Le premier chapitre de la Meguilat Eikha dépeint Jérusalem assise solitaire, ses pleurs dans la nuit, la trahison de ses amants et l'exil de Juda. Dans les versets précédents, nous avons vu qu'elle « soupira et se détourna en arrière » - cherchant à cacher son visage de honte. Le verset qui s'ouvre à nous prolonge ce tableau et révèle que cette dissimulation fut vaine : l'impureté était déjà manifeste aux yeux de tous. Dans ce cours, nous approfondirons le verset 9 à la lumière des commentateurs et des Midrashim.
טֻמְאָתָהּ בְּשׁוּלֶיהָ לֹא זָכְרָה אַחֲרִיתָהּ וַתֵּרֶד פְּלָאִים אֵין מְנַחֵם לָהּ רְאֵה ה' אֶת־עׇנְיִי כִּי הִגְדִּיל אוֹיֵב׃ - Son impureté était dans ses pans, elle ne songeait pas à sa fin ; aussi est-elle déchue de façon prodigieuse, nul ne la console : « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi triomphe ! »
Rabbi Eliyahou de Vidas explique : le fait de s'être détournée pour cacher son visage - comme nous l'avons vu au verset précédent - ne lui servit à rien. Pourquoi ? Parce que « son impureté était dans ses pans » : la souillure était flagrante sur elle, et il n'y avait plus rien à cacher. Cette expression fait écho à ce qui a été dit plus tôt : « C'est pourquoi elle est devenue comme une Nida ». La Nida implique la vue du sang d'impureté, et ce sang avait pour ainsi dire taché le bas de ses vêtements, au point qu'elle ne pouvait plus cacher sa souillure. En d'autres termes, ses fautes étaient devenues publiques et manifestes, impossibles à dissimuler. « C'est pourquoi elle est devenue comme une Nida » - ses péchés étaient si visibles que chacun voyait en elle l'état d'une femme impure, dont la souillure éclate au grand jour.
Lorsqu'elle péchait, elle ne faisait pas le compte : vois ce qui en adviendra à la fin, quel sera le prix à payer. « Elle ne songeait pas à sa fin » - elle oubliait qu'à la sortie de chaque magasin se trouve une caisse. Elle oubliait que ce monde ressemble à un banquet de noces où l'on finit toujours par régler l'addition. Au moment de fauter, ils ne mesuraient pas les conséquences, et c'est pourquoi « elle est déchue de façon prodigieuse » - sa chute suscita la stupéfaction générale : comment est-ce concevable ? D'un sommet si élevé à un niveau si bas, un abaissement inouï pour une cité.
C'est également ce qu'explique l'Ibn Chou'eib : elle sombra dans une telle déchéance que, bien que son impureté fût visible dans ses pans - et que tout fût désormais au grand jour -, elle ne songea pourtant pas à sa fin. Elle aurait dû comprendre : si mon impureté est sur mes pans, tous s'éloigneront de moi ; il m'appartient donc de corriger mes actes et d'effacer ma souillure. Mais « elle ne songeait pas à sa fin », et c'est pourquoi « elle est déchue de façon prodigieuse ».
Rabbi Eliyahou de Vidas explique que toutes les situations du peuple d'Israël relèvent du prodige, dans un sens comme dans l'autre. Ils sont sortis d'Égypte par des miracles et des merveilles sans précédent - les dix plaies et la délivrance. Ils ont ensuite mérité l'ouverture de la mer Rouge, un prodige inouï. Dans le désert : les Nuées de Gloire, le puits et la manne, des merveilles sans équivalent. Lors de la conquête de la terre : « Soleil, arrête-toi sur Gibeon, et toi, lune, sur la vallée d'Ayalon », et ils parvinrent à conquérir tout le pays, un miracle sans pareil. Et lorsqu'ils s'installèrent en terre d'Israël, fautèrent et provoquèrent la colère de l'Éternel, la débâcle infligée par Nabuchodonosor, ainsi que leur abandon à la rigueur de la justice divine et leur exil dans la détresse et l'affliction la plus amère, furent eux aussi des événements sans précédent. C'est le sens de « elle est déchue de façon prodigieuse » : de même que son élévation fut miraculeuse, sa chute fut tout aussi prodigieuse.
