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Chapitre 2 - Partie 20 - Vois, Éternel, à qui Tu as fait cela - 1re partie

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Dans ce cours, nous nous arrêtons sur un seul verset du chapitre 2 de la Méguilat Eikha, le verset 20, qui compte pourtant parmi les plus durs et les plus terribles de la Méguila. L'auteur des lamentations se tourne vers le Ciel et implore : Maître du monde, regarde et vois à qui Tu as infligé tout cela ! C'est autour de ce verset que s'articulent les commentaires, et c'est de là que s'ouvre tout cet immense épisode du meurtre du prophète Zekharia dans le Temple, de son sang bouillonnant, et de la prise de conscience de la gravité du péché.

רְאֵה יְהֹוָה וְהַבִּיטָה לְמִי עוֹלַלְתָּ כֹּה, אִם־תֹּאכַלְנָה נָשִׁים פִּרְיָם עֹלְלֵי טִפֻּחִים, אִם־יֵהָרֵג בְּמִקְדַּשׁ אֲדֹנָי כֹּהֵן וְנָבִיא׃ - Vois, Éternel, et regarde à qui Tu as fait cela ! Des femmes doivent-elles manger le fruit de leurs entrailles, les nourrissons qu'elles choyaient ? Doit-on égorger dans le sanctuaire du Seigneur prêtre et prophète ?
« À qui Tu as fait cela » - Une double calamité

Le 'Le'hem Dim'a explique : Maître du monde, vois et regarde à qui Tu as fait cela. Quelle double calamité s'est abattue ici, faisant souffrir à la fois les femmes et les nourrissons, ces petits enfants qui n'avaient commis aucune faute ! Et malgré cela, « des femmes mangeraient-elles le fruit de leurs entrailles, les nourrissons qu'elles choyaient ? », des mères en sont arrivées à dévorer leurs propres enfants, que D.ieu nous en préserve. Tel est le sens de « à qui Tu as fait cela » : qui sont ces êtres ? Précisément ceux qui ne méritaient pas de telles souffrances, ceux qui n'ont aucune transgression à leur charge, les bébés et les tout-petits.

De plus : « Doit-on égorger dans le sanctuaire du Seigneur prêtre et prophète ? » Il s'agit là aussi d'un drame décuplé. Le sanctuaire de l'Éternel est le lieu du jugement, l'endroit le plus sacré. Le Cohen incarne un haut niveau de sainteté, et le prophète un degré plus élevé encore, un état de perfection, comme l'enseigne le Rambam, selon lequel le mauvais penchant ne prend jamais le dessus sur le prophète, en rien au monde. Et c'est dans le lieu le plus saint qu'un prêtre et prophète est assassiné ! Quelle douleur et quelle désolation. L'argument est donc le suivant : Maître du monde, à qui as-Tu infligé cela ? Précisément à ceux qui ne méritaient pas un tel châtiment.

Voir de loin et observer de près

Dans le livre 'Alon Bakhoot', l'auteur analyse la nuance de ce double langage : « Re'é » (vois) et « Habita » (regarde). La vue (re'iya) s'exerce de loin, tandis que l'observation attentive (habata) se fait de près, en examinant la chose intimement. Nous demandons pour ainsi dire au Saint, béni soit-Il, de voir de loin les délices et le luxe auxquels nous étions habitués, et d'observer de près la déchéance effroyable dans laquelle nous avons sombré. Lors de l'exil d'Égypte, la nourriture ne nous manquait pas, comme il est écrit : « Nous nous souvenons du poisson que nous mangions gratuitement en Égypte », ils avaient de quoi manger. Mais ici, des femmes en ont été réduites à manger le fruit de leur tendresse, leurs propres enfants.

