Dans cette partie du chapitre 8, le roi Salomon aborde l'une des questions les plus difficiles et les plus douloureuses : le juste qui souffre et le méchant qui prospère. Le Malbim souligne que Kohélet ne cherche pas ici à appréhender l'essence même du Créateur. « Si je Le connaissais, je serais Lui », disait Rav Saadia Gaon : il est impossible de prétendre être capable de comprendre Son essence bénie. « Prétendrais-tu sonder les profondeurs de Dieu, atteindre la perfection du Tout-Puissant ? » (Job 11, 7), « Aucune pensée ne peut Le saisir en aucune façon ». Une telle entreprise n'a aucun sens, et je n'ai même pas tenté de m'y aventurer. De quoi s'agit-il donc ? Je pars de ce que j'observe : des faits concrets, criants, difficiles à concevoir, de ceux qui plongent l'homme dans un profond trouble lorsqu'il constate l'injustice, des situations qui semblent contraires à l'équité et à la logique : le méchant réussit tandis que le juste est accablé, le méchant triomphe et le juste souffre.
וּבְכֵן רָאִיתִי רְשָׁעִים קְבֻרִים וָבָאוּ וּמִמְּקוֹם קָדוֹשׁ יְהַלֵּכוּ וְיִשְׁתַּכְּחוּ בָעִיר אֲשֶׁר כֵּן עָשׂוּ, גַּם זֶה הָבֶל׃ - J'ai ainsi vu des méchants ensevelis, qui allaient et venaient du lieu saint, et l'on oubliait dans la ville ce qu'ils avaient fait ; cela aussi est vanité.
J'ai vu des méchants qui, au vu de la noirceur de leurs actes, auraient déjà dû être au tombeau, et je constate qu'ils vont, viennent et prospèrent. « Et s'en allaient du lieu saint » : tout le monde fait leur éloge, comme s'ils sortaient de la maison d'étude et du Temple, comme s'ils s'élevaient au sommet de la spiritualité et avaient accompli l'intégralité de la Torah. « Et l'on oubliait dans la ville » : par la suite, ils sont oubliés comme un mort effacé des mémoires, et plus personne ne se souvient d'eux.
À ce propos, nos Sages disent : à quoi ressemblent les justes en ce monde ? À des hommes qui auraient brûlé toute la Torah. Et à quoi ressemblent les méchants ? À des hommes qui auraient accompli toute la Torah. Remarquez la force de cette formule. Quand on observe les épreuves qui frappent les justes en ce monde, ils semblent avoir brûlé toute la Torah. Et quand on voit le méchant prospérer dans l'opulence, on se dit : voilà assurément à quoi ressemble un homme qui a observé toute la Torah, car sans cela, pourquoi tout lui réussirait-il ainsi ? En d'autres termes, nous voyons ici-bas un monde à l'envers : le juste souffre au lieu de jouir du bien, comme s'il avait commis des transgressions ; et le méchant prospère au lieu de souffrir, comme s'il avait accompli des Mitsvot.
De là naît l'argument majeur de ceux qui soutiennent que l'homme n'est pas maître de ses actes, qu'il est prédéterminé dans tout ce qu'il accomplit, qu'il s'agisse d'une mauvaise action ou d'un acte vertueux, et qu'il n'y a ni jugement ni compte à rendre. C'est à ce sujet que le verset conclut : « Cela aussi est vanité ». Cette affirmation est elle aussi illusoire. Prétendre qu'il n'y a ni justice ni équité, que le juste est rétribué comme s'il avait agi en méchant et le méchant comme s'il avait agi en juste, et que le Saint, béni soit-Il, ne fonderait pas Son monde sur la justice - ou encore affirmer que Dieu sait tout à l'avance et que l'on ne saurait dès lors me reprocher d'avoir commis le mal ni me récompenser d'avoir accompli le bien -, tout cela n'est que vanité.
אֲשֶׁר אֵין נַעֲשָׂה פִתְגָם מַעֲשֵׂה הָרָעָה מְהֵרָה, עַל כֵּן מָלֵא לֵב בְּנֵי הָאָדָם בָּהֶם לַעֲשׂוֹת רָע׃ - Parce que la sentence contre les mauvaises actions n'est pas exécutée promptement, le cœur des fils de l'homme est rempli en eux d'audace pour faire le mal.
