Au cœur du premier chapitre de la Meguilat Eikha, Knesset Israël se tient debout et se tourne vers l'extérieur, vers les nations, vers ceux qui passent sur le chemin. Jusqu'ici, la Meguila décrivait la destruction de l'intérieur : la ville assise solitaire, les routes en deuil, les princes qui fuient sans force. À présent, Jérusalem élève la voix et demande une seule chose au monde : regarder. Non pas s'apitoyer de loin, mais regarder et constater. Ce verset, le verset 12, est l'un des plus commentés de la Meguila, et nous en présenterons ici plusieurs explications.
לוֹא אֲלֵיכֶם כׇּל עֹבְרֵי דֶרֶךְ, הַבִּיטוּ וּרְאוּ אִם יֵשׁ מַכְאוֹב כְּמַכְאֹבִי אֲשֶׁר עוֹלַל לִי, אֲשֶׁר הוֹגָה ה' בְּיוֹם חֲרוֹן אַפּוֹ. - Que cela ne vous arrive point, à vous tous qui passez sur le chemin ! Regardez et voyez s'il est une douleur pareille à ma douleur, celle qui m'a été infligée, que l'Éternel m'a causée au jour de son ardente colère.
L'auteur de l'Even Choev explique : Jérusalem s'adresse aux passants et précise d'emblée qu'elle n'éprouve aucune jalousie envers leur quiétude. Ne croyez pas que, par envie de votre tranquillité, je vous souhaite de subir un tel sort. « Lo aleikhem » - à Dieu ne plaise, je ne vous souhaite nullement ce que j'ai traversé, je n'espère point que mon malheur vous atteigne. Ma requête est unique : regardez, observez - y a-t-il une douleur comparable à la mienne ? Existe-t-il une autre nation au monde qui ait souffert comme j'ai souffert ?
Et la fin du verset, « qu'a causée l'Éternel au jour de son ardente colère » (« acher hoga Hachem »), vient encore renforcer cette idée. Chez un être de chair et de sang, un homme conçoit une pensée sans toujours parvenir à la réaliser entièrement ; parfois, seule une partie en voit le jour. Il n'en va pas ainsi pour le Saint, béni soit-Il : ce qu'Il a conçu en pensée (« hoga »), Il l'a accompli (« olal »). Ce qu'Il a décrété, Il l'a exécuté dans toute sa plénitude. C'est pourquoi : y a-t-il une douleur comparable à ma douleur ?
Dans le livre Alon Bakhot, l'auteur explique : « Lo aleikhem » - des châtiments de cette nature ne vous concernent absolument pas. Il existe une différence fondamentale entre les épreuves qui vous frappent et les nôtres. Les coups que le Saint, béni soit-Il, porte aux nations ont pour but de briser leur orgueil, d'abattre leur sentiment de puissance. En revanche, les coups que l'Éternel nous inflige ont pour vocation de nous édifier. La destruction que le Saint, béni soit-Il, fait fondre sur nous vise à nous préserver, à nous sauver ; c'est une punition destinée à notre bien futur, venant expier nos fautes et nous purifier. Il s'avère ainsi que ce verset renferme même une forme d'éloge : nos épreuves surpassent en valeur spirituelle les coups que Dieu vous inflige.
Dans l'Akedat Yits'hak, l'explication prend un autre sens : « Tous les passants du chemin » désigne tous ceux d'entre vous qui ont transgressé le droit chemin et ont mal agi. C'est à eux que Jérusalem déclare : vous n'avez pas été frappés comme nous, il ne vous est pas arrivé ce qui nous est arrivé. Et pourquoi ? « Que l'Éternel a causée au jour de son ardente colère » - le Saint, béni soit-Il, nous a punis en un jour bien précis, un jour voué au courroux depuis la nuit des temps, le jour du 9 Av, propice au malheur. Or, lorsqu'un châtiment survient en un jour d'ardente colère, celle-ci est infiniment plus redoutable et l'attribut de Justice (Midat Hadin) sévit avec une rigueur bien supérieure. C'est en ce sens que Jérémie disait : « Agis contre eux au temps de ta colère » - lorsque Dieu agit au temps de son courroux, le châtiment est sans commune mesure.