Le saint Zohar enseigne : lors de l'exil d'Égypte, ils ont moins souffert, car ils étaient déjà accoutumés à la peine. Il n'en fut pas de même lors de l'exil de Babylone, où nous sommes partis depuis une situation d'opulence. Au début, le peuple jouissait d'une immense richesse, à l'image de Marthe fille de Boéthus, et en très peu de temps, elle n'eut plus rien à manger, plongée dans la famine et le siège. C'est le sens de « Vois, Éternel, et regarde à qui Tu as fait cela » : à ceux dont la condition était si faste, c'est à eux que Tu as fait cela, les réduisant à un état si misérable ? Pour eux, le coup est dix fois plus dur, car ils sont tombés du faîte des grandeurs au fond du gouffre.

De fait, la Guémara raconte au sujet de Marthe fille de Boéthus qu'ayant posé le pied sur du crottin d'animal, son âme s'échappa de dégoût, accomplissant ce qui est dit : « La femme la plus délicate et la plus raffinée parmi toi, qui n'avait jamais essayé de poser la plante de son pied sur la terre ». Quelqu'un qui provient d'un haut rang de richesse, de raffinement et d'extrême sensibilité, et qui s'effondre soudain à un niveau si bas, éprouve une épreuve sept fois plus lourde. Telle est donc la prière : Vois, Éternel, notre grandeur d'autrefois, et regarde notre abaissement d'aujourd'hui, car c'est là le comble de la douleur, et cela doit éveiller la miséricorde céleste.

La suite de l'appel à la muraille de la fille de Sion

L'Akedat Yits'hak explique que ce verset s'inscrit dans la continuité de l'adresse à la muraille de la fille de Sion. Plus haut déjà, le prophète demandait à la muraille d'implorer :

צָעַק לִבָּם אֶל־אֲדֹנָי, חוֹמַת בַּת־צִיּוֹן הוֹרִידִי כַנַּחַל דִּמְעָה יוֹמָם וָלַיְלָה, אַל־תִּתְּנִי פוּגַת לָךְ, אַל־תִּדֹּם בַּת־עֵינֵךְ׃ - Leur cœur a crié vers le Seigneur : Muraille de la fille de Sion, répands des larmes comme un torrent, jour et nuit ! Ne t'accorde aucun répit, que la prunelle de tes yeux ne prenne pas de repos !

Et maintenant, il lui dit : Rempart de la fille de Sion, dis devant Lui : « Vois, Éternel, et regarde : à qui as-Tu fait une telle chose ? » Et si l'on objecte qu'une telle horreur s'est déjà produite par le passé, que des femmes aient dévoré leurs propres enfants, nous en trouvons en effet un exemple dans le deuxième livre des Rois. Lors de la grande famine et du siège de Samarie, Yéhoram fils d'A'hav marchait sur la muraille lorsque deux femmes se présentèrent à lui. L'une d'elles déclara : J'avais convenu avec ma compagne qu'aujourd'hui nous mangerions mon fils, et demain le sien. J'ai livré mon fils et nous l'avons mangé ; mais le lendemain, quand vint son tour de livrer son fils, elle l'a caché et a refusé de l'amener. Maintenant, ô roi, juge notre cause ! En entendant cela, le roi fut saisi d'effroi et déchira ses vêtements ; le peuple aperçut alors le cilice qu'il portait à même la peau, car devant la gravité de la situation, il s'était revêtu d'un sac. Il jura alors que la tête d'Élisée fils de Chafat ne resterait pas sur ses épaules s'il ne priait pas pour changer le cours des événements. C'est à la suite de cela que fut prononcée la prophétie d'Élisée : « Demain, à cette même heure, une mesure de fleur de farine sera à un sicle », suivie du récit des quatre lépreux que l'on lit dans la Haftara.

Ainsi, sur le premier point, on pourrait arguer que cela s'était déjà vu dans l'histoire. C'est pourquoi l'auteur des Lamentations pose une autre question : « Un prêtre et un prophète seront-ils mis à mort dans le sanctuaire du Seigneur ? » Une telle chose ne s'était jamais produite. Pour ainsi dire, le rempart de la fille de Sion se dresse devant l'Éternel et s'écrie : Maître du monde, si pour le premier drame Tu dis qu'il y eut des précédents, le second, lui, n'a assurément jamais eu d'égal ! Comment est-il concevable qu'un prêtre et un prophète soient assassinés dans le sanctuaire de l'Éternel ? Quelle douleur et quel déchirement !