Puisque le verdict pour une mauvaise action n'est pas appliqué immédiatement, on voit le fauteur faire le mal cent fois sans que Dieu ne lui demande de comptes sur l'heure. Or, c'est précisément cela qui prouve le libre arbitre. En effet, si le Saint, béni soit-Il, punissait le méchant sur-le-champ, cela le priverait de toute possibilité de choix : dès qu'il commettrait un acte pervers, il subirait un dommage, il recevrait un coup d'arrêt. Dans une telle réalité, le libre arbitre disparaîtrait. Il s'avère donc que ce qui fait pour vous l'objet d'une objection constitue en vérité la réponse elle-même. L'objection est la suivante : pourquoi le malheur ne frappe-t-il pas immédiatement le méchant et pourquoi le bonheur ne récompense-t-il pas aussitôt le juste, ce qui semblerait indiquer que tout n'émane pas de Dieu mais que tout est fixé d'avance ? La réponse est exactement l'inverse : c'est précisément là que se révèle obligatoirement le libre arbitre.
Car si le méchant subissait immédiatement le mal et si le juste recevait aussitôt le bien, aucun libre arbitre ne subsisterait. Nous en avons déjà parlé : le monde ne serait plus divisé entre justes et impies, mais entre sages et insensés. Seul un parfait idiot irait commettre une transgression en sachant qu'il sera puni sur l'instant. Qui mangerait un aliment interdit s'il savait que cette nourriture lui resterait coincée dans la gorge, qu'il s'étoufferait et en mourrait ? Il suffirait de quelques cas semblables pour que chacun comprenne qu'il n'est absolument pas rentable d'être un transgresseur. Après tout, les hommes évitent de mettre la main au feu, sans même que cela soit prohibé par la Torah. De la même façon, le Saint, béni soit-Il, aurait pu agir ainsi pour les fautes et les commandements, afin que l'homme comprenne qu'il n'y a aucun intérêt à désobéir. Mais alors, Il n'aurait pas eu des créatures humaines mais des anges - et des anges, Il en a déjà en abondance ; Il aurait eu des robots. Or, Dieu ne veut pas de robots, Il veut que vous ayez votre libre arbitre. Et pour instaurer ce cadre de libre choix, il faut nécessairement rendre possible de faire le mal sans être puni sur-le-champ, et de faire le bien sans être immédiatement rétribué. Il est indispensable d'instaurer un tel cadre, et il constitue en soi la preuve de l'existence du libre arbitre.
C'est précisément ce qu'indique le verset : si la sentence portée contre les mauvaises actions n'est pas exécutée promptement, c'est « pour que le cœur des fils de l'homme soit rempli en eux d'audace pour faire le mal » - afin que leur cœur puisse concevoir l'audace d'agir ainsi. Car si le châtiment survenait aussitôt, leur cœur ne s'enhardirait pas à commettre le mal ; or, cela ne serait pas souhaitable, car leur retenue proviendrait uniquement de la peur, et cela ne constituerait pas un choix libre. Au contraire, Dieu désire que l'homme ne s'enhardisse pas à mal faire par crainte respectueuse du Ciel et par attachement à Lui. Par conséquent, que vous fassiez le bien ou le mal, vous ne recevrez pas immédiatement récompense ou punition. Ne vous en effrayez pas : « Je veux que vous choisissiez par vous-mêmes ». C'est là tout l'enjeu.
אֲשֶׁר חֹטֶא עֹשֶׂה רָע מְאַת וּמַאֲרִיךְ לוֹ, כִּי גַּם יוֹדֵעַ אָנִי אֲשֶׁר יִהְיֶה טּוֹב לְיִרְאֵי הָאֱלֹהִים אֲשֶׁר יִירְאוּ מִלְּפָנָיו׃ - Bien que le pécheur commette le mal cent fois et voie ses jours prolongés, je sais moi aussi que le bonheur sera pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils éprouvent de la crainte devant Lui.
