Introduction : Le dernier verset du chapitre
Nous voici parvenus au dernier verset du premier chapitre d'Eikha. Après avoir énuméré toutes les souffrances, la destruction, l'exil et la joie mauvaise de nos ennemis, l'auteur de la lamentation conclut par une prière et une supplication : Maître du monde, fais-leur payer. Ce verset, apparemment si court, recèle des questions fondamentales : pourquoi les nations sont-elles punies pour ce qu'elles nous ont fait, alors qu'elles n'étaient que les envoyées du Saint, béni soit-Il ? Et pourquoi est-il dit « comme Tu m'as traité » et non pas « comme ils m'ont traité » ? Reprenons ces points dans l'ordre.
תָּבֹא כָל רָעָתָם לְפָנֶיךָ וְעוֹלֵל לָמוֹ כַּאֲשֶׁר עוֹלַלְתָּ לִי עַל כָּל פְּשָׁעָי כִּי רַבּוֹת אַנְחֹתַי וְלִבִּי דַוָּי׃ - Que toute leur méchanceté vienne devant Toi, et traite-les comme Tu m'as traité pour toutes mes fautes, car mes soupirs sont nombreux et mon cœur est défaillant.
« Toute leur méchanceté » - Même ce qui n'a pas été mis à exécution
L'auteur du Le'hem Dim'ah explique : que vient inclure l'expression « toute » leur méchanceté ? Maître du monde, devant Toi sont dévoilés les secrets du cœur. Tu sais aussi ce qu'ils ont comploté sans parvenir à le mettre à exécution. Lorsque Tu leur présenteras l'addition, que tout paraisse devant Toi, y compris ce qu'ils ont voulu faire sans en avoir le temps. Et bien que le Saint, béni soit-Il, ne juge pas une simple pensée comme un acte, cela ne vaut que pour Israël ; quant aux nations, le Saint, béni soit-Il, leur fait payer également la mauvaise intention.
« Et traite-les comme Tu m'as traité » - ils se sont réjouis de ma chute. Et nous avons déjà rappelé le principe selon lequel « de peur que l'Éternel ne le voie, que cela déplaise à Ses yeux et qu'Il ne détourne de lui Sa colère » : celui qui se réjouit du malheur d'autrui attire la colère divine sur lui-même. Par conséquent, Maître du monde, punis-les. Mais moi, je ne me réjouis pas de leur ruine, et pourquoi ? Parce qu'il n'y a plus de place dans mon cœur pour la joie. Mon cœur est empli de soupirs et de douleur : « car mes soupirs sont nombreux et mon cœur est défaillant » - mon cœur est meurtri et souffrant, tout mon être n'est que peine et affliction. Comment pourrais-je garder en moi la moindre place pour une joie malveillante ? De plus, Maître du monde : exerce Toi-même la vengeance contre eux, car moi, je n'en ai pas la force, « car mes soupirs sont nombreux et mon cœur est défaillant ». Seul le Maître de toute puissance peut leur demander des comptes.
Pourquoi Pharaon a-t-il été puni ? Deux approches - et deux mesures de châtiment
Dans le livre Bné David, l'auteur explique : « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi » - Maître du monde, punis-les pour l'intégralité du mal, et pas seulement pour le surplus de souffrance qu'ils ont infligé à Israël au-delà du décret divin. Pour bien comprendre, penchons-nous sur une question célèbre : Pharaon a opprimé Israël par le mortier, les briques et tous les travaux des champs, mais pourquoi a-t-il été puni ? Le Saint, béni soit-Il, qui annonce les générations à l'avance, avait pourtant proclamé : « Ils les asserviront et les opprimeront pendant quatre cents ans » - c'était un décret céleste. Pharaon aurait pu prétendre : « Je n'ai été que l'exécuteur du décret, paie-moi mon salaire ! » Or, non seulement il ne reçoit aucune récompense, mais il est écrit : « Mais Je jugerai aussi la nation qu'ils auront servie ». Quel prodige étonnant !