Dès lors, « nul ne la console » - elle ne peut trouver de réconfort. Un homme qui jouissait d'une situation ordinaire et qui déchoit peut encore être consolé. Mais celui qui se trouvait au faîte, au sommet le plus haut, et qui en tombe, est presque impossible à consoler. Et que lui dire ? Que tout ira bien ? Qu'il redeviendra milliardaire ? Lorsqu'on passe de la condition la plus sublime au degré le plus bas, nul ne peut consoler. Quand la chute relève du prodige, il est infiniment difficile de recevoir une consolation.
Certains commentateurs expliquent que « vatêred » ne découle pas de la racine signifiant la descente, mais s'apparente plutôt au verset « et je pleurerai sur les montagnes » (veyaradeti 'al heharim), où ce terme désigne une oraison funèbre, ou encore « je me lamente dans ma plainte et je gémis » (arid be-sikhi va-ahimah), qui exprime la complainte et le deuil. D'après cette explication, sa douleur et sa lamentation furent immenses parce qu'elle se trouvait au faîte de la grandeur et a chuté à un degré si bas.
Voyant qu'il n'y a personne pour la secourir ni la consoler, elle se tourne vers Hachem et s'écrie : « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi triomphe ! » L'auteur du Lechem Dim'ah fait remarquer : observez que dans le verset suivant, il est écrit « Vois, Éternel, et regarde » (re'é Hachem vehabita), alors qu'ici, il est seulement dit « Vois » (re'é). Quelle est la différence entre voir (raïya) et regarder (habata) ? Voir se fait de près, tandis que regarder s'exerce de loin. Lorsque la Présence divine (Chékhina) réside parmi nous, nous implorons « Vois ». Mais quand la Chékhina ne se trouve plus au milieu de nous - car elle a subi dix exils successifs -, nous demandons au moins « Regarde » : Maître du monde, veille sur nous, ne serait-ce que de loin. Bien entendu, il ne s'agit pas de proximité ou de distance au sens littéral, car le Saint, béni soit-Il, emplit l'univers tout entier ; « de près » fait référence à la providence particulière (hachgaha pratit), et « de loin » à la providence générale (hachgaha klalit). Même à travers la providence générale, Maître du monde, aie pitié et compassion de nous !
L'ouvrage Binyan David propose une parabole. Un homme cherchait à faire passer en contrebande des diamants volés. Sachant qu'à chaque poste de contrôle on fouillait minutieusement les poches, il voulut monter à bord d'un navire sans éveiller les soupçons et emporta de grandes caisses de vivres. Au fond de la caisse, il dissimula les diamants, puis empila par-dessus toute la nourriture nécessaire pour la traversée. Une semaine passa, puis deux, puis un mois entier ; l'homme puisait continuellement dans ses provisions jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à manger. C'est alors que les diamants au fond de la caisse apparurent au grand jour, et sa contrebande fut démasquée.
