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Chapitre 8 - Verset 17 - L'homme ne peut trouver - 1re partie

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Introduction : où nous en sommes

Dans ce cours, nous achevons la fin du chapitre 8 de Kohélet, les versets 16 et 17, puis nous reviendrons au début du chapitre afin d'étudier l'explication du Malbim sur l'ensemble du chapitre. Le Malbim n'a pas rédigé de commentaire suivi sur le livre de Kohélet, et nous nous sommes efforcés de rassembler divers passages où il éclaire certains mots ou versets du livre. Néanmoins, il existe un chapitre entier sur lequel le Malbim a écrit un commentaire : non pas dans le cadre d'un commentaire sur Kohélet, mais au sein de ses sermons, dans son ouvrage « Artsot Hachalom », au sixième discours. Il y traite de la question du « juste qui souffre et de l'impie qui prospère » (tsadik vera lo, racha vetov lo), et à cette occasion, il reprend notre chapitre 8 et l'explique en entier de manière suivie. Il n'était pas envisageable d'étudier cette analyse verset par verset, car le Malbim envisage ces versets comme un ensemble indissociable, d'un seul tenant ; c'est pourquoi nous avons réservé son commentaire pour la fin.

« Il ne voit pas le sommeil de ses yeux »
כַּאֲשֶׁר נָתַתִּי אֶת־לִבִּי לָדַעַת חׇכְמָה וְלִרְאוֹת אֶת־הָעִנְיָן אֲשֶׁר נַעֲשָׂה עַל־הָאָרֶץ כִּי גַם בַּיּוֹם וּבַלַּיְלָה שֵׁנָה בְּעֵינָיו אֵינֶנּוּ רֹאֶה׃ (ט"ז) - Lorsque j'ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse et à observer les occupations qui se font sur la terre, car ni le jour ni la nuit l'homme ne voit le sommeil de ses yeux. (16)

Le Midrash Zouta enseigne : « Il ne voit pas le sommeil de ses yeux » - il ne voit pas la techouva qui se présente devant lui et ne la fait pas. Et le Midrash ajoute : Deux bonnes choses te sont proches et lointaines, lointaines et proches. La techouva t'est proche et lointaine, lointaine et proche. La mort t'est proche et lointaine, lointaine et proche.

Techouva et mort : proches et lointaines

En apparence, pourquoi cette répétition, et que veut nous enseigner le Midrash ? Les commentateurs expliquent ainsi : la techouva t'est proche, car « elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour l'accomplir » ; l'homme dit « j'ai fauté, j'ai commis l'iniquité, j'ai péché volontairement », et il ne quitte pas les lieux sans être pardonné. Il existe certes des fautes plus graves, mais en tout état de cause, la techouva s'opère en un instant : « à la condition que je sois un juste parfait » - en une fraction de seconde, un homme peut devenir un tsadik parfait. Et que signifie « lointaine de toi » ? Si l'homme n'abandonne pas ses mauvaises actions, elle s'éloigne progressivement de lui ; il attire sur lui un esprit d'impureté qui écarte de lui la techouva. Et que signifie à nouveau « lointaine de toi et proche de toi » ? Bien qu'elle se soit éloignée, elle demeure proche de toi : tu as toujours la possibilité de revenir, de t'en rapprocher à nouveau, de réparer tes actes, d'améliorer tes voies, et par là même, elle redevient proche de toi.

Il en va de même pour la mort : la mort est proche de l'homme, mais elle s'éloigne de lui lorsqu'il amende sa conduite, « afin que tes jours se prolongent ». D'un autre côté, même lorsqu'elle est loin de toi, prends garde, car tu peux la rapprocher : si l'on commet de mauvaises actions, à Dieu ne plaise, le Saint, béni soit-Il, peut retirer l'homme de ce monde avant son heure. Il s'avère donc que tout dépend des actes de l'homme : « Tes actes te rapprocheront et tes actes t'éloigneront ». C'est là aussi une allusion à ce qui est dit : « Qui sont ceux qui partent ? » - ce sont tes actes qui te rapprochent et tes actes qui t'éloignent, ce sont eux qui décident. Si tu agis bien, cela te rapproche d'Hachem, et dans le cas contraire, c'est l'inverse.

La Pessikta Zoutarti et Rachi : celui qui poursuit la vanité ne dort pas

La Pessikta Zoutarti explique que le verset parle de ceux qui peinent pour les futilités de ce monde et s'évertuent à accumuler des richesses. On constate que cela n'est que vanité, car l'homme amasse des biens sans préparer la moindre provision pour le voyage : il ne prépare ni techouva ni bonnes actions pour la vie du Monde futur.