Rabbi 'Hayoun explique que Knesset Israël pleure et en appelle aux nations afin qu'elles viennent constater sa détresse. Cependant, pour percevoir véritablement la réalité, il ne suffit pas d'être quelqu'un qui passe dans les parages et jette un coup d'œil furtif. Une observation authentique exige de s'approcher pour apprécier fidèlement la situation, de comprendre quel était notre état d'autrefois et quel est notre état aujourd'hui. C'est pourquoi elle s'exclame : « Que cela ne s'adresse pas à vous, vous tous qui passez par le chemin » - ce n'est pas vers vous que je me tourne. Vous n'êtes que des passants, vous jetez un regard, vous vous étonnez et vous continuez votre route, incapables d'approfondir et de saisir l'ampleur de la tragédie. Mon appel s'adresse à quiconque est prêt à s'attarder, à examiner et à contempler véritablement.
Et quelle est l'ampleur de la catastrophe ? Dans toute guerre, il reste des rescapés. Même à Hiroshima et Nagasaki, après la bombe atomique, des survivants sont restés. Mais ici, aucun réfugié ni survivant n'a subsisté au jour de la fureur de l'Éternel. « Ses portes se sont enfoncées dans la terre », « Rasez-la, rasez-la jusqu'aux fondations ! » - les ennemis ne se sont pas contentés de la conquête, ils ont cherché à détruire la ville de fond en comble. Et c'est là le sens de « אֲשֶׁר עוֹלַל לִי » : le Saint, béni soit-Il, a cueilli jusqu'aux grappillons, jusqu'aux plus petits raisins qui subsistaient. Bien que la Torah ait interdit de cueillir les grappillons, ici, eux aussi ont été emportés.
L'Alshikh explique : vous n'avez pas goûté à la saveur de mes tourments et vous ne pouvez pas ressentir ce que j'éprouve. Je ne m'y attends pas et il n'y a aucun espoir que vous y parveniez. Mais ma demande est unique : « Regardez et voyez ». Un simple regard suffit pour voir qu'il n'est point de douleur comme ma douleur, un simple coup d'œil suffit pour comprendre qu'aucune nation n'a souffert comme nous avons souffert.
Nos Sages commentent le verset « À cause de Ta main, je me suis assis solitaire » : Knesset Israël a dit : la main de Pharaon m'a frappée et je ne suis pas restée solitaire, mais lorsque Ta main m'a frappée, je me suis assise solitaire. De prime abord, cela étonne : le fléau de Pharaon n'était-il pas lui aussi la main d'Hachem ? Mais le sens est le suivant : si nous n'avions pas reçu la Torah, si nous n'étions pas devenus le peuple d'Hachem, nous ne serions pas restés solitaires. Exilés, certes, mais nous nous serions assimilés à la nation vers laquelle nous avions été déportés, nous mariant avec eux, mangeant et buvant avec eux, nous liant à eux. Or, la Torah nous l'interdit : elle ne nous permet pas de manger et de boire avec les nations ni de nous marier avec elles. Il en ressort que « à cause de Ta main » - la main d'où jaillit « de Sa droite une loi de feu pour eux » - « je me suis assis solitaire ». À l'époque de Pharaon, nous n'avions pas encore reçu la Torah, nous pouvions donc nous mêler aux nations ; mais depuis que nous avons reçu la Torah, je suis assise solitaire, et le non-juif m'éloigne encore davantage, car il voit que je ne cherche pas à m'assimiler à lui mais que je m'en tiens toujours séparée.
D'après cela s'explique le verset : « Que cela ne vous arrive pas, vous tous qui passez sur le chemin » - ce qui m'est arrivé ne vous atteindra pas, car même si vous partez en exil, la chose n'est pas si terrible pour vous. Vous n'avez pas de religion particulière ni de lois halakhiques qui vous séparent des autres nations. Par conséquent, même si un malheur s'abat sur vous, ce ne sera jamais une douleur comparable à la mienne. Le coup de Pharaon n'était pas si terrible, mais quand la main des ennemis me frappe à présent et que je suis contrainte de me distinguer des nations, c'est une détresse et un coup bien plus rudes, car lorsque le non-juif voit que je me tiens à l'écart de lui, il frappe encore plus fort.
