Introduction : une lamentation tout entière interrogative
Le premier chapitre de la Méguilat Eikha s'ouvre sur la lamentation du prophète Jérémie sur Jérusalem. Dès le premier mot - « Eikha » - retentit un cri de stupeur : comment une telle tragédie a-t-elle pu survenir ? Comment une cité qui regorgeait d'habitants, souveraine parmi les nations, a-t-elle été réduite à la solitude, au deuil et à l'écrasement ? Dans cette étude, nous allons parcourir les premiers versets pour découvrir comment nos Sages (Hazal), les Midrachim et les commentateurs révèlent toute la profondeur de cette complainte : depuis la grandeur de Jérusalem jusqu'aux origines de la destruction (Hourban), en passant par le mystère de l'exil de la Présence divine (Chékhina) dissimulé dans les lettres du mot « Eikha ».
אֵיכָה יָשְׁבָה בָדָד הָעִיר רַבָּתִי עָם הָיְתָה כְּאַלְמָנָה רַבָּתִי בַגּוֹיִם שָׂרָתִי בַּמְּדִינוֹת הָיְתָה לָמַס׃ - Comment est-elle assise solitaire, cette cité jadis si populeuse ! Elle est devenue semblable à une veuve, elle qui était grande parmi les nations, souveraine parmi les provinces, devenue tributaire !
« Rabati 'am » - Un peuple qui s'est accru rapidement
Nos Sages expliquent dans le Midrach que l'expression « Rabati 'am » exprime une idée de grande multiplication. Comment Israël en était-il arrivé à un tel nombre ? On mariait une toute jeune fille avec un homme mûr, ou un jeune homme avec une femme d'âge adulte, afin d'assurer une nombreuse descendance, car dès lors que l'un des deux conjoints est mûr, la procréation est prompte et la nation croît à vive allure. Le Midrach raconte ainsi comment les enfants d'Israël fructifiaient : un homme mariait son fils dès l'âge de douze ans, et n'atteignait pas l'âge de vingt-six ans qu'il voyait déjà les enfants de ses enfants. Il mariait son fils à douze ans, et à vingt-six ans à peine, il était déjà grand-père.
« Rabati vagoyim » - Multiplier par dix
L'ouvrage « Lékhem Dim'a » rapporte au nom de nos Sages une précision remarquable sur le mot « Rabati » : pourquoi y trouve-t-on la lettre Youd (י) en surplus ? C'est pour enseigner que tout effectif que l'on pourrait évaluer à leur sujet doit en réalité être multiplié par dix. « Rabbat Youd » (grande de dix) : quel que soit le nombre supposé, il convient de le décupler. C'est ainsi qu'une foule immense peuplait Jérusalem et la terre d'Israël.
La Guémara en apporte une preuve manifeste : un jour, le roi Agrippa voulut connaître le chiffre de la population de Jérusalem et entreprendre un recensement. Mais de quelle manière procéder ? Il demanda aux Cohanim de mettre de côté un rein de chaque sacrifice pascal qui leur serait présenté. Ils décomptèrent ensuite un million deux cent mille reins, soit le double des hommes sortis d'Égypte. Et il ne faudrait pas commettre l'erreur de croire que cela représentait le nombre total de personnes : la tradition établit que pour chaque agneau, il n'y avait pas moins de dix inscrits - car il faut consommer au moins le volume d'une olive (kazaït) de la viande du Pessa'h, et pour un agneau entier, il fallait au moins dix convives afin de ne pas laisser de restes (notar) destinés à être brûlés. Par conséquent, un million deux cent mille reins multipliés par dix donnent douze millions d'âmes. Telle fut la vérification menée par le roi Agrippa, illustrant pleinement ce « Rabbat Youd » : tout nombre doit être multiplié par dix, ce qui laisse entrevoir quelle population colossale habitait alors Jérusalem.
Erets Hatsvi : comment tout ce monde parvenait-il à tenir ?
Dans le livre « Ahavat Tsion », l'auteur développe ce concept de « Rabati 'am » : comment Jérusalem, contenue dans l'enceinte de ses remparts, pouvait-elle accueillir de pareilles foules ? Il ne s'agit pas de la Jérusalem des quartiers contemporains, mais bien de l'étroite cité entourée de murailles. Or nos Sages affirment : « Jamais un homme n'a dit : l'espace est trop étroit pour que je passe la nuit à Jérusalem ». Comment cela était-il concevable ? La terre d'Israël est appelée « Erets Hatsvi » (la terre de la gazelle). La gazelle possède une propriété singulière : sa peau est extrêmement tendue sur son corps, et lorsqu'on la dépouille et que l'on essaie de l'y replacer, elle ne suffit plus et l'on doit adjoindre une autre portion de peau pour l'envelopper à nouveau. Autrement dit, tant que la peau est sur la gazelle, elle est étirée, mais dès qu'on la retire, elle se rétracte. Il en va de même pour la terre d'Israël : lorsque les enfants d'Israël accomplissent la volonté de Dieu, elle s'élargit, et lorsqu'ils ne s'y conforment pas, elle se contracte.