Rachi explique que le mot « lorsque » (kaacher) n'introduit pas ici une comparaison, comme dans « comme il a agi, ainsi lui sera-t-il fait », mais indique le temps, comme dans « lorsque Yossef arriva », ou « lorsqu'ils eurent achevé de manger ». C'est-à-dire : au moment où j'ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse et à observer les occupations terrestres, et où j'ai considéré toute l'œuvre de Dieu, j'ai constaté qu'« il ne voit pas le sommeil de ses yeux » - le méchant est tellement obnubilé par l'argent et par les interdits moraux qu'il n'en dort pas la nuit. Il est emporté dans une course effrénée après ses passions. Voyez à quel point ces préoccupations le tourmentent et l'accaparent : toutes ses pensées ne visent qu'à amasser des fortunes et à commettre des égarements et des fautes, au point que cela empiète même sur son sommeil, se levant tôt et se couchant tard pour une transgression de plus.

Le Midrash ajoute encore : « Il ne voit pas le sommeil de ses yeux » - il ne voit pas le jour de la mort, ce sommeil éternel. Si l'homme réalisait qu'un jour viendra où il devra quitter ce monde, cette pensée l'éveillerait à la techouva. Mais comme l'homme n'y prête pas attention, il ne perçoit pas le moment où il devra se coucher et dormir parmi ceux qui reposent dans la poussière, et par conséquent, il ne fait pas techouva pour corriger sa conduite.

Le Imré Chéfer : ce monde est un prêt

Le Imré Chéfer explique : "Lorsque j'ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse" - lorsque je me suis plongé dans l'étude de ce sujet, la chose s'est vérifiée pour moi. Ensuite, j'ai levé les yeux "pour voir l'affaire qui se fait sur la terre" : l'homme est-il réellement conscient que tout son labeur ici n'est qu'un prêt, et qu'un jour viendra où il devra le rembourser ? Et c'est à ce propos qu'il dit : je vois que ni le jour ni la nuit, le sommeil ne vient à ses yeux. Autrement dit, il vit dans une illusion totale, croyant que tout ce qui existe ici-bas est sa possession éternelle. Et vois combien il y investit. L'homme n'investit pas autant dans une chose qu'on va bientôt lui retirer ; s'il y investit autant, c'est le signe qu'il est certain qu'il s'agit d'une possession éternelle. L'exemple classique : l'homme n'investit pas dans un appartement loué, mais dans son propre appartement il ajoute une étagère, construit une pièce, remplace une fenêtre, rénove la cuisine. De là tu peux comprendre que l'homme est convaincu que ce monde est un monde éternel qui subsistera à jamais. Et c'est ce que dit le verset : ni le jour ni la nuit le sommeil ne vient à ses yeux, c'est le signe qu'il est certain qu'il s'occupe ici de possessions éternelles, car sinon il ne consacrerait pas sa vie jour et nuit à une chose qu'il devra rendre.

Voici une parabole à ce sujet : un homme doit lever des fonds, et à la fin de l'année il devra rembourser tout ce capital. On le voit pendant une année entière lever des fonds, encore et encore, et même le dernier jour de l'année il continue d'amasser. N'est-ce pas ridicule : demain, tout ce que tu as amassé, tu devras déjà le rendre, sans avoir eu le temps d'en profiter. Tu as passé tous tes jours occupé à amasser, et il ne te reste rien de l'argent emprunté : il a consumé tous ses jours dans son labeur à emprunter, sans qu'il lui reste de temps pour en tirer profit. Il en va de même pour l'homme : durant tous les jours de sa vie, il amasse et multiplie les emprunts, argent, ustensiles, possessions et matérialité, et lorsqu'il arrivera à sa dernière demeure, la réalité est qu'il devra rendre tous ces biens à leur Maître. Toute la matérialité, en fin de compte, tu la rends, il ne t'en reste rien, et il s'en va les mains vides. Ne valait-il donc pas mieux s'en servir ici pour accroître la spiritualité et progresser dans le service de Hachem ?

"Ils laissent à d'autres leur fortune"

La Guémara raconte au sujet de Rich Lakich que lorsqu'il quitta ce monde, il laissa un kab de safran, et il récita à son propre sujet "ils laissent à d'autres leur fortune". Écoutez ce qu'il dit : j'ai laissé ici toute ma fortune à d'autres, je n'ai rien emporté avec moi, et avec cela j'aurais pu accomplir encore une mitsva, j'aurais pu accomplir encore un service de Hachem. Si l'homme réfléchissait ainsi, il ne resterait pas vide de tout son labeur, et tout son labeur ne consisterait pas seulement à amasser des emprunts, mais il construirait sa vie éternelle, ce qui lui restera véritablement.

"L'homme ne pourra pas trouver" - il n'y a pas de compréhension de la conduite de Hachem
וְרָאִיתִי אֶת־כׇּל־מַעֲשֵׂה הָאֱלֹהִים כִּי לֹא יוּכַל הָאָדָם לִמְצוֹא אֶת־הַמַּעֲשֶׂה אֲשֶׁר נַעֲשָׂה תַחַת־הַשֶּׁמֶשׁ בְּשֶׁל אֲשֶׁר יַעֲמֹל הָאָדָם לְבַקֵּשׁ וְלֹא יִמְצָא וְגַם אִם־יֹאמַר הֶחָכָם לָדַעַת לֹא יוּכַל לִמְצֹא׃ (י"ז) - Et j'ai vu toute l'œuvre de Dieu, que l'homme ne pourra pas trouver l'œuvre qui se fait sous le soleil, car l'homme a beau se fatiguer à chercher il ne trouvera pas, et même si le sage prétend savoir, il ne pourra pas trouver. (17)