Il y a deux réponses à cela. La première : le Saint, béni soit-Il, avait décrété « ils les asserviront et les opprimeront », mais Il n'avait pas précisé qui les opprimerait. Toi, Pharaon, tu t'es porté volontaire pour être le bourreau, par pure cruauté de cœur ; tu dois donc en payer le prix. La seconde explication, avancée par les commentateurs : Pharaon a durci le décret. Le Saint, béni soit-Il, avait dit « ils les asserviront et les opprimeront », Il n'avait pas ordonné d'égorger cent cinquante enfants le matin et cent cinquante le soir pour se baigner dans leur sang ; cela, c'était ton propre excès de cruauté. Il n'avait pas dit de prendre leurs enfants pour les emmurer dans les rangées de briques ; c'était ton excès à toi. Il n'avait pas ordonné d'imposer le travail des hommes aux femmes et le travail des femmes aux hommes pour multiplier leurs tourments, ni n'avait dit : « On ne donne point de paille à tes serviteurs, et l'on nous dit : Faites des briques ! » Tu aurais pu accomplir le décret avec infiniment moins que cela ; et c'est pour ce surplus que tu rends des comptes.
Et quelle est la conséquence pratique (nafka mina) entre ces deux voies ? L'ampleur du châtiment. Selon la première approche, aucun ordre ne t'avait été donné personnellement, tu t'es porté volontaire, donc tu paies pour tout. Selon la seconde approche, sur le fondement de la chose tu as réalisé l'ordre divin, et il ne conviendrait donc de punir que pour le rajout, l'excès, ce que tu as aggravé outre mesure. Et c'est précisément la requête du poète : « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi » - pour l'intégralité du mal, et non pas seulement pour le surplus ; « et traite-les comme Tu m'as traité pour toutes mes fautes » - même pour ce que Toi Tu m'as infligé comme salaire mérité de mes fautes. Que l'ennemi ne vienne pas dire : « J'ai accompli la volonté d'Hachem, ils le méritaient » ; porte cela aussi à son passif. « Car mes soupirs sont nombreux et mon cœur est défaillant » - sous le poids de la souffrance de mon cœur, je Te demande d'exiger réparation pour l'ensemble, et pas seulement pour le surplus.
La blessure par les mots (onaat devarim) - Le Saint, béni soit-Il, Se venge Lui-même
Dans le livre Alon Bakhot, l'auteur explique d'après les paroles de nos Sages : les portes du Ciel ne se ferment jamais devant trois fautes - le préjudice moral (onaah), la spoliation (guezel) et l'idolâtrie (avoda zara). C'est-à-dire que le Saint, béni soit-Il, pour ainsi dire, n'en détache jamais Son regard ; cette faute se tient continuellement devant Lui. Et Rabbi Elazar a dit : pour tout péché, le châtiment est exercé par l'intermédiaire d'un émissaire, à l'exception du tort moral (onaah), pour lequel le Saint, béni soit-Il, Se fait justice Lui-même.
Et telle est la prière : Maître du monde, pour la peine qu'ils nous ont causée par leurs paroles, pour la joie qu'ils ont éprouvée devant notre chute - comme nous l'avons appris : « Tous mes ennemis ont appris mon malheur et s'en sont réjouis » - il y a eu là une douleur terrible, de voir quelqu'un se tenir près de moi et rire de toutes mes souffrances. « Que tout leur mal vienne devant Toi, et traite-les comme Tu m'as traité pour toutes mes fautes, car mes soupirs sont nombreux » - un grand et profond soupir lorsque je vois l'ennemi se réjouir de mon malheur, « et mon cœur est dolent » à cause de cela. Et puisque cette chose n'est jamais cachée à Tes yeux, et que Tu en tires vengeance sans intermédiaire - qu'ils reçoivent leur châtiment directement de Toi.
« D'un seul coup » - et non par versements échelonnés
Dans le livre « 'Hout Chel 'Hessed », il est expliqué : Le Saint, béni soit-Il, perçoit la punition d'Israël peu à peu, car s'Il devait se faire rembourser d'un coup, qui pourrait subsister ? C'est comparable à un homme qui a prêté de l'argent à son ami : s'il l'aime, il lui dit : « Rembourse-moi par versements échelonnés » ; mais s'il ne l'aime pas, il le poursuit en justice et exige tout l'argent sur-le-champ, et ce dernier est contraint de dépenser tout son argent, de vendre sa maison et ses biens, et peut-être même que ses affaires s'effondrent, car il a besoin de liquidités pour rembourser la dette.