L'analogie est claire : les enfants d'Israël pèchent, tout en se reposant avec confiance sur la bienveillance des premiers ancêtres. Nous nous disons que nous possédons le mérite des Pères (zékhout avot), et que le Saint, béni soit-Il, enfouira nos iniquités en les reléguant tout en bas, sous la nourriture, de sorte qu'elles demeurent invisibles. Or, nos Sages enseignent que tout ce dont nous nous nourrissons, nous ne le recevons que par le mérite des Pères, et que tout ce que nous possédons découle de ce même mérite. Mais il arrive un moment où, à force de puiser sans cesse dans le mérite des Pères, la nourriture vient à s'épuiser. C'est alors que ce qui gisait au fond se découvre : l'accumulation des transgressions. Tel est le sens de « elle ne songeait pas à son avenir » : elle continue d'accumuler les péchés sans songer qu'un jour viendra où les fautes enfouies au fond seront mises à nu. Elle compte sur le mérite des Pères pour faire écran au-dessus ; mais lorsqu'on persiste à multiplier les fautes, de quoi subsiste-t-on ? Par nous-mêmes, nous ne méritons rien en raison de nos péchés, nous ne subsistons que grâce au mérite des Pères. Dès lors, lorsque le mérite des Pères est consommé, les fautes se révèlent et l'on doit en payer le prix. C'est ainsi qu'il est dit : « C'est à cause de la multitude de tes iniquités que tes pans se sont relevés » ; par la profusion de nos fautes, n'ayant pas accompli de mitsvot, nous ne méritions la bonté divine que par le mérite des Pères qui nous protégeait. Une fois ce mérite consumé, les pans se sont fatalement soulevés, révélant ce qui se cachait dessous : les fautes et les transgressions.
L'auteur de l'Akedat Yits'hak interprète « son impureté était dans ses pans » d'une manière différente. Quand une préoccupation dérange et tracasse un homme, elle accapare son esprit. En revanche, lorsqu'il s'agit d'une réalité à laquelle nous refusons de penser, nous la refoulons. On se dit : je sais bien ce qu'il en est, je sais que j'en paierai le prix, mais je préfère ne pas y penser. C'est le mécanisme du refoulement. C'est précisément ce qu'exprime l'auteur des Lamentations : « son impureté était dans ses pans » - elle relègue ses fautes à la marge de ses pensées. Et d'où cela provient-il ? Du fait qu'« elle ne songeait pas à son avenir ».
À quoi cela ressemble-t-il ? À un homme diabétique qui néglige sa santé et mange tout ce qui lui fait envie. On le met en garde : ne sais-tu pas que cela va te nuire ? Mais il refoule. Que peut-on dire à son sujet ? « Elle ne songeait pas à son avenir ». Ne réalises-tu pas qu'au bout du compte, tu en paieras le prix fort ? N'as-tu pas conscience de te détruire et de voir les effets s'accumuler ? « Son impureté était dans ses pans, elle ne songeait pas à son avenir » : elle n'a pas en mémoire l'issue inévitable de ses actes actuels, or « la fin des impies est néfaste ». Dès lors, « sa chute a été prodigieuse » (vatêred pela'im) : lorsque le coup s'abat, elle s'écrie avec stupeur : Pourquoi ? Que s'est-il passé ? Qu'ai-je fait ? Si nous gardions constamment à l'esprit la portée de nos actes, nous saurions que le châtiment est imminent, nous nous y préparerions et prendrions conscience de notre faute. Mais comme « son impureté était dans ses pans », reléguée aux marges de sa conscience, elle n'y pense point et refoule tout. Vient alors la chute prodigieuse : que s'est-il passé pour que je m'effondre ainsi tout à coup ? Pouvait-on imaginer combler la mesure sans en payer le tribut ? C'est cela même qui suscite leur stupéfaction.
Et le malheur le plus grand réside dans ces mots : « car l'ennemi triomphe ». L'ennemi s'est persuadé qu'il était lui-même l'artisan de cette victoire, qu'il en était le héros. Il n'a nullement compris que « son impureté était dans ses pans », ni que le peuple d'Israël payait le tribut de ses égarements. Il en a tiré la conclusion que ce succès lui revenait de droit, témoignait de sa propre puissance et que le D.ieu d'Israël était, à D.ieu ne plaise, impuissant à riposter. C'est là le drame le plus terrible : non seulement nous avons fauté, mais l'adversaire s'en est allé avec le sentiment d'avoir triomphé par sa propre force.