On voit le pécheur commettre le mal « me'at » - c'est-à-dire même cent fois - et Hachem use de patience envers lui. Et malgré cela, « je sais que le bonheur sera pour ceux qui craignent Dieu » : leur récompense sera bien plus grande, et la raison en est : « parce qu'ils éprouvent de la crainte devant Lui ». C'est précisément par là que leur salaire grandit. En effet, si l'on a le choix de faire le bien ou le mal, et plus encore, si l'on voit que les fauteurs de mal réussissent, et que le fait de s'abstenir du mal découle de la crainte d'Hachem et de l'attachement à Lui, combien cela magnifie la récompense !
Il est écrit dans les livres saints qu'à l'approche de la venue du Machia'h, les épreuves seront si rudes que ce sera comparable à l'épreuve d'Élie et d'Achab au mont Carmel, à ceci près que le feu descendrait précisément pour les prophètes de Baal. Et c'est bien ce qui s'est produit : pour qui connaît l'histoire, dans la période qui a suivi la création de l'État, c'est exactement ce qui est arrivé. Pourquoi tant de personnes ont-elles abandonné leur judaïsme ? Parce qu'elles ont vu les méchants réussir. Voilà que des hommes rejetaient le joug de la Torah et des mitsvot, et tout leur souriait, tout prospérait. Une telle épreuve, où le feu descend pour les prophètes de Baal, où des hommes impies rencontrent le succès, instille cette pensée : pourquoi devrais-je me montrer si vigilant et si scrupuleux dans la pratique de la Torah et des mitsvot, puisque Hachem accomplit aussi des miracles pour les impies ? Nous espérons avoir déjà traversé cette épreuve, qu'elle est désormais derrière nous, et qu'une telle tourmente ne nous sera plus imposée.
C'est à ce sujet que le texte vient déclarer : « Je sais que le bonheur sera pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils éprouvent de la crainte devant Lui ». C'est précisément parce que l'on voit le racha prospérer et que, malgré tout, on s'abstient d'agir mal par crainte d'Hachem et par attachement à Lui, que la récompense s'accroît sans commune mesure. On aurait pu choisir la voie facile du racha, qui vit en toute liberté, agit à sa guise et rencontre le succès, ce qui est particulièrement blessant. Et pourtant, on reste attaché à Hachem, même lorsqu'on a le sentiment d'y perdre, même lorsqu'on en paie le prix, même lorsque l'on devient un objet de dérision, la risée de tous, et que l'on essuie des piques acerbes ; malgré tout, on reste attaché à Hachem. C'est pour cela que le Saint, béni soit-Il, magnifie le salaire de l'homme. Hachem a façonné le monde ainsi afin qu'il s'y trouve une crainte de Sa grandeur et de Sa transcendance, et non une simple peur du châtiment.
Mais, observe le Malbim, en dépit de toute cette réponse, l'esprit n'est pas encore totalement apaisé. Car quoi qu'il en soit, l'attribut de Justice paraît lésé. Admettons que le libre arbitre soit ainsi préservé, il n'en demeure pas moins une situation où le racha reçoit le bien et le tsadik subit le mal ! Pourquoi Hachem ne maintient-Il pas le compte exact de la justice dès ce monde-ci, en accordant une récompense matérielle comme Il l'a promis dans la Torah ? Pour éclairer cette question, le Malbim propose une parabole remarquable, dans laquelle la situation apparaît avec une parfaite clarté, « apportant la joie aux cœurs droits ». Cette parabole est rédigée, selon son habitude, dans un style noble et imagé, et constitue une description fidèle, point par point, de notre réalité ici-bas.
Un roi possédait deux serviteurs. L'un lui était fidèle et le roi le chérissait de toute son âme, tandis que l'autre avait une conduite perverse et le roi le prenait en aversion. Le roi leur ordonna à tous deux d'accomplir pour lui une grande tâche répondant à ses besoins, et il leur fit connaître leur salaire : celui des deux qui ferait preuve de zèle et réussirait à exécuter cette tâche selon son bon vouloir serait revêtu d'une couronne royale, monterait sur le cheval du roi et l'on proclamerait devant lui : « Rendez hommage ! ». Il les mit également en garde contre une chose précise à ne point commettre, les avertissant que quiconque enfreindrait son ordre et accomplirait cet acte détestable serait dépouillé de ses vêtements, vêtu de haillons et traité d'homme infâme et indigne. Celui qui agirait bien recevrait une immense récompense, et celui qui commettrait l'acte interdit subirait un lourd châtiment, voué aux humiliations et aux guenilles.