Deux voix dans un même verset

Le Targoum traduit : Vois, Éternel, et regarde depuis les Cieux, à qui as-Tu infligé cela, que des femmes mangent leur progéniture, les nourrissons choyés. « Les nourrissons choyés » désigne des bébés dorlotés, enveloppés de soie. Jusqu'ici s'exprime la plainte de Knesset Israël. Or, ce verset fait en réalité entendre deux voix : la première est celle de l'assemblée d'Israël qui se lamente : « À qui as-Tu fait une telle chose ? », et l'Attribut de justice de lui rétorquer : « Un prêtre et un prophète seront-ils mis à mort dans le sanctuaire du Seigneur ? » Vous osez poser des questions ? Trouvez-vous donc naturel qu'un prêtre et un prophète soient massacrés dans le sanctuaire de l'Éternel ? Comment avez-vous pu commettre un tel acte ? Et si l'assassinat d'un prêtre et prophète dans le Temple ne vous paraît ni inconcevable ni scandaleux, ne vous étonnez pas non plus « que des femmes mangent le fruit de leurs entrailles ». En d'autres termes : vous payez le prix de la situation effroyable que vous avez vous-mêmes engendrée.

Zekhariahou fils de Yehoyada le Cohen

Il s'agit ici du meurtre de Zacharie. Il convient de noter qu'une erreur s'est glissée dans le Me'am Loez, où il est écrit « Zacharie fils d'Iddo », ce qui est une méprise. Il y eut en effet deux Zacharie : le prophète Zacharie, l'un des Douze petits prophètes, et Zekhariahou fils du prêtre Yehoyada. Celui qui fut mis à mort dans le sanctuaire de l'Éternel est Zekhariahou fils de Yehoyada : il était à la fois grand prêtre et prophète de Dieu, et il fut lapidé dans le Temple pour avoir réprimandé Israël sur sa conduite et lui avoir annoncé la destruction du Sanctuaire. Non seulement ils refusèrent de l'écouter, mais il fut lapidé sur ordre du roi, pour avoir tenu des propos désagréables à ses oreilles, annonçant que le peuple d'Israël partirait en exil et prononçant de sévères remontrances à l'encontre du souverain.

C'est ainsi qu'il est rapporté dans II Chroniques (24) : « L'esprit de Dieu revêtit Zekharia, fils du prêtre Yehoyada ; il se tint au-dessus du peuple et leur dit : Ainsi parle Dieu : Pourquoi transgressez-vous les commandements de l'Éternel ? Vous ne réussirez pas ! Puisque vous avez abandonné l'Éternel, Il vous abandonnera. Ils conspirèrent contre lui et le lapidèrent sur l'ordre du roi, dans le parvis de la Maison de l'Éternel. Le roi Yoash ne se souvint pas de la bienveillance que Yehoyada, père de Zekharia, avait eue envers lui, et il fit périr son fils. » En quoi consistait cette bienveillance ? Quand Athalie massacra toute la descendance royale, Yoash fut sauvé grâce à Yehoyada qui l'avait dissimulé dans le Saint des Saints. Par la suite, lorsqu'on vint lui dire : le grand prêtre n'y pénètre qu'une seule fois par an, le jour de Yom Kippour, et toi, tu y as survécu pendant des années !, il se laissa ériger en idole. Et ce même Yoash, dont le père de Zacharie avait sauvé la vie, ordonna la mise à mort de son fils qui prophétisait. À l'instant de mourir, Zacharie s'écria : « Que l'Éternel voie et demande des comptes ! », c'est-à-dire : que le Saint, béni soit-Il, voie ce que vous me faites et vous réclame mon sang.