On a coutume de le rappeler : la terre d'Israël possède aussi un estomac sensible. Quand le peuple d'Israël accomplit la volonté divine, tout suit son cours harmonieusement. Mais lorsqu'il ne s'y conforme pas, qu'arrive-t-il à celui qui a ingéré un aliment avarié ? Il le vomit. C'est le sens de l'avertissement : « De peur que la terre ne vous vomisse ». Il faut y prendre garde : cette terre de la gazelle risque de se contracter subitement, laissant l'homme exclu à l'extérieur.
« Hayeta lamas » - L'opulente devenue opprimée
Rabbi Chem Tov explique l'étonnement suscité par les termes « הָיְתָה לָמַס » (elle a été soumise au tribut) : Jérusalem regorgeait d'argent et d'or, et le texte atteste que sous le règne de Salomon, l'argent n'était compté pour rien - l'argent et l'or étaient aussi abondants que la poussière. Comment une ville si prodigieusement riche a-t-elle pu devenir « soumise au tribut », devant elle-même payer tribut aux autres ? De plus, elle était « grande parmi les nations » (רַבָּתִי בַגּוֹיִם) - un terme de souveraineté et d'autorité, puisqu'elle régnait sur les peuples ; comment se retrouve-t-elle à présent opprimée par les nations et foulée aux pieds par ses oppresseurs ?
D'autres commentateurs expliquent que le terme « לָמַס » (lamas) se rattache à la racine signifiant la fonte ou la défaillance (המסה). Où trouve-t-on cette expression pour qualifier la terreur ? « Leur cœur fondit et devint comme de l'eau » (וַיִּמַּס לְבָבָם וַיְהִי לְמָיִם) - ce qui fut dit des habitants du pays de Canaan lorsqu'ils apprirent que les enfants d'Israël allaient entrer et conquérir la terre, ainsi que Rahav le raconta aux envoyés de Josué. Telle est donc la stupéfaction : comment est-on parvenu à la situation annoncée dans Isaïe, « et ses jeunes gens seront frappés de défaillance » (וּבַחוּרָיו לָמַס יִהְיוּ) - comment la puissante et héroïque Jérusalem a-t-elle pu vaciller devant ses ennemis, son cœur fondant de frayeur ?
« Lamas » - Sinaï et Samel
Nos Sages enseignent dans Eikha Rabba, ainsi que le rapporte le Lé'hem Dim'ah : c'est parce qu'Israël a transgressé la condition contractée au Sinaï que Jérusalem est devenue soumise au tribut (« למס »). Quel est le rapport ? Le Lé'hem Dim'ah précise que « למס » a la même valeur numérique (guémâtria) que « סיני » (Sinaï - 130). Au Sinaï, il fut déclaré : « Si vous écoutez attentivement... » - tu as abandonné le « למס », qui fait allusion au Sinaï, et en conséquence elle « a été soumise au tribut » (הָיְתָה לָמַס), asservie par ses oppresseurs. De surcroît, les lettres de « למס » forment le mot « סמל » (idole). Pourquoi le premier Temple a-t-il été détruit ? À cause de l'idolâtrie (Avoda Zara) qui y sévissait, et le terme « סמל » renvoie précisément à cette idolâtrie, selon l'injonction : « Tu ne te feras point d'idole ni aucune image » - une idole (סמל).
« Pourquoi vous faire remarquer ? » - Le péril de s'élever aux yeux des nations
Il y a là un enseignement supplémentaire : lorsque les enfants d'Israël s'évertuent à paraître « grands parmi les nations », leur destinée risque, à Dieu ne plaise, de se solder par l'asservissement (« למס »). Si tu aspires à faire figure de « princesse parmi les provinces » - prends garde de ne pas finir « soumise au tribut ».
Rabbi Yits'hak Abravanel rapporte dans l'introduction de son commentaire que tout le sort d'Israël lors de l'exil d'Espagne, avec toutes les épreuves subies là-bas, est survenu parce que les Juifs s'étaient élevés et avaient acquis une place trop éminente aux yeux des nations. Cette splendeur suscita la jalousie des peuples, qui se mirent à les pourchasser jusqu'au terrible décret de l'expulsion d'Espagne, où périrent des dizaines de milliers d'âmes, suppliciées et offrant leur vie pour la sanctification du Nom divin (Kiddouch Hachem). Et quelle fut l'origine de tout cela ? Le fait d'avoir paru trop grands à leurs yeux.
Soit dit en passant, d'où vient le nom d'Abravanel ? Don Yits'hak jouissait d'une fortune immense et offrit à son épouse une bague ornée d'un diamant plus somptueux encore que celui d'Isabelle, l'épouse de Ferdinand - la reine d'Espagne elle-même n'en possédait pas de semblable. En espagnol, le diamant était alors désigné par le terme « nella », et quiconque apercevait ce bijou s'exclamait : « ¡A bravo nella! » - Quel diamant prodigieux ! C'est ainsi qu'on en vint à le nommer Abravanel. Et voyez quel fut le dénouement : toute cette opulence ne leur fut d'aucun secours.