Or ces serviteurs, tous les deux, l'aimé comme le détesté, réussirent à accomplir l'ouvrage ordonné, selon tout ce que désirait le cœur du roi. Tous deux menèrent le projet à son terme, et tous deux méritaient une récompense. Mais en contrepartie, ils bravèrent ses instructions concernant la mise en garde qu'il leur avait faite de ne point commettre ce que son âme réprouvait : ils transgressèrent la loi et agirent à l'encontre de sa volonté. Il avait interdit de le faire, et ils l'ont fait : tous les deux, l'aimé comme le détesté.
Un jour vint où le roi se trouva avec ses deux serviteurs dans une forêt au cœur du désert. Il ordonna alors à ses hommes de saisir le serviteur qu'il aimait, de le dépouiller de ses vêtements, de le couvrir d'habits rapiécés et en lambeaux, de l'humilier et de le maudire. Quant au serviteur qu'il haïssait, il ordonna de le ceindre d'une couronne royale, de l'installer sur le cheval du roi et d'enrouler majestueusement sur sa tête la tiare d'honneur. Les serviteurs du roi s'étonnèrent profondément les uns les autres, et la chose parut désastreuse aux yeux du serviteur fidèle, qui cria à l'injustice : où est le salaire de mon labeur, moi le serviteur dévoué, alors que l'on me vêt de haillons et qu'on m'humilie ? Et où est le pacte d'amour du roi, pour accorder ainsi la préséance au fils détesté sur le fils aîné bien-aimé ?
Bien des jours plus tard, ce fut le jour du grand marché dans la capitale royale, où s'étaient rassemblés tous les habitants du pays, une foule immense et d'éminents notables. Le roi ordonna alors de se saisir du serviteur haï, de le dénuder et de le laisser nu-pieds conformément à la sentence, puis de le flageller à travers toutes les rues de la ville - car il avait transgressé l'ordre du roi, et le roi avait averti que tel serait son châtiment. Quant au serviteur bien-aimé, le roi posa le diadème sur sa tête, le fit monter à cheval en costume royal devant toute cette grande multitude et devant tous les rois, et l'on proclama devant lui : « C'est ainsi que l'on agit pour l'homme que le roi veut honorer ! ».
Que s'est-il passé en réalité ? Le mauvais serviteur - sa récompense pour le bien accompli, il l'a reçue dans le désert, et son châtiment pour le mal commis, il l'a subi sur les places de la cité. Quant au bon serviteur - son châtiment pour le mal qu'il avait fait, il l'a reçu dans le désert, et les honneurs royaux pour son bienfait, il les a reçus sur les places de la cité. « C'est alors que furent reconnus le jugement du roi et l'immensité de sa sagesse ».
Car il devait absolument donner à chacun son salaire et son châtiment, conformément à sa promesse - car le Saint béni soit-Il est juste et sans iniquité, et chaque homme reçoit exactement ce qu'il mérite, sans aucun rabais. Mais il lui répugnait d'accorder un si grand honneur à son ennemi, et d'infliger un tel mépris à son serviteur intime et bien-aimé en l'humiliant ainsi sur les places de la cité. C'est pourquoi il s'empressa de verser la rétribution à son ennemi et d'infliger le châtiment à son bien-aimé dans la forêt du désert, dans un lieu inhabité.
C'est là qu'il donna la récompense à l'ennemi et la punition au bien-aimé, de sorte que l'honneur accordé à l'ennemi ne compta pour rien et fut considéré comme néant. Quelle sorte d'honneur est-ce donc ? C'est sous les yeux des bêtes sauvages qu'on t'a fait monter sur un cheval ! D'une part, parce qu'il n'avait aucune consistance réelle, puisque nul homme ne l'a vu, si ce n'est les épines et les ronces du désert ; et d'autre part, parce qu'il ne dura point : par la suite, le roi prit la coupe de colère et l'en abreuva abondamment devant de nombreux peuples, et sur les places de la cité, il le couvrit de honte comme le méritait sa faute. De même, l'affront alors infligé à son bien-aimé ne fut que futilité : dans le désert, devant les épines et les ronces, ce n'est pas une grande honte.