Le sang bouillonnant et Nebouzaradan

Un an jour pour jour après cet assassinat, l'Éternel réclama son sang : ce jour-là même, l'armée d'Aram monta contre Jérusalem, semant le ravage et le massacre. De longues années passèrent encore, jusqu'à ce que Nebouzaradan, chef des gardes babylonien, pénètre dans la cour du Temple et y découvre un sang qui bouillonnait sans trêve. C'était le sang de Zacharie : tous les efforts pour le laver ou le recouvrir de terre restaient vains, le sang se remettait aussitôt à bouillonner. Pendant deux cents ans, ce sang continua de bouillir dans le parvis. Nebouzaradan demanda quelle était l'origine de ce sang, et on lui répondit d'abord qu'il s'agissait du sang des sacrifices. Il fit amener toutes sortes d'animaux pour comparer, mais aucun sang ne bouillonnait ainsi. Il les menaça : Si vous ne me révélez pas la vérité, je vous exécuterai tous ! Ils lui avouèrent alors : Il y avait parmi nous un prophète qui nous admonestait au nom du Ciel ; nous avons refusé de l'écouter et nous l'avons assassiné, et voici que son sang bouillonne encore. Nebouzaradan leur dit : Je vais l'apaiser. Il se mit à massacrer en représailles les anciens du peuple et les membres du Sanhédrin, de jeunes hommes, des jeunes filles et des écoliers ; des foules immenses périrent pour ce sang, jusqu'à ce que le bourreau lui-même soit saisi d'horreur devant un tel carnage. Il implora alors Zacharie en disant : J'ai fait périr l'élite d'entre eux, souhaites-tu que je les extermine tous ? C'est seulement à cet instant que le sang s'apaisa et cessa de bouillonner. Bouleversé par cet événement, Nebouzaradan alla se convertir au judaïsme.

L'esprit qui jeta la première pierre

Bien des récits sont rapportés au sujet de l'homme qui lança la première pierre contre le prophète Zacharie. Dans l'ouvrage Hatsadik Rabbi Chelomo, on relate l'histoire d'un jeune homme possédé par un dibbouk. Cet individu errait parmi les gens, leur dévoilait leurs fautes dans les moindres détails, puis les étreignait et les embrassait. Saisi d'effroi en s'entendant rappeler ses péchés, l'homme commençait à faire téchouva ; or, dès qu'un repentir sincère lui traversait l'esprit, le dibbouk s'enfuyait loin de lui en criant : Je te déteste, je ne peux pas rester près de toi ! En raison de sa noirceur spirituelle, cet esprit ne s'attachait qu'aux transgresseurs, et quiconque nourrissait une pensée de repentir lui devenait insupportable. Parfois, il tentait de dissuader l'homme : Qu'as-tu besoin de faire téchouva ? Mais voyant que cela ne servait à rien, il s'échappait. Lorsqu'on demanda au dibbouk pourquoi il avait pris possession de ce jeune homme, il révéla qu'il était l'homme qui avait jeté la toute première pierre sur le prophète Zacharie : depuis plus de deux mille ans, il errait sans repos, châtié pour avoir été le premier artisan de la mise à mort du prophète. De même, il ne pouvait tolérer la présence de talmidé 'hakhamim : s'il embrassait volontiers les impies, il fuyait au plus loin à l'approche d'un érudit en Torah.

Le Rav de Ponevezh, Rabbi Yossef Chlomo Kahaneman, entra un Chabbat dans la salle à manger et constata que des tables n'étaient pas recouvertes d'une nappe, comme l'exige l'usage de Chabbat. Il dit alors aux élèves de la yéchiva : Laissez-moi vous raconter une histoire. J'ai reçu comme tradition que le dibbouk de Novardok - cet esprit même dont nous venons de parler - fut introduit de force, un Chabbat, dans la demeure de Rabbi 'Haïm de Volozhin, le disciple du Gaon de Vilna, un saint parmi les saints. Dans cette maison, le dibbouk ne trouvait aucun repos : il se mit à courir de droite à gauche, cherchant éperdument un abri. Devant l'intensité de sainteté qui régnait en ce lieu, le jour du Chabbat, chez un homme aussi saint que Rabbi 'Haïm de Volozhin, l'esprit ne pouvait rien supporter. Il finit par repérer le coin d'une table dont la nappe s'était retroussée : il s'y recroquevilla, enlaça ce recoin et s'y apaisa. Il n'avait de prise qu'en un endroit laissé à découvert ! C'est pourquoi, conclut le Rav, veillez scrupuleusement à garder la table couverte le Chabbat, car un espace de table dénudé offre une emprise aux forces extérieures et à la Sitra A'hra.