Rachi explique : "toute l'œuvre de Dieu" désigne les œuvres que Hachem a confiées aux créatures. Ne pense pas qu'il s'agit de ce qu'Il a fait, mais de l'œuvre qu'Il nous a donnée à accomplir. "Car l'homme ne pourra pas trouver l'œuvre qui se fait sous le soleil" - les créatures ne peuvent pas saisir le terme de la voie du Saint béni soit-Il, quelle est la récompense de toute l'œuvre qui se fait sous le soleil. C'est-à-dire : où est la récompense de tout le travail de l'homme, et quelle en est la rétribution ? Car la réalité semble prouver le contraire : je vois des gens qui réussissent et ce sont de grands méchants, et je vois des justes qui échouent et ce sont de grands justes. Et lorsque j'observe cela, je vois des gens qui s'efforcent de saisir et de comprendre la conduite de Hachem sans y parvenir, ils n'aboutissent pas à une conclusion juste et ne peuvent pas comprendre quelle est la voie de Hachem. Et même si le sage prétend savoir, lui non plus ne saisira pas. Car le plus sage de tous les hommes, que ce soit le roi Chelomo ou Moché Rabbénou, eux aussi : "et même si le sage prétend savoir il ne pourra pas trouver", car même Moché Rabbénou a demandé au Maître du monde pourquoi un juste souffre et un méchant prospère. Tu vois que même chez les plus grands et chez les sages, il n'y a ni saisie ni compréhension de la voie de Hachem.

Et le Imré Chéfer explique qu'ici le roi Chelomo te dit : j'ai beaucoup parlé des voies du monde, et ici peut-être ai-je pensé détenir une nouvelle explication concernant la tranquillité des méchants et les souffrances des justes, mais malgré tout cela, que personne ne se trompe en pensant que je suis parvenu à saisir la voie de Hachem et que je sais désormais comment Hachem dirige Son monde. C'est pourquoi j'annonce d'emblée que l'homme ne pourra pas trouver l'œuvre qui se fait sous le soleil. Et bien que nous sachions "tu t'es fatigué et tu n'as pas trouvé, ne le crois pas", dans ces sujets, qui relèvent de la saisie du Divin, aussi fort que tu te fatigues tu ne saisiras pas. Saisir le Divin, saisir la conduite de Hachem et Sa voie, l'homme a beau se fatiguer à chercher, il ne trouvera pas.

Et ce qui est écrit "béchel" exprime la cause, c'est-à-dire à cause de, comme dans "à cause de qui cette grande tempête". C'est-à-dire : l'homme ne pourra pas trouver l'œuvre qui se fait sous le soleil, parce que l'homme a beau se fatiguer à chercher il ne trouvera pas. Telle fut la sagesse du Créateur et ainsi Hachem l'a décrété, que l'homme a beau se fatiguer à chercher il ne trouvera pas. "Et même si le sage prétend savoir" - même s'il se trouve un sage qui pense avoir une raison et un raisonnement et qui sait expliquer la conduite de Hachem, il ne pourra pas pour autant trouver la finalité de la conduite de Hachem. Cette chose est cachée aux yeux de tout vivant, comme le dit le Tana : nous ne pouvons rendre compte ni de la tranquillité des méchants ni des souffrances des justes, c'est-à-dire que nous ne pouvons pas comprendre pourquoi il y a de la tranquillité pour les méchants et pourquoi il y a des souffrances pour les justes, et tous les sages de cœur ont peiné à en trouver la solution, ils se sont efforcés de trouver des explications et n'en ont pas trouvé.

L'explication du Malbim sur l'ensemble du chapitre : la question de la connaissance et du libre arbitre

Le Malbim ouvre en disant, dans son langage imagé, qu'on a déjà tendu sur cette question le cordeau et le fil à plomb : la question de savoir si l'homme possède un libre arbitre a déjà été longuement parcourue, et le sujet a déjà été consigné dans le livre de Kohélet, dans notre chapitre 8. Et le chapitre s'ouvre ainsi :

מִי כְּהֶחָכָם וּמִי יוֹדֵעַ פֵּשֶׁר דָּבָר חׇכְמַת אָדָם תָּאִיר פָּנָיו וְעֹז פָּנָיו יְשֻׁנֶּא׃ (א) - Qui est semblable au sage, et qui connaît l'explication d'une chose ? La sagesse d'un homme illumine son visage, et la sévérité de ses traits en est adoucie.

Avant d'exposer la question, explique le Malbim, Salomon en appelle aux sages, chacun selon son domaine d'étude, et leur lance : qui saura trouver l'explication à cette énigme de la prescience divine et du libre arbitre, qui semblent à première vue contradictoires ? Se trouvera-t-il un homme dont la sagesse illuminera le visage pour résoudre ce dilemme, aller jusqu'au fond des choses et lui apporter une réponse pleinement satisfaisante ?