Et telle est la supplique : Maître du monde, puisse « tout leur mal venir devant Toi » en une seule fois, ne Te fais pas payer par eux peu à peu, mais que toutes leurs fautes, rassemblées ensemble, se présentent devant Toi. « Et traite-les comme Tu m'as traité pour toutes mes fautes » - cette fois, Tu n'as pas exigé de moi un paiement fractionné, mais Tu nous as immédiatement exilés et Tu as détruit le Beth Hamikdach, Tu m'as porté un seul coup terrible pour l'ensemble. Fais de même pour eux : un seul coup, puissant et rigoureux, dont ils ne pourront pas se relever.
Les trois camps devant la Chekhina
Le « 'Hout Chel 'Hessed » explique encore, d'après ce qu'ont rapporté les saints livres au nom des Sages de Castille : Devant la sainte Chekhina se trouvent trois camps, concentriques, et la Chekhina réside au centre. Chaque faute est retenue et retardée dans l'un des camps : la première faute est retenue dans le premier camp, la deuxième dans le deuxième camp, la troisième pénètre plus profondément et s'arrête dans le troisième camp - mais la quatrième faute pénètre tout au fond et atteint pour ainsi dire la sainte Chekhina. Et telle est la requête : « Que tout leur mal vienne devant Toi » - non pas qu'une faute reste bloquée à l'entrée, puis la seconde après elle, puis la troisième, mais que tout le mal pénètre jusqu'au sanctuaire intérieur, et qu'ainsi l'accusation soit plus sévère et le châtiment plus lourd.
« Car mes soupirs sont nombreux et mon cœur est dolent » - deux aspects
Le verset semble de prime abord se répéter. Le « Torat 'Haïm » explique : « Mes soupirs sont nombreux » - sur mes propres malheurs ; « et mon cœur est dolent » - face à leur tranquillité. Mon cœur souffre de me voir si affligé, tandis qu'eux sont si heureux et prospères.
Le « Binyan David » explique également : un seul soupir brise la moitié du corps de l'homme, or ici « mes soupirs sont nombreux » - comment s'étonner alors que « mon cœur soit dolent », que mon cœur soit malade et brisé par tant de soupirs ?
Un envoyé qui dépasse les instructions du maître de maison - l'explication du 'Hatam Sofer
Une question bien connue se pose : pourquoi les nations sont-elles punies pour nous avoir opprimés, alors qu'en fin de compte elles ne sont que les envoyées du Saint, béni soit-Il ? Nous disons : « Malheur à Achour, verge de Ma colère » - Achour n'est qu'un bâton ; pourquoi donc punir le bâton ? De même en Égypte : « Ils les asserviront et les opprimeront pendant quatre cents ans » - ils n'ont fait qu'exécuter le décret divin, alors pourquoi est-il dit : « Mais Je jugerai aussi la nation qu'ils auront servie » ?
Le Ramban explique que si les nations s'étaient contentées d'accomplir le décret à la lettre, elles n'auraient effectivement pas été punies ; mais elles ont surenchéri et sont allées bien au-delà, faisant preuve d'un excès de zèle impitoyable dans son application. Ils ont noyé nos garçons dans le Nil, Pharaon s'est baigné dans le sang de cent cinquante nourrissons le matin et cent cinquante le soir, ils ont emmuré leurs enfants dans les édifices en guise de briques, « On ne donne point de paille à tes serviteurs, et l'on nous dit : Faites des briques ! », ils ont confié le travail des hommes aux femmes et le travail des femmes aux hommes. Il y eut une grande part d'inventivité cruelle dans les décrets de Pharaon, que le Saint, béni soit-Il, n'avait jamais ordonnée - et c'est pour cela qu'ils sont châtiés.