Et comment s'était exprimé Jacob envers ses fils alors qu'ils avaient encore des vivres chez eux ? « Pourquoi vous faire remarquer ? » (לָמָּה תִּתְרָאוּ). Face aux nations, une réserve extrême s'impose : ne te montre pas comblé devant le non-juif, ne donne pas l'impression d'être prospère, et à plus forte raison ne te présente jamais comme cherchant à t'imposer à lui. « Princesse parmi les nations » - tu as voulu paraître en prince au milieu des peuples ? Regarde quelle en a été la conséquence finale : « elle a été soumise au tribut ». Le peuple d'Israël doit faire preuve de vigilance : nous n'avons rien à chercher auprès des nations, nous n'avons aucun lien d'assimilation avec elles - tiens-toi à distance, ne cherche pas à t'élever au-dessus d'elles et garde-toi de les défier.
Et qui a manqué à cette vigilance ? Hizkiyahou (Ézéchias). Lorsque le Saint, béni soit-Il, arrêta le soleil en son honneur, les messagers de Mérodak-Baladan vinrent à lui, impressionnés d'apprendre que le Saint, béni soit-Il, arrêtait la course du soleil pour un être de chair et de sang, et le roi envoya une délégation pour le saluer. Et qu'a fait Hizkiyahou ? Il leur fit visiter ses trésors : voyez quelles richesses je possède ! Le Saint, béni soit-Il, lui fit aussitôt transmettre par l'entremise d'Isaïe : « Des jours viennent où tout ce qui est dans ta maison sera emporté ». Le Malbim y explique qu'il ne s'agissait point là d'une simple punition, mais d'une conséquence inéluctable : tu as introduit les ennemis au cœur de ta demeure, tu as étalé devant eux tes trésors - et tu t'attendais à ce qu'ils restent impassibles au-dehors ? Désormais, ils viendront et feront main basse sur tout ce que tu possèdes.
C'est précisément le sens de « grande parmi les nations » : tu veux briller aux yeux des peuples ? Sache que la conclusion inévitable sera « devenue soumise au tribut » - les nations surgiront, pilleront tout et s'approprieront tes biens. Avance donc avec humilité, montre-toi effacé devant elles, et de la sorte ta présence ne les troublera point. Des Juifs ont vécu durant des siècles au Yémen, en Irak, au Maroc, en Tunisie comme en Europe, et tant que le Juif demeurait discret, aucun drame ne survenait. Dès lors qu'apparurent l'égalité civique et l'émancipation, nous sommes devenus recteurs d'universités, sommités scientifiques, personnalités en vue, maîtres de la finance - et de là ont surgi Les Protocoles des Sages de Sion, le mythe du complot juif s'emparant du secteur bancaire, l'antisémitisme moderne, et nous n'ignorons rien de son issue tragique. La règle immuable reste : « Pourquoi vous faire remarquer ? », semblable aux trois serments prêtés par Israël : ne vous insurgez point contre les nations, ne franchissez pas la muraille avec éclat - ne cherche point à faire étalage de grandeur devant les nations. Elles ne le tolèrent pas, et dès l'instant où cela les indispose, elles s'emploieront par tous les moyens à te rabaisser et à t'humilier. Et parce qu'elle a prétendu être « grande parmi les nations » et « princesse parmi les provinces », elle finit tragiquement par être soumise au tribut.
« Comme une veuve » - et non une veuve à proprement parler
Précision sur l'expression « comme une veuve » et non « veuve » : le Saint béni soit-Il dit : Je suis toujours votre D.ieu, où est donc l'acte de répudiation de votre mère ? C'est-à-dire que le Saint béni soit-Il reste encore attaché à nous, pour ainsi dire. Et d'autre part, chaque fois qu'Israël Lui demandait d'accomplir des miracles comme à l'origine, Il répondait : Je l'ai déjà renvoyée. C'est une situation en apparence impossible : d'un côté, nous ne méritons pas de miracles, puisque le Saint béni soit-Il nous a éloignés ; mais d'un autre côté, cela ne nous autorise nullement à pratiquer l'idolâtrie, car elle n'est que « comme une veuve » et non une veuve véritable. Vous n'êtes pas réellement dans la situation d'une femme répudiée : quant à la possibilité d'épouser un autre, elle est considérée comme mariée, mais quant au droit de recevoir sa subsistance de son époux, elle est considérée comme veuve et répudiée. C'est pourquoi il est dit : « Elle est devenue comme une veuve » (« Hayeta ke-almana »).
Autre explication sur « Elle est devenue comme une veuve » : quelle est la guématria du mot « Hayeta » (היתה) ? Hé, Youd, Tav, Hé : quatre cent vingt. Et que rappelle ce nombre ? Le second Temple, qui a subsisté quatre cent vingt ans. « Hayeta » : durant ces années le Temple est resté debout, puis après cela, elle est devenue « comme une veuve ».
« Eikha » - « Eikh Hé » ? Le secret de l'exil de la Chekhina
Examinons à présent une idée sur ce verset, fondée sur la dimension du Sod (la Kabbale), avec des notions simples et accessibles, qui viendra éclairer le texte. Il est bien connu que le Nom ineffable, le Nom Y-H-W-H béni soit-Il, renferme en lui la totalité des dix Sefirot : Keter, 'Hokhma, Bina, ainsi que 'Hagat Nehim - 'Hessed, Guevoura, Tiferet, Netsa'h, Hod, Yessod et Malkhout. Toutes sont incluses dans le Nom Y-H-W-H, car Il est la source de toute l'abondance dans le monde, la source de tous les mondes, et la Kabbale enseigne abondamment que toute chose se divise selon les lettres de ce Nom divin.