On raconte qu'on menaça un jour ce dibbouk de le conduire chez le Gaon de Vilna. Il répondit : « Je n'ai absolument pas peur de lui, il ne s'occupe pas de nous. » De fait, comme cela est rapporté dans l'introduction au Sifra Ditsniouta, le Gaon de Vilna ne s'occupait aucunement des dibboukim. C'était l'opposé de la voie du saint Ari zal, qui s'efforçait grandement d'œuvrer au tikoun de toutes les âmes jusqu'à sa génération. Une seule fois, le Gaon se rendit au cimetière pour le yahrzeit de sa mère, et il le regretta toute sa vie durant : les âmes prirent conscience de sa grandeur et venaient l'importuner jour et nuit pour qu'il s'occupe de leur réparation, ce qui lui causait une immense affliction et un grand désarroi, si bien qu'il n'y retourna plus jamais. On raconte également que l'on demanda au dibbouk qui étaient les trente-six Justes cachés de la génération. Il énuméra de nombreux noms, parmi lesquels des inconnus, et cita aussi le Gaon de Vilna, mais pas parmi les premiers. On lui demanda : « Comment se fait-il que le Gaon ne soit pas parmi les premiers ? » Il leur répondit : « Non, parce que le Gaon de Vilna jouit déjà d'une certaine renommée. » On voit d'ici à quel point la notoriété peut être nuisible.

Dans le livre Chomer Emounim, il est rapporté que ce même dibbouk finit par arriver chez le Magguid de Kozhnitz. Mais comment les choses passèrent-elles entre deux localités aussi éloignées que Novardok et Kozhnitz ? Le Gaon Rabbi Yaakov Edelstein, rabbin de Ramat HaSharon, racontait que, d'après ce qu'il savait, beaucoup de gens venaient auprès de ce possédé pour entendre le récit des châtiments célestes et se renforcer dans le service divin. Il n'existe pas de plus grand stimulant pour la crainte du Ciel qu'un homme décrivant les fautes qu'il a commises et les tourments qu'il endure. Cependant, l'affaire parvint aux oreilles des autorités, et le gouvernement craignit qu'un sorcier ne circule parmi les Juifs - or en Europe, quiconque était soupçonné de sorcellerie était aussitôt mis à mort. La vie du jeune homme étant en danger, il n'y eut d'autre choix que de le faire fuir en secret, et on le fit passer à Kozhnitz, auprès du Magguid.

Rabbi Moshé Holtzberg, roch yéchiva de Karlin-Stolin, raconta à Rabbi Yaakov Edelstein, selon une tradition transmise d'homme à homme, ce qui se passa lorsque le dibbouk arriva à Kozhnitz. Qu'est-ce qu'un dibbouk ? C'est un esprit errant qui trouve un répit à l'intérieur du corps d'un être humain. En effet, tant qu'il réside dans le corps d'un homme vivant, les forces de l'impureté et de la Sitra A'hra chargées de le châtier ne peuvent l'atteindre : c'est pour lui comme une ville de refuge. En revanche, l'homme vivant est totalement dominé par lui et en subit une souffrance atroce. Au début, le Magguid tenta d'expulser l'esprit par des Noms saints, des yihoudim et des adjurations, selon la méthode employée par les grands d'Israël pour chasser les dibboukim. En entendant cela, l'esprit se mit à rire aux éclats. On sait que le dibbouk parlait par la gorge de l'individu, mais avec sa propre voix et non celle de la personne. Il lui dit : « Penses-tu m'effrayer avec ces intentions kabbalistiques ? À notre époque, à l'époque des Prophètes, de jeunes enfants formulaient déjà les intentions que tu médites en ce moment. Crois-tu que cela m'impressionne ? »