Mais selon ce raisonnement, on aurait pu penser qu'ils ne devraient être punis que pour le surplus : supposons que nous méritions soixante pour cent de châtiment et qu'ils en aient infligé cent, qu'ils ne soient jugés que sur les quarante pour cent supplémentaires ! Et même si l'on y ajoute l'enseignement des Tossafot selon lequel, pour les nations idolâtres, le Saint béni soit-Il associe la pensée à l'acte, il ne semble toujours pas logique que le non-juif soit puni pour ce que Dieu avait Lui-même décrété. Le non-juif pourrait faire valoir : « En cela, je n'étais que le bâton du Saint béni soit-Il ; si le bâton a frappé plus loin, punis-moi pour cet excès, mais pas pour le coup lui-même qui avait été décrété ! »
L'explication relève de la halakha. La Guémara, dans le traité Méila comme dans Ketoubot, pose ce principe : lorsqu'un mandataire outrepasse les instructions de son mandant, le mandat est révoqué. Si je t'ai confié une mission et que tu y ajoutes de ton propre chef, tu anéantis totalement mon mandat ; tu n'es plus mon envoyé, mais tu agis de ta propre initiative. Et il ne saurait y avoir de partage, comme si une partie relevait du mandat et l'autre non : dès lors que tu n'as pas exécuté fidèlement mes ordres, du début à la fin, tu n'agis qu'en ton propre nom.
C'est à partir de là que le 'Hatam Sofer explique : « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi » - tout, la totalité du mal, demande-leur des comptes pour l'ensemble, non seulement pour les quarante pour cent d'excès, mais aussi pour les soixante qu'Hachem avait décrétés ! « Et traite-les comme Tu m'as traité pour toutes mes transgressions » - même pour ce que Toi Tu m'as infligé et que je méritais, même pour cette part où ils n'étaient que Ton bâton, tire vengeance d'eux également. La raison en est claire : puisqu'ils ont ajouté de leur chef, un mandataire qui outrepasse ses ordres est considéré comme agissant de sa propre initiative et se trouve jugé sur tout. La preuve qu'ils ont agi de leur plein gré réside dans cet excès même. S'ils s'étaient strictement tenus à ce qui était prescrit, ils auraient pu prétendre n'être que le bras armé du Saint béni soit-Il ; mais dès lors qu'ils ont ajouté de leur propre cru, ils ont révoqué le mandat du Maître, et agissant pour leur propre compte, ils paient le prix pour tout. Une explication remarquable.
« Comme Tu m'as traité » - Omniscience et libre arbitre
Il convient de comprendre pourquoi le texte dit : « comme Tu m'as traité », comme si c'était Hachem qui m'avait infligé ces malheurs, alors que ce sont les nations qui en sont les auteurs ; le verset aurait dû dire : « comme ils m'ont traité ». D'autant plus qu'ici, l'appel vise à ce qu'Hachem demande des comptes au non-juif : il aurait donc fallu souligner la gravité de son crime et attiser contre lui la colère divine, alors qu'au lieu de cela, on semble pour ainsi dire rejeter la faute sur le Saint béni soit-Il.
Le Maharam Banet, Rabbi Mordékhaï Banet, propose une explication magnifique en s'appuyant sur le Rambam. Maïmonide soulève la question que nous venons d'évoquer : pourquoi Pharaon a-t-il subi de si terribles châtiments, alors qu'il avait été décrété : « ils les asserviront et les opprimeront pendant quatre cents ans » ? Il se trouvait donc contraint dans ses actes et accomplissait même un décret céleste. La même question se pose à propos d'Israël : le peuple juif s'est livré à l'idolâtrie, a été puni et a été exilé de sa terre, ce qu'il semblait avoir amplement mérité ; pourtant, là aussi, cela faisait l'objet d'un décret antérieur, ainsi qu'il est écrit : « Et l'Éternel dit à Moïse : Voici, tu vas te coucher avec tes pères, et ce peuple se lèvera et se prostituera après les dieux étrangers du pays au milieu duquel il entre ». Certes, ce n'est pas là un ordre mais l'annonce de ce qui adviendra, mais le simple fait de la prescience divine engendre la difficulté : si Dieu sait d'avance ce que tu vas faire, il semble que tu n'aies plus d'autre issue.