Nos Sages enseignent : Si vous l'aviez mérité, vous liriez : « Car en ce jour, on fera l'expiation pour vous afin de vous purifier » ; à présent que vous ne l'avez pas mérité, vous lisez : « Son impureté est dans ses pans, elle ne s'est pas souvenue de sa fin ». Si nous l'avions mérité, le jour de Yom Kippour nous aurait purifiés et affinés de toutes nos fautes. Mais puisque nous ne l'avons pas mérité, les transgressions ont continué de s'accumuler et d'enfler, jusqu'à ce que vienne le jour de Tisha Béav - « Son impureté est dans ses pans ». Pourtant, c'était précisément cette impureté que Yom Kippour devait expier : « Car en ce jour, on fera l'expiation pour vous », « L'espérance (Mikvé) d'Israël, c'est l'Éternel » - devant Qui vous purifiez-vous et Qui vous purifie ? Votre Père qui est aux Cieux. Nous aurions dû être entièrement lavés de tout cela. Mais comme on ne s'est pas préparé convenablement à Yom Kippour et que l'on n'a pas fait téchouva sur ses actes, nous n'avons pas mérité ce pardon purificateur. Et si l'on ne s'est pas purifié, alors « son impureté est dans ses pans », et vient un jour où l'impureté cachée dans les plis de la robe éclate au grand jour, et où il faudra, à Dieu ne plaise, en rendre compte.
Dans l'ouvrage *Alon Bakhot*, il est expliqué que les péchés de l'époque du Second Temple étaient des fautes que l'homme a coutume de fouler du talon, c'est-à-dire des manquements jugés négligeables. La Guémara rapporte : on demanda à la Sagesse, on demanda à la Prophétie : « Pourquoi la terre a-t-elle été détruite ? » Et nul ne sut que répondre, jusqu'à ce qu'une voix céleste retentisse pour proclamer : « Parce qu'ils ont abandonné Ma Torah ». Pourquoi étaient-ils incapables de répondre ? Parce qu'ils étaient sages, intelligents, qu'ils s'adonnaient à l'étude de la Torah, et que tout paraissait admirable. Quelle était donc la faute ? Des fautes marginales, des fautes que l'homme foule du talon. Et c'est là le sens de « Son impureté est dans ses pans ». C'est pourquoi, lorsqu'on interrogea les sages, les anciens et les prophètes, ils ne parvinrent pas à l'identifier : il s'agissait de fautes reléguées aux marges. Il n'en allait pas comme au Premier Temple, marqué par l'idolâtrie, l'immoralité et le meurtre, qui sont des crimes manifestes et criants, mais de négligences banalisées. Dès lors : « Elle ne s'est pas souvenue de sa fin, et elle est déchue de façon prodigieuse » - cette chute fut à leurs yeux une énigme stupéfiante. Car lorsque les péchés sont patents, on en comprend la cause ; mais lorsqu'ils sont dissimulés, tout le monde se demande pourquoi la terre a été détruite, et la déchéance nous semble inexplicable.
« Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi s'est grandi » : le Satan commence par exalter la grandeur d'Israël afin de mieux l'accuser, et nous voilà alors jugés avec rigueur jusque sur les manquements les plus minimes. En effet, s'il ne s'agit que de fautes que l'homme foule du talon, l'exigence du jugement devait-elle être si sévère ? Assurément oui, car l'exigence divine est proportionnelle à la stature de l'homme. Comme l'ont dit nos Sages, envers les justes, le Saint, béni soit-Il, est rigoureux comme l'épaisseur d'un cheveu. C'est ce que nous constatons également pour la terre d'Israël : si elle abrite des pécheurs, elle finit par les vomir, par les rejeter dehors et l'exil survient - car plus un lieu est saint, plus le niveau d'exigence spirituelle y est élevé. Il en va de même ici : en raison de leur immense grandeur, les enfants d'Israël ont dû rendre des comptes jusque sur les fautes les plus insignifiantes à vue humaine.