Le Magguid de Kozhnitz lui demanda alors : « Quelle est la voie pour te réparer ? » Car il s'agissait là d'un grand érudit, qui discutait de sujets de Torah avec d'immenses talmidé 'hakhamim. L'esprit lui répondit : « Depuis ma mort, j'ai subi plus de cent réincarnations sans trouver aucun repos, et jamais aucun érudit n'a trouvé d'argument pour me justifier. Si un talmid 'hakham se trouve pour plaider pleinement ma cause, cela permettra ma réparation. » Le Magguid réfléchit et lui dit : « J'ai un mérite à plaider en ta faveur, mais à une condition : que tu me révèles ton niveau spirituel. » Car il s'agissait d'une âme de l'époque du Premier Temple, l'époque des Prophètes, dont nous n'avons pas la moindre conception. Le Gaon de Vilna disait que nous ne pouvons même pas concevoir ce qu'était un simple cordonnier au temps des Prophètes, à plus forte raison ce qu'était un sage de cette génération. L'esprit lui dit : « Je te le montrerai, mais pas ici, hors de la ville. » Le Magguid s'enveloppa de son châle, le fit sortir hors de la ville et plaida en sa faveur. Alors apparut devant lui une colonne de feu dressée de la terre jusqu'au ciel, et il vit encore d'autres visions qu'il ne voulut point raconter. Ce n'est qu'à cet instant qu'il put mesurer l'intensité prodigieuse du niveau spirituel dont il s'agissait.

Et quel fut ce plaidoyer ? Rabbi Moshé Holtzberg rapporta à Rabbi Yaakov Edelstein que le Magguid trouva un raisonnement halakhique selon lequel cet homme aurait eu, pour ainsi dire, une permission de lapider le prophète. Non point qu'il y eût réellement une telle permission, mais il y avait matière à se méprendre et à penser que c'était autorisé. En effet, une prophétie annonçant un malheur peut être révoquée, et tant qu'elle n'est pas sortie de la bouche du prophète, elle peut encore être modifiée, n'ayant pas été transmise et ne possédant pas encore d'existence concrète. Dès lors, cet homme formulait un grief contre le prophète : « Pourquoi es-tu venu proclamer ces paroles ? » Et si l'on objecte que le prophète avait l'obligation de les prononcer, qu'il lui était interdit d'étouffer sa prophétie sous peine de mort, il lui répondait : « Tu aurais dû sacrifier ta vie plutôt que d'amener sur le peuple d'Israël une telle catastrophe et un tel malheur, car en délivrant cette prophétie, tu attires le mal sur eux. » En vérité, l'argument ne tient pas, car si Dieu l'a envoyé parler, c'est le signe que le salut d'Israël ne résidait point dans le silence, mais dans la parole et l'appel à la techouva, faute de quoi une destruction pire encore risquait d'advenir à Dieu ne plaise. Néanmoins, cet argument de défense suffit à procurer la réparation de cette âme.

Rabbi Eliyahou Lopian rapporte encore que le jour où le Gaon de Vilna quitta ce monde, cet esprit poussa des cris effroyables. On lui demanda la raison de ces cris, et il répondit qu'une multitude d'anges étaient descendus pour accueillir l'âme du Gaon de Vilna. C'est ainsi qu'à Novardok, on apprit que le Gaon s'était éteint à Vilna. Bien avant les agences de presse et les bulletins d'information, il y a près de deux cent cinquante ans, on apprit la nouvelle par la bouche du dibbouk. Rabbi Eliyahou Lopian racontait également qu'on lui présentait des livres emballés et qu'il était capable de discerner s'il s'agissait d'un livre saint ou non. Une fois, on lui apporta deux volumes emballés : devant l'un d'eux, il se mit à trembler et cria de l'enlever immédiatement, tandis que devant le second, il ne réagit absolument pas et resta calme. Il s'avéra qu'il s'agissait de deux tomes d'une édition du Zohar : l'un avait été imprimé par l'imprimerie de Slavita dans la sainteté et la pureté, et l'autre par des transgresseurs du Chabbat. Dans le second volume, il ne ressentait aucune sainteté, tandis que le premier, imprimé par des hommes craignant Dieu, éveillait en lui frayeur et tremblement. Tout comme un Sefer Torah écrit par un hérétique est dénué de toute sainteté, alors qu'un Sefer Torah rédigé par un homme pieux en est rempli. Nous ne le percevons pas, mais l'esprit, lui, le sentait.