Où se trouvent donc les dix Sefirot dans ce Nom ? La pointe du Youd correspond à Keter, une dimension cachée, située au plus haut, à l'image d'une couronne. Le Youd lui-même représente la 'Hokhma, la sagesse primordiale. Quant au Hé, les kabbalistes distinguent le Hé ila'a (le premier Hé, supérieur) du Hé tata'a (le second Hé, inférieur), puisqu'il y a deux lettres Hé dans le Nom. Le premier Hé correspond à la Bina ; et la 'Hokhma et la Bina sont appelées dans les Partsoufim « Abba » et « Imma » (le Père et la Mère) : 'Hokhma correspond à Abba, et Bina à Imma. En revanche, le Vav représente le chiffre six, les six extrémités : 'Hessed, Guevoura, Tiferet, Netsa'h, Hod, Yessod, désignées dans le langage kabbalistique par l'acronyme VAK (Vav Ktsavot, les six extrémités), et c'est ce que l'on nomme le Partsouf de Zeïr Anpin.
Et il y a la Malkhout, sur laquelle nous allons nous concentrer. La Malkhout est la Sefira inférieure, elle correspond à la lettre Hé et porte le nom de Hé tata'a. La direction de notre monde repose sur la direction de la Malkhout, c'est elle qui gouverne le monde, et lorsqu'on parle de Malkhout, on parle en réalité de la Chekhina. Quand un homme récite : « Lechem yi'houd Koudcha Berikh Hou ou-Chekhintei » (Pour l'unification du Saint béni soit-Il et de Sa Présence), il a l'intention d'unir le Vav avec le Hé : le Vav est le Saint béni soit-Il, Zeïr Anpin, les six extrémités qui dirigent le monde, et le Hé est la Malkhout, c'est-à-dire la Chekhina.
Et lorsque nous prenons le deuil le 9 Av (Ticha be-Av), nous pleurons en réalité sur l'exil de la Chekhina, sur l'éloignement de la Chekhina, sur la brèche provoquée dans le Hé qui s'est détaché des lettres Youd-Hé-Vav. Il y a un éloignement de la Chekhina et un exil de la Chekhina : c'est le Partsouf appelé Noukba, la lettre Hé, la sainte Chekhina, la Sefira de Malkhout.
La racine de cet exil plonge dans la faute de l'Arbre de la connaissance. Tout ce qui s'est produit dans le monde et tout ce qui doit encore arriver, tout a commencé avec la faute de l'Arbre de la connaissance. Et lorsqu'Adam Harichon a fauté, le Saint béni soit-Il l'a interpellé : « Eikha » (« Où es-tu ? »). Et quel est le sens profond d'« Eikha » ? Il lui dit : tu as porté atteinte à la sainte Chekhina. « Eikha » (איכה) forme les lettres de « Eikh Hé » (איך ה') : comment la lettre Hé s'est-elle exilée ? Comment as-tu chassé la Chekhina, comment as-tu pu amener une situation où la Chekhina ne réside plus dans sa demeure, elle qui, dès l'instant où tu as fauté, S'est retirée ?
« לְעָבְדָהּ וּלְשָׁמְרָהּ » - Servir le Hé et préserver le Hé
La finalité de l'homme est que tous ses actes et toutes ses actions soient accomplis pour la gloire du Créateur et afin d'opérer une union, pour qu'il n'y ait aucune séparation entre les lettres du Nom divin (Y-H-W-H), mais que le tout forme une parfaite unité. C'est par l'accomplissement des Mitsvot, les commandements positifs comme négatifs, que nous créons ce lien ; c'est pourquoi, avant chaque Mitsva, on récite : « Lechem yi'houd Koudcha Berikh Hou ou-Chekhintei » - pour réunir le Vav avec le Hé, les lettres Youd-Hé avec Vav-Hé. C'est là tout notre service : réaliser l'unité du Nom complet. Et telle était précisément la mission d'Adam Harichon avant la faute.
C'est le sens de ce qui est dit : « Il l'établit dans le jardin d'Éden pour le cultiver et pour le garder » (« Le'ovdah ou-lechamrah ») - c'est-à-dire servir le Hé (« la'avod Hé ») et préserver le Hé (« lichmor Hé »). Le Hé, comme nous l'avons expliqué, représente la Malkhout, la sainte Chekhina : tu as reçu l'ordre de servir la sainte Chekhina et de préserver la sainte Chekhina par les 248 commandements positifs et les 365 commandements négatifs. C'est pourquoi, dès qu'Adam Harichon eut fauté, le Saint béni soit-Il s'est écrié : « Eikha ! » - comment la lettre Hé a-t-elle été exilée ? Comment as-tu pu éloigner, comment as-tu pu chasser la sainte Chekhina ? Je t'avais pourtant ordonné de la servir et de la garder (« le'ovdah ou-lechamrah »), et tu as failli en cela.