En revanche, le grand honneur et l'immense déshonneur infligés à tous deux au sein de la ville royale - cela fut consigné pour mémoire et ne s'effacera jamais. Tout le peuple a vu, et la chose est restée gravée pour les générations : quel immense honneur a mérité le fils chéri, et quelle cuisante humiliation a subie le serviteur indigne.
Le Malbim explique : dès lors, qui peut sonder la pensée du roi et ses desseins profonds au cœur de la forêt, lorsqu'il déverse la coupe de son courroux sur son bien-aimé et comble son ennemi d'un honneur illusoire ? Les serviteurs du roi étaient restés là-bas, dans le désert, pleins d'interrogations : c'est incompréhensible, tu châties et humilies celui que tu aimes, et tu honores celui que tu hais ? Mais « mieux vaut la fin d'une chose que son commencement » : l'honneur rendu au fils indigne et déshonorant est en réalité le comble de l'humiliation et de la fureur, et il témoigne de la haine que le roi lui voue et de son dessein de le perdre - car par la suite, dans la ville, il ne recevra que des affronts, ayant déjà épuisé tout son honneur dans la forêt. Quant au courroux déversé sur son bien-aimé pour l'humilier devant les arbres de la forêt - bien au contraire, c'est l'essence même de l'amour et une marque de gloire, car le roi voulait l'honorer, le ceindre du diadème et le parer de bracelets devant la multitude ; c'est dans la cité, aux yeux de tous, qu'il lui a réservé l'honneur.
C'est ainsi qu'agit le grand Roi à qui appartient la royauté envers Ses serviteurs qui résident ici-bas, à qui Il a promis une abondante récompense s'ils gardent Ses commandements, et opprobre et colère s'ils transgressent Sa volonté. Or, il est inévitable que même Ses serviteurs justes qu'Il chérit commettent un manquement à l'un de Ses préceptes, pour lequel ils méritent le châtiment prévu - il est impossible qu'un juste n'ait aucune faute, car « il n'est point d'homme juste sur la terre qui fasse le bien sans jamais pécher ». De même, les impies accomplissent parfois une mitsva divine, et Il Se doit de rétribuer leur acte. Le fauteur n'a-t-il donc jamais honoré ses parents ? Un pauvre ne s'est-il jamais présenté à lui sans qu'il lui donne une piécette ? Et ainsi de suite. Mais ces deux choses déplaisent au Créateur : honorer Ses ennemis, et humilier Ses bien-aimés pour le petit nombre de transgressions qu'ils ont commises.
Dès lors, Hachem ne veut pas agir ainsi dans le monde spirituel, dans la cité de Sa royauté, où la gloire est éternelle et l'opprobre un opprobre sans fin. Qu'a-t-Il donc fait ? Il a réparti la récompense et le châtiment entre deux mondes, et s'empresse de rétribuer l'impie ici-bas, dans cette vallée de larmes. Laisse-le triompher : il se prend pour le président de la Cour suprême, roule en berline de luxe, tout le monde lui obéit au doigt et à l'œil - laisse-le faire, cela finira bien un jour. Ici-bas, dans cette vallée de larmes, dans ce monde matériel où tous ne sont que des cadavres en sursis, Il le couronne de royauté - la royauté éphémère d'un succès illusoire, d'un bonheur et d'une gloire factices qui ne possèdent aucune consistance véritable. Le titre est passager : soit il te quitte, soit c'est toi qui le quittes.
Car le temps a pour racine et fondement l'illusion et le néant, et rien n'y dure : « encore un instant et il veillera sur le tombeau », comme s'il gisait déjà dans la fosse ; encore un moment et tout son tumulte et son faste descendront au fond du gouffre. En revanche, Son fidèle serviteur, Il l'habille ici de haillons - le juste souffre en ce monde - Il le dépouille et l'expose au mépris d'épines coupées, d'êtres grossiers et d'éphémères mouches mortelles. C'est devant ces mouches et devant toute la matérialité grossière d'ici-bas que le juste subit ses épreuves et ses humiliations. Mais que vient-il ensuite ? L'éternité absolue dans le monde de la vérité.