Le Binyan David soulève une difficulté : comment concilier « Que cela ne vous arrive pas » avec la fin du chapitre, « תָּבֹא כׇל רָעָתָם לְפָנֶיךָ וְעוֹלֵל לָמוֹ כַּאֲשֶׁר עוֹלַלְתָּ לִי » (Que toute leur méchanceté vienne devant Toi, et traite-les comme Tu m'as traitée) ? Ici, on demande que le malheur ne les atteigne pas, et là-bas, on demande qu'il s'abatte sur eux. Une réponse simple est qu'ici il est question de simples passants qui ne nous tourmentent pas, tandis qu'à la fin du chapitre, il s'agit de ceux qui nous ont persécutés, et c'est à leur sujet que nous prions pour qu'Hachem leur demande des comptes.
Mais il propose une autre explication : le poète dit que même si un malheur pouvait aussi s'abattre sur vous, ce qui m'est arrivé ne vous arrivera jamais. Et pourquoi ? Parce que vous n'avez jamais été habitués à la proximité d'Hachem. Le cœur même de mon châtiment réside dans l'éloignement d'avec le Saint, béni soit-Il, et c'est principalement sur cela que pleure Knesset Israël, car depuis la destruction du Beth Hamikdach, une muraille de fer s'est dressée entre nous et le Maître du monde. Toute détresse qui s'abattrait sur vous ne toucherait qu'un seul plan, le plan matériel ; chez nous, la détresse atteint également le plan spirituel, l'éloignement d'avec Hachem. C'est pourquoi vous ne connaîtrez jamais une telle affliction. Et même lorsque nous demandons que le châtiment frappe les nations, « traite-les comme Tu m'as traitée », cela ne sera jamais comparable à mon épreuve : moi, j'avais la proximité divine et je l'ai perdue, alors que vous ne l'avez jamais eue ; votre punition sera donc toujours dérisoire comparée à la nôtre.
C'est précisément ce que disent nos Sages : « Consolez, consolez Mon peuple » - ils ont péché au double, ont été frappés au double, et sont consolés au double, comme il est dit : « Car elle a reçu de la main de l'Éternel le double pour tous ses péchés ». Où ont-ils péché au double ? « חֵטְא חָטְאָה יְרוּשָׁלִַם » (Jérusalem a lourdement péché) - une expression redoublée. Et que signifie pécher au double ? Qu'en plus de la faute elle-même, nous avons contracté de mauvais traits de caractère. Et que signifie avoir été frappé au double ? Qu'en dehors de la punition proprement dite, la Présence divine s'est retirée de nous, la proximité d'avec D.ieu a disparu. Et que sera la double consolation ? En plus de la délivrance elle-même - « Je répandrai Mon esprit sur toute chair », nous mériterons la proximité d'Hachem. C'est cela même que nous attendons.
Nous avons vu que le terme « hôgah » renvoie à la pensée et à la parole. Mais on peut également l'expliquer dans le sens de « hôgah min hamessilah » (écarté du chemin tracé), c'est-à-dire retiré de la voie frayée. Selon cette idée, la communauté d'Israël s'adresse aux nations : Savez-vous quelle est la détresse essentielle qu'Il m'a causée ? « אֲשֶׁר הוֹגָה ה' » - c'est qu'Hachem S'est retiré de nous au jour de Son ardente colère. La providence divine nous a été retirée, la présence de la Chekhina qui résidait continuellement parmi nous s'est éloignée. C'est là l'épreuve la plus terrible de toutes.