C'est là la célèbre question de l'omniscience et du libre arbitre, abordée par le Rambam et sur laquelle le Ravad multiplie les objections, tout comme le saint Or Ha'haïm, le Tif'éret Israël et bien d'autres. De deux choses l'une : si je peux agir autrement, cela signifierait que Dieu ne savait pas - ce qui est absolument inadmissible ; et si je ne peux agir autrement, cela signifie que je n'ai pas de choix réel, et il s'avère que je n'ai que l'illusion du libre arbitre, alors qu'en pratique je suis forcé de confirmer la connaissance préalable du Créateur.
C'est à cette lumière que s'éclaire le verset. Nous venons dire : Maître du monde, regarde tout le mal que les nations nous ont fait ! Aussitôt surgit l'objection : mais cela procédait d'un décret divin (« ils les asserviront et les opprimeront », « Achour, bâton de Ma colère »), tout provenait d'Hachem ; comment dès lors les châtier ? À cela nous répondons : « Et traite-les comme Tu m'as traité » - de même que Tu me réclames des comptes bien que Tu l'aies décrété, puisque Tu avais annoncé : « et ce peuple se lèvera et se prostituera après les dieux étrangers », ce qui constitue une forme de décret où Ta prescience semble contraindre les actes, et malgré cela Tu me punis ; de même, que toute leur méchanceté vienne devant Toi, et bien qu'un décret ait précédé, tire vengeance d'eux pour l'acte qu'ils ont commis.
Sur le fond, il faut avoir conscience que le libre arbitre est une réalité pleine et entière, et qu'il ne faut surtout pas en déduire, à Dieu ne plaise, que nous n'avions pas le choix et que nous étions condamnés à pécher sous prétexte qu'Hachem le savait à l'avance. Il n'en est évidemment rien, et les réponses à cette question sont nombreuses, sans qu'il soit opportun d'y entrer ici. On trouvera de plus amples développements dans les enseignements consacrés au livre de Job, où un chapitre entier a été consacré au thème « Omniscience et libre arbitre » pour expliquer le verset « Car Mes pensées ne sont pas vos pensées », et montrer en quoi la connaissance divine ne contraint nullement l'homme dans ses actes, à la différence des prévisions d'un prophète ou d'un être de chair et de sang ; plusieurs explications y sont exposées, dont une analyse d'ensemble qui résout la question de manière pleinement satisfaisante.
« Couper-coller » - Le transfert du châtiment sur eux
L'auteur du Lé'hem Dim'a rapporte : les nations se sont toujours réjouies de la déchéance d'Israël, heureuses de voir le peuple juif trébucher, souffrir, le monde entier nous attaquer, des missiles pleuvoir sur nous - et le monde en tire satisfaction. « Tous mes ennemis ont appris mon malheur, ils s'en sont réjouis » - ils ont su combien je souffrais, et pour eux, c'était un jour de fête.
C'est pourquoi nous demandons : « Et traite-les comme Tu m'as traité pour toutes mes transgressions ». Le sens se comprend à la lumière du verset des Proverbes : « Quand ton ennemi tombe, ne te réjouis pas, et quand il trébuche, que ton cœur ne soit pas dans l'allégresse, de peur que l'Éternel ne le voie, que cela Lui déplaise, et qu'Il ne détourne de lui Sa colère ». Cela a déjà été étudié dans les Proverbes, où plusieurs explications sont proposées. Le sens littéral est le suivant : lorsque tu te réjouis de la chute de ton ennemi, tu amènes le Saint béni soit-Il à retirer Sa colère de lui pour la reporter sur toi. « Et qu'Il ne détourne de lui Sa colère » - et vers qui va-t-Il la tourner ? Vers toi, qui as jubilé devant sa ruine.
Et telle est la demande : Maître du monde, les nations se réjouissent de notre chute, et cela suffit pour que toute leur méchanceté vienne devant Toi et que Tu leur fasses comme Tu m'as fait - c'est-à-dire : transfère sur eux ce que Tu m'as fait subir. Remarquez bien qu'il ne s'agit pas d'un « copier-coller » comme on l'aurait compris au sens simple, mais d'un « couper-coller » : retire-le de nous et applique-le sur eux, car quiconque se réjouit de la chute de son prochain, Hachem détourne Sa colère de celui qui tombe pour la reporter sur celui qui s'en réjouit.