Et c'est là la conclusion du verset, admirable dans sa profondeur : « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi s'est grandi ». Comment l'ennemi, qui est le Satan, est-il parvenu à réclamer un tel châtiment pour des fautes que l'homme foule d'ordinaire du talon ? En plaidant ainsi : Maître du monde, envers un peuple aussi prodigieux et saint que le peuple d'Israël, on ne saurait faire la moindre concession, même pour de petites fautes, compte tenu de son très haut degré ! C'est sur cela que nous implorons : « Vois, Éternel, ma misère », vois à quel point nous sommes poursuivis en jugement pour des riens, simplement parce que l'ennemi, l'accusateur, nous a décrits si grands et si exceptionnels qu'il paraît justifié de nous condamner pour chaque détail. C'est pourquoi, Maître du monde, aie pitié et accorde-nous Ta miséricorde.
L'auteur du *Lé’hem Dim’ah* explique encore sur les mots « et elle est déchue de façon prodigieuse » : de même que leur montée hors du pays d'Égypte s'était accomplie par des prodiges, de même leur chute s'est déroulée de façon prodigieuse. Nous voyons ainsi que la muraille s'enfonça d'elle-même dans le sol : chaque jour, on la voyait descendre encore un peu, miraculeusement. C'est là le sens de « et elle est déchue » - qu'est-ce qui est descendu ? La muraille ; « de façon prodigieuse », pour permettre à l'ennemi de pénétrer dans la ville et de conquérir Jérusalem. Et puisque notre élévation avait été miraculeuse, notre déchéance le fut tout autant.
C'est pourquoi « nul ne la console ». Pourquoi ? Parce que si le malheur survient selon le cours ordinaire de la nature, on peut encore trouver une consolation. Mais si le malheur est surnaturel, que démontre-t-il ? Que l'Éternel nous a délibérément livrés aux mains de nos ennemis. Et comment se consoler alors ? Devant une épreuve naturelle, on se dit : d'autres traversent les mêmes peines, la roue tourne, il y a des jours d'affliction et des jours de joie. Mais lorsque je constate que le Saint, béni soit-Il, nous a Lui-même livrés à l'adversaire, quelle consolation peut-il subsister ? Cela vient directement de l'Éternel. C'est ce châtiment prodigieux lui-même qui fait que « nul ne la console ». « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi s'est grandi » - c'est l'Éternel qui a donné une telle force à l'ennemi, et c'est ce qui rend notre détresse si insondable.
Et c'est ce qui est formulé plus loin : « De quoi puis-je témoigner pour toi, à quoi puis-je te comparer, à quoi puis-je t'égaler pour te consoler ? » Devant un désastre naturel, on peut dire à celui qui souffre : de même que cela t'est arrivé, cela est arrivé à d'autres, console-toi à l'idée que tu n'es pas seul dans cette épreuve. Si un tsunami s'était abattu sur vous tout en ravageant plusieurs autres pays, vous trouveriez un réconfort en sachant que le fléau a frappé le monde entier. Mais ici, puisque ce châtiment a été forgé sur mesure pour nous, que l'Éternel a Lui-même démesurément grandi l'ennemi, le prophète s'écrie : De quoi témoignerai-je, à qui te comparerai-je, à quoi puis-je égaler ton malheur pour adoucir ta peine ? Je voudrais tant te consoler, mais comme rien ne saurait t'être comparé : « Car ta brisure est béante comme la mer, qui te guérira ? » Ton effondrement est immense comme l'océan, jamais personne n'a connu une telle ruine, et c'est pourquoi : qui pourra te guérir et qui saura te consoler ?
