Dans la dernière partie du chapitre 3, l'auteur des Lamentations ne se contente plus de décrire la détresse, mais s'adresse à Dieu et implore Sa miséricorde. Il se remémore les jours où Hakadosh Baroukh Hou était proche, déploie devant le Maître du monde l'opprobre infligé par les nations et le paradoxe de leur haine, et demande enfin que Hakadosh Baroukh Hou leur rende la monnaie de leur pièce. Suivons l'ordre des versets, principalement à la lumière des commentateurs cités dans l'enseignement.
קוֹלִי שָׁמָעְתָּ אַל־תַּעְלֵם אׇזְנְךָ לְרַוְחָתִי לְשַׁוְעָתִי׃ (נו) - Tu as entendu ma voix : ne ferme pas Ton oreille à mon soulagement, à ma supplication !
L'auteur du Binyan David explique : "Tu as entendu ma voix" - puisque, au jour de la détresse, je T'ai invoqué, comme il est dit au verset précédent : "J'ai invoqué Ton Nom, Hachem, du fond de la fosse", et Tu m'as répondu en me disant "Ne crains rien" - Tu me rassures et me dis de ne pas avoir peur. J'en déduis que l'amour d'Hachem envers nous subsiste toujours, que Son désir et Sa bienveillance demeurent. Et s'il en est ainsi, Maître du monde, "ne ferme pas Ton oreille" - ne Te détourne pas d'apporter le soulagement et d'écouter la voix de ma supplication.
קָרַבְתָּ בְּיוֹם אֶקְרָאֶךָּ אָמַרְתָּ אַל־תִּירָא׃ (נז) - Tu T'es approché au jour où je T'invoquais, Tu as dit : "Ne crains rien !"
L'auteur de la Akedat Yits'hak soulève une difficulté sur le sens simple du verset : est-ce bien là notre réalité actuelle ? Hakadosh Baroukh Hou serait-Il proche de nous en nous disant de ne pas craindre ? C'est pourtant tout le contraire : l'auteur décrit un état de déchéance et de chute, où Hakadosh Baroukh Hou semble fermer Son oreille et dresser une séparation entre nous et Lui. Dès lors, comment peut-il affirmer : "Tu T'es approché au jour où je T'invoquais, Tu as dit : Ne crains rien" ?
La Akedat Yits'hak explique que le verset ne décrit pas le présent, mais que l'auteur se remémore avec nostalgie les temps anciens et les époques fastes du peuple juif. En ce temps-là régnait le "Tu T'es approché au jour où je T'invoquais" - avant même qu'ils n'appellent, Je répondrai, et "Tu as dit : Ne crains rien". De là, il comprend que l'éloignement et le rapprochement dépendent de nous. C'est-à-dire : je comprends que c'est pour mon bien que Tu m'as placé au fond de cette fosse, afin que j'invoque Ton Nom et que je reconnaisse que tout ce qui m'est arrivé découle du chemin tortueux que j'ai emprunté.
Et c'est le sens de ce qui est dit : "Elle est tombée, elle ne se relèvera plus, la vierge d'Israël" - lorsqu'elle tombe et atteint le degré le plus bas, il n'y a plus de chute après cette chute. Et c'est ce qui est formulé ici : "J'ai invoqué Ton Nom, Hachem, du fond de la fosse" - lorsque je me trouve au niveau le plus bas, alors assurément "ne ferme pas Ton oreille à mon soulagement, à ma supplication", avec la certitude qu'à partir de ce point, Hakadosh Baroukh Hou ne fermera plus Son oreille, m'accordera le soulagement et entendra toute ma supplication.
Ainsi, Maître du monde, nous détenons un engagement depuis des temps immémoriaux. Nous avons reçu des promesses d'antan, et c'est en ces mêmes bontés que nous mettons notre confiance. C'est pourquoi je me tourne à nouveau vers Toi : puisque par le passé, "au jour où je T'invoquais" - avant même mon appel, Tu T'approchais déjà, "et Tu disais : Ne crains rien" - j'ai en qui espérer, j'ai une délivrance à attendre, et maintenant encore, nous espérons ce même salut.