Et c'est ainsi qu'explique le Targoum : « Que ne s'abatte pas sur vous ce qui s'est abattu sur moi, et qu'il ne vous arrive pas ce qui m'est arrivé ». Puisque vous n'avez jamais eu toute la grandeur qui était la mienne, même si des malheurs vous frappent, ils ne seront jamais d'une telle ampleur. Celui qui ne possédait pas grand-chose, lorsqu'on lui prend, on ne lui retire pas grand-chose. Mais nous, nous avions tant : la proximité divine ; et lorsque le Saint, béni soit-Il, nous a éprouvés, Il nous a ôté ce que nous avions de plus précieux - la présence de la Chekhina au milieu de nous. Vous n'avez jamais possédé cela, et par conséquent on ne vous l'enlèvera jamais. C'est pourquoi « לוא אליכם כל עוברי דרך » (que cela ne vous advienne pas, vous tous qui passez sur le chemin) : jamais vous ne connaîtrez une douleur pareille à la mienne, car notre détresse sera toujours infiniment plus lourde.
L'auteur du Lé’hem Dim’ah apporte une précision sur la fin du verset : le nom divin (Havayah) incarne l'attribut de miséricorde. Or, il est bien connu que l'épreuve la plus cuisante est de recevoir une gifle de la part de celui qui nous aime. Si c'est un ennemi qui frappe, on y est préparé, on ne s'attend à rien de bon de sa part et l'on n'est nullement surpris. Mais ici, « אֲשֶׁר הוֹגָה ה' בְּיוֹם חֲרוֹן אַפּוֹ » - de qui avons-nous reçu ce coup ? De Celui qui nous aime. Bien plus encore : Hachem ne s'est pas contenté de ce qu'Il avait conçu et annoncé, Il l'a accompli concrètement. Et c'est ce qui rend la douleur infiniment plus vive.
On peut également suggérer : le Saint, béni soit-Il, a pour habitude d'éveiller le peuple d'Israël au moyen des fléaux qu'Il abat sur les nations, comme il est dit : « J'ai exterminé des nations, leurs tours sont dévastées... J'avais dit : Si seulement tu Me craignais, tu tirerais la leçon ». Hachem frappe les nations afin de nous secouer et de nous enseigner la réprimande. Et c'est précisément ce que la communauté d'Israël déclare aux nations : jusqu'à aujourd'hui, il en allait ainsi ; mais désormais, « לוא אליכם כל עוברי דרך » - les coups qui nous étaient destinés ne tomberont plus sur vous, ils atteindront leur adresse véritable et s'abattront directement sur nous. « Observez et voyez » ce qu'Hachem m'a fait : dorénavant, le Saint, béni soit-Il, a commencé à diriger Ses coups directement contre nous, et ces épreuves ne vous frapperont plus pour nous servir d'avertissement.
De là découle une nuance linguistique : lorsque l'on souhaite souhaiter à autrui d'être épargné d'un malheur, beaucoup disent couramment « lo alékhem » (pas sur vous). Mais les grammairiens et les personnes scrupuleuses veillent à dire « lo aléikhem » (pas vers vous), conformément à la formulation exacte du verset - que cette détresse n'aille pas vers vous. Non pas au sens de « sur », mais dans le sens de « vers ».
Revenons à présent sur les deux questions que soulève ce verset. La première : comment l'Assemblée d'Israël peut-elle dire « לוא אליכם », en leur souhaitant de ne pas subir un châtiment semblable au sien, alors qu'à la fin du chapitre, nous trouvons précisément l'inverse : « Que toute leur méchanceté vienne devant Toi, et traite-les comme Tu m'as traitée » ? Certes, selon le sens littéral, on peut répondre que la supplication « traite-les » s'adresse aux ennemis, tandis que « לוא אליכם » s'adresse aux simples passants qui traversaient les lieux sans être des agresseurs. Mais cherchons une explication plus profonde. La seconde difficulté : pourquoi est-il écrit « אליכם » (vers vous, avec un aleph) ? Si l'on souhaite dire qu'un malheur ne doit pas frapper quelqu'un, le texte aurait dû employer « עליכם » (sur vous, avec un 'aïn), car l'expression consacrée est : « que ne vienne pas sur toi ce qui m'est arrivé ». Que signifie alors « אליכם » (vers vous) ?