L'essence de la question

Cette question a déjà été abordée en détail, tant dans l'étude des Pirké Avot au sujet de « Tout est prévu mais la liberté est donnée », que dans le Kuzari ou l'étude du livre de Job au chapitre 12, où elle fut largement développée. Rappelons-la ici brièvement. Nous posons comme prémisse absolue et incontestable que le Saint béni soit-Il sait tout et contemple d'avance toutes les générations ; par conséquent, Hachem sait d'ores et déjà ce que nous allons accomplir. Pour prendre un exemple concret : si Reouven prend la voiture et profane le Chabbat à venir - et il s'agit d'une profanation délibérée, non de conduire son épouse à la maternité -, Hachem le sait déjà d'avance. Seconde prémisse fondamentale : il est impossible que la prescience d'Hachem ne soit pas parfaite, et qu'un événement ne se déroule pas exactement comme Il l'avait su.

Ces deux prémisses soulèvent une difficulté majeure : où se trouve donc le libre arbitre ? Si Hachem sait dès aujourd'hui que Reouven roulera Chabbat et transgressera l'interdit, et puisqu'Il le sait et que Sa connaissance ne saurait être prise en défaut, Reouven voyagera nécessairement et profanera le Chabbat. Où réside dès lors son libre choix ? Car si Reouven avait la possibilité de décider de ne pas prendre le volant, il s'ensuivrait qu'Hachem ne le savait pas, ce qui est impossible. Ainsi, la prescience d'Hachem semble contredire frontalement le libre arbitre : dès lors qu'Hachem sait à l'avance tout ce que l'homme fera, celui-ci ne devient plus qu'une marionnette articulée : il s'imagine agir de son propre chef, alors qu'en réalité une volonté extérieure le meut, la connaissance divine le contraignant à accomplir ce qu'il a fait.

Le Rambam et le Ravad

Le Rambam, comme chacun sait, souleva cette difficulté et y apporta sa célèbre réponse : « Notre savoir n'est pas semblable au Sien ». Autrement dit, la question ne naît que d'une comparaison fallacieuse, car l'homme calque la connaissance d'Hachem sur la sienne propre : si un homme sait par avance ce qu'autrui va faire, cela prive effectivement ce dernier de son choix ; mais chez Hachem, le savoir est d'une tout autre essence. Et quel est le fond de cette réponse ? En termes simples : l'esprit humain ne peut pas comprendre. C'est à ce propos que le Ravad lui reproche de ne pas avoir agi selon l'usage des sages : si l'on soulève une difficulté aussi immense, pourquoi y apporter une réponse qui laisse sur sa faim ? Dès lors que l'on se contente d'expliquer que la chose dépasse notre entendement, mieux valait ne pas soulever l'objection dès l'abord ; car bien des gens ne s'en inquiétaient nullement, et désormais, après avoir éveillé le doute sans offrir de solution satisfaisante, on les laisse aux prises avec un trouble que la réponse ne dissipe pas.

La difficulté posée par la Torah préexistant au monde

Certains soulèvent une objection à partir du texte même de la Torah : quel libre arbitre pouvait-il rester aux personnages bibliques, alors que la Torah précédait la création du monde de 974 générations ? Essav y est qualifié d'impie, de même que Yichmaël ou Amalek : comment auraient-ils pu agir autrement ? Mais ce n'est pas une difficulté réelle. En effet, lorsque la Torah se trouvait auprès du Saint béni soit-Il 974 générations avant la création, elle n'était pas rédigée telle que nous la lisons aujourd'hui. La Torah entière est constituée des Noms du Créateur béni soit-Il ; tout ce que nous percevons dans le texte sous nos yeux ne forme que des vêtements extérieurs, le récit historique, alors qu'en vérité la Torah est d'une intériorité infiniment élevée. C'est parce que les événements se sont déroulés ainsi que cette enveloppe extérieure s'est agencée de la sorte, consignant qu'Essav fut un impie et Yaakov un juste. Si la réalité avait été inverse, cette manifestation extérieure se serait agencée différemment, et lorsque Moché aurait retranscrit la Torah, il aurait été écrit dans son sens premier que Yaakov était impie et Essav un juste. Ce qui existait auprès d'Hachem durant ces 974 générations, c'était la Torah dans ses lettres fondamentales, la suite ininterrompue des lettres, les Noms saints et les mitsvot ; mais la manière dont ces lettres s'assembleraient en mots dépendait des actes accomplis ici-bas.