On peut ajouter : si autrefois "Tu T'es approché au jour où je T'invoquais" et promis "Ne crains rien", aujourd'hui nous sommes dans un état déchu, et réclamer un tel degré de proximité et d'assurance dépasse toutes nos espérances. Je sais que nous n'en sommes pas dignes. Mais à tout le moins, je Te supplie, Maître du monde : "Ne ferme pas Ton oreille à mon soulagement, à ma supplication". Que ma voix parvienne au moins jusqu'à Toi sans que Tu ne fermes Ton oreille - en cela réside déjà un soulagement, même si nous ne méritions pas une délivrance aussi éclatante que celle des générations passées.
שָׁמַעְתָּ חֶרְפָּתָם יְהֹוָה כׇּל־מַחְשְׁבֹתָם עָלָי׃ (סא) - Tu as entendu leurs outrages, Éternel, toutes leurs machinations contre moi.
Ici, Knesset Israël se plaint : Maître du monde, d'un côté Tu vois que les nations nous outragent et nous blasphèment. En clair, elles prétendent que le peuple d'Israël n'est rien, du fumier, qu'il ne vaut rien, qu'ils ne sont que de la « poussière humaine » et toutes les autres épithètes dont on nous a affublés. Mais d'un autre côté, « toutes leurs machinations sont contre moi » - et c'est là tout le paradoxe. Car le fait même que toutes leurs pensées soient tournées vers nous prouve qu'ils connaissent la grandeur d'Israël, qu'ils savent que le peuple juif recèle des vertus qu'aucune autre nation ne possède. Et cela les met hors d'eux, cela les ronge ; ne pouvant y prétendre, ils s'acharnent alors sur nous.
Il suffit de regarder les chiffres : environ 25 pour cent des lauréats du prix Nobel dans le monde sont juifs, alors que notre part dans la population mondiale n'est que de deux pour mille - deux pour mille ! Vingt-cinq lauréats sur cent sont juifs, pour seulement deux Juifs sur mille personnes dans le monde. Les nations ne peuvent ignorer que le Juif est une force active, qu'il a marqué le monde de son empreinte. Une part de leur haine est née du sentiment qu'il y avait « trop de Juifs » dans les universités, dans le secteur bancaire, dans les théâtres, à tous les carrefours clés - ils l'ont d'ailleurs formulé dans « Les Protocoles des Sages de Sion », en inventant un prétendu complot juif pour conquérir le monde. Et comme si cela ne suffisait pas, voyez l'influence du lobby juif aux États-Unis, capable d'orienter la politique américaine dans la direction voulue (bien qu'il ait fléchi sous la présidence précédente).
D'un côté, on affirme que les Juifs sont un zéro, des moins-que-rien, de viles créatures ; mais de l'autre, comment expliquer qu'ils parviennent à de tels sommets ? Pourquoi sont-ils si talentueux ? Comment se fait-il que tant de grands pionniers des découvertes de ce monde soient juifs ? La vérité, c'est que l'antisémite fonctionne sur un paradoxe. Et ce paradoxe est constant dès qu'il s'agit du peuple juif. Quand le Juif était fortuné, on l'accusait de mettre la main sur le monde et sur l'économie. Quand les Juifs étaient pauvres, on les traitait de parasites vivant aux dépens de la société. Le Juif riche dérange, le Juif pauvre dérange tout autant. Quand les Juifs s'opposaient aux guerres, on les accusait de manquer de patriotisme et de se désintéresser de leur pays. Quand ils faisaient preuve de dévouement patriotique, on disait que les Juifs entraînaient le pays dans le conflit et attisaient la guerre. Quoi que fasse le Juif et quelle que soit sa conduite, il sera toujours coupable. L'antisémitisme échappe à toute logique et à toute explication rationnelle.