Et pourquoi le verset poursuit-il en disant « car mes soupirs sont nombreux et mon cœur est souffrant » ? A priori, si le malheur passe sur eux, nous allons nous réjouir de leur chute, et le malheur reviendra vers nous, puis ils se réjouiront et il repassera sur eux - ce qui créerait une partie de ping-pong sans fin. C'est à ce propos que nous disons : Maître du monde, ne T'inquiète pas, transfère sur eux le malheur et, quant à nous, nous ne nous réjouirons pas. Et pourquoi ? « Car mes soupirs sont nombreux et mon cœur est souffrant » - nous sommes plongés dans un tel deuil, une telle détresse et une telle affliction que mon cœur est brisé ; dans un tel état, il n'y a aucune crainte que le transfert du malheur sur eux n'éveille en nous la moindre joie. Nous avons bien assez à panser nos propres plaies, sans avoir l'esprit disponible pour nous réjouir du malheur de nos ennemis.
Midrash Eikha : « Si vous aviez mérité »
Il est rapporté dans le Midrash Eikha sur « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi » : Si vous aviez mérité, vous auriez lu dans la Torah « Tu les feras venir et Tu les planteras sur la montagne de Ton héritage » ; et maintenant que vous n'avez pas mérité, vous lisez « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi ». A première vue, cela ressemble à un Midrash énigmatique, un simple lien sémantique entre « tevo » et « teviemo ».
Dans le livre Birkat 'Haïm, il rapporte l'explication du Ketav Sofer. Quand le peuple d'Israël n'a pas de mérites propres, avec quoi peut-il se présenter ? Avec quel titre, avec quel mérite ? Nous venons alors dire : Maître du monde, regarde comme les nations sont impies, regarde comme elles sont corrompues ; ce qu'elles font, nous ne le faisons pas. Quand on n'a rien de bon à raconter sur soi-même, on dénigre autrui. Certes, il n'y a rien de mal à dénoncer les nations, mais cela montre notre propre indigence. Si nous étions riches de bonnes actions, nous n'aurions nul besoin de parler d'elles, nous évoquerions directement tout le bien que nous possédons ; or, quand nous n'avons rien, nous nous cherchons des éloges du genre : « Je ne braque pas de banques, je ne cambriole pas, je n'assassine personne ».
Et c'est précisément ce que dit le Midrash : « Si vous aviez mérité » - si vous vous étiez purifiés et enrichis de mitsvot et de bonnes actions, en possédant des mérites par vous-mêmes, vous auriez lu « Tu les feras venir et Tu les planteras sur la montagne de Ton héritage », car le Saint, béni soit-Il, vous fait entrer et vous implante par votre propre mérite. Mais maintenant que vous n'avez pas mérité, vous lisez « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi », car tout ce que vous trouvez pour vous justifier, c'est que les nations sont pires que vous.
Pourquoi précisément l'exil ? Dix shekels à côté de centimes
Le 'Hida explique dans Tsavarei Shalal : pourquoi le Saint, béni soit-Il, nous a-t-Il infligé le châtiment de l'exil ? Après tout, un parent qui veut punir son fils ne le chasse pas de la maison ; il le garde à la maison et l'y punit. Si le Saint, béni soit-Il, souhaitait nous demander des comptes, qu'Il le fasse ici, en terre d'Israël ; or, l'expulsion elle-même constitue une sanction supplémentaire qui s'ajoute aux souffrances de l'épreuve.
De plus, s'Il nous avait châtiés ici, il nous aurait été bien plus facile de faire techouva et de corriger nos actes. Tout le Klal Israël est réuni et traverse l'épreuve en tant que collectivité ; alors que lorsqu'ils sont dispersés aux quatre coins du globe, ce que font les uns n'a pas d'impact sur les autres, et le retour ainsi que la réparation deviennent beaucoup plus ardus et complexes. En revanche, lorsque tout le Klal Israël encaisse le coup ensemble, il se renforce d'un même élan, et la réparation collective est bien plus aisée.