Kora'h était un homme mauvais et la terre l'a englouti. S'il s'était repenti, il n'aurait pas été écrit que la terre l'avait englouti, car la Torah fut rédigée par Moché notre maître sous la dictée divine, et si la réalité avait été autre, il aurait écrit tout autrement. L'épisode de Kora'h ne fut couché par écrit qu'après les faits. Il ne saurait d'ailleurs en être autrement, selon l'avis affirmant que la Torah fut donnée rouleau par rouleau (« meguilot meguilot nitena »), c'est-à-dire qu'à chaque étape dans le désert, ils recevaient un nouveau rouleau en fonction des événements vécus. Certes, une autre opinion soutient que la Torah ne fut donnée dans sa totalité qu'à la fin des quarante ans, mais aucun maître n'affirme que toute la Torah écrite fut transmise dès le don de la Torah au mont Sinaï. C'est pourtant une erreur très répandue : interrogez un enfant à l'école maternelle, il vous dira que nous avons reçu toute la Torah au Sinaï, ce qui est inexact. Au mont Sinaï, nous n'avons reçu que les Dix Paroles, rien de plus. Certaines mitsvot avaient déjà été transmises plus tôt, à Mara ou auparavant, et les commandements ont été donnés par étapes. Si toute la Torah écrite avait déjà été entre leurs mains, comment imaginer Kora'h lisant sa propre paracha et persistant néanmoins dans sa rébellion ? C'est inconcevable. Dès lors, le texte de la Torah ne pose en lui-même aucune objection : le véritable dilemme réside uniquement dans la tension entre la prescience divine et le libre arbitre face au Saint béni soit-Il.

« Garde l'ordre du roi »
אֲנִי פִּי־מֶלֶךְ שְׁמֹר וְעַל דִּבְרַת שְׁבוּעַת אֱלֹהִים׃ (ב) - Garde la parole du roi, et cela en raison du serment prêté à Dieu.

C'est cette question qu'aborde le plus sage de tous les hommes, le roi Salomon, et c'est pourquoi il a débuté par : « Qui est comme le sage et qui connaît l'explication d'une chose ? » Que celui qui est sage et qui en connaît l'explication vienne et nous apporte une réponse. À présent, il expose la difficulté : chaque action que j'accomplis, j'ai l'impression de la choisir par libre arbitre, mais en vérité, « pour moi, garde la parole du roi » - toutes mes actions ne sont que l'exécution de la parole du Roi ; j'y ai été contraint car tel est l'ordre sorti de Sa bouche. « Et cela, en raison du serment divin » - comme si le serment de Dieu avait précédé mon acte, comme si Hachem avait juré qu'il en serait ainsi, sans aucune autre possibilité. Lorsque j'accomplis une action, je n'ai fait qu'obéir à l'ordre du Roi et agir selon la préscience du Créateur, tel un homme déjà lié par serment d'accomplir ce qu'Hachem savait d'avance qu'il ferait. Dès lors, où se trouve le libre arbitre ? Et si l'on prétend qu'il existe un libre arbitre, cela reviendrait à Le dépouiller de Son omniscience, car il est impensable que ce ne soit qu'après le choix et l'action de l'homme que le Saint, béni soit-Il, en soit informé, ce qui rendrait Sa connaissance a posteriori, ignorant les choses à l'avance.

« Ne te hâte pas de t'éloigner de Sa présence »
אַל־תִּבָּהֵל מִפָּנָיו תֵּלֵךְ אַל־תַּעֲמֹד בְּדָבָר רָע כִּי כׇּל־אֲשֶׁר יַחְפֹּץ יַעֲשֶׂה׃ (ג) - Ne te hâte pas de t'éloigner de Sa présence, ne persiste pas dans une mauvaise cause, car tout ce qu'Il veut, Il l'accomplit. (3)

Lorsqu'une action se présente à l'homme et qu'il hésite à l'accomplir ou non, le texte lui dit : ne t'affole pas, ne commence pas à soupeser s'il faut agir ou s'abstenir, comme si « tu t'éloignais de Sa présence », comme si tu ne te tenais pas devant le Saint, béni soit-Il, mais que tu étais séparé de Lui, doté d'une volonté propre et du libre choix d'agir ou de renoncer. De plus : « ne persiste pas dans une mauvaise cause » - ne t'arrête pas pour t'abstenir de commettre le mal lorsqu'il se présente à toi, car cela ne servirait à rien : s'il a été décrété que tu le ferais, tu le feras, car si Hachem sait que tu vas agir ainsi, tu le feras nécessairement. « Car tout ce qu'Il veut, Il l'accomplit » : tout ce que désire Hachem, l'homme l'accomplira. Il convient de souligner qu'il ne s'agit nullement de directives pratiques, mais uniquement de la formulation de la difficulté ; il n'y a ici, à Dieu ne plaise, aucune incitation à commettre des fautes sous prétexte que telle est la volonté du Créateur. Pour l'heure, Salomon ne fait qu'exposer le problème : il ne te sert à rien de t'abstenir, car tu y es contraint par la préscience du Maître du monde.