Et quel en fut le résultat ? Le monde matériel est devenu grossier et coupé de la Chekhina, réduit à une réalité animale. Il est écrit que la condition des animaux avant la faute équivalait à celle de l'homme après la faute. Rendez-vous compte de cette réalité : nous sommes aujourd'hui comparables aux animaux du Gan Éden ! Le niveau où nous nous trouvons aujourd'hui était celui, déjà grandiose, qu'avaient les animaux dans le jardin d'Éden. Le Saint béni soit-Il dit alors : vois ce que tu as fait, comment tu as tout dégradé, comment tu as chassé la Chekhina.
La Chekhina fut alors reléguée au premier firmament. Et à chaque génération, à chaque faute, elle s'éloigna d'un firmament supplémentaire, jusqu'à atteindre le septième firmament, laissant le monde d'en bas vide de spiritualité, dépourvu de tout dévoilement divin. Il fallut alors la venue de sept Justes, dont chacun fit redescendre la Chekhina d'un degré à l'autre, jusqu'à la faire résider sur terre : Avraham, Yits'hak, Yaakov, Yossef, Lévi, Amram et Moché - les sept Tsaddikim qui ramenèrent la Chekhina dans sa demeure terrestre.
C'est précisément le sens de ce verset : « Comment la ville autrefois si populeuse est-elle assise solitaire ! » Le prophète Yirmeyahou, auteur des Lamentations (Eikha), pleure la destruction du Beth Hamikdach et se lamente sur la sainte Chekhina : « Eikha » - comment le Hé... Comment le Hé s'est-il retrouvé assis solitaire ? Comment avons-nous chassé la sainte Chekhina pour la reléguer dans la solitude, en l'éloignant par nos mauvaises actions et en la séparant des trois premières lettres du Nom divin, Youd-Hé-Vav ? De plus, le terme « Badad » (solitaire) fait allusion aux initiales du verset « Békhol Dërakhekha Daehou » (Dans toutes tes voies, connais-Le) : en éloignant la sainte Chekhina, nous nous sommes privés de la connaissance de Dieu et de la perception du divin. « Eikha yachva vadad » - comment la lettre Hé, qui incarne la sainte Chekhina, est-elle restée isolée, séparée des lettres Youd-Hé-Vav.
Dès lors, nous comprenons pourquoi nos Sages enseignent : « Cinq malheurs sont arrivés à nos pères le dix-sept Tammouz » et « Cinq malheurs sont arrivés à nos pères le neuf Av ». Pourquoi précisément cinq ? Pour faire écho à la Chekhina : ayant causé une brèche dans le Hé (valeur numérique cinq), dans la sainte Chekhina, le préjudice correspondant s'est traduit par cinq épreuves le dix-sept Tammouz et cinq épreuves le neuf Av. L'atteinte visait le Hé, et le dommage en fut le reflet exact.
« Tu peux soulever le foin » - une histoire sur Rabbi Zoucha
Le livre « Néot Déché » rapporte que le saint maître Rabbi Zoucha cheminait un jour sur la route, lorsqu'il croisa un non-Juif dont la charrette pleine de foin s'était renversée. Voyant passer un Juif d'apparence modeste, le charretier lui demanda de l'aider à relever le foin - or, en yiddish, le foin se dit « hay » (qui se prononce comme la lettre Hé). Il lui cria : « Aide-moi à relever le hé ! » Rabbi Zoucha lui répondit : « Je n'en ai pas la force, je suis un homme chétif, je n'ai pas de force en ce moment », cherchant ainsi à se dérober. Le charretier lui rétorqua aussitôt : « Tu peux relever le hé, c'est simplement que tu ne le veux pas ! »
Rabbi Zoucha comprit aussitôt l'avertissement : « C'est un message du Ciel ! Le Hé, la sainte Chekhina, gît dans la poussière, au plus bas, bannie du lieu de ses délices - et toi, tu as le pouvoir de relever le Hé ! Tu as la capacité d'agir pour relever la sainte Chekhina, tu peux l'exalter, mais tu ne le veux pas ! » C'est le Ciel qui avait placé ces mots dans la bouche de cet homme pour lui faire entendre : « Tu peux relever la Chekhina, tu manques seulement de volonté. »
Amalek - la barrière au cœur du Nom divin
Lors de la faute de l'Arbre de la connaissance, la Chekhina fut elle aussi contrainte à l'exil - « la Chekhina est avec eux en exil ». Il est écrit : « Vayegarech et ha-Adam » (Il chassa l'homme), et la tradition enseigne que la particule « et » vient inclure une réalité supplémentaire : la sainte Chekhina. Cet éloignement engendra un voilement dans le monde et permit l'apparition de l'impureté, dont la manifestation la plus redoutable est la force d'Amalek. Amalek put ainsi faire irruption dans le monde et provoqua une rupture au beau milieu du Nom ineffable. Tant qu'Amalek sévit sur terre, le Nom divin n'est pas complet et le Trône n'est pas entier, ainsi qu'il est dit : « Car la main est sur le trône de l'Éternel (Kess Yah) », où manquent le Vav et le second Hé. Amalek a introduit une séparation absolue au sein même du Nom de Dieu béni soit-Il.