On raconte l'histoire d'un éleveur à qui l'on demandait quelles étaient ses bêtes. Il répondit : « J'ai deux vaches tout à fait exceptionnelles. » On lui dit : « Raconte-nous un peu ! » Il expliqua : « La vache blanche donne une quantité de lait extraordinaire. » On lui demanda : « Et la noire ? » Il répondit : « La noire aussi. La blanche est bien grasse, son développement est remarquable. - Et la noire ? - La noire aussi. La blanche est vigoureuse, en parfaite santé... - Et la noire ? - La noire aussi. » On s'étonna alors : « Mais pourquoi ne fais-tu sans cesse que l'éloge de la blanche ? » Il répliqua : « Parce que la blanche m'appartient. » On lui demanda : « Et la noire ? » Il répondit : « La noire aussi. »
En d'autres termes : face au racisme ou à l'antisémitisme, il est vain de chercher des explications rationnelles. L'antisémite lui-même est incapable de motiver sa haine ou d'en rendre compte de façon logique. Pourquoi chercher à pénétrer les méandres de son esprit ? Une hostilité viscérale est descendue dans le monde au moment du don de la Torah (Sinaï - Sin'a). C'est exactement le sens du cri de Jérémie : « Tu as entendu leurs outrages, Éternel, toutes leurs machinations contre moi » - ils nous couvrent d'insultes comme si nous étions absolument insignifiants ; or, si tel est le cas, pourquoi nous persécuter avec une telle obsession ? On ne s'acharne pas contre un être sans consistance, on n'élabore pas des complots contre un zéro. Qui s'émeut du sort des Africains au Rwanda ? Qui se préoccupe des deux cent mille Syriens massacrés par leur propre despote ? Quand on ne compte pas, tout le monde vous ignore. Si l'on nous pourchasse avec tant de rage, c'est bien la preuve que nous existons profondément. Pourquoi alors marteler sans cesse que nous ne valons rien ? C'est une contradiction totale : l'antisémitisme demeure fondamentalement irrationnel.
שִׂפְתֵי קָמַי וְהֶגְיוֹנָם עָלַי כׇּל־הַיּוֹם׃ (סב) - Les lèvres de mes agresseurs et leurs murmures sont contre moi tout le jour.
Le Rav de Garmiza (Rabbénou Éléazar de Worms) commente : moi, je me consacre à la prière, et eux, à quoi s'affairent-ils ? À forger des décrets impitoyables et à promulguer des lois contre le peuple juif. De même dans le verset suivant, « Considère leur repos et leur lever » : pendant que je récite le Chéma, « à ton coucher et à ton lever », eux, au même instant, trament des complots pour m'ôter la vie.
On peut également expliquer : le nouvel antisémitisme se déploie principalement sur le terrain des mots. Nous savons combien les paroles peuvent être meurtrières, et nous en constatons tous les jours les effets. Sous le régime d'Hitler, tout a commencé par des discours, et l'on sait trop bien comment cela s'est terminé. Aujourd'hui encore, la bataille se joue par les déclarations : condamnations à répétition du Conseil de sécurité, débats quotidiens à l'ONU où le point de mire reste inlassablement Israël - les torts causés aux Palestiniens, le génocide, l'apartheid, la responsabilité de tous les maux imputée aux Juifs. On croirait que la terre entière a réglé l'ensemble de ses tragédies et qu'il ne lui reste plus qu'un seul problème à trancher : la « question juive ».
C'est très exactement l'accomplissement des paroles de la Torah : lors de l'exil d'Israël, « et parmi ces nations tu ne trouveras point de tranquillité, et la plante de tes pieds n'aura pas de repos », et il est ajouté : « tu deviendras un sujet de parabole et de raillerie (lechénina) » parmi les peuples. Rachi précise : « lechénina » vient de la racine qui signifie répéter, discourir sans cesse. En d'autres termes, où que tu sois exilé, les nations ne cesseront de parler de toi ; tu seras constamment au centre de l'attention, tous les journaux télévisés s'ouvriront sur le peuple d'Israël, et c'est toi que l'on tiendra pour coupable de tout. On fabrique ainsi une image démoniaque, terrifiante et monstrueuse. De nos jours encore, certains non-Juifs, rencontrant un Juif, cherchent ses cornes du regard ou lui palpent le front : « Vous n'avez vraiment pas de cornes ? » Pour eux, le Juif a été peint comme l'émissaire du diable sur terre.
On raconte que le ministre chinois des Affaires étrangères rencontra un jour l'ambassadeur d'Israël et lui demanda : « Combien êtes-vous là-bas, en Israël ? » L'ambassadeur lui répondit : « Environ six millions. » Le ministre chinois se mit à rire. L'ambassadeur s'étonna : « Pourquoi riez-vous ? » Il lui expliqua : « Six millions, chez nous en Chine, ce n'est que la population d'un village ! Et pourtant, la Chine n'occupe pas l'actualité comme vous le faites. On parle de vous sans interruption. Chez nous, on organise un recensement tous les quelques années : six millions d'habitants, c'est tout au plus notre marge d'erreur ! Quand on cherche votre pays sur un globe terrestre, on ne le distingue même pas, vous avez la taille d'une tête d'épingle. Dès lors, comment se fait-il que le monde entier entende parler de vous et que tous les journaux télévisés s'ouvrent sur votre actualité ? » C'est précisément le sens de : « Tu seras un sujet de fable et de raillerie » (véhayita lemachal velichnina) - on répétera ton nom sans cesse, on parlera continuellement de toi. Et c'est ce qu'exprime le verset : « Les lèvres de mes agresseurs et leurs pensées sont contre moi tout le jour » - leurs murmures et leurs réflexions, leurs lèvres ressassent constamment la seule question juive, le « problème juif ».