Voici un autre récit : un avrekh, fils d'un grand notable fortuné, était un assidu exceptionnel qui passait toute son existence plongé exclusivement dans la Torah. Un jour, l'empereur vint en visite dans la ville de Cracovie et toute la cité était en émoi, tandis que lui demeurait assis chez lui à étudier, selon son habitude. Entendant le tumulte et la clameur, il s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit afin de réciter la bénédiction prescrite à la vue d'un souverain : « Béni soit Celui qui a fait part de Sa gloire à la chair et au sang ». En refermant la fenêtre, une pierre se détacha du mur et roula tout près de l'empereur. Aussitôt, on soupçonna une tentative d'attentat contre la vie du souverain au moyen d'une lourde pierre jetée d'en haut. Les policiers montèrent, constatèrent que la pierre venait de chez lui et l'arrêtèrent. Tous les efforts pour convaincre qu'il était totalement étranger à cela et qu'il ne s'agissait que d'un accident furent vains, et il fut condamné à mort. On pensa que si le rabbin de la ville intervenait pour plaider sa cause auprès des hauts dignitaires du pouvoir, cela pourrait le sauver. On s'adressa au rabbin, mais celui-ci déclara que le jugement était un jugement de vérité, que ce jeune homme méritait la mort, et il refusa d'intervenir. En fin de compte, il fut exécuté, ce qui suscita des murmures dans la communauté : comment le rabbin avait-il pu agir ainsi, alors qu'il était possible de le sauver ?

Lors des funérailles, le rabbin demanda à faire entrer la bière à l'intérieur de la synagogue, honneur réservé d'ordinaire aux seuls tsaddikim. On fit entrer le cercueil, et le rabbin s'adressa au défunt : « Je te somme et je t'ordonne, par décret de la Torah, lève-toi, tiens-toi debout et fais connaître au peuple la cause de ta mort, afin que l'on ne médise point et que s'apaisent les récriminations des enfants d'Israël à mon encontre. » À la stupéfaction générale, le mort s'assit sur la civière et déclara : « Je suis celui qui, le premier, a jeté la pierre contre le prophète Zacharie. C'est pourquoi j'ai été renvoyé en ce monde, et je suis revenu de multiples fois sans mériter ma réparation. Mais dans cette incarnation, j'ai eu le mérite d'atteindre mon tikoun. Le rabbin, qui le savait, a médité les desseins divins pour qu'aucun banni ne reste rejeté, et a veillé à ce que mon âme parvienne à sa place dans le Gan Eden céleste ; c'est pourquoi il n'a rien fait pour me sauver. » Ayant achevé ses paroles, il se recoucha et rendit de nouveau l'âme. On comprit alors que l'attitude du rabbin était fondée sur la stricte vérité de la halakha. Cette âme n'a cessé de se réincarner à travers les âges, et il existe encore bien d'autres récits ; cela suffit pour mesurer le nombre d'incarnations qu'a dû traverser celui qui fut le premier à assassiner un prêtre et un prophète dans le sanctuaire de Dieu.

« Toutes les souffrances de Job » - la gravité d'une seule faute

Le Ramban écrit dans Cha'ar HaGhemoul : toutes les souffrances de Job réunies ne suffisent pas à expier le châtiment dû pour une seule transgression. De prime abord, cette affirmation semble relever de l'exagération. Un homme qui commet une seule faute, qui prononce une parole de lachon hara ou même commet une transgression plus légère encore, se pourrait-il que toutes les souffrances de Job ne suffisent pas à la racheter ? Mais viens et constate ici ce qu'a coûté une seule faute : les meilleurs parmi les enfants de Jérusalem ont été massacrés, les membres du Sanhédrin, les enfants des écoles, les sages et les justes, et le sang ne s'apaisait toujours point ! Ce n'était pourtant qu'une seule faute, et combien de vies ont été fauchées pour elle. Même le sang de quatre-vingt mille jeunes prêtres n'a pu expier ce péché. Dès lors, nous commençons à concevoir que les termes du Ramban sont d'une rigoureuse précision : pour chaque transgression, toutes les souffrances de Job réunies ne sauraient suffire.