Comme nous l'avons expliqué, le Youd et le Hé correspondent à 'Hokhma et Bina, qui représentent dans les Sphirot Abba et Imma (le Père et la Mère). Le Vav symbolise les six extrémités - 'Hessed, Guevoura, Tif'éret, Netsa'h, Hod, Yessod - tandis que le second Hé représente la Malkhout. Cela implique que sous l'emprise d'Amalek, l'influx divin ne parvient plus à s'écouler. En temps normal, cette effusion prend sa source en Abba et Imma, puis descend par paliers successifs pour abreuver les dimensions inférieures, Zeir Anpin et sa Nukva. Mais lorsqu'Amalek dresse une barrière, la transmission de cet influx est interrompue, privant les mondes d'en bas du dévoilement de la lumière de la Chekhina.
גָּלְתָה יְהוּדָה מֵעֹנִי וּמֵרֹב עֲבֹדָה הִיא יָשְׁבָה בַגּוֹיִם לֹא מָצְאָה מָנוֹחַ כׇּל רֹדְפֶיהָ הִשִּׂיגוּהָ בֵּין הַמְּצָרִים׃ - Juda s'est exilée dans la misère et l'accablement d'une dure servitude ; elle s'est établie parmi les nations sans trouver de repos ; tous ses poursuivants l'ont atteinte entre les détroits.
« Tous ses poursuivants l'ont atteinte entre les détroits » - Le Roi dans le champ
À la lumière de notre analyse du Tétragramme, où le Vav et le Hé représentent les influences destinées aux mondes inférieurs - les six Sphirot et la Malkhout, c'est-à-dire Zeir Anpin et la royauté -, nous pouvons saisir toute la profondeur du verset : « Tous ses poursuivants l'ont atteinte entre les détroits » (Kol rodfeha hissigouha bein hametsarim). Rappelons ici l'enseignement du saint maître, Rabbi Dov Baer de Mézeritch, qui explique que la période des détroits (Bein Hametsarim) est précisément le moment propice où l'homme peut accéder à des perceptions spirituelles plus élevées qu'à n'importe quelle autre période de l'année.
La parabole est la suivante : un roi réside dans son palais. Quiconque souhaite obtenir une audience auprès du roi s'entendra le plus souvent dire qu'il n'y a aucune date disponible dans son agenda ; et s'il parvient à fixer un rendez-vous, ce sera dans bien longtemps, cela risque d'être ajourné, et parvenir à coordonner une telle rencontre s'avère extrêmement compliqué. En revanche, il est des moments où le roi se promène dans les rues de la cité, car il désire observer sans intermédiaire la condition du peuple, descendre parmi ses sujets et voir ce qu'il advient d'eux. C'est alors une opportunité précieuse : le roi déambule parmi nous comme un simple mortel, et l'on a la possibilité de s'adresser à lui : « Sire, mon roi, j'ai besoin d'aide ! Sire, mon roi, peux-tu me sauver ? »
Rabbi Dov Baer explique : à présent que la Chekhina est bannie de Son palais, à présent que la Chekhina est en exil, semblable à un oiseau errant loin de son nid, la possibilité est offerte à chacun d'atteindre le Maître du monde. Il y a là une opportunité d'accéder à ce que nous ne pouvions pas atteindre auparavant. C'est le sens de ce qui est dit : « Kol rodéfeha hissigouha bein hametsarim » (tous ses poursuivants l'ont atteinte dans les défilés) : « Kol rodéfeha » - tous ceux qui poursuivent « Youd-Hé », quiconque cherche constamment Hachem, quand L'atteint-il ? « Bein hametsarim » (pendant les Trois Semaines), car c'est précisément à ce moment que la Chekhina réside au milieu de nous. Voici une occasion insigne de rencontrer le Saint, béni soit-Il, une chance unique de s'attacher à Hachem.
Et selon ce que nous avons expliqué, la chose s'éclaire davantage encore. « Kol rodfeï Youd-Hé » : Amalek a en effet causé une rupture et une séparation, provoquant une situation où le Nom « Youd-Hé » s'est trouvé dissocié du « Vav-Hé », comme il est dit : « Car une main est sur le trône de Youd-Hé », et c'est pourquoi « Hachem est en guerre contre Amalek ». Et l'on vous enseigne : « Kol rodéfeha hissigouha » - tous ceux qui poursuivent Youd-Hé ont atteint Vav-Hé. À présent, parachève le Nom, fais que le Nom soit entier ! Quiconque poursuit Youd-Hé et aspire sans cesse à l'unification du Nom, en sanctifiant ses actes et en observant Ses mitsvot - « tous ceux qui poursuivent Youd-Hé ont atteint Vav-Hé ». Et quand donc ? Précisément maintenant, en cette période de Bein Hametsarim, car c'est le moment où le Roi se trouve parmi nous, un temps où l'on peut implorer et intercéder au sujet de l'exil. Or, quand le Nom sera-t-il complet et le Trône parfait ? Uniquement lors de la venue du Machia'h. Et quel est le moment par excellence pour prier pour la venue du Machia'h ? C'est en ces jours-ci. Alors, tous ceux qui poursuivent Youd-Hé mériteront d'atteindre le Vav-Hé, et le Nom sera complet ainsi que le Trône : « Et Hachem sera Roi sur toute la terre ; en ce jour-là, Hachem sera Un et Son Nom sera Un », et Il nous délivrera d'une rédemption éternelle, amen ve-amen.