Le saint Alshich explique le verset « son impureté est dans ses pans » à la lumière de ce qui est enseigné au sujet du roi Yoshiyahou (Josias), qui était digne d'être le Machia'h - « Le souffle de nos narines, l'oint de l'Éternel, a été pris dans leurs fosses ». Nos Sages rapportent qu'il a commis une méprise. En quoi s'est-il trompé ? Il pensait pouvoir barrer la route aux ennemis et refuser le passage de l'armée égyptienne à travers notre terre, estimant que nous étions justes ; or, lorsque le peuple d'Israël est vertueux, la Torah promet : « Et le glaive ne passera point par votre pays » - pas même un glaive de paix (une armée ne traversant le pays qu'en transit pacifique). Mais il ignorait que sa génération n'était pas véritablement intègre : extérieurement, les gens donnaient l'impression d'être des Tsaddikim, mais intérieurement, ils en étaient bien loin.
Et comment procédaient-ils ? Nos Sages racontent que Yoshiyahou envoyait des patrouilles pour s'assurer qu'il ne restait aucune 'avodah zarah (idolâtrie) en terre d'Israël, et ces envoyés passaient de maison en maison pour inspecter. Ils entraient dans une demeure, ouvraient les deux battants de la porte, inspectaient minutieusement toute la maison, puis ressortaient et refermaient les battants. Or, l'idole était gravée sur les battants, du côté intérieur ! Quand les inspecteurs entraient, la porte était ouverte et rabattue contre le mur, si bien qu'ils ne pouvaient rien voir ; et dès qu'ils ressortaient et refermaient, l'idolâtrie redevenait bien visible sur la porte de la maison. « Il ignorait que sa génération n'était pas intègre ». C'est là le sens de « son impureté est dans ses pans » : c'est dans les recoins cachés qu'elle dissimulait son idolâtrie et ses faux dieux, derrière la porte et derrière la mézouza. « Elle ne s'est pas souvenue de sa fin » - elle n'a pas songé aux conséquences ultimes. Certes, que l'œil humain de Yoshiyahou n'ait rien vu, soit ; mais l'œil d'En-Haut ne verrait-il point ? Le Saint, béni soit-Il, ne voit-Il pas ce qui se cache au fond de ta demeure ? C'est pourquoi « elle est déchue de façon prodigieuse ».
Dès lors, même lorsque l'exil est survenu, sa cause profonde n'était pas intelligible pour tous, et c'est pourquoi « nul ne la console ». Cependant, nous implorons : « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi triomphe ! » - car l'ennemi s'imagine que c'est « ma force et la puissance de ma main », persuadé que ce n'est nullement l'Éternel qui a orchestré tout cela. C'est pourquoi nous disons : Maître du monde, il est vrai que nous ne sommes pas méritants, nous n'avons pas agi avec droiture ni comme il se devait, mais que feras-Tu pour Ton Nom profané parmi les nations ? En effet, lorsque les ennemis s'abattent sur nous et nous frappent, ils sont convaincus qu'ils le doivent à leur propre vertu face à notre indignité, et que leur idolâtrie l'emporte sur le Dieu d'Israël. Dès lors, Maître du monde, ce n'est pas pour nous-mêmes, mais agis pour Ton Nom profané parmi les nations ! « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi triomphe » : puisque l'ennemi tire orgueil de sa puissance, c'est pour cette raison même qu'il convient de nous épargner et de nous faire miséricorde, bien que nous n'en soyons pas dignes par nos propres mérites.
« Elle est déchue de façon prodigieuse » (vatéred pélaïm) - depuis combien d'années sommes-nous en exil ? Près de deux mille ans. Le Rokéach, Rabbénou Éléazar de Worms, fait remarquer : ne lis pas seulement « pélaïm » (prodiges), mais lis « alpaïm » (deux mille), car les lettres sont rigoureusement identiques. Cela signifie qu'après deux mille ans, toujours « nul ne la console » - Mena'hem n'est pas encore venu, or Mena'hem est le nom du Machia'h. « Elle est déchue pendant deux mille ans, et nul ne la console ». Et ces lignes ont été écrites il y a environ sept cents ans : songez à la portée d'une telle vision, ayant déjà prévu que nous atteindrions deux mille ans d'exil avant d'être délivrés !