Et quiconque a des yeux pour scruter la gloire et le succès temporel et voir qu'ils ne sont que vanité, et que tout le labeur et le mépris qui s'y rattachent sont également néant - s'affligera-t-il vraiment de manquer ce diadème éphémère, tissé de toiles d'araignée, doré d'une boue miroitante, tel un bois pourri qui luit au cœur de la nuit noire ? Bien au contraire, il se réjouira des haillons dont le temps le revêt. Celui qui a des yeux cherchera précisément en ce monde ces haillons et ne préférera point la couronne ici-bas ; car sinon, on ressemble à ce serviteur indigne, ce serviteur rebelle qui a déjà pris sa couronne ici - et que te restera-t-il pour là-haut ? Il a été rappelé à maintes reprises que les justes refusent de tirer le moindre profit de ce monde-ci, car tout ce que l'on prend ici se fait aux dépens de l'au-delà.
Ainsi, quiconque a des yeux méprisera toutes les affaires de ce monde, et tel un fiancé orné de splendeur, de gloire et de majesté dans la maison de D.ieu, il régnera dans le royaume de l'âme - et cette royauté est éternelle, elle ne cessera jamais. C'est à ce propos qu'il est dit (Chabbat 30b) : « Mieux vaut la colère que le rire », « car la tristesse du visage rend le cœur meilleur » - bénéfique est la rigueur que le Saint béni soit-Il manifeste envers les justes en ce monde, elle est un bien pour eux. Recherche les haillons dans le désert, là-bas, et cela te préservera des haillons dans la ville, aux yeux de tout le peuple et de la foule - cela te sauvera des haillons dans le monde de vérité. « Par la tristesse du visage, le cœur devient meilleur » : cette colère n'est qu'un châtiment passager, et elle constitue la marque d'un amour absolu, destiné à embellir leur destinée dans le monde éternel.
Et le rire dont Hachem se rit des impies n'est que dérision, il n'apporte aucun profit véritable. L'homme s'agite et se pavane devant les pierres des champs dans les profondeurs de la vallée, proclamant que sa maison regorge de richesses et d'opulence, marchant avec orgueil, comme s'il était quelqu'un - alors qu'il n'est que boue des rues aux yeux de l'âme spirituelle, qui constitue l'essence même de l'homme. Nous regardons un individu, et nous avons déjà souligné que notre regard nous trompe, car il ne nous montre qu'une réussite extérieure et éphémère. Mais celui qui possède des yeux spirituels ne regarde pas ainsi ; il demande : qui est cet homme ? Il commet des transgressions passibles de karet, que le Ciel nous en préserve ! Il n'a plus d'âme vivante. Ce qui vous semble ici plein de vie et d'activité n'est que comme la queue d'un lézard : elle s'agite encore, mais n'a plus d'existence réelle. « À peine as-tu jeté les yeux sur elle qu'elle n'est plus » (Michlé 23, 5), une illusion, une réalité virtuelle.
Dès lors, de quoi vous émouvez-vous ? De sa réussite ? De la belle vie qu'il mène ? Pourtant, pour une seule profanation délibérée du Chabbat, le Guéhinnom s'embrase, cela mérite le karet, cela mérite la lapidation - et vous le jalouseriez ? En quoi ? Parce que sa situation financière est meilleure que la vôtre ? Est-ce vraiment cela que vous désirez : être juché sur un cheval et couronné en plein désert ? Si vous aviez la moindre conscience de la vanité de ces choses, vous ne regretteriez nullement d'être privé de leurs fastes. L'âme spirituelle se porte-t-elle mieux avec des grillades et plus mal sans elles ? Ces futilités ne lui parlent absolument pas. Bien au contraire, les honneurs accordés ici-bas au méchant sont le signe qu'il est en horreur aux yeux d'Hachem, Qui le rétribue en face pour le perdre et le retrancher à jamais, selon la parabole mentionnée : si vous recevez de si grands honneurs ici dans le désert, cela vous indique déjà ce qui vous attend à la ville.