« Eikha » - « Ani Yirmeyahou Kohen ha-Anathoti »
La Guémara dans le traité Baba Batra enseigne que le prophète Jérémie (Yirmeyahou) est l'auteur du livre d'Eikha - les Lamentations (« Kinot ») -, et cela se trouve suggéré dans le mot « Eikha » (איכ״ה) : « Ani Yirmeyahou Kohen ha-Anathoti » (Moi, Jérémie, prêtre d'Anatot). En effet, Jérémie était cohen, parmi les prêtres qui résidaient à Anatot, et les lettres d'« Eikha » forment les initiales de : Ani Yirmeyahou Kohen ha-Anathoti.
Le 'Hida ajoute dans son commentaire « 'Homat Anakh » que le saint Ariza'l écrit que Jérémie était la réincarnation (guilgoul) du roi Salomon (Chlomo). Or, c'est Salomon qui avait édifié le Temple et qui avait épousé la fille de Pharaon ; et nous savons qu'à la suite des réjouissances qui entourèrent ce mariage, lesquelles avaient jeté une ombre sur l'inauguration du Beth Hamikdach, l'ange planta un roseau dans la mer autour duquel s'agrégea le limon qui devint Rome, comme le rapportent nos Sages. Plus tard, Salomon revint donc en réincarnation sous les traits de Jérémie, et il se lamente à présent sur la destruction du Beth Hamikdach dont il est le témoin, car la ruine en était déjà amorcée dès cette époque.
Et où cela est-il suggéré ? Le 'Hida explique : viens et vois, « Eikha yachva vadad ». « Eikha » (איכ״ה) : « Ani Yirmeyahou Kohen ha-Anathoti ». Et « yachva » (ישב״ה) forme l'acronyme de : « Chlomo beyamav ya'hriv hamikdach » (Salomon, en ses jours, verra le Temple détruit). C'est-à-dire que c'est le roi Salomon qui, en ses jours futurs lorsqu'il reviendrait en guilgoul, verrait le Beth Hamikdach s'effondrer ; et puisque la faute avait débuté par lui, il devait pour ainsi dire assister en personne à la destruction pour la contempler.
בָּכוֹ תִבְכֶּה בַּלַּיְלָה וְדִמְעָתָהּ עַל לֶחֱיָהּ אֵין לָהּ מְנַחֵם מִכׇּל אֹהֲבֶיהָ כׇּל רֵעֶיהָ בָּגְדוּ בָהּ הָיוּ לָהּ לְאֹיְבִים׃ - Elle pleure, elle pleure dans la nuit, et ses larmes couvrent ses joues ; nul ne la console parmi tous ses amants, tous ses compagnons l'ont trahie, ils sont devenus pour elle des ennemis.
« Elle pleure, elle pleure dans la nuit » - la réponse à l'interrogation « Eikha »
Quelle fut la cause qui fit passer la cité autrefois si populeuse à l'état de « solitaire » ? Pourquoi une ville si éminente et majestueuse parmi les nations s'est-elle retrouvée veuve, et comment celle qui fut « princesse parmi les provinces » fut-elle « assujettie au tribut » ? L'auteur du « Netivot » explique dans son ouvrage « Palguei Mayim » que Jérémie apporte la réponse dans le verset suivant : « Elle pleure, elle pleure dans la nuit ». Savez-vous d'où tout a commencé ? Connaissez-vous l'origine de la faute ? « Elle pleure, elle pleure dans la nuit » : jadis, lorsque les explorateurs revinrent et dénigrèrent la terre d'Israël, « Toute l'assemblée éleva la voix et poussa des cris, et le peuple pleura cette nuit-là ». Voilà l'explication de toutes nos épreuves : tu t'interroges en disant « Eikha », comment cela a-t-il pu se produire ? « Elle pleure, elle pleure dans la nuit » : tout a commencé par les pleurs immotivés de cette nuit mémorable.
Pourtant, une difficulté surgit : en apparence, cette faute est prescrite depuis bien longtemps, elle appartient à un passé lointain ; pourquoi le châtiment perdure-t-il encore ? Nous parlons en effet d'événements distants de plusieurs siècles ! C'est sur ce point que Jérémie poursuit sa complainte : « et ses larmes couvrent ses joues ». Viens et constate que la faute antique est toujours bien vivante ; « ses larmes couvrent ses joues » signifie que les pleurs sont encore là, palpables et présents. Il ne s'agit pas seulement d'un lointain souvenir de ce « peuple qui pleura cette nuit-là », mais « ses larmes » demeurent toujours « sur ses joues » : regarde comme aujourd'hui encore la terre fait l'objet de dédain, et cette même faute ancestrale de « Ils méprisèrent la terre de délices » continue de peser sur nos têtes.