Autre point : lorsque nous sommes exilés parmi les nations et qu'elles nous haïssent, nous maltraitent, nous frappent et nous tourmentent, nous disons aussitôt : « C'est une halakha bien connue qu'Essav hait Yaakov », et c'est tout ; aucun examen de conscience, c'est simplement un non-Juif qui déteste un Juif et il n'y a rien à y faire. On ne porte pas le regard vers l'intérieur, on ne dit pas « L'Éternel est juste, car j'ai bravé Sa parole », on ne se dit pas : « C'est à moi de corriger mes actes et c'est pourquoi ce goy me persécute » - on a un coupable tout trouvé. En revanche, lorsque l'on reste dans le pays et que l'on souffre directement de la main d'Hachem, il est bien plus facile de reconnaître sa faute et d'y voir le châtiment de ses propres actes ; une épidémie ou un malheur infligé directement par Hachem, il est bien plus aisé d'en saisir le sens que les exactions d'un oppresseur dans le pays d'exil, que l'on attribuera simplement à sa méchanceté plutôt qu'à la réalité d'« Achour, verge de Ma colère », simple instrument entre les mains de la Providence. Dès lors, pourquoi ne nous a-t-Il pas laissés ici pour nous châtier sur place ?
Il explique : il existe des choses dont la valeur et l'importance sont intrinsèques, et d'autres qui n'ont aucune valeur en soi, dont toute l'importance n'existe que par comparaison. Si vous me demandez : une pièce de dix shekels est-elle importante ou non ? Je vous répondrai qu'elle est de peu de valeur. Mais à côté d'une agoura, dix shekels, c'est très important. En revanche, quand on parle d'acheter un appartement, une pièce de dix shekels est dérisoire ; elle couvrira peut-être un coup de fil à l'avocat. Mais par rapport à une agoura, oui, dix shekels comptent. Un diamant, en revanche, a une valeur par son essence même.
Et l'Imrei Bina fait remarquer : le niveau des saints Patriarches était d'être aimés du Saint, béni soit-Il, pour eux-mêmes - « C'est seulement à tes pères qu'Hachem S'est attaché », Il S'est attaché à eux pour ce qu'ils étaient en eux-mêmes, dotés d'une valeur intrinsèque, telles de précieuses perles. Mais pour les enfants, il est dit « et Il a choisi leur descendance après eux » - notre rang privilégié ne découle pas de notre propre valeur ; ce n'est pas nous qu'Hachem a chéris en premier lieu, mais Avraham, et nous sommes sa descendance.
Il s'avère qu'il y a là une bonté et une miséricorde : bien que notre condition soit très déchue, par comparaison aux nations, chaque Juif est une perle, chaque Juif possède une force prodigieuse, car la semence d'Avraham conserve sa grandeur où qu'elle se trouve. Nous sommes comparables à une pièce de dix shekels : que vaut-elle ? Au milieu de centimes, sa valeur est considérable. Et que fait le Saint, béni soit-Il, pour nous donner de la valeur ? Il nous place au milieu d'une multitude de centimes. Tel est l'exil : le Saint, béni soit-Il, nous a implantés parmi une foule de zéros, et soudain, ces dix shekels brillent et prennent toute leur valeur. S'Il nous avait laissés ici, que serions-nous et que vaudrait notre existence ? Mais au milieu des nations, la moindre étincelle vacillante dans l'obscurité brille de mille feux et devient un grand flambeau.
Et c'est précisément ce que dit le Midrash : « Si vous en aviez été dignes » - si vous aviez été purs et aviez purifié vos actions, vous auriez mérité la promesse : « Tu les amèneras et Tu les établiras sur la montagne de Ton héritage », car alors, à Jérusalem, nos actes auraient été plus droits, plus convenables et plus intègres, et nous aurions été chers à Dieu pour nous-mêmes. Mais à présent que nous n'en avons pas été dignes, que nous avons corrompu nos actes et que nous ne sommes plus à Jérusalem, que se réalise-t-il pour nous ? « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi » - de quel mérite pouvons-nous nous prévaloir ? Du fait que les nations sont pires que nous. Pour avoir un quelconque mérite, on est contraint de descendre en exil, et là-bas, face aux nations, on paraît convenable. C'est la raison pour laquelle le Saint, béni soit-Il, nous a exilés : ici, nous n'avons aucun mérite propre, mais là-bas, même dans notre condition déchue, on constate qu'une petite somme a de la valeur auprès de nombreux zéros.