D'ailleurs, quiconque y réfléchit s'apercevra qu'il y a là une grande part de vérité. En réalité, ils ont raison, non pas selon leur point de vue, mais selon la véritable perspective de la Torah. La Guémara enseigne que dans le monde futur, les nations du monde viendront et diront : « Nous avons bâti des ponts, nous avons aménagé des thermes, nous avons accompli tant de réalisations, et tout cela, nous ne l'avons fait que pour Israël ! » Mais le Saint, béni soit-Il, leur répondra : « Insensés que vous êtes, c'est pour vous-mêmes que vous l'avez fait ! » On remarque que Rabbi 'Haïm de Brisk soulève une question pénétrante : pourquoi les a-t-Il qualifiés d'« insensés » ? Il aurait dû leur dire qu'ils étaient des « menteurs », puisqu'il s'agit d'un mensonge flagrant de prétendre avoir agi pour Israël ! C'est que dans le monde futur, le mensonge n'a plus cours ; c'est le monde de vérité, alma dekechot. Ainsi, lorsque les nations viendront réclamer leur salaire, elles constateront que tout ce qu'elles ont accompli a réellement profité à Israël, car en vérité, tout ce qui existe dans l'univers n'a été créé que pour Israël, et toute l'histoire humaine n'a d'autre finalité qu'Israël. Elles plaideront alors : « Nous avons investi tant de richesses, tout cela a servi à Israël, nous méritons donc une récompense ! » Et le Saint, béni soit-Il, ne les traite pas de menteuses, mais leur rétorque : « En vérité, vous avez raison, mais vous êtes des insensées, car si seulement vous aviez agi avec cette intention pure, quelle immense récompense vous auriez reçue ! Au lieu de cela, vous n'avez visé que votre propre intérêt, et ce n'est qu'a posteriori qu'il s'avère que cela a profité à Israël. »
Sur ce même principe, on peut également observer la situation présente : l'antisémitisme virulent dans le monde, qui accuse le Juif de tous les maux de la terre, renferme une étincelle de vérité, mais certainement pas selon leur optique. Selon la vérité divine : lorsque le peuple d'Israël accomplit la volonté de son Créateur, le Temple existe, et une abondance de bénédictions se déverse sur la création tout entière. Le saint Or Ha'haïm enseigne : si les nations savaient à quel point le Beth Hamikdach leur prodigue du bien - non seulement à nous, mais à elles-mêmes -, elles auraient posté des gardes tout autour pour empêcher qu'on ne le détruise. Dès lors, s'il y a des malheurs et des détresses dans le monde, qui en porte la responsabilité ? Les Juifs. Au fond, ce constat repose sur une vérité fondamentale, à cette différence près que chez les nations, il ne découle pas d'une recherche de la vérité, mais de la haine gratuite, du principe selon lequel « Ésaü hait Jacob ». Quant à nous, nous devons accueillir ces événements selon leur dimension de vérité : lorsque la nation s'en prend à toi, elle te signifie en réalité que toi, le Juif, tu es tenu à une exigence plus élevée, et que si tu faisais davantage, le monde entier s'en trouverait mieux réparé et toute la réalité s'en porterait mieux. Cette exigence est authentique, et l'ennemi n'est que « le bâton de Ma colère » (Achour chevet api), envoyé pour te rappeler tes manquements et t'indiquer ce que tu dois réparer.
שִׁבְתָּם וְקִימָתָם הַבִּיטָה אֲנִי מַנְגִּינָתָם׃ (סג) - Considère quand ils s'assoient et quand ils se lèvent : je suis leur refrain.
Maître du monde, regarde-les lorsqu'ils s'assoient et lorsqu'ils se lèvent : quand l'ennemi va se coucher et quand il se lève le matin, où se trouvent continuellement ses pensées ? « Je suis leur chanson » - je suis la cause de toute leur réjouissance. L'auteur du Lé'hem Dim'a explique : quiconque opprime Israël s'élève au premier rang, et toute leur joie ne provient que des tourments infligés au Juif. Il frappe le Juif, et il est satisfait ; il persécute le Juif, et il en tire une immense joie.