« Car la parole du roi est souveraine »
בַּאֲשֶׁר דְּבַר־מֶלֶךְ שִׁלְטוֹן וּמִי יֹאמַר־לוֹ מַה־תַּעֲשֶׂה׃ (ד) - Car la parole du roi est souveraine, et qui oserait lui dire : « Que fais-tu ? » (4)

Le Malbim propose ici une parabole : il existe un roi qui n'est pas le maître absolu de ses serviteurs pour en disposer à sa guise, car il dépend d'une assemblée, des « sept conseillers qui voient la face du roi », de ces dignitaires d'après lesquels chaque loi et chaque sentence sont tranchées. Face à un tel souverain, on peut encore trouver des stratagèmes pour agir à l'encontre de son décret, puisqu'il n'est pas l'autorité suprême et que d'autres dirigeants ont voix au chapitre. En revanche, un roi qui exerce un pouvoir totalitaire, à l'image du dirigeant nord-coréen, ne dépend de personne dans son pays : ni d'un tribunal, ni d'une assemblée, ni d'un parlement. Il n'a de comptes à rendre à personne et peut décider du jour au lendemain d'exécuter son propre frère, ce qu'il a d'ailleurs fait. Devant un tel roi, qui oserait contester ses ordres et qui chercherait des ruses pour aller à l'encontre de sa volonté ? Vers qui se tourner ? Va-t-on saisir la Cour suprême ? C'est à ce sujet qu'il est dit : « Car la parole du roi est souveraine » ; il s'agit d'un Roi qui incarne le pouvoir absolu, sans autorité au-dessus de Lui ni associé à Ses côtés. En termes simples : tu n'as aucune possibilité d'exercer un libre arbitre, la parole du Roi fait loi, et ce qu'Hachem sait que tu feras, Sa préscience te contraint à l'accomplir, sans que tu aies le moindre moyen d'agir autrement.

« Celui qui observe le commandement ne connaîtra point de mal »
שׁוֹמֵר מִצְוָה לֹא יֵדַע דָּבָר רָע וְעֵת וּמִשְׁפָּט יֵדַע לֵב חָכָם׃ (ה) - Celui qui observe le commandement ne connaîtra point de mal, et le cœur du sage connaît le temps et le jugement. (5)

Salomon poursuit et déclare : vois, celui qui observe un commandement et accomplit l'une des mitsvot d'Hachem, on ne peut pas dire qu'il a préservé la mitsva ou s'est abstenu d'une faute de par sa propre force, mais plutôt qu'il « ne connaît point de mal », comme s'il ne savait absolument pas faire le mal et qu'il lui était inconcevable d'en commettre. Tu pourrais dire : « Voilà, j'ai accompli une mitsva et je me suis retenu de pécher. » Ce n'est pas toi, mais la volonté d'Hachem. Celui qui observe le commandement ne mérite même pas le titre de « gardien », car il n'a rien gardé du tout : il ne sait tout simplement pas faire le mal, et même s'il le voulait, il ne le pourrait pas, car la volonté d'Hachem était qu'il ne le fasse pas. Et d'où le sait-on ? Puisqu'en fin de compte on constate qu'il n'a pas commis de faute, et qu'Hachem le savait assurément d'avance, il s'avère donc que c'est Hachem qui a fait en sorte qu'il n'agisse pas mal. Il n'a aucune force de faire le mal, la préscience d'Hachem l'ayant en quelque sorte empêché d'agir mal.

« Et le cœur du sage connaît le temps et le jugement » - tout cœur sage sait que chacune de ses actions a un moment fixé d'avance, quand elle s'accomplira et comment elle s'accomplira, tout comme nous l'avons dit à propos des épreuves et des souffrances, dont Hachem détermine l'heure de venue, la mesure exacte et le moment où elles disparaîtront. S'il existe une préscience concernant les actes de l'homme, le cœur du sage sait que chaque chose a son temps. Chaque acte que tu as accompli et dont tu t'imagines avoir pris la décision possède un temps fixé d'avance. Et le « jugement » (mishpat) correspond à la règle fixée d'avance : la durée de l'action, sa quantité, sa qualité et sa persistance.

« Car pour toute chose il y a un temps et un jugement »
כִּי לְכׇל־חֵפֶץ יֵשׁ עֵת וּמִשְׁפָּט כִּי־רָעַת הָאָדָם רַבָּה עָלָיו׃ (ו) - Car pour tout dessein il y a un temps et une règle, car le malheur de l'homme pèse lourdement sur lui.

Ici, il nous enseigne que ce ne sont pas seulement les actions de l'homme qui ont un temps et une limite fixés, mais aussi chaque « désir » ('hefets), c'est-à-dire ce que tu désires dans ton cœur, « tout ce qu'il voudra ». Cela aussi est fixé d'avance et connu d'avance par le Créateur du monde, comment et quand tu désireras agir ainsi. Cela rejoint ce que dit le verset : « Car c'est Lui qui te donne la force d'acquérir de la richesse », ce que le Targoum traduit par : Il te donne le conseil pour acquérir des biens. Il existe des choses qui n'appartiennent pas à notre libre arbitre : être grand ou petit, intelligent ou sot, le lieu de notre naissance, autant de choses déterminées d'avance. De même, la richesse ou la pauvreté sont fixées pour l'homme, arrêtées à Roch Hachana et régies aussi par le mazal, supérieur ou inférieur, comme nous l'avons longuement développé d'après le Mikhtav Mé-Eliyahou. Un homme pourrait dire : « J'ai eu l'idée d'un développement novateur, d'une start-up. » On lui répond : ce conseil et cette idée que tu as conçus ne viennent pas de toi, mais d'Hachem, « car c'est Lui qui te donne la force d'acquérir de la richesse », c'est-à-dire le conseil pour acquérir des biens. Même le conseil, même la pensée, tout provient d'Hachem.