« L'Éternel m'a abandonnée, et mon Seigneur m'a oubliée » - Miséricorde pour nous et rigueur pour eux
Le Rav 'Hida l'explique également dans son ouvrage Tsavarei Shalal, et son éclairage nous permet de comprendre ce verset. Le texte dit : « Et Sion a dit : L'Éternel m'a abandonnée, et mon Seigneur m'a oubliée ». Notons la précision : la première mention emploie le Nom tétragramme Havaya, la seconde emploie le Nom Adnout (Seigneur). Quelle est la différence ? Si la prononciation est semblable, la tradition kabbalistique y voit une divergence capitale : le Nom Havaya incarne l'attribut de miséricorde, tandis que les lettres du Nom Adnout forment le mot araméen Dina, faisant ainsi allusion à la rigueur de la justice.
« L'Éternel m'a abandonnée » : l'attribut de miséricorde et de bienveillance m'a délaissée. Mais remarquez bien la nuance : Il m'a abandonnée, Il ne m'a pas oubliée. Il m'a fait quitter la Terre, et pourtant je demeure pour ainsi dire présente à Son souvenir, et même sur la terre de leurs ennemis, « Je ne les ai point rejetés, Je ne les ai point pris en dégoût au point de les anéantir ». En revanche, « et mon Seigneur m'a oubliée » : l'attribut de rigueur m'a oublié. Or, nous nous serions attendus à ce que la rigueur se souvienne de nous ; non pas pour nous frapper, mais pour demander des comptes aux nations : qu'elle se souvienne qu'il y a ici un peuple meurtri et supplicié, et que la rigueur implacable s'abatte sur ces nations qui nous tourmentent, nous persécutent et nous oppriment. Telle est la plainte : la rigueur a oublié ma détresse et n'exerce pas sa justice contre les nations.
C'est pourquoi elle s'écrie : « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi » - n'agis point selon la formule « Il m'a oubliée », mais fais venir toute leur perversité sous Tes yeux, afin que l'attribut de rigueur déploie ses jugements contre les ennemis qui nous oppriment et contre les oppresseurs qui nous font du mal. Alors, chaque chose sera remise à sa juste place : le Nom Havaya sur nous pour la miséricorde, et l'attribut de justice sur les nations pour le châtiment.
En conclusion :
Le verset qui clôture le premier chapitre est tout ensemble une prière de rétribution et une prière de consolation. « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi » : tout le mal, y compris les desseins pervers qui n'ont pas abouti, y compris la part qui relevait du décret divin et non seulement le surcroît de cruauté, car un mandataire qui dépasse les ordres du maître voit son mandat frappé de nullité et doit répondre de la totalité de ses actes ; et que ce mal paraisse d'un seul bloc et en profondeur, et que le Saint, béni soit-Il, exerce Lui-même la rétribution sans intermédiaire, car en matière d'injustice et d'oppression, Il châtie en personne. « Et inflige-leur ce que Tu m'as infligé » : transfère le mal sur eux, selon la sentence réservée à celui qui se réjouit du malheur d'autrui ; et ne crains pas que nous nous en réjouissions, « car mes soupirs sont nombreux et mon cœur est languissant » : mon cœur défaille devant mes malheurs et devant leur quiétude, or un seul soupir brise la moitié du corps de l'homme, à plus forte raison une multitude de soupirs. À travers tout cela, nous tirons une leçon éthique : quand un homme ne possède pas de mérites propres, il n'a d'autre recours que de pointer l'indignité d'autrui - et c'est aussi à cela qu'a servi l'exil, afin que précisément parmi les nations la vraie valeur d'Israël resplendisse. Puisse l'Éternel nous racheter d'une rédemption éternelle, nous envoyer notre juste Messie promptement et de nos jours, faire comparaître toute la perversité des nations devant Lui pour les châtier comme elles le méritent, nous délivrer de toutes nos épreuves et changer ces jours de deuil en jours d'allégresse, Amen ve-Amen.