וְטוֹב לֹא יִהְיֶה לָרָשָׁע וְלֹא יַאֲרִיךְ יָמִים כַּצֵּל, אֲשֶׁר אֵינֶנּוּ יָרֵא מִלִּפְנֵי אֱלֹהִים׃ - « Et le bonheur ne sera pas pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, semblable à l'ombre, parce qu'il n'a point de crainte devant Dieu. »
יֶשׁ הֶבֶל אֲשֶׁר נַעֲשָׂה עַל הָאָרֶץ, אֲשֶׁר יֵשׁ צַדִּיקִים אֲשֶׁר מַגִּיעַ אֲלֵהֶם כְּמַעֲשֵׂה הָרְשָׁעִים, וְיֵשׁ רְשָׁעִים שֶׁמַּגִּיעַ אֲלֵהֶם כְּמַעֲשֵׂה הַצַּדִּיקִים, אָמַרְתִּי שֶׁגַּם זֶה הָבֶל׃ - « Il est une vanité qui se produit sur la terre : il y a des justes qui sont traités selon la conduite des méchants, et il y a des méchants qui sont traités selon la conduite des justes ; j'ai dit que cela aussi est vanité. »
Ce que vous observez - le juste recevant en ce monde ce qui reviendrait au méchant, et le méchant traité selon le sort promis au juste - n'est pas une vanité absolue. Ce n'est une vanité que « sur la terre », selon les termes mêmes du verset : « Il est une vanité qui se produit sur la terre ». Comme nous l'avons vu dans la parabole, dans le monde de vérité, tout relève de l'éternité absolue. Ici-bas, on s'exclame : « Regarde donc ce que le juste a récolté, il souffre ! » Le texte vous répond : ce n'est là qu'une vanité passagère qui se produit sur terre, mais dans le monde de vérité, vous contemplerez la véritable rétribution éternelle.
Voilà pour l'explication relative à l'énigme du « juste qui souffre et de l'impie qui prospère ». Quant à la question fondamentale du libre arbitre face à l'omniscience divine, comme nous l'avons mentionné, ceux qui le souhaitent pourront se référer aux cours précédents où nous avons amplement démontré qu'en pratique, l'homme dispose d'un libre arbitre absolu. Le sujet est vaste et nous ne nous y attarderons pas davantage ici. Ainsi s'achève le chapitre 8.
Dans cette partie du chapitre 8, Kohélet nous enseigne à ne pas juger le monde d'après les apparences trompeuses. Notre propos n'est pas de prétendre cerner l'essence du Créateur - « Si je Le connaissais, je serais Lui » - mais d'affronter le spectacle troublant du méchant qui prospère et du juste qui souffre. Le sursis accordé au châtiment n'est pas une difficulté, mais la réponse elle-même : il constitue le fondement même du libre arbitre. En effet, si la rétribution et la punition étaient immédiates, l'humanité se diviserait entre sages et insensés, et non entre justes et impies. Dès lors, celui qui s'écarte du mal au moment même où il voit le méchant réussir voit sa récompense décuplée, car sa crainte procède d'une véritable vénération de la grandeur divine. La parabole des deux serviteurs du Malbim éclaire le reste : le Roi règle à Son ennemi le peu de bien qu'il a accompli, et fait purger à Son fidèle le peu de fautes commises ici-bas, dans la forêt et le désert, en un lieu éphémère et sans consistance, afin de réserver les honneurs éternels à celui qu'Il aime et l'opprobre perpétuel à Son ennemi au cœur de la cité royale, aux yeux de tous et pour les générations futures. Dès lors, « Mieux vaut le dépit que le rire, car par la tristesse du visage le cœur s'améliore » : la rigueur subie ici-bas est le gage d'un amour sans partage, tandis que la réussite passagère de l'impie n'est qu'une couronne de toiles d'araignée. Quiconque est doué de clairvoyance méprisera les vanités de ce monde, pour paraître comme un fiancé paré de gloire dans la maison de Dieu, au sein du royaume impérissable de l'âme.