On peut également expliquer « je suis leur refrain » à la manière dont le roi David se plaignait de ses persécuteurs, qui s'asseyaient dans les tavernes pour composer sur lui des chansons de raillerie et de mépris. Il en va de même ici : ils composent sur moi des poèmes et des refrains satiriques, des écrits sur le peuple juif et sur le mal prétendu qu'il infligerait au monde. Comme on le sait, la machine de propagande de Goebbels tournait sans relâche pour diaboliser le Juif, au point qu'il devint évident pour tous que, de même que l'on use d'insecticides contre la vermine, on devait employer des chambres à gaz contre les Juifs ; car s'il s'agit de parasites nuisibles, voilà le traitement qui leur est réservé : les écraser et les anéantir. Quand l'opinion publique est ainsi conditionnée, les esprits s'y habituent et une telle barbarie ne soulève plus aucun scrupule. Maître du monde, vois cette propagande si bien orchestrée contre moi : « quand ils s'assoient et quand ils se lèvent » - ils complotent sans cesse contre moi, « je suis leur refrain » - c'est à mes dépens qu'ils composent leurs chants de dérision.
תָּשִׁיב לָהֶם גְּמוּל יְהֹוָה כְּמַעֲשֵׂה יְדֵיהֶם׃ (סד) - Rends-leur la pareille, ô Éternel, selon l'œuvre de leurs mains.
L'auteur du Lé'hem Dim'a fait observer : toute rétribution (guémoul) équivaut ordinairement au double du méfait commis, ainsi qu'il est dit : « Car elle a reçu de la main de l'Éternel le double pour tous ses péchés ». Or ici, l'assemblée d'Israël implore : Maître du monde, il me suffit amplement que Tu leur rendes une rétribution « selon l'œuvre de leurs mains », à leur exacte mesure. Je ne demande pas le double ; puisse-t-il seulement m'être donné de voir que Tu leur rétribues selon l'œuvre de leurs mains, même sans la doubler.
תִּתֵּן לָהֶם מְגִנַּת־לֵב תַּאֲלָתְךָ לָהֶם׃ (סה) - Donne-leur un serrement de cœur, que Ta malédiction vienne sur eux !
Le Torat 'Hessed explique : puisque toutes leurs pensées visent à me faire du mal, l'Assemblée d'Israël demande que Tu leur rendes selon les œuvres de leurs mains et que Tu leur donnes méguinat-lev - c'est-à-dire de la peine au cœur, en rétribution de toutes leurs pensées contre moi. Étant donné que toutes les pensées de leur cœur, à longueur de journée, consistent à imaginer comment m'affliger, qu'ils éprouvent eux-mêmes un chagrin correspondant à celui qu'ils projetaient de m'infliger. D'après cette explication, le mot méguinat provient de la même racine que toga et yagon (la tristesse et l'affliction).
Rachi n'adopte pas cette interprétation et explique que méguinat-lev dérive du mot maguen (bouclier, cuirasse) - comme un endurcissement ou un rétrécissement du cœur, une détresse et des soupirs qui forment comme un écran hermétique devant leur cœur. Sa raison en est la suivante : la lettre noun dans le mot yagon n'appartient pas à la racine. Tout comme sasson (joie) provient de la racine chin-chin, ou chimamon (désolation) de chin-mèm-mèm, le noun final est une lettre additionnelle. Dès lors, on ne saurait dériver méguinat-lev de yagon, car une telle déclinaison grammaticale serait incorrecte ; il aurait fallu écrire yégounat-lev. Rachi rattache donc ce terme à la racine de maguen. C'est également ce qui ressort des propos d'Ibn Ezra, qui rapporte selon certains que le daguech dans le noun indique une forme dérivée de la racine de maguen, sur le schème de akhila, dans le sens de "protéger et sauver" (ganon véhatsel).
Et le texte poursuit : "Taalatékha lahèm". Le Torat 'Hessed précise : fais venir sur eux toutes les imprécations (alot) écrites dans le livre de la Torah, comme il est dit : "L'Éternel, ton Dieu, fera retomber toutes ces malédictions sur tes ennemis" ; applique sur eux Tes malédictions. Rachi, en revanche, interprète taalatékha par analogie avec "Les princes de Tsoan sont devenus fous (noalou)" - où le Targoum traduit par itpacho (ils se sont abrutis), désignant la folie et la sottise (avélout). En d'autres termes : plonge-les dans l'obstination du cœur et rends-les insensés et stupides.