L'ouvrage Palgué Maïm éclaire ces paroles à la lumière du cantique de Haazinou : « S'ils étaient sages, ils comprendraient cela, ils discerneraient quelle sera leur fin. Comment un seul en poursuivrait-il mille, et deux en mettraient-ils dix mille en fuite, si ce n'est que leur Rocher les a vendus et qu'Hachem les a livrés ? ». Les nations sont persuadées que leur victoire prouve la puissance de leurs divinités et la prétendue faiblesse du D. d'Israël. Mais si elles faisaient preuve de discernement et de réflexion, la réalité même les conduirait à constater leur erreur. Cette erreur consiste à croire qu'elles ont triomphé de nous par leur propre force, par leurs idoles ou par leurs armes sophistiquées. Il n'en est rien : elles n'ont pu l'emporter que pour une unique raison - « car leur Rocher les a vendus et qu'Hachem les a livrés ». C'est le Saint, béni soit-Il, qui nous a livrés entre leurs mains, à l'image du verset : « Et Il les vendit aux mains de Sissera ».
Et comment peut-on le discerner ? « Comment un seul en poursuivrait-il mille ? » - Ne vois-tu pas qu'il y a là quelque chose de surnaturel ? Comment est-il concevable qu'un jeune homme de dix-sept ans armé puisse commander à des milliers de Juifs et les conduire ? Comment un seul peut-il en poursuivre mille, et deux en mettre dix mille en fuite ? Et certains aujourd'hui critiquent ce qui s'est passé ; mais quiconque n'a pas connu cette réalité et n'y a pas vécu, de quel droit critique-t-il ? Quant à nous, nous avons une réponse bien plus simple : « Si ce n'est que leur Rocher les a vendus et qu'Hachem les a livrés ». Lorsque le Saint, béni soit-Il, livre un homme entre les mains de ses ennemis, le simple frémissement d'une feuille agitée le met en fuite. Si le non-Juif s'était quelque peu arrêté pour réfléchir, il aurait compris que ce n'est ni par sa propre force ni par sa vaillance, mais que c'est le Saint, béni soit-Il, qui les a remis entre ses mains, sans quoi il n'aurait jamais pu l'emporter.
D'après cette perspective, le prophète s'adresse aux ennemis : « Que cela ne vous arrive pas, vous tous qui passez sur le chemin ! » - vous qui avez croisé notre route, qui êtes venus, nous avez soumis et tiré vengeance de nous, ne vous y trompez pas : le malheur qui m'a frappé ne provient pas de vous. Vous n'êtes pas la cause de tous ces tourments. N'en concluez pas : « Notre main a été puissante », « notre force et notre vaillance ont triomphé », « notre divinité l'a emporté sur eux ». Et comment saurez-vous que cela ne vient pas de vous ? « Regardez et voyez s'il est une douleur comparable à ma douleur » - notre châtiment est-il naturel ? Ne voyez-vous pas qu'il dépasse l'ordre de la nature ?
Et les preuves en sont légion. Il est écrit que lorsque l'ennemi assiégea Jérusalem, l'un d'eux suspendit son manteau en haut de la muraille, et quelque temps plus tard, il le retrouva à terre, s'apercevant ainsi que les remparts s'enfonçaient chaque jour dans le sol. Il est écrit qu'avant la destruction, les portes du Heikhal s'ouvraient d'elles-mêmes, comme pour dire : que les nations viennent, que les ennemis viennent et entrent dans Jérusalem. Ce qui signifie : « et Hachem les a livrés ». Il est écrit qu'Adrien tirait des flèches dans toutes les directions, et que toutes retombaient sur Jérusalem. Et il est écrit qu'un trajet censé durer un mois entier fut accompli en cinq jours : « Nos persécuteurs ont été plus véloces que les aigles du ciel ». Ouvrez les yeux et constatez que cela n'a rien de naturel. Un tel châtiment est-il concevable selon les lois de la nature ? Ce n'est rien d'autre que « le mal qu'Il m'a infligé, dont Hachem m'a affligé ».