Il est enseigné dans le Midrash Eichah Rabbah : nos Sages ont dit que la disparition des Tsaddikim est plus douloureuse devant le Saint, béni soit-Il, que les cent réprimandes moins deux (les 98 malédictions), et plus encore que la destruction du Beth Hamikdach. Dans les réprimandes, il est écrit : « Et l'Éternel rendra prodigieux tes fléaux » (ve-hifla) - un seul prodige. Pour la destruction du Temple, il est écrit : « Elle est déchue de façon prodigieuse » (pélaïm, au duel) - deux prodiges. Mais au sujet de la disparition des justes, il est écrit : « Voici, Je continuerai à frapper ce peuple de façon prodigieuse, prodige après prodige » (hafleh va-fèlè) - trois prodiges, un prodige sur un prodige sur un prodige. Et pourquoi cela ? « Car la sagesse de ses sages disparaîtra, et la raison de ses intelligents se cachera ».
Ces trois fléaux sont en réalité voulus pour le bien d'Israël. Les épreuves que le Saint, béni soit-Il, envoie ont pour finalité de sauver le peuple d'Israël d'une destruction totale, de nous préserver d'une situation où Il devrait consumer Sa fureur contre nous : lors de la destruction du Beth Hamikdach, Il a déversé Son courroux sur le bois et sur les pierres ; les réprimandes et les souffrances viennent expier nos fautes ; et la disparition des justes répond au principe selon lequel « c'est devant le malheur que le juste est retiré » : en rappelant à Lui un seul Tsaddik, Hachem protège une multitude. Et malgré tout, la disparition des Tsaddikim est plus redoutable que tout le reste. Pourquoi ? Parce que tant que les justes sont dans ce monde, ils multiplient la Torah, multiplient les mitsvot et constituent notre bouclier protecteur. Nous avons déjà précisé que l'expression « c'est devant le malheur que le juste est retiré » comporte plusieurs sens : d'une part, le Saint, béni soit-Il, ne voulant pas déchaîner un malheur insurmontable, retire le juste et adoucit ainsi le décret afin qu'il ne s'abatte pas dans toute sa rigueur ; d'autre part, le juste est rappelé pour qu'il ne puisse plus intercéder en notre faveur afin d'écarter le décret.
Dès lors, on comprend pourquoi la mort des justes est la plus tragique de toutes les épreuves : en nous ôtant le Tsaddik, on nous prive également de celui qui prierait pour nous, et il n'existe pas de détresse plus lourde. En effet, bien que la destruction du Sanctuaire, les malédictions et les souffrances soient destinées à nous éprouver pour nous ramener à la téchouvah et nous réparer, et bien que le rappel des justes poursuive aussi cette réparation, la disparition du Tsaddik recèle une sévérité accrue : le juste ne peut plus prier en notre faveur. Dès lors, les châtiments auxquels nous restons exposés, à Dieu ne plaise, deviennent infiniment plus lourds et redoutables.
Le livre Palguei Mayim explique : la communauté d'Israël implore : Maître du monde, aie pitié et compassion de nous, « Vois, Éternel, ma misère », et pourquoi ? « Car l'ennemi s'est grandi » - selon l'explication mentionnée plus haut, où l'ennemi se vante que tout cela s'est accompli par sa propre force.
Et dans le livre Ahavat Tsion, l'auteur explique sur le ton de l'allusion spirituelle : « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi s'est grandi ». Yaakov disait : « Délivre-moi, de grâce, de la main de mon frère, de la main d'Ésaü » - depuis l'époque d'Ésaü, nous savons que lorsque quelqu'un nous appelle « mon frère », c'est précisément de lui qu'il faut s'éloigner. Tout ce discours de fraternité nous inquiète grandement ; nous le connaissons bien, ce « mon frère », où l'on vous flatte juste avant de vous trancher la tête. Et c'est là le sens de notre prière : si l'ennemi élève et grandit le peuple d'Israël, s'il nous accorde l'égalité, le danger est immense.