Autre explication : "Titen lahèm méguinat-lev" répond en écho au verset précédent, "je suis leur chansonnette" (ani manguinatam) - un jeu de mots stylistique : au lieu de leur rengaine (manguina), donne-leur le serrement de cœur (méguina) ; en échange des railleries dont ils ont fait un refrain à mes dépens, qu'ils éprouvent de la peine au fond du cœur. En outre, le Lé'hèm Dim'a explique : "Taalatékha lahèm" - la douleur que Tu éprouves, pour ainsi dire, en T'associant à la souffrance d'Israël, inflige cette souffrance-là à nos ennemis. Pourquoi devrais-Tu souffrir ? Afflige-les plutôt eux, et par là même, délivre-nous de ce malheur afin que Toi aussi Tu n'en aies plus de peine.
Selon cette interprétation, il convient de comprendre d'où vient l'expression taalatékha, car elle ne peut pas dériver ici du terme de malédiction (ala), ni de celui de la folie (noalou). Il est fort probable que taalatékha soit l'équivalent de telaatekha par métathèse (inversion de lettres), à l'instar de kévèss et kèchèv (agneau), ou de salma et simla (vêtement), qui sont des mots dont les lettres permutent ; or tlaa signifie l'épreuve et la souffrance. En d'autres termes : Maître du monde, cette affliction que Tu portes, reporte-la sur eux ! Car lorsqu'un Juif souffre, que dit la Chekhina ? "J'ai mal à Ma tête, J'ai mal à Mon bras" - Ma tête Me fait souffrir, Mon bras Me fait souffrir ; la Présence divine est en exil et partage notre affliction. Ainsi, Maître du monde, la souffrance que Tu ressens face à la détresse d'Israël, reporte-la sur les nations ; dès lors, Israël cessera de souffrir, et la Chekhina n'aura plus de peine non plus.
תִּרְדֹּף בְּאַף וְתַשְׁמִידֵם מִתַּחַת שְׁמֵי יְהֹוָה׃ (סו) - Poursuis-les dans Ta colère et anéantis-les de dessous les cieux de l'Éternel !
Le saint Alchikh explique : "De dessous les cieux de l'Éternel" - signifiant que même dans les hauteurs célestes, ils ne trouveront aucun point d'appui, comme il est dit : "Quand tu placerais ton nid parmi les étoiles, Je t'en précipiterais". Même si tu montes très haut, dit le Saint, béni soit-Il, Je t'en ferai descendre et Je t'abaisserai jusqu'en bas. C'est précisément ce que nous implorons : poursuis-les avec colère et anéantis-les ; même s'ils se sont élevés au plus haut, fais-les choir de dessous les cieux de l'Éternel et abaisse-les jusqu'à terre.
Et l'Akedat Yitz'hak explique : nous avons vu plus haut "Tu T'es enveloppé de colère et Tu nous as poursuivis", suivi de "Tu T'es couvert d'un nuage pour faire obstacle à la prière" - de cette colère même est née une barrière, un écran empêchant nos prières de monter vers le Ciel. C'est pourquoi l'auteur des Lamentations supplie : cette même colère, ce ressentiment qui a formé la cloison séparatrice, utilise-le pour les poursuivre avec courroux et les anéantir de dessous les cieux de l'Éternel, sans leur laisser de vestige parmi les nations.
La conclusion du troisième chapitre est une prière jaillie du fond de la fosse : le poète se remémore les temps où "Tu T'es approché le jour où je T'ai invoqué", et supplie qu'au moins l'oreille divine ne se dérobe pas à son cri. Il expose devant le Maître du monde le paradoxe de la haine d'Israël - on nous méprise comme un néant alors que, dans le même temps, "toutes leurs pensées sont contre moi" - une haine dénuée d'explication rationnelle, mais qui recèle néanmoins une part de vérité : l'exigence morale envers le Juif d'être plus grand, puisque tout le bien de l'humanité dépend de lui. Enfin, il réclame rétribution contre les ennemis - sans même exiger le double châtiment - : qu'un serrement de cœur leur soit infligé en lieu et place des chansons railleuses qu'ils ont composées sur nous, et que ce même courroux qui faisait écran entre nous et notre Père céleste soit désormais dirigé contre eux, pour les poursuivre et les faire disparaître de dessous les cieux de l'Éternel.