Et le verset conclut : « Car le malheur de l'homme pèse lourdement sur lui » - ce qui signifie que ce n'est pas toi qui domines l'acte mauvais pour agir selon ton libre choix, mais c'est comme si l'acte mauvais prenait le dessus sur toi. En d'autres termes : tu ne maîtrises pas tes actes au point de décider d'agir ou de t'abstenir, mais ce sont plutôt les actes qui semblent te dicter si tu vas agir ou non, puisque, selon cette hypothèse, l'homme ne jouit pas d'un libre arbitre absolu mais tout découle de la prescience du Maître du monde.

"כי איננו יודע מה שיהיה"
כִּי־אֵינֶנּוּ יֹדֵעַ מַה־שֶּׁיִּהְיֶה כִּי כַּאֲשֶׁר יִהְיֶה מִי יַגִּיד לוֹ׃ (ז) - Car il ne sait point ce qui arrivera, car lorsqu'une chose arrive, qui la lui annoncera ?

Et si tu prétendais qu'Hachem, béni soit-Il, ne sait pas ce qui adviendra, je te poserais la question : « lorsqu'une chose arrive, qui la lui annoncera ? » Serait-ce seulement après coup qu'Il en prendrait connaissance ? S'Il ne l'apprenait que maintenant, cela reviendrait à dire que de nouvelles connaissances se renouvellent constamment chez le Saint, béni soit-Il, qu'il existe en Lui une multiplicité de savoirs, sachant tantôt une chose, tantôt une autre, ignorant d'abord pour savoir ensuite. Or, l'acquisition de nouvelles connaissances n'appartient qu'à la créature de chair et de sang. Chez le Saint, béni soit-Il, Sa connaissance fait un avec Son essence, et de même qu'il n'y a aucun changement en Son essence, de même il n'y a aucun changement dans Sa connaissance. Chez l'homme, le savoir est distinct de l'essence : aujourd'hui je sais telle chose et demain j'en sais davantage, tout en restant la même personne, aujourd'hui avec moins de connaissances et demain avec plus. Mais chez le Saint, béni soit-Il, Sa connaissance et Son essence ne font qu'un. Affirmer que des connaissances se renouvellent en Lui reviendrait, à Dieu ne plaise, à séparer Sa connaissance de Son essence, ce qui est inconcevable chez le Créateur du monde, car Hachem est une unité absolue en laquelle ne s'appliquent ni changement ni pluralité.

"אין אדם שליט ברוח"
אֵין אָדָם שַׁלִּיט בָּרוּחַ לִכְלוֹא אֶת־הָרוּחַ וְאֵין שִׁלְטוֹן בְּיוֹם הַמָּוֶת וְאֵין מִשְׁלַחַת בַּמִּלְחָמָה וְלֹא־יְמַלֵּט רֶשַׁע אֶת־בְּעָלָיו׃ (ח) - Nul homme n'est maître du souffle pour retenir le souffle, nul n'a de pouvoir au jour de la mort, il n'y a point de dispense dans la guerre, et la méchanceté ne sauvera point ceux qui s'y livrent.

« Nul homme n'est maître du souffle pour retenir le souffle » - le mot « souffle » (roua'h) désigne ici la volonté, à l'image de ce qui monte à l'esprit. De même, le terme « âme » (nefech) exprime le désir, comme dans le verset : « Si tel est votre désir (im yech et nafchekhem), intercédez pour moi auprès d'Éphron fils de Tso'har », où cela signifie votre volonté. L'Écriture t'enseigne donc que l'homme n'est pas maître de son souffle pour le retenir, c'est-à-dire qu'il ne peut s'empêcher par sa propre volonté d'accomplir une chose qu'il ne désirerait prétendument pas faire. En effet, nous avons déjà expliqué que le désir lui-même vient d'Hachem, et que la volonté elle-même, que tu veuilles agir ou t'abstenir, est connue d'Hachem, et par conséquent tu n'exerces sur elle aucun pouvoir souverain.

En outre, nul n'a de pouvoir au jour de la mort pour y changer quoi que ce soit, et il en va de même à la guerre. Qu'est-ce que cela signifie ? L'homme vaincu, celui qui tombe sous l'épée, celui qui tue comme celui qui est tué, tout est déjà écrit et connu d'avance auprès d'Hachem. C'est sous cet angle qu'il faut comprendre : « et la méchanceté ne sauvera point ceux qui s'y livrent ». Lorsqu'une mauvaise action se présente à l'homme et que sa nature l'en retient, lorsqu'il se dit : « je ne suis pas capable de voler, je ne suis pas capable de l'humilier, je ne suis pas capable de commettre une infamie », selon cette explication, la méchanceté en elle-même n'a pas le pouvoir d'épargner à l'homme la faute. Ce n'est pas ta conscience morale, et ce n'est pas le caractère odieux de l'acte qui t'éloigne du péché, mais c'est Hachem qui te préserve de cette mauvaise action. Tout procède de Lui, et la méchanceté ne saurait sauver celui qui s'y livre.