L'essentiel réside dans la prise de conscience

Toutefois, il reste à élucider une difficulté : Nevouzaradan s'est écrié : « J'ai massacré les meilleurs d'entre eux, souhaites-tu que je les extermine tous ? » Et c'est à cette parole que le sang cessa de bouillonner. Or, cela est difficile à comprendre, car de deux choses l'une : si la faute était désormais expiée, le sang aurait dû s'apaiser de lui-même ; et si le péché continuait de fermenter et d'exiger encore d'autres massacres et une plus grande rigueur, comment une simple parole a-t-elle pu suffire à arrêter ce bouillonnement ? Que s'est-il donc passé à l'instant précis où Nevouzaradan a posé sa question ?

Rabbi 'Hatzkel Levenstein, l'auteur du « Or Ye'hezkel » et machgia'h de la yechiva de Poniovitz, fait remarquer : on voit d'ici à quel point la véritable prise de conscience est immense. L'essentiel n'est pas l'acte extérieur, mais la prise de conscience. Lorsque Nevouzaradan a dit : « Zekharia, désires-tu que je les extermine tous ? », de quoi a-t-il pris conscience ? Il a pris conscience des ravages que cause la faute. Il a vu qu'à la suite de ce meurtre, le sang continuait de bouillonner, et il a compris qu'une telle faute méritait d'entraîner la mort pour tout le peuple d'Israël. « Désires-tu que je les tue tous ? » signifie en réalité : je comprends que pour une telle faute, ils méritent tous la mort. Et c'est précisément ce que le Ciel attend : que l'homme prenne conscience de ce qu'est la faute et de la portée destructrice de l'iniquité. Dès l'instant où il est parvenu à cette prise de conscience, le sang s'est apaisé et a cessé de bouillonner.

Il s'avère ainsi que la prise de conscience est bien plus fondamentale que l'action en elle-même, car l'action peut n'être que purement extérieure, un simple geste machinal. Mais la prise de conscience est la compréhension de ce qu'est une dégradation, de ce qu'est une faute et de sa gravité extrême. Et si l'homme parvient à cette compréhension et à cette prise de conscience, cela suffit déjà. Certes, les actes concrets demeurent nécessaires, mais l'essentiel réside dans le degré de lucidité intérieure que l'homme possède face à la faute, à la brèche causée et au manque engendré. C'est là tout ce qui est attendu de lui.

En conclusion :

Le verset 20 est le cri de « Vois, Éternel, et regarde à qui Tu as fait cela » : un regard éloigné sur ce que nous étions, et un regard attentif et rapproché sur ce que nous sommes devenus. Kenesset Israël déplore la double calamité qui a frappé des innocents, des femmes et des nourrissons, et la rigueur divine répond : le meurtre d'un prêtre et prophète dans le Sanctuaire ne vous paraît-il donc pas inconcevable ? De là s'ouvre tout le récit de Zekhariahou ben Yehoyada, de son sang qui a bouillonné pendant deux cents ans, de Nevouzaradan qui a massacré des dizaines de milliers de personnes à cause de lui avant de se convertir, et de la chaîne des réincarnations de l'homme qui avait jeté la première pierre. De tout cela, nous apprenons la gravité inouïe d'une seule faute, au point que toutes les souffrances de Job ne sauraient suffire à l'expier, et nous apprenons également l'autre facette : le sang n'a pas cessé de bouillonner par la force d'un acte extérieur, mais par la force de la prise de conscience. L'essentiel exigé de l'homme est cette prise de conscience intérieure de la gravité de la faute et de la dévastation qu'elle provoque.