Et de fait, de nos jours encore, la majorité du peuple d'Israël se trouve malheureusement en exil, et sans doute ne se sent-elle pas assez menacée pour sentir le sol se dérober sous ses pas et décider de monter en terre d'Israël. Voilà le sens de « ses larmes couvrent ses joues » : cette faute, qui consiste à ne pas chercher ardemment ni réclamer Erets Israël, demeure entière. Comme l'écrit le Ya'avets, l'une des causes majeures de la prolongation de notre exil est que le peuple d'Israël s'est bâti des demeures et des palais en terre étrangère, et « ce deuil a disparu de nos cœurs ». Qui songe encore à porter le deuil sur la ruine du Beth Hamikdach ? Qui garde en mémoire la terre d'Israël ? Qui ressent l'affliction liée à l'exil de la Chekhina ? Dès lors, quand la larme est toujours visible sur sa joue, ne sois pas surpris : il ne s'agit pas seulement de l'expiation de ces pleurs anciens (« Elle pleure dans la nuit ») - dont la réalité et les répercussions nous atteignent assurément encore aujourd'hui -, mais l'obstacle le plus douloureux réside dans le fait que « ses larmes couvrent ses joues ».
« Elle est devenue comme une veuve » - En référence à l'avenir
Il existe une autre belle explication de l'expression « elle est devenue comme une veuve ». La Guémara enseigne qu'une femme dont le mari est décédé est appelée almana (veuve), et nos Sages s'interrogent : pourquoi porte-t-elle ce nom ? Parce qu'on a fixé pour elle dans la kétouba le montant d'un mané (cent zouzim), alors qu'une femme qui se marie pour la première fois a droit à deux cents. Le mot almana forme ainsi le notarikon de éla mané : elle n'a droit qu'à un mané. Pour une femme qui se marie pour la première fois, on inscrit deux cents dans sa kétouba, mais lorsqu'une veuve se remarie, on ne lui inscrit qu'un mané - éla mané.
La Guémara soulève une objection : le terme almana apparaît pourtant déjà dans la Torah, « Reste veuve dans la maison de ton père ». Dès lors, comment prétendre qu'elle est appelée ainsi parce qu'elle n'a droit qu'à un mané, alors que l'institution du mané est rabbinique, instituée par les Sages bien des siècles plus tard ? Comment la Torah peut-elle employer le mot almana à une époque où cela n'avait encore aucun sens ? La Guémara répond : la Torah l'a nommée almana en référence à l'avenir - c'est parce qu'à l'avenir, les Sages allaient décréter qu'elle n'aurait droit qu'à un mané qu'elle a été appelée ainsi.
À la lumière de cela, le Michnat Rabbi Éliézer éclaire notre verset. On demanda au prophète Yirmeyahou : comment peux-tu dire « Comment s'est-elle assise solitaire, la ville jadis si populeuse » ? En effet, comme nous l'avons rappelé, Yirmeyahou a rédigé son livre avant la destruction du Temple ; or, s'il l'a écrit avant le 'hourban, comment peut-il employer le passé - « s'est assise », « est devenue comme une veuve » - pour décrire une situation qui n'a pas encore eu lieu ? La réponse se trouve dans le verset lui-même : « Elle est devenue comme une veuve » - c'est-à-dire à l'image du cas de la veuve. De même que la Torah nomme la veuve ainsi avant même le décret des Sages, en référence à l'avenir, de même je proclame « Comment s'est-elle assise solitaire » avant même que cela n'advienne, en référence à l'avenir. Et tout comme vous comprenez ce principe pour la veuve, dont le nom découle d'une institution future, je décris moi aussi ici la ville comme assise solitaire en prévision des événements à venir.
En conclusion :
Les versets d'ouverture d'Eikha brossent l'ensemble du tableau : Jérusalem « populeuse » - une ville qui s'est multipliée avec rapidité, accueillant des millions d'âmes sans que jamais personne n'y dise « l'espace est trop étroit pour moi », à l'image d'Erets Israël, la terre de la gazelle qui s'élargit pour ceux qui accomplissent Sa volonté ; Jérusalem « grande parmi les nations » devenue « tributaire », offrant une leçon éternelle tirée du « Pourquoi vous faire remarquer ? » - veiller à ne pas afficher sa grandeur aux yeux des nations, comme nous l'avons appris de 'Hizkiyahou et de l'expulsion d'Espagne. « Elle est devenue comme une veuve » - non pas une véritable veuve, car le Saint, béni soit-Il, demeure notre Dieu et aucun acte de répudiation n'a été dressé. Et dans sa portée la plus profonde : « Eikha » (איכה) s'entend comme « Eikh Hé » (איך ה'), une complainte sur l'exil de la Chekhina enraciné dans la faute de l'Arbre de la connaissance, où notre devoir est de « la servir et la garder » - servir le Hé et préserver le Hé, élever la lettre Hé selon l'enseignement de Rabbi Zoucha. Et c'est précisément durant les trois semaines de Bein Hametsarim, alors que le Roi se trouve au milieu de nous, que « tous ceux qui poursuivent Youd-Hé atteignent Vav-Hé » - puissions-nous mériter de voir le Nom divin et Son Trône enfin complets lors de la venue du Rédempteur légitime, promptement et de nos jours.