"עת אשר שלט האדם באדם לרע לו"
אֶת־כׇּל־זֶה רָאִיתִי וְנָתוֹן אֶת־לִבִּי לְכׇל־מַעֲשֶׂה אֲשֶׁר נַעֲשָׂה תַּחַת הַשָּׁמֶשׁ עֵת אֲשֶׁר שָׁלַט הָאָדָם בְּאָדָם לְרַע לוֹ׃ (ט) - Tout cela, je l'ai vu, appliquant mon cœur à toute œuvre qui s'accomplit sous le soleil, en un temps où un homme domine sur un autre pour son malheur.

Salomon poursuit : tout cela, je l'ai vu et je l'ai pris à cœur. Non seulement Hachem décrète les actes que l'homme accomplit pour lui-même, mais également les actions qu'il dirige envers autrui - qu'il nuise à son prochain, le frappe ou lui fasse du bien -, celles-ci ne relèveraient pas non plus de son libre arbitre. Selon cette perspective, on ne pourrait ni punir celui qui cause du tort, ni récompenser celui qui fait le bien, puisque ni l'un ni l'autre n'aurait de choix réel, et qu'il était déjà inscrit d'avance ce qu'ils feraient : sur l'un il a été décrété d'être assassiné, et sur l'autre, d'être le meurtrier.

En réalité, nous acceptons une partie de cette idée même dans nos conclusions : nous admettons qu'il a été décrété pour telle personne de mourir, mais non pas qu'il a été décrété pour toi de la tuer. C'est-à-dire que pour celui qui a tué un homme, on ne peut pas affirmer que s'il ne l'avait pas tué, la victime serait encore en vie aujourd'hui. Non, son sort était fixé, et nul ne peut agir contre la volonté du Créateur, béni soit-Il, s'il a été décrété que cet homme devait vivre. Nul ne touche à ce qui est préparé pour son prochain, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu. Tout ce qui concerne ton prochain, ce que tu lui as fait, avait déjà été décrété à son sujet, en bien ou en mal. Si tu lui as fait du bien, tu as mérité que le bien qui lui était destiné passe par ton intermédiaire, et tu en recevras une récompense ; mais si tu lui as fait du mal, tu as subi un préjudice en devenant le canal par lequel le malheur qui lui était dû est arrivé. Or, un canal à travers lequel coule l'eau s'en trouve mouillé : on s'imprègne ainsi soit du bien, soit du mal. Certes, ce qui est arrivé à cet homme devait lui arriver. Cela semble a priori contredire les paroles de nos Sages : « Son sang et le sang de ses descendants crient vers toi depuis le sol » - car s'il devait mourir, pourquoi te réclame-t-on le sang de sa descendance ? Ce point a été longuement développé dans le Mikhtav MéEliyahou, qui offre là une explication remarquable qu'il est vivement recommandé d'étudier.

Quoi qu'il en soit, dit ici Salomon, retiens de cela que même le pouvoir qu'un homme exerce sur autrui pour son malheur n'est pas entre ses mains. Non seulement il a été décrété que l'autre devait mourir, mais il a aussi été décrété sur moi de tuer, ou sur moi de faire le bien. Et selon cet argument, lorsqu'on affirme qu'il y a un libre arbitre, ce choix engloberait aussi le fait qu'il m'a été décrété de lui causer du tort.

En conclusion :

La fin du chapitre nous enseigne deux vérités. La première, morale : « le sommeil ne visite point ses yeux » - l'homme est plongé jour et nuit dans les vanités du monde, ne voit point le jour de la mort et n'aperçoit pas la Techouva qui se tient devant lui ; il investit dans ce monde-ci comme un propriétaire dans sa demeure, alors que tout son labeur ici-bas n'est qu'un prêt qu'il devra restituer à son Maître, à l'image de Rech Lakich qui appliquait à lui-même le verset : « et ils laissent à d'autres leurs richesses ». Tes actes te rapprocheront et tes actes t'éloigneront : la Techouva t'est proche mais peut s'éloigner, et la mort te paraît lointaine mais peut se rapprocher. La seconde, intellectuelle : « l'homme ne peut découvrir » - il n'est en notre pouvoir de comprendre ni la quiétude des impies ni les souffrances des justes, et même le plus sage de tous les hommes ne peut saisir le dessein ultime de la conduite divine. Et sur cette toile de fond, Salomon présente tout au long du chapitre, selon l'explication du Malbim, la question de l'omniscience divine et du libre arbitre dans toute son acuité : « Garde l'ordre du Roi », « Là où la parole du Roi s'impose en souveraine », « Car pour tout dessein il est un temps et un jugement » - tout semble lié à la préscience du Créateur. Cette interrogation a été exposée ici dans toute sa gravité ; elle ne constitue en rien une règle de conduite pratique, à D.ieu ne plaise, mais une ouverture vers son élucidation.