c'est là l'essence même de notre prière.
Le cinquième chapitre se conclut par une prière, et dans cette prière réside tout le message de Rabbi Akiva : voir la reconstruction au cœur même de la destruction, savoir que la rigueur divine est destinée à bâtir, et que le sceau du Saint, béni soit-Il, est vérité même lorsque l'écriture semble inversée. D'un côté, nous devons ressentir une douleur authentique, à l'instar de ces justes dont le cœur s'est brisé face au mont Sion dévasté et à ces trois murailles pour lesquelles nous ne pensons même plus à prier ; et de l'autre côté, nous souvenir que « Toi, Hachem, Tu trônes à jamais », et que nos fautes ne portent aucune atteinte à Sa grandeur, béni soit-Il - c'est pourquoi il est légitime de s'écrier : « Pourquoi nous oublierais-Tu à jamais ? ». De là découle la supplication : « Fais-nous revenir à Toi, Hachem, et nous reviendrons » - ramène-nous peu à peu, tant que nous sommes encore dignes de ce retour et que les mesures du vêtement que Tu nous as taillé se reconnaissent encore en nous ; réveille notre être profond qui aspire véritablement à faire Ta volonté, et fais sortir la Chekhina de son exil, jusqu'à « renouveler nos jours comme autrefois ».