Et puisque la chose ne provient pas de vous, pourquoi vous enorgueillir et vous vanter de votre vaillance ? Si vous aviez réfléchi, vous auriez compris que « leur Rocher les a vendus et Hachem les a livrés », et vous auriez fait preuve d'un peu d'humilité. Remarquez d'ailleurs comment le texte qualifie les ennemis : « des passants sur le chemin ». Autrement dit : ne crois pas que c'est toi qui nous as vaincus ; tu n'es que comme un passant qui se trouvait là par hasard, et le Saint, béni soit-Il, devant nous châtier d'une manière ou d'une autre, a cherché à qui nous livrer - et Il nous a remis entre tes mains. « Que cela ne vous arrive pas » - la chose ne vient pas de toi ni de ta puissance. Et dans cette prise de conscience réside déjà la reconnaissance de la gravité de notre faute et de notre déchéance, ouvrant par là même devant nous une porte de techouva devant Hachem, béni soit-Il.
Quant à cette douleur dont il est dit que les nations auraient dû prendre la mesure, nous avons déjà mentionné par le passé de nombreux exemples d'événements effroyables survenus à Jérusalem dont l'équivalent n'a jamais été rapporté pour aucun autre peuple. Nous n'avons jamais entendu pour une autre nation une description telle que « des femmes dévorent leur propre fruit, leurs nourrissons », ou « des femmes mangeront-elles le fruit de leurs entrailles, les petits de leurs tendresses ? ». Nous n'avons jamais entendu parler de tels tourments chez d'autres peuples, tandis qu'à propos de Jérusalem, nous avons plus d'un récit témoignant d'une réalité aussi atroce. C'est là le sens de : « s'il est une douleur comparable à ma douleur ».
Il convient d'examiner le verset avec précision : le mot makh'ov (« douleur ») est écrit de manière pleine, avec un vav, tandis que kemakh'ovi (« comparable à ma douleur ») est écrit de façon défective, sans vav. Le livre Gashmei Brakha formule à ce sujet une remarque remarquable. C'est une règle établie : la graphie pleine indique la plénitude et la perfection, tandis que la graphie défective signale un manque. Les princes des tribus (les Nessi'im), qui apportèrent leur offrande en dernier lieu, virent leur nom amputé d'une lettre, le youd, parce qu'ils ne s'étaient pas empressés (or Nessi'im désigne aussi les nuées de gloire). Éphron, qui avait le regard cupide, vit une lettre retirée de son nom : il n'est plus écrit « Éphron » au plein, mais sans vav, car « il ne sait pas que la disette viendra sur lui ». Partout où le texte emploie une graphie défective, cela dénote une diminution ou un défaut, alors que la graphie pleine exprime la plénitude.
Selon ce principe : « S'il est une douleur (makh'ov) » - la douleur générale qui existe dans le monde est écrite au plein ; « comparable à ma douleur (kemakh'ovi) » - ma douleur personnelle est écrite au défectif. Le sens en est le suivant : cherche la douleur la plus pleine, la plus immense, parmi toutes les souffrances que tu connais - elle n'atteint même pas le niveau de ma douleur, pourtant qualifiée d'incomplète. Ma moindre douleur dépasse de loin la plus grande souffrance que l'on puisse observer n'importe où ailleurs. Existerait-il une grande « douleur » qui puisse égaler ma « petite » douleur ? C'est ainsi que le verset exprime l'immensité de l'affliction et la profondeur de la douleur.
« Que cela ne vous arrive pas, vous tous qui passez sur le chemin ! » est un verset qui s'adresse tout à la fois vers l'extérieur et vers l'intérieur. Vers l'extérieur : je ne vous souhaite nullement ma douleur, et vous ne sauriez d'ailleurs l'atteindre - car nos épreuves sont des épreuves constructives, et notre souffrance est celle de l'éloignement d'avec Hachem, dimension que vous n'avez jamais connue et qui ne vous sera jamais retirée. Et envers l'ennemi : n'attribue pas ta victoire à ta propre force, car « leur Rocher les a vendus et Hachem les a livrés », et tu n'es rien de plus qu'un passant entre les mains de qui le Saint, béni soit-Il, nous a remis. De là s'ouvre une voie vers la techouva : reconnaître que tout provient de Sa main, béni soit-Il, prendre conscience de la gravité de la faute, et espérer la double consolation - non seulement une délivrance matérielle, mais le retour de la proximité divine : « Je répandrai Mon esprit sur tout homme ».