Quand on rapporta au 'Hatam Sofer que Napoléon avait accordé l'émancipation et l'égalité des droits aux Juifs, il se mit à pleurer. Pourquoi ? Il dit : qui sait où cela mènera le peuple d'Israël, qui sait jusqu'où cela va le faire sombrer. Lorsque les nations nous rapprochent d'elles, c'est le pire des malheurs. L'endroit où le peuple d'Israël a été le plus intégré et rapproché fut l'Allemagne, et les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir.
Dès lors, la communauté d'Israël dit au Saint, béni soit-Il : « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi s'est grandi » - cette élévation accordée par l'ennemi constitue elle-même ma misère. Le fait qu'il m'ait grandi et promu par l'égalité des droits est mon affliction, car c'est par là que nous nous enfonçons toujours plus dans la faute. Pourquoi ? Parce que l'on se sent bien ici, bien en Europe, bien en exil, et l'on n'a plus besoin de rédemption ni de la terre d'Israël. Les premiers réformateurs, qui priaient encore, effacèrent même de la prière les mots « Et vers Jérusalem, Ta ville, retourne avec miséricorde » - pourquoi retourner à Jérusalem, alors que Berlin est si agréable et accueillante ? Jusqu'à ce que le persécuteur vienne et leur montre où il fallait véritablement retourner, leur faisant comprendre à quel point leur sort était précaire. Et c'est ce qui est dit ici : « Vois, Éternel, ma misère » - la grande détresse et les immenses souffrances sont survenues « car l'ennemi s'est grandi », parce que l'ennemi a rehaussé mon statut en m'accordant l'égalité des droits, et c'est cela qui a engendré tous les malheurs.
Le livre Yéin HaRékach rapporte en outre, par voie d'allusion, qu'il est fait référence ici à la mort de Guedalia ben A'hikam, qui porta le coup de grâce au reste des rescapés demeurés en terre d'Israël. « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi s'est grandi (higdil) » - les lettres du mot higdil (הגדיל) forment le nom de Guedalia (גדליה). L'allusion suggère que par cet événement, le reste des rescapés encore présents fut lui aussi dispersé et exilé du pays, et que le meurtre de Guedalia ben A'hikam sonna le glas du peuplement juif en terre d'Israël.
Le verset 9 dévoile la racine de la chute : « Son impureté est dans ses pans » - l'impureté qui ne peut plus être dissimulée, ou encore ces fautes reléguées aux marges de la conscience, ces transgressions que l'homme foule aux pieds sans y prêter attention. « Elle ne s'est pas souvenue de sa fin » - elle n'a pas calculé l'issue finale, tout comme elle a oublié que le mérite des Pères qui la protégeait finirait par s'épuiser, mettant à nu ce qui se cachait dessous. C'est pourquoi « elle est descendue prodigieusement » : de même que l'élévation d'Israël était prodigieuse, sa chute le fut tout autant, et ainsi « nul ne la console », car le malheur est venu directement de la main de Dieu et nul ne peut lui être comparé. De là jaillit le cri : « Vois, Éternel, ma misère, car l'ennemi s'est grandi » - que l'ennemi se glorifie de sa force en profanant le Nom divin, que le Satan nous élève pour exiger des comptes jusque sur nos moindres fautes, ou que la bienveillance trompeuse de l'ennemi constitue en elle-même notre véritable misère. Et de là découle l'enseignement pour notre génération : se souvenir de la fin, ne pas refouler la réalité, et mettre à profit le jour de Yom Kippour pour se purifier, afin de ne jamais en arriver à voir « son impureté dans ses pans », et mériter la venue du Consolateur promptement